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Nuit blanche, magazine littéraire

Numéro 126, printemps 2012, p. 30-32

Direction : Suzanne Leclerc (directrice)

Rédaction : Alain Lessard (rédacteur en chef)

Éditeur : Nuit blanche, le magazine du livre

ISSN : 0823-2490 (imprimé)  1923-3191 (numérique)

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Article

Didier LeclairTerritoires paralysés de l’ailleurs

François Paré

Résumé | Extrait

art09 Q Didier Leclair Territoires paralysés de l’ailleurs ue font-elles à cette heure où l’inquiétude règne ? On imagine encore les quadrilatères sales et blafards d’une petite ville nordique au-delà du soixantième parallèle. Devant l’unique restaurant, trois policiers en uniforme observent les quelques passants du matin sous cet éclairage étrange qui ne s’éteint jamais. Que font-ils si loin de leurs amours dans ce territoire paralysé, saisi par la lumière ? On imagine une dernière fois l’immigrant africain, homme ou femme, dans les rues de Tanger, en marche vers la lueur orangée des villes du Nord, obsédé par cette traversée qui l’attend et dont il ne reviendra peut-être pas. Quelle est cette frontière de l’attente qui accueille et efface l’itinérance ? L’oeuvre du romancier et journaliste franco-ontarien Didier Leclair a pour point d’ancrage les multiples territoires de la désillusion. Depuis la parution de Toronto, je t’aime, roman qui lui a valu le prix Trillium en 2001, l’écrivain fait enquête sur la marginalité intrinsèque des êtres en déplacement au sein d’une modernité occidentale aux reflets interlopes. Né à Montréal de parents rwandais, Didier Leclair (de son vrai nom Didier Kabagema) quitte très tôt le Québec pour l’Afrique (Bénin, Gabon...). Cette enfance africaine fera de lui une sorte d’immigré à rebours. Nombreuses sont les terres d’accueil pour celui qui ne cessera de partir et de revenir ! À 19 ans, refaisant le voyage initial de ses parents, Leclair rentre au Canada et s’installe à Toronto où il travaillera comme journaliste à la radio. Si les personnages de ses romans sont tous en quelque sorte des « passeurs » désabusés, à bout de souffle tels des « suspects en fuite », leur déracinement fait d’eux des hommes et des femmes dépourvus d’intériorité, habités par la vacance de leur histoire et par le doute. Dans Toronto, je t’aime, Raymond Dossougbé, fraîchement de retour dans son pays natal devenu pour lui terre d’immigration, ne dispose guère de repères qui lui permettraient de baliser même temporairement la ville multiculturelle. Pourtant la métropole regorge de gens comme lui dont le quotidien reste marqué par la conscience de l’étrangeté. Pourquoi le hasard de ceux qu’il croise dans la rue crée-t-il chez l’arrivant africain un tel sentiment paroxystique de la différence ? Dans Toronto, je t’aime, Leclair propose une américanité post-urbaine où la solitude existentielle de l’immigrant se résoudrait dans les figures inattendues de l’entraide et de la proximité. Car l’accueil appartient aux héritiers du déracinement, à ceux qui ont subi « l’ablation du pays ancestral » : Noirs d’Amérique, itinérants, Africains sans possibilité de retour, voilà ceux que la ville appelle. En aucun cas la fragilité de leur position ne pourra être interprétée comme un douloureux exil. Au contraire, cette fragilité de l’immigrant est, chez Leclair, la garantie de son besoin vital de tendresse et d’amitié. C’est par ce paradoxe, dont Toronto est pour lui l’exemple multiplié, que le narrateur renoncera à une « fraternité des opprimés » qu’il considère comme stérile. Toutefois, dès la publication d’un second roman en 2003, cet optimisme semble s’être épuisé. Certes, Ce pays qui est le mien pose à nouveau la question de la terre d’accueil. Mais le romancier est désormais aux prises avec une angoisse d’ordre éthique. On y reconnaît encore Toronto et sa diversité culturelle, raciale et linguistique. Cette fois, pourtant, la métropole est pulvérisée par l’errance de ses habitants déclassés et sans espoir. Alors que, dans le premier roman, Raymond Dossougbé avait pu trouver réconfort dans les nuits illuminées de la cité, dans le second récit, les personnages dispersés, et en particulier le médecin Apollinaire Mavoungou, voient leur départ du pays d’origine comme un profond « naufrage » du sens et crient leur impuissance à qui veut les entendre.

Auteur : François Paré
Titre : Didier Leclair : territoires paralysés de l’ailleurs
Revue : Nuit blanche, magazine littéraire, Numéro 126, printemps 2012, p. 30-32
URI : http://id.erudit.org/iderudit/66284ac

Tous droits réservés © Nuit blanche, le magazine du livre, 2012

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