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Moebius : écritures / littérature

Numéro 133, avril 2012, p. 92-105

Pour Leonard Cohen

Sous la direction de Kateri Lemmens et Charles Quimper

Direction : Lucie Bélanger (directrice), Nicole Décarie (directrice), Robert Giroux (directeur), Lysanne Langevin (directrice) et Raymond Martin (directeur)

Éditeur : Éditions Triptyque

ISSN : 0225-1582 (imprimé)  1920-9363 (numérique)

moebius1006620
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Article

Le chapeau

Philippe Girard

Résumé | Extrait

Philippe Girard Le chapeau J’ai besoin d’un nouveau chapeau, pensa L.C. en contemplant son reflet dans le miroir. Celui qu’il avait sur la tête était résolument trop usé et trop vieux. Comme moi, constata-t-il du même coup. Les mots que sa mère lui répétait comme une rengaine lorsqu’il était petit revinrent à la surface de sa mémoire : — L’élégance, ce sont les pieds, les mains et la tête, mon fils. Tu ne dois jamais l’oublier. Ceux qui prétendent le contraire ne sont que des chenapans. Évidemment, elle ne disait pas chenapans, car elle parlait anglais. Mais L.C. aimait traduire les mots dans sa tête et passer d’une langue à l’autre. Ça lui donnait l’impression d’échanger un long baiser avec une jolie fille. Rascals, tel était le mot qu’elle employait. Et c’est à cela qu’il ressemblait avec son couvre-chef déformé, sa gueule pendante et sa silhouette de corbeau. Avec vingt ans de moins, peut-être que… Il inspira longuement et grimaça. Il avait beau se redresser, bomber le torse ou essayer de sourire, l’image que lui renvoyait la glace ne le satisfaisait qu’à demi. Pour les chaussures, ça pouvait aller. Il s’était toujours approvisionné chez les Italiens, ceux qui connaissent le tabac. Et en ce qui concerne les mains, on pouvait dire qu’elles avaient une assez belle allure si on faisait excep-tion des taches brunes qui les parsemaient et des petites callosités qu’il avait développées au bout des doigts. — À cause des cordes de guitare, murmura-t-il en les faisant tourner sous son nez aquilin. Mais pour la tête, rien à faire. C’était celle d’un hom-me qui a déjà réglé ses comptes avec la vie. Lentement, ses yeux fatigués détaillèrent la touffe de fils argentés qui traversait son front. Auparavant, c’était une vague noire, effrayante comme la colère de Dieu. Désormais, ce n’était plus qu’une petite houle inoffensive, comme celle des hommes. À nouveau il soupira. Au rythme où fonc-tionnent les mécaniques anciennes, il enfila un veston, puis se dirigea vers la porte. J’ai besoin d’un nouveau chapeau, répéta-t-il inté-rieurement. Puis il sortit. Dans le parc du Portugal, en face de chez lui, le soleil dardait les grands arbres de ses rayons colériques. La chaleur était écrasante. L.C. plissa les paupières et s’attarda un instant à l’odeur écoeurante de bitume qui flottait dans l’air. Aucun doute : si l’enfer existait, il devait ressembler à ce qu’il avait sous les yeux. Il en était à ces considérations lorsque les ronflements d’un moteur le tirèrent de ses réflexions. Agacé, il se retourna et vit passer un camion de livraison cabossé. Sur la portière, il était écrit « Pâtisserie de Paris ». En remarquant le nom de la Ville lumière, L.C. sentit son coeur se serrer. Après leur séparation, Rebecca, son ex-fiancée, avait trouvé refuge dans la capitale française. Depuis, ce souvenir lui pesait comme un sac de cailloux. Il pensa : Paris, comment a-t-on pu écrire autant de belles chansons sur une ville aussi grise ? Il tourna la clef dans la serrure, vérifia que la porte était verrouillée. Puis il se lança sur le trottoir en direction de la rue Saint-Dominique. Le fait d’avoir pensé à son grand amour lui donnait envie de prendre la fuite. Les meilleurs chapeaux de Montréal sont chez Apostolis, rue Mayor. C’est là que je dois aller. Il calcula qu’en descendant l’avenue du Parc, il y serait en moins d’une heure. Autrefois, il connaissait un chapelier qui tenait boutique sur la rue Clark. C’était un juif de New York qui avait quitté les États-Unis dans les années cinquante pour venir s’établir ici avec sa femme d’origine canadienne-française. Un vrai personnage de roman. Quand un client franchissait la porte de son commerce, il s’avançait vers lui et le mettait en garde : — Je n’aime pas les livres sur les juifs.

Auteur : Philippe Girard
Titre : Le chapeau
Revue : Moebius : écritures / littérature, Numéro 133, avril 2012, p. 92-105
URI : http://id.erudit.org/iderudit/66269ac

Tous droits réservés © Éditions Triptyque, 2012

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