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Moebius : écritures / littérature

Numéro 132, février 2012, p. 41-46

Passer l’hiver

Sous la direction de Lysanne Langevin

Direction : Lucie Bélanger (directrice), Nicole Décarie (directrice), Robert Giroux (directeur), Lysanne Langevin (directrice) et Raymond Martin (directeur)

Éditeur : Éditions Triptyque

ISSN : 0225-1582 (imprimé)  1920-9363 (numérique)

moebius1006620
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Article

Gas Barfly

Laurence Côté-Fournier

Résumé | Extrait

Laurence Côté-Fournier Gas Barfly À LFL Se prendre pour des personnages de L’hiver de force, c’est à la portée de n’importe quel angoissé venu, de n’importe quel étudiant en lettres qui aime Ducharme parce que Ducharme parle direct à ses tripes sensibles, mais ça a l’air qu’on a pas trop compris, nous deux, parce qu’on s’essaye encore. Faut dire qu’on a des dons pas possibles pour l’anxiété sociale, qu’on se lance encore et encore dans des scènes épouvantables où une des deux se cache dans les jambes de la première table qui traîne pendant que l’autre agrippe le bras d’un barman pour lui demander si lui itou, il serait pas buzzé par le monde autour. Tout ça pour éviter de faire du small talk avec des bonnes âmes qui vont chercher à savoir ce qu’on fait dans la vie, des bonnes âmes à qui on sait jamais quoi répondre et à qui on peut juste envoyer des sourires niaiseux qu’on va se remémorer plus tard avec des envies de kidnapper la face de quelqu’un d’autre pour disparaître, le temps d’oublier ça en espérant pas récidiver trop vite. On s’ap-pelle pas André et Nicole, on est même pas un couple, mais on porte toutes les deux le même prénom. C’est un début. Le plus souvent quand des gars nous abordent pendant qu’on est ensemble, ils pensent qu’on se moque d’eux, ils répètent « Laurence et Laurence ? » comme si on était un duo comique, mais eux, ils rient pas, pis après les présentations ils nous tournent le dos pour montrer qu’ils ont rien à voir avec des filles pas matures comme nous. C’est pas grave, nous on a besoin de personne, pis c’est pas notre faute si on s’appelle pareil. Toutes les deux, malgré nos natures fragiles, on essaye quand même de mener une vie active. Le mercredi soir, quand on se sent libérales dans nos avoirs et qu’on veut faire sonner notre petit change, on se rend au Barfly sur Saint-Laurent, écouter le groupe de blues qui joue là depuis onze ans – onze ans, mais entre nous faut pas se faire des accroires, y’a toujours au moins une chick violoniste pas rapport qui est échangée pour une plus jeune après une couple d’années. Au Barfly, on trouve toujours plus glauque que soi, y’a jamais d’inquiétudes à avoir quant à son apparence corporelle ou à sa valeur sociale, parce que ça prend jamais plus de quatre secondes avant de tomber sur une créature de la nuit qui a l’air accotée au bar pour se payer un dernier verre de scotch avant ses vacances-soleil à Pinel. Ça gonfle notre estime : on peut se sentir bon prince en acceptant de danser collé-collé avec un hobo ou en écoutant un vieil homme à chapeau mou jaser du temps où c’était lui le plus bel écoeurant en ville. On l’écoute poliment en lâchant des « pauvre vous » aux moments appropriés, c’est pas difficile et ça fait des beaux souvenirs. Ce soir-là, Laurence et moi, on est installées tout près de la scène. On est en mars et le bar est tellement petit que si on se met plus à l’arrière on va mourir de froid à force de rester proche de la porte. Y’a probablement un chien mouillé qui va venir se frotter contre nous. On déprime toutes les deux. Bientôt la session universitaire va finir et on aura encore rien accompli de pertinent, une autre année à la maîtrise à faire semblant de remplir des pages. En été, ça va être encore pire, on va être désoeuvrées sans bon sens. On sent déjà toute la tristesse des après-midi à errer d’un parc municipal à l’autre nous remonter à la gorge, les journées à lutter pour se trouver une activité à défaut d’avoir une job, parce qu’une job, ça, on sait ben qu’on en aura pas, on passe nos entrevues à dire à tous nos futurs employeur que ça serait pas l’idée du siècle de nous embaucher, ils finissent par avoir la puce à l’oreille.

Auteur : Laurence Côté-Fournier
Titre : Gas Barfly
Revue : Moebius : écritures / littérature, Numéro 132, février 2012, p. 41-46
URI : http://id.erudit.org/iderudit/66012ac

Tous droits réservés © Éditions Triptyque, 2012

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