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Moebius : écritures / littérature

Numéro 133, avril 2012, p. 89-91

Pour Leonard Cohen

Sous la direction de Kateri Lemmens et Charles Quimper

Direction : Lucie Bélanger (directrice), Nicole Décarie (directrice), Robert Giroux (directeur), Lysanne Langevin (directrice) et Raymond Martin (directeur)

Éditeur : Éditions Triptyque

ISSN : 0225-1582 (imprimé)  1920-9363 (numérique)

moebius1006620
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Article

By the River Dark

Élisabeth Vonarburg

Résumé | Extrait

Élisabeth Vonarburg By the River Dark Elle les a rencontrés au bord de la rivière, un matin d’été. L’un est parti, l’autre est resté. Toomas. Le blond s’appelait Toomas. Peau couleur de miel ambré après un long séjour dans un Sud lointain, il remontait vers son Nord de fjords et de glaces. Il campait là sous les arbres – pas de tente, juste un sac de couchage, mais le temps était beau. Elle aurait dû lui en vouloir. C’était son coin de rivière à elle, son refuge secret, son domaine, loin de la plage publique dont les cris et les éclaboussures l’agaçaient, une minuscule baie cachée sous les frondaisons, où une vieille barque de bois gris achevait son existence, oubliée mais encore solide. Elle y arrivait dès huit heures du matin, après un long périple à bicyclette, chargée de tout le nécessaire, serviettes, lotion solaire, nourriture pour la journée, et la petite radio, et des livres, des livres. Elle aurait dû lui en vouloir, mais il était trop blond, trop lisse, ses yeux bleu outremer riaient trop bien. Et puis, il était vieux. Enfin, plus vieux, la vingtaine dépassée – elle, elle avait quinze ans. Et quand elle avait freiné dans un crissement de gravier en le voyant installé là, il lui avait souri d’un air d’excuse complice, comme s’il avait déjà tout compris. Il ne parlait pas le français, Toomas. Et elle ne parlait pas vraiment l’anglais, même si elle le lisait couramment. Oh, elle y venait, à force d’écouter en boucle les disques de Joan Baez, de Peter, Paul & Mary, et surtout de Bob Dylan, dont les paroles étaient si difficiles à reconstituer. Oreille tendue, elle les consignait phonétiquement, feuilletant ensuite son dictionnaire d’anglais américain, à la recherche du bon mot, du bon sens – ou de celui qui en serait le plus proche, de celui qui ferait sens pour elle. Lorsqu’elle avait terminé avec une chanson, à force de la recréer ainsi, elle s’en sentait presque propriétaire. Et pourquoi pas ? Elle les chantait. Il ne parlait pas français, elle n’osait pas parler anglais. Mais il avait une guitare. Et elle aussi – portée en bandoulière dans son étui, oui, sur la bicyclette, avec tout le reste. Ils se sont parlé, en chansons. Et c’est alors qu’il lui a fait rencontrer l’autre, le brun. Elle ne savait pas qu’il était brun, et si pâle, la bouche si sensuellement songeuse, et la voix, la voix si grave, velours noir... Elle le saurait plus tard, mais d’abord il ne fut que ses mots. Dans la bouche de Toomas, ils étaient si parfaitement clairs ! Et pourtant sombres. Sombrement lumineux, comme ces percées de soleil dans les ciels d’orage, cette lumière ponctuelle mais vibrante qui confère au monde un relief surréel. Tout à coup, des êtres sortaient de la musique pour venir s’asseoir auprès d’elle, Suzanne à la douce et sage folie, Isaac, tremblant sous le poignard levé de son père en proie à la beauté de la Parole. Et les petites soeurs de la Merci, qui ne sont pas toutes parties. Et Marianne, Marianne ! Mais Suzanne, c’était elle, comme les petites soeurs accueillantes pour le voyageur qu’il était, lui, et lui, il était Isaac. Et elle aurait même pu être sa Marianne, qui sait ? Ils savaient qu’ils ne se reverraient jamais, ils pouvaient se dire leur vérité, toute leur vérité, surtout celle de leurs vies secrètes. Oh, ils se sont tant donnés à travers les mots et la musique, pendant que le soleil décrivait son arc patient dans le ciel. Leonard. Il s’appelait Leonard. L’autre. Celui qui leur avait prêté ses mots. Plus tard, beaucoup plus tard, elle a voyagé loin, elle aussi – vers l’ouest, cependant, direction éternelle des migrations humaines.

Auteur : Élisabeth Vonarburg
Titre : By the River Dark
Revue : Moebius : écritures / littérature, Numéro 133, avril 2012, p. 89-91
URI : http://id.erudit.org/iderudit/66268ac

Tous droits réservés © Éditions Triptyque, 2012

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