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Moebius : écritures / littérature

Numéro 132, février 2012, p. 141-147

Passer l’hiver

Sous la direction de Lysanne Langevin

Direction : Lucie Bélanger (directrice), Nicole Décarie (directrice), Robert Giroux (directeur), Lysanne Langevin (directrice) et Raymond Martin (directeur)

Éditeur : Éditions Triptyque

ISSN : 0225-1582 (imprimé)  1920-9363 (numérique)

moebius1006620
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Article

L’échelle

Élisabeth Chlumecky

Résumé | Extrait

Élisabeth Chlumecky L’échelle L’occupation de l’arrière-pays tchèque avait com-mencé. Au crépuscule, le bruit de camions s’emballant dans les collines résonna. Les hommes avaient reçu l’ordre de passer la première nuit chez l’un des leurs. Dans la brume crayeuse, entre les fûts des pins, les phares répandaient une lumière jaunâtre. Une odeur d’essence prenait à la gorge. Des portières claquèrent. Les moteurs grondèrent longtemps. Le temps était à la neige. Dans les champs, les mottes de boue gelées étaient devenues coupantes comme des morceaux de verre. Depuis peu, les petits animaux cher-chaient refuge dans les troncs mousseux et les cavités profondes tapissées de feuilles. Le ciel avait été mouve-menté toute la journée. De vastes ombres glissaient sur les champs, les maisons isolées, le versant nord des col-lines. Vers minuit, le vent changea de direction, dissipa la brume et la température chuta brusquement. Tout devint immobile. La première neige, comme un rappel de l’enfance, se mit à tomber. D’abord clairsemée, ensuite drue et rapide, avec de longues lignes qui striaient l’air obliquement. Dans le hameau, une fenêtre s’illumina vers trois heures. L’homme avait entendu les vrombissements lointains. Il s’était retourné plusieurs fois dans les couvertures péné-trées d’humidité. Les grandes maisons seraient bientôt réquisitionnées. La vie avec l’occupant commençait. Des étrangers traverseraient les cours, au milieu de jerrycans, de caisses métalliques et de camions qui ressemblaient à de gros charançons. Leur visage serait dur et morne, comme celui d’Ésaü levant son bras sur son frère Jacob. Des rapts de bêtes se produiraient. L’antique plainte animale monterait vers le ciel plombé. Au cours des âges, avaient toujours émergé des hommes dont les harangues haineuses remplissaient les places publiques ; les foules étaient gagnées à la cause ; les nations basculaient dans le tumulte. Ses paupières se refermèrent de fatigue sur ses yeux secs, mais le sommeil ne venait pas. En temps d’indigence, les hommes comme lui étaient devenus inutiles. Les occupants jetteraient ses gravures dans les flammes crépitantes. Les feuilles se tordraient, noirciraient, s’embraseraient et retomberaient en cendres. Un grand feu dansait sur le monde. Non, la Beauté ne pouvait plus sauver les hommes. Le temps était venu pour lui de rejoindre les résistants, au-delà des collines. Il pourrait fabriquer des postes émetteurs et encourager les plus jeunes. Avec les gestes mal assurés de la nuit, il se leva, s’habilla et descendit dans la cuisine, la seule pièce chauffée. Derrière le poêle de fonte qui répandait sa chaleur par à-coups, les chattes s’étaient abîmées dans le monde des rêves. Le chat roux, celui qui était né en août, dormait sur une chaise de paille. Des rayons débordaient de livres, de feuilles, de pointes métalliques et de pots de couleurs. L’homme prit appui sur la table pour s’asseoir. Des éclaboussures d’encre dessinaient des constellations sépia sur le bois. Au-dessus de sa tête et de ses épaules étroites, une vingtaine de gravures mêlaient, sur le mur, des scènes d’hiver dépouillées et des visages graves. Il ouvrit le livre et le mit dans son giron. Le reflet de la lampe posée sur la table formait un point lumineux dans les lentilles rondes de ses lunettes. Ses lèvres se mirent à murmurer : Jacob quitta Berchéba pour se rendre à Haran. Il s’installa pour la nuit, là où le coucher du soleil l’avait surpris. Il choisit une pierre pour la mettre sous sa tête et se coucha à cet endroit. Il fit un rêve : une échelle était dressée sur la terre et son sommet atteignait le ciel. Il se vit presser le pas dans les sentiers de Berchéba…La journée avait été longue… Il cherchait en vain une échelle… Le jeune chat sauta sur les pages de vélin et le tira du songe éveillé.

Auteur : Élisabeth Chlumecky
Titre : L’échelle
Revue : Moebius : écritures / littérature, Numéro 132, février 2012, p. 141-147
URI : http://id.erudit.org/iderudit/66029ac

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