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Moebius : écritures / littérature

Numéro 132, février 2012, p. 69-74

Passer l’hiver

Sous la direction de Lysanne Langevin

Direction : Lucie Bélanger (directrice), Nicole Décarie (directrice), Robert Giroux (directeur), Lysanne Langevin (directrice) et Raymond Martin (directeur)

Éditeur : Éditions Triptyque

ISSN : 0225-1582 (imprimé)  1920-9363 (numérique)

moebius1006620
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Article

Solution pour ceux qui détestent l’hiver

Hugues Corriveau

Résumé | Extrait

Hugues Corriveau Solution pour ceux qui détestent l’hiver Sur les berges rocheuses, l’étrange machine de Zacharie toussote. Les pierres disjointes vibrent sous le poids du monstre. L’automne tire à sa fin. Les saules pleureurs ont leur chevelure végétale de plus en plus dégarnie. Le matin calme serinerait presque quelques gazouillis n’était l’infernale soufflerie de la machine qui, en cette période de l’année, aspire et aspire encore les feuilles, les détritus et les insectes enfouis. Zacharie, qui avance lentement, est descendu avec précaution vers l’eau verdâtre et enivrante. Une heure d’ennui glauque et une spectrale chute d’un crachin froid forment une conque protectrice autour de lui. Le spectacle semblerait beau pour qui passerait là, par hasard, pour qui ne s’attarderait qu’à l’envolée sporadique des feuilles et de la poussière, charmé par ce clair-obscur artificiel qui plonge l’homme et le curieux véhicule dans une aura à la limite pastorale. Mais il se trouve que Zacharie se préoccupe beaucoup plus des eaux de l’étang qui s’encage au fond de cette crique. Les parois démesurément grandes forment une sorte de gorge sinistre qui attire les touristes, seule enceinte du genre au monde, gloire locale qui aurait des prétentions de Grand Canyon n’était l’éloignement de ce pays de roche et son inaccessibilité sauvage, protégée jalousement par une maigre population craignant que cette chapelle ardente ne soit trop mise en lumière et que leur pays, reclus et sordide, ne soit trop la cible des tour operators de tout acabit. L’achalandage actuel leur suffit largement. Deux catégories de voyageurs viennent du bout du monde pour admirer cet oeil liquide au fond de ce puits naturel et surprenant : ceux qui veulent tout simplement admirer cette curiosité géographique, mais surtout les autres, les déprimés, les ultimes désespérés à l’attention desquels tout le village s’entend pour entretenir fidèlement le lieu. Dans la tranquillité abyssale, le lac enclavé cache bien sa source. Le lac est nourri par une rivière souterraine qui jaillit de la paroi en une cascade tonitruante et s’abîme de nouveau, en vis-à-vis, sous l’escarpement de la falaise. Ce qui se passe dans ces profondeurs reste pour l’heure bien caché, suit le rythme des saisons qui renouvellent sans cesse ces cérémonies somptuaires. Le postier prétend avoir vu, deux jours avant le début des travaux de Zacharie, une voiture noire qui se faufilait entre les bornes de la nationale 22. Trois jours plus tôt, un client aurait demandé une chambre à l’auberge du Plaisir. Dès lors, Zacharie n’a d’autres soucis que de rendre les lieux lisses, propices. Il huile, frotte, prépare son « éléphanteau ». Des années auparavant, on avait transporté l’engin au fond du ravin dans le plus grand secret, caché sous une bâche, prétendant qu’une quelconque compagnie minière avait commandé un marteau piqueur monté sur une chenillette. Seuls les habitants du village savaient de quoi il retournait. Mais on devait être discret, pour ne pas ébruiter l’activité étrange de Zacharie. Nous sommes à dix jours du 21 décembre et l’atmos-phère du village devient fébrile, non pas à cause de Noël dont on se préoccupe peu, mais parce que les arrivants hâtifs ont donné le signal d’une relative prospérité. La papeterie étale ses plus belles boîtes des plus fins vélins qui serviront aux messages ultimes, aux ultimes adieux. La fleuriste enrubanne ses bouquets qui seront livrés à la toute dernière minute : dernière pensée des vivants pour ceux qui seront laissés seuls dans leur irrémédiable perplexité. Au petit bistro, on mijote, on fricote. L’au-berge sent le frais et le drap blanc. On aurait astiqué les pompes à essence qu’on n’en eût pas été surpris. Déjà quatre clients à l’auberge, dont une femme mauve juchée sur des escarpins aux talons aiguilles effilés et fragiles, galbée dans un tailleur fuseau pomme, un grand boa de plumes frêles enroulé autour de son cou.

Auteur : Hugues Corriveau
Titre : Solution pour ceux qui détestent l’hiver
Revue : Moebius : écritures / littérature, Numéro 132, février 2012, p. 69-74
URI : http://id.erudit.org/iderudit/66017ac

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