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Moebius : écritures / littérature

Numéro 133, avril 2012, p. 107-113

Pour Leonard Cohen

Sous la direction de Kateri Lemmens et Charles Quimper

Direction : Lucie Bélanger (directrice), Nicole Décarie (directrice), Robert Giroux (directeur), Lysanne Langevin (directrice) et Raymond Martin (directeur)

Éditeur : Éditions Triptyque

ISSN : 0225-1582 (imprimé)  1920-9363 (numérique)

moebius1006620
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Article

Être soi-même

François Leblanc

Résumé | Extrait

François Leblanc Être soi-même Les toilettes du bar étaient bondées, ce qui ne gêna pas Vladimir. Pas question avec ce froid de canard d’aller à l’extérieur pour fumer un joint. La flamme de son briquet m’apparut d’une intensité surnaturelle. Pour le reste, je me sentais surtout très fatigué, las de ce corps que je regardais avec le détachement d’un médecin au chevet d’un patient dont il a oublié le nom. J’étais trop vieux pour un trip d’ecstasy, je ne comprenais pas ce qui m’avait pris la veille. Il n’y avait pourtant rien à comprendre, je n’avais fait que suivre le troupeau, avec Vladimir à sa tête, un ami cher que je ne connaissais pas six mois auparavant, ce qui en disait long sur la profondeur de mon réseau social. Il y avait aussi Esteban, un prof de yoga à la recherche du prince charmant, Kim et Corinne, des étudiantes en histoire de l’art qui ne faisaient pas mon âge à elles deux, Sylvie, une boulotte fraîchement divorcée qui avait grand besoin de distractions, et moi, bien sûr, pour compléter le tableau, chômeur depuis neuf semaines, célibataire, abstentionniste endurci, soixante-dix kilos d’antimatière. Nous avions échoué dans un club de la rue Amherst, équipage dépareillé d’un navire qui n’apparaissait sur aucun radar. Esteban voulait me masser le dos, Sylvie trouvait que nous avions beaucoup de points en commun, mais je m’intéressais davantage aux deux étudiantes qui dansaient comme des possédées. Vladimir avait acheté les comprimés d’un type criblé de piercings en qui il disait avoir confiance. La nuit s’étira ainsi, baignée par la lumière des projecteurs. Je ne sais pas si j’ai rêvé, mais j’ai cru entendre à un moment une version techno de « Closing time ». Finalement, juste avant de partir, je me retrouvai à rouler des pelles à la boulotte. Ma vie, telle qu’elle se déployait, ne me disait abso-lument rien. Je ne l’avais pas choisie. Pourquoi n’étais-je pas né à Westmount ? * Le premier candidat arriva sur scène. Il était la copie conforme de Leonard Cohen au festival de l’île de Wight. Beau, cheveux bouclés, barbe de trois jours, veste blanc cassé, charismatique, quasiment plus vrai que l’original. Tout le monde réclamait « Suzanne », il entonna plutôt « The Stranger Song » avec sa guitare en bandoulière. Sa voix de velours nous caressait, la foule hurlait sa joie, nous étions presque six cent mille, comme en 1970. Je n’avais pas dormi depuis plus de vingt-quatre heures, ce qui explique sans doute pourquoi j’ai tant pleuré. Étais-je ému par Cohen ou par l’inconnu qui le personnifiait ? Qui était cet homme ? Comment gagnait-il sa croûte du lundi au vendredi ? Avait-il lui-même écrit des chansons qu’il rêvait un jour d’interpréter sur cette même scène ? Espérait-il récolter des applaudissements aussi nourris pour une de ses compositions ? * La voix de ma soeur Chantal résonnait encore dans mes oreilles, cette voix braillarde qui ne cessait de me reprocher de perdre mon temps avec des femmes plus jeunes. « Fixe-toi ! Engage-toi ! Grandis, calvaire ! » Elle ne me pardonnait toujours pas la rupture avec Nathalie, la première de mes partenaires en qui elle avait distingué plus qu’une belle-soeur de passage. Elles continuaient à se voir une fois par mois au resto, elles s’écrivaient sur Facebook, mais leur amitié en avait tout de même pâti. Nathalie n’était plus invitée aux réunions familiales, et Chantal en souffrait visiblement plus que moi. « Mais c’est elle qui a décidé de rompre », rétorquais-je sans conviction de temps à autre. « Comment aurait-elle pu endurer ça plus longtemps ?! Tu ne lui offrais rien, aucune promesse d’un avenir quelconque, même pas une place dans ton nouvel appart ! Tu t’attendais à quoi ? À ce qu’elle se résigne à penser comme toi ? » J’essayai de la convaincre que j’étais sur la bonne voie, je lui fis valoir que ma relation avec Nathalie avait tout de même duré mille six cent douze jours, battant ainsi à plate couture mon record précédent.

Auteur : François Leblanc
Titre : Être soi-même
Revue : Moebius : écritures / littérature, Numéro 133, avril 2012, p. 107-113
URI : http://id.erudit.org/iderudit/66270ac

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