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Nuit blanche, magazine littéraire

Numéro 126, printemps 2012, p. 12-15

Direction : Suzanne Leclerc (directrice)

Rédaction : Alain Lessard (rédacteur en chef)

Éditeur : Nuit blanche, le magazine du livre

ISSN : 0823-2490 (imprimé)  1923-3191 (numérique)

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Article

Mon coeur et Douglas Adams à San Francisco

Annie Cloutier

Résumé | Extrait

Mon coeur et Douglas Adams à San Francisco « – Une vie nouvelle s’étend devant vous. – Oh non. Pas une autre. » Douglas Adams e suis intransigeante. Il y a des livres que je refuse tout bonnement d’ouvrir. Les livres religieux, par exemple. Il fut un temps où j’étais sensible à l’idée qu’il faut lire la Bible, le Coran ou la Torah pour comprendre et tolérer le « phénomène de la croyance », mais plus j’ai lu, moins j’ai admis que des êtres dotés de raison puissent s’abreuver de principes et de vérités prétendument révélés. Il se trouve des athées pour juger que les qualités poétiques de ces ouvrages justifient en soi leur lecture, mais le fait est que le charme littéraire de ces livres n’innocente pas leur dessein mal dissimulé : subjuguer, exalter, effrayer. Jamais vous ne me verrez ouvrir un livre de psychologie populaire. Que ces ouvrages se vendent ne les disculpe pas, de façon générale, d’une effarante médiocrité. La quête de sens et la spiritualité existent certes – je les ai personnellement rencontrées – mais elles ne s’assouvissent pas à coups de « méthodes » ou de « révélations » infantilisantes (et parfois délirantes) qui exploitent à fond les logiques commerciale, abêtissante et narcissique de notre temps. Je n’ai pas lu Harry Potter ni même vu les films. Il se trouve, entre la lecture et moi, un rapport mixte de haine et d’amour, d’avidité et de prudence, de passion et de condescendance. Il me semble que lire, selon le jour, est un privilège ou un piège – et je m’efforce de ne pas lire n’importe quoi. Mon conjoint, qui assume mieux que moi ses plaisirs coupables, défend parfois l’idée qu’il n’y a pas de sottes lectures, que tout est dans tout et peut toujours servir, que l’humanité trouve à s’exprimer jusque dans la chick litt hypersexualisée, mais je ne suis pas de son avis. Du moins ne l’étais-je pas jusqu’à ce qui m’est arrivé le mois dernier. Je me trouvais à San Francisco afin d’assister à une foire du livre québécois. Il s’agissait d’une première sur la côte ouest des États-Unis, et de manière fort compréhensible, la machine promotionnelle de l’événement avait jeté son dévolu sur plus prometteuse que moi. Sandra Belleau. Lola Kramer. Isabelle Métivier. Leurs visages ravissants se déployaient partout : sur les bannières qui claquaient au vent le long des boulevards du centre-ville, sur le billboard rutilant de l’entrée principale du Moscone Center, sur les panneaux numériques au-dessus des comptoirs de billetterie, sur les écrans géants qui surplombaient le hangar de la foire et sur les dépliants numérisés que les visiteurs téléchargeaient à leur arrivée. Pour une raison inconnue, malgré la splendeur de l’événement – ou peut-être à cause d’elle – je me sentais exclue. J’avais obtenu qu’on soutienne financièrement ma participation à ce salon pendant trois jours, mais à vrai dire, je n’y suis demeurée qu’une demi-journée. Je deviens vite la proie, dans ces occasions-là, d’un sentiment de vide et d’inutilité. Le soin que je mets chez moi à choisir mes lectures, les ambitions évidemment fragiles dont j’investis le fait d’écrire, l’espoir de parvenir un jour à publier ou à lire quelque chose de sensé qui puisse ordonner le monde, ou à tout le moins le calmer, tout cela, confronté à l’agitation des salons, devient risible. Et à San Francisco plus encore qu’ailleurs, il m’est apparu vain d’imaginer réfléchir ou connaître alors que tout, autour de moi, n’était qu’amazon.com, auteures à la moue boudeuse, convergence médiatique et records de vente. Il me semblait que la foire, dans son immensité, agissait comme un déversement autocratique, comme une débâcle d’inculture, sur une foule avide de publications toujours plus standardisées. J’ai fait mon possible, sur l’heure du midi, pour prononcer, entre les interruptions continuelles et malpolies de deux romanciers radio-canadiens dans la soixantaine, quelques phrases intelligentes.

Auteur : Annie Cloutier
Titre : Mon coeur et Douglas Adams à San Francisco
Revue : Nuit blanche, magazine littéraire, Numéro 126, printemps 2012, p. 12-15
URI : http://id.erudit.org/iderudit/66283ac

Tous droits réservés © Nuit blanche, le magazine du livre, 2012

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