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Moebius : écritures / littérature

Numéro 132, février 2012, p. 85-90

Passer l’hiver

Sous la direction de Lysanne Langevin

Direction : Lucie Bélanger (directrice), Nicole Décarie (directrice), Robert Giroux (directeur), Lysanne Langevin (directrice) et Raymond Martin (directeur)

Éditeur : Éditions Triptyque

ISSN : 0225-1582 (imprimé)  1920-9363 (numérique)

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Article

Le perce-neige

Lysanne Langevin

Résumé | Extrait

Lysanne Langevin Le perce-neige Délicatement j’ai posé ma main sur son visage. La peau est encore tiède. Ma mère est morte. Morte en emportant son mystère. Je la regarde. Elle aura désormais et à jamais les yeux fermés. Depuis quelques années, même ouverts, ils semblaient indifférents à la réalité mouvante qui s’agitait autour d’elle. Depuis un certain temps ma mère, en quelque sorte aveugle, était muette. Pour tout échange : son regard parfois intense, parfois vide, une pression ténue de sa main. Ses yeux pâles me scrutaient sans me voir. Déjà ! Au moment de se quitter, ses lèvres relevées qui se pressaient sur ma joue. Nous étions tous deux au seuil de l’éternité et moi seul (je crois !) ressentait le deuil, une fascinante aspiration devant le vide vertigineux de sa lente agonie. Car pour ma mère tout était en ces instants, tout était silence et immobilité. Son état végétatif lui donnait la résilience des pierres. Une ténacité de la nature, tiède et sans soubresauts. Hors du temps et pleinement présente tandis que celui-ci me bousculait à chaque visite. Ses mouvements étaient à peine esquissés. Un vain effort permettait le soulèvement imperceptible du bras. La tête se tournait alors un peu et permettait aux yeux de tracer leur longue ligne, leur trajectoire infinie au-delà de mon emplacement. Que dire de la vieillesse, de sa vieillesse ? Sinon qu’elle m’était étrangère et surtout menaçante. Sous mes yeux se traçaient mon destin, ma promesse. Car je n’étais surtout pas dupe de mes moyens d’y échapper. De nombreux deuils se seront accumulés avant d’en arriver à celui-là ! Ma mère en somme me freinait sans me retenir, m’indiquant par son inertie même la direction de son trajet, son exploration d’une dimension à laquelle elle s’apprêtait à appartenir. Seule, sans moi. Me laissant derrière, sans nul autre repère que moi. Moi Élie. Moi seul. Moi. Seul. Je suis sorti de la chambre. Surpris et calme. Entière-ment préparé à ce rien auquel elle m’avait apprivoisé à...

Auteur : Lysanne Langevin
Titre : Le perce-neige
Revue : Moebius : écritures / littérature, Numéro 132, février 2012, p. 85-90
URI : http://id.erudit.org/iderudit/66020ac

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