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Moebius : écritures / littérature

Numéro 132, février 2012, p. 161-165

Passer l’hiver

Sous la direction de Lysanne Langevin

Direction : Lucie Bélanger (directrice), Nicole Décarie (directrice), Robert Giroux (directeur), Lysanne Langevin (directrice) et Raymond Martin (directeur)

Éditeur : Éditions Triptyque

ISSN : 0225-1582 (imprimé)  1920-9363 (numérique)

moebius1006620
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Article

Avant le virtuelGilbert La Rocque, Les masques, extrait des pages 19 à 25 de l'édition Typo (2003)

Monique La Rue

Résumé | Extrait

Avant le virtuel On m’a proposé plusieurs titres pour la présente chronique, mais quand on a mentionné Les masques, j’ai tout de suite acquiescé. J’avais publié un article sur ce roman, en mars 1980, dans la revue Spirale, mais j’en avais complètement oublié l’existence. Je me rappelais vivement, par contre, de l’écrivain impétueux, de l’éditeur exigeant et généreux qu’a été pour moi Gilbert La Rocque quand j’ai publié Les faux fuyants aux éditions Québec Amérique, et la stupeur qu’a causée sa mort subite quelques années plus tard. Il arrive, quand on relit un roman longtemps après la première fois, qu’on se sente dérouté, comme si on ne l’avait jamais lu. Les romans de Dostoïevski, par exemple, lus à l’âge de vingt ans, m’ont donné, des décennies plus tard et dans une nouvelle traduction, l’impression d’aborder un univers complètement nouveau, inconnu. La même chose m’est arrivée avec Les masques. Je me souvenais du mouvement profond et puissant – mouvement de l’écriture et mouvement de la rivière, mouvement du temps et mouvement de chute, de défaite inexorable jusqu’à la mort annoncée d’un enfant de huit ans. J’ai été surprise, très surprise de ce que j’ai trouvé, frappée de plein fouet par l’insistante dégradation du corps de la femme, l’insistance anale-fécale, la saturation agressive du style. J’avais perdu le souvenir de ces aspects qui ne m’avaient pas choquée à l’époque où je collaborais à la revue Spirale, alors dans l’élan de sa jeunesse. J’ai cru que ce qui me frappait ainsi était l’extrême violence du texte : violence du vocabulaire, violence dans les relations homme-femme, dans les relations humaines, violence du ton, violence faite à la phrase même – un peu comme j’ai été étonnée par la dureté du monde et des personnages de À toi pour toujours ta Marie Lou présenté au Théâtre du Nouveau Monde la saison dernière. Mais à la réflexion, plus encore qu’une certaine incapacité « québécoise » à établir les contacts humains qui ne peut que conduire à la violence, j’ai découvert que c’est la lourde présence de la réalité physique et matérielle qui m’a déconcertée, voire déstabilisée. J’avais changé, le monde avait changé. Car le texte, lui, n’avait pas changé : brique de temps, fragment d’un monde disparu et pourtant encore vivant de la vie posthume et étrange de l’écriture. Tout se passait comme si cette époque littéraire et sociale, ce temps auquel appartient définitivement Gilbert La Rocque parce qu’il est mort prématurément, ce temps dans lequel j’ai moi aussi vécu, n’était plus en continuité avec le présent. Une fois ce choc absorbé, j’ai été renversée, comme la première fois, par la puissance philosophique de cette tragédie classique, héraclitéenne, qui est aussi (trait d’union entre les deux époques) une réflexion sur l’identité et le changement, sur le même et l’autre. Renversée d’admiration pour un romancier qui sait (encore) ancrer l’enjeu métaphysique dans la chair humaine bien concrète, voire, comme j’ai dit, dans les matières les plus glaireuses et nauséabondes de notre corps – et particulièrement celui de la femme. Ce qui ne signifie pas que le roman ne soit pas savamment construit et superbement pensé dans sa forme, à la fois déroutante et maîtrisée, déroutante parce que maîtrisée... Un romancier rencontre une journaliste littéraire dans un restaurant de la rue Saint-Denis. Celle-ci l’interroge sur ses souvenirs, les personnages de ses romans. Ne pouvant supporter la fausseté de ce dialogue auquel il n’est mani-festement ni habitué ni résigné, il s’enfuit impoliment aux toilettes et s’échappe par un escalier qui l’entraîne dans un espace onirique, dont il ne revient pas. Ce romancier écrit un roman dans lequel un personnage écrivain, Alain, divorcé, assume la garde de son enfant et manifeste envers son ex-femme une compassion qui s’avère l’une des rares expressions directes de tendresse humaine dans Les masques.

Auteur : Monique La Rue
Titre : Avant le virtuel
Ouvrage recensé : Gilbert La Rocque, Les masques, extrait des pages 19 à 25 de l'édition Typo (2003)
Revue : Moebius : écritures / littérature, Numéro 132, février 2012, p. 161-165
URI : http://id.erudit.org/iderudit/66032ac

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