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Moebius : écritures / littérature

Numéro 132, février 2012, p. 119-122

Passer l’hiver

Sous la direction de Lysanne Langevin

Direction : Lucie Bélanger (directrice), Nicole Décarie (directrice), Robert Giroux (directeur), Lysanne Langevin (directrice) et Raymond Martin (directeur)

Éditeur : Éditions Triptyque

ISSN : 0225-1582 (imprimé)  1920-9363 (numérique)

moebius1006620
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Article

Engourdissement

Louise Dupré

Résumé | Extrait

Louise Dupré Engourdissement On n’était qu’en décembre et déjà je n’en pouvais plus de l’hiver, j’enviais les snow birds, comme on appelle ceux qui envahissent chaque hiver les plages de la Floride, moi qui les avais toujours regardés de haut. Jusque-là j’avais résisté. Le froid, le vent, les tempêtes, et même le verglas, l’année où l’on avait manqué de chauffage pendant plus d’une semaine, rien ne m’avait découragée. Mais un matin de neige qui s’acharnait, un peu avant Noël, je me suis sentie fatiguée, c’était une fatigue molle, une sorte de déprime, je me suis demandé comment j’allais réussir à traverser les trois mois suivants. J’ai essayé de me raisonner, à mon habitude, la rue n’était-elle pas magnifique sous cette blancheur, et les arbres, et les fleurs de givre collées à la fenêtre, quelle sérénité, quelle paix ! Mais plus je trouvais des raisons, plus je m’enfonçais dans un malaise diffus, un engourdissement qui me prenait aux entrailles, montait peu à peu vers le coeur, m’empêchait de faire le moindre geste, de ressentir la moindre joie, d’apprécier la beauté du paysage. Comme si le monde se trouvait soudain dépouillé de toute lumière, de toute couleur, un monde gris, un monde de morts-vivants. Je ne me suis pas fait de café, je n’ai pas pris le journal à la porte, je suis restée tout l’avant-midi devant la fenêtre à regarder les gros flocons s’écraser sur le sol, puis je me suis blottie sous mes couvertures et j’ai dormi, dormi jusqu’à ce que les os me fassent mal. Je n’étais pas moins fatiguée en me levant. Je n’avais pas la force de me cuisiner quelque chose, j’ai fait griller deux tranches de pain et j’ai sorti du réfrigérateur le pot de beurre d’arachides. Puis je suis allée me coucher de nouveau sans avoir le courage d’écouter les messages dans la boîte vocale. De toute façon, je ne voulais entendre parler de rien ni de personne. La sonnerie du téléphone m’a tirée du sommeil. Mon coeur a fait un triple saut dans ma poitrine. J’ai jeté un oeil au réveil, sept heures déjà, j’avais dormi toute la soirée, toute la nuit, moi qui avais multiplié les insomnies depuis le mois de novembre. Je n’ai pas voulu répondre, je ne répondrais pas. Mais la sonnerie s’est mise à retentir encore, et encore, et encore, c’était à rendre folle la femme la plus équilibrée, et j’ai fini par bondir du lit, décrocher le récepteur. Une voix furieuse m’attendait. Où étais-je ? Qu’est-ce que je faisais ? Pourquoi ? Comment ? Avec qui ? Qu’est-ce que je mijotais ? Éliane était aussi hystérique que de coutume, j’ai eu envie de raccrocher, mais elle téléphonerait quelques minutes plus tard, elle pouvait aussi décider de débarquer chez moi, et ce serait pire encore. J’ai puisé dans ce qu’il me restait de patience et je l’ai écoutée. Tout avait commencé en mai, après une rupture douloureuse. Ma soeur avait voulu venir vivre chez moi et j’avais refusé, je m’en sentais incapable. Je la voyais le plus souvent possible, je l’invitais à la maison, au restaurant, au musée, au concert, nous allions marcher à la montagne le dimanche après-midi, nous avions commencé à jouer au tennis, mais ce n’était pas assez. Elle me faisait des reproches, c’était presque de ma faute si son amoureux l’avait délaissée. Coupable, à ses yeux, de tous ses malheurs. Coupable, d’ailleurs, depuis l’enfance, j’avais eu de beaux bulletins, de bonnes amies, de belles chances. Coupable d’être ce que j’étais, alors qu’elle, elle avait toujours éprouvé des difficultés. Elle était mignonne pourtant, et gentille, trop gentille peut-être, déjà elle se mirait dans mon image même si maman faisait tout pour éviter les comparaisons.

Auteur : Louise Dupré
Titre : Engourdissement
Revue : Moebius : écritures / littérature, Numéro 132, février 2012, p. 119-122
URI : http://id.erudit.org/iderudit/66025ac

Tous droits réservés © Éditions Triptyque, 2012

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