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Moebius : écritures / littérature

Numéro 132, février 2012, p. 157-161

Passer l’hiver

Sous la direction de Lysanne Langevin

Direction : Lucie Bélanger (directrice), Nicole Décarie (directrice), Robert Giroux (directeur), Lysanne Langevin (directrice) et Raymond Martin (directeur)

Éditeur : Éditions Triptyque

ISSN : 0225-1582 (imprimé)  1920-9363 (numérique)

moebius1006620
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Article

Les masquesGilbert La Rocque, Les masques, extrait des pages 19 à 25 de l’édition Typo (2003)

Gilbert La Rocque

Résumé | Extrait

Gilbert La Rocque Les masques À présent, il était debout sur le trottoir, dans la lumière dure et dévorante du soleil de midi, les tempes battantes, sentant que sa chemise mouillée de sueur lui collait entre les omoplates, regrettant d’être venu, furieux de se retrouver en plein coeur de Montréal par cette journée torride – comme s’il y avait été transporté malgré lui, comme si lui-même n’avait pas conduit en maugréant sur la grand-route, puis sur le pont Jacques-Cartier, puis péniblement à travers les embouteillages de la ville, la grosse American Motor bleu marine qu’il venait de ranger le long du trottoir et qui frémissait et haletait encore derrière lui comme un cheval fourbu – et il pouvait respirer l’haleine fétide qui sortait de sous le capot brûlant, tôles ardentes au-dessus desquelles l’air vacillait tremblotait, et il dit dans sa tête maudite belle journée pour une interview ! Puis il claqua la portière, et de nouveau il se tenait là sur le trottoir, accablé, dans le ruissellement féroce du soleil, comme saisi et figé par la chaleur, avec l’impression de recevoir d’un seul coup toute la rue Saint-Denis en plein visage. Maintenant qu’il y était, il s’agissait de marcher là-dedans, dans cette fournaise furieuse où il se sentait littéralement tomber en jus. Ces journées de grande chaleur lui mettaient dans la tête le souvenir de certaines journées d’autrefois où il avait fait très chaud et dont il parlerait de toute façon dans son livre. Il en parlerait plus tard, mais cela se faisait, s’écrivait déjà, en ce moment même, quelque part au fond de lui. Et tout en marchant il pensait je sais maintenant ce que je vais mettre dans le livre – et c’était autre chose que des souvenirs, ce qu’on appelle ordinairement souvenirs, car il puisait cela dans sa fausse mémoire d’auteur, ou celle du personnage qu’il devenait lui-même sur le papier chaque fois qu’il écrivait je, dans l’espèce de vie parallèle qu’il perpétuait dans le grand mensonge de ses écritures. Il brassait tout cela dans sa tête tandis qu’il marchait dans la rue Saint-Denis. C’était août, la ville fondait quasiment dans l’enfer de ce soleil flambant nu au beau milieu du bleu assassin du ciel en délire, et la rue Saint-Denis c’était comme si elle avait fluviale coulé, asphalte liquéfié entre les trottoirs, rivière noire de poix bouillante dévalant engloutir dans le fin sud de l’île les insignifiances amerloquaines pacotillardes du Vieux-Montréal, c’était si vous voulez une sorte de Venise-sur-Enfer avec gondoles et tout et tout, nautoniers à faces molles dégoulinantes de sueur avec le coude à la portière des fumantes Ford, Dodge, Impala, tout ce qu’on peut imaginer, les clinquantes bébelles chromées qui puaient et boucanaient tandis que les tôles et les vitres fessées de plein fouet par la chaleur lumière qui tombait du ciel vibraient et miroitaient terrible… Il y avait tout ça qui grésillait autour de lui, passants passantes on pouvait quasiment trébucher dans leurs odeurs, dessous de bras ça sentait l’axillaire suri ou les foireux sous-vêtements exhalant la subtile fragrance pipi de chat, peaux rissolant dans ce feu impitoyable, et en fait les promeneurs se faisaient relativement rares car de toute façon c’était le moment de dîner de téter tranquillement une bonne bière glacée dans un bistrot quelconque, on se mettait à l’abri comme s’il avait plu à siaux, et seuls les irréductibles de la Saint-Denis circulaient encore, ceux que vous pouviez trouver là à n’importe quelle heure et en n’importe quelle saison, refileurs de petites drogues qui vous offraient à mi-voix le gramme de haschisch qu’ils portaient dans leurs joues comme écureuils charriant des noix, cela et plus généralement tout l’ineffable gibier à grosses bottines jaunes, graines d’intellectuels à deux sous, ratés en haillons poursuivant le bad trip de leurs rêves d’artistes empoisonnés, gnangnans gagas tout hébétés dans leur boursouflure et dont l’esprit puait souvent aussi fort que leurs pieds fromagesques fermentant dans les impardonnables bottines, oui cette viande circulait mollement dans cet air suffocant et trop lumineux où il fallait presque s’ouvrir un chemin et où le moindre mouvement devenait un défi au bon sens… Mais il n’avait pas le choix : il avait accepté cette interview, il fallait y aller… Déjà, il pouvait distinguer au loin, dans le tremblotement de l’air surchauffé, l’enseigne et une partie du vitrage en bow-window du restaurant où ils s’étaient donné rendez-vous, lui et la chroniquetteuse des pages littéraires de la revue Gazelle pour madames de tout âge.

Auteur : Gilbert La Rocque
Titre : Les masques
Ouvrage recensé : Gilbert La Rocque, Les masques, extrait des pages 19 à 25 de l’édition Typo (2003)
Revue : Moebius : écritures / littérature, Numéro 132, février 2012, p. 157-161
URI : http://id.erudit.org/iderudit/66031ac

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