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Chapitre 1
La caractérisation de la réalité des revues

L'élaboration de politiques et l'intervention publique auprès des revues savantes doivent prendre en compte les caractéristiques de ce milieu afin de retenir les avenues appropriées. Cette caractérisation doit comprendre des données essentielles sur l'environnement international, qui conditionne le milieu québécois et canadien, sur la présence relative dans les champs disciplinaires, sur le cadre organisationnel et la structure éditoriale, sur l'importance relative des revues dans la communication scientifique et sur leur contexte financier. Partant de là, il est plus facile de saisir la capacité d'agir sur certaines variables et sur l'impact prévisible de certaines actions.



Présence et pratiques du sans but lucratif
à l'échelle internationale

Les conditions d'existence des revues savantes sont bouleversées par une double dimension. D'abord, l'environnement pour la communication scientifique change avec à la fois l'application des technologies de l'information dans le fonctionnement des revues elles-mêmes et l'avènement et la diffusion sans contraintes de modèles de communication scientifique, qui étaient déjà présents dans le monde universitaire mais qui prennent beaucoup d'envergure avec ces technologies (pensons aux collections de prépublications ou aux forums de discussion). Nous parlerons longuement de cette dimension dans les sections qui suivent. Ensuite, concurremment, la spirale inflationniste des prix d'abonnement des revues a provoqué des débats, voire des mises en accusation à propos des prix administrés et des rentes de situation que pratiquent quelques éditeurs oligopolistiques de revues savantes de rayonnement international. Les revues québécoises et canadiennes ne participent pas à ces grands groupes, sauf exceptions, mais elles ne sont évidemment pas à l'abri de l'évolution des pratiques dans ce secteur.

Cette dernière dimension conduit souvent à une vision très globale des acteurs en présence et de leurs comportements. Tout se passe comme si, dans cette perspective macroscopique, il n'y avait que des grands groupes commerciaux avec leurs pratiques oligopolistiques. Or, une étude le moindrement attentive permet de souligner que, même dans l'univers restreint des grandes revues à l'échelle internationale (1), les grands éditeurs commerciaux publient un peu moins de la moitié du nombre de revues, car les sociétés savantes et les presses universitaires (surtout en sciences sociales pour ces dernières) éditent une petite majorité des revues. Cependant, les pratiques de prix - à quelques exceptions près pour les sociétés savantes (exceptions souvent citées pour supporter une vue monolithique des choses) - sont carrément différentes selon que l'on prenne les grands éditeurs commerciaux, d'une part, et les institutions et éditeurs sans but lucratif, d'autre part. Bien que ce soit dans des ordres de grandeur différents, la revue en sciences et la revue en sciences sociales sont de 2,5 à plus de 3 fois plus coûteuses quand elles sont publiées par un grand éditeur commercial plutôt qu'un éditeur sans but lucratif. Les revues publiées par des éditeurs sans but lucratif, dans l'un ou l'autre secteur, coûtent nettement moins cher (environ 110 $ en moyenne en sciences sociales contre près de 340 $ pour les éditeurs commerciaux, et environ 740 $ en moyenne contre 1800 $ en sciences) mais bénéficient par ailleurs d'un impact relativement plus important que leurs concurrentes des grands éditeurs commerciaux, ce qui augmente encore davantage leur intérêt.


En bref, sur les revues
au Canada et au Québec

Quand on se penche maintenant sur la situation des revues dans les sociétés nationales - revues qui, pour la plupart, sont moins présentes dans les sommets de la pyramide internationale de la diffusion de la recherche auxquels nous venons de faire référence -, on constate que les éditeurs sans but lucratif sont proportionnellement très présents et que la position relative des sciences sociales est très grande. Un total de 201 revues savantes d'importance ont été répertoriées au Canada, en comptabilisant toutes les revues financées par le CRSH, le CRSNG et par le Fonds FCAR, ainsi que celles qui sont répertoriées dans des bases de données secondaires telles SCI, SSCI et/ou AHCI. De celles-ci, près des trois quarts publient en sciences humaines et sociales . Au Québec, des 52 revues répertoriées par la Banque de données sur les revues savantes québécoises , 65 % sont en sciences humaines et sociales (2) et 25 % en arts et lettres ; il reste une place réduite pour les sciences biomédicales, naturelles et le génie. C'est donc dire que les interlocuteurs premiers pour une intervention auprès du milieu des revues s'avèrent être en majeure partie des directeurs de revues en sciences humaines et sociales, voire en création et en arts.

À l'échelle canadienne, on sait que les trois quarts des revues sont éditées et produites par de petits éditeurs non professionnels, comme les unités d'enseignement (36 %) et les sociétés savantes (3) (38 %). Les presses universitaires publient 16 % des revues et les éditeurs privés seulement 5 % (les éditeurs des autres revues n'ont pu être identifiés clairement). Cela signifie que, globalement, au moins 90 % des éditeurs sont des organismes sans but lucratif. Pour ce qui est des éditeurs privés (commerciaux), on peut aussi bien trouver, à un bout du spectre, Elsevier Science Ltd et Kluwer Academic Publishers et, à l'autre bout, les Éditions Bellarmin ou les Éditions Saint-Martin. Au Québec, cet éclatement des lieux d'édition et la place marginale des grands éditeurs commerciaux sont frappants ; compte tenu du bassin total de revues, le plus important éditeur universitaire québécois en la matière (les Presses de l'Université de Montréal), avec sept revues, ne peut se comparer avec University of Toronto Press qui a 27 revues et Wilfrid Laurier University Press, qui en publie 13. De façon générale, en matière de coût d'abonnement, on pratique une tout autre échelle de prix que celle des grandes revues. Tous éditeurs confondus, l'abonnement à la revue canadienne en sciences coûte en moyenne 175 $ américains et, en sciences sociales, 40 $ américains.


Un rôle essentiel dans la communication scientifique

Les revues québécoises et canadiennes jouent un rôle essentiel dans les réseaux de communication scientifique, même si elles ne se situent généralement pas à la pointe de la pyramide de la communication scientifique. Plusieurs revues ont une histoire déjà fort longue et les revues ont constitué des institutions majeures dans la structuration de la communauté scientifique au Québec. Lieux de validation, de légitimité et de reconnaissance des résultats de recherche, elles remplissent leur rôle de revues savantes. Une étude montre (4) que, dans la période récente (1991 à 1996), les auteurs québécois qui publient dans l'une ou l'autre des 52 revues répertoriées sont minoritaires (46 %) et, par voie de conséquence, que les auteurs étrangers (37 %) et canadiens (13 %) y occupent une place importante. L'origine des auteurs varie beaucoup : les trois quarts des collaborations viennent de 10 pays. Outre la France, qui vient nettement en tête, on retrouve par ordre d'importance les États-Unis et la Belgique, puis la Grande-Bretagne et d'autres pays européens. Les collaborations canadiennes sont principalement ontariennes, avec l'Université d'Ottawa, University of Toronto, York University, Queen's University, McMaster University, notamment. Ajoutons que le quart des textes sont écrits en collaboration avec des auteurs de l'extérieur du Québec et davantage avec des auteurs étrangers. Ce phénomène est à la hausse. Certes, les chercheurs établis publient à l'étranger mais publient aussi dans les revues québécoises et canadiennes. Si ces dernières attirent les chercheurs étrangers, elles n'ont pas pas été désertées par les chercheurs en pleine ascension ou établis. Pour les chercheurs, il est question surtout de pondération dans le choix des véhicules de diffusion des résultats de recherche et dans la manière de rejoindre le plus efficacement le public visé.

Publiées surtout en français ou lui donnant une large place, les revues participent, comme acteurs majeurs, à la diffusion des connaissances principalement dans ce sous-ensemble linguistique des réseaux scientifiques, dont on sait qu'ils sont plus polymorphes en sciences humaines et sociales. On pourrait espérer une diffusion plus soutenue de ces publications dans le monde francophone. Indépendamment de la valeur intrinsèque des revues, cette diffusion se bute à des contraintes et obstacles liés aux circuits commerciaux conventionnels. Cela ne doit pas nous conduire à sous-estimer l'importance relative des abonnements étrangers, venant d'institutions surtout, ce qui témoigne de la pertinence des revues dans les milieux spécialisés. On sait, pour notre échantillon de revues québécoises, que plus de 30 % des abonnements viennent de pays étrangers ; au total, cela compte pour un peu moins de la moitié des revenus d'abonnements, ce qui est loin d'être négligeable (5). Dans l'état actuel des choses, et compte tenu des embûches rencontrées, ce niveau d'abonnements étrangers, surtout institutionnels, est une reconnaissance de la qualité du travail éditorial et de la participation des revues québécoises aux principaux forums internationaux des disciplines ou secteurs. Ce faisant, une diffusion électronique des revues contournerait les contraintes et obstacles à la diffusion de l'imprimé (sans pour autant devoir le supprimer) et intensifierait leur présence dans les milieux scientifiques extérieurs au pays.


Dispersion des lieux de publication
et précarité financière

À la suite de ces constats (revues massivement présentes en sciences humaines et sociales et publiées par des organismes sans but lucratif), on observe que la grande dispersion des lieux de publication caractérise le milieu des revues. Le fait qu'un grand nombre de revues soient publiées par des organisations indépendantes a pour conséquence un éparpillement des ressources et des compétences. La volonté des responsables de revue de préserver l'autonomie éditoriale a peut-être joué en faveur de cette situation, mais il faut souligner que les politiques publiques et universitaires y ont concouru. Cela a pour conséquence que, dans de nombreux cas, chaque revue, sur une base individuelle, se transforme en petite entreprise s'occupant de l'ensemble du processus d'édition, de publication et de diffusion, en répétant dans divers lieux, et sans économie d'échelle ou transfert de savoir-faire, les mêmes opérations : la préparation de copie, la mise en page, la négociation avec les fournisseurs, la mise en place d'un service d'abonnement ou la négociation avec une agence, l'organisation de la distribution en librairie, etc.

Ce morcellement a un coût qu'il est difficile d'évaluer de façon précise, mais il compte tout au long de la chaîne de publication et de diffusion pour la version imprimée. Ce coût apparaît nettement lorsque vient le temps d'envisager la publication électronique : une publication de qualité, ainsi qu'une diffusion conséquente, étant souvent hors de portée en raison du manque de ressources. On ne peut, par ailleurs, passer sous silence que ce morcellement provoque des contraintes sociales à l'introduction de changements. Les politiques antérieures des institutions, dont le Fonds FCAR, ont pu inciter les directions de revues à investir dans les tâches plus techniques de la production de l'imprimé (référence à l'acquisition d'équipement pour la mise en page et la préparation des prêts-à-photocopier). L'effet structurant que l'on voudrait voir dans les futures politiques du Fonds s'est révélé dans les politiques antérieures, à telle enseigne que la routinisation de pratiques de fabrication ainsi induite est susceptible de créer des contraintes à la mise en place d'une forme de regroupement, telle une infrastructure de publication et de diffusion s'adressant à l'ensemble des revues.

Il faut ajouter que les équipes éditoriales demeurent assez légères et comptent, pour une large part, sur des contributions non rémunérées et sur un personnel à temps partiel ou en prêt de service (avec ou sans compensation monétaire) d'un centre, d'un institut, d'une association, d'une faculté. Ces structures éditoriales assez légères bénéficient d'un financement assuré par des subventions publiques, éventuellement, par l'institution universitaire ou par la société savante de rattachement, et par le revenu des ventes de la revue. Ces structures ont été précarisées ces dernières années par l'effet, souvent cumulatif, de politiques de restrictions budgétaires de la part des organismes subventionnaires et des universités, pour ne pas parler de la baisse des revenus d'abonnements dans plusieurs cas. Tous ces éléments ont résulté en une pression plus forte sur les équipes éditoriales, alors qu'elles n'étaient déjà pas bien pourvues.

L'étude globale de l'état des revenus et des dépenses de 27 revues subventionnées par le CRSH ayant leurs bureaux administratifs au Québec (6) permet de constater que près de 41 % des revenus des revues proviennent de la vente d'abonnements et, pour une portion congrue, de la vente au numéro. Le soutien financier des deux organismes subventionnaires majeurs représente 47 % des revenus (à parts quasiment égales entre le Fonds FCAR et le CRSH). Le reste est assez diversifié, allant de la contribution monétaire des universités ou associations à la publicité. En moyenne, les revues enregistrent un déficit de 3 700 $. Cette représentation ne prend pas en compte la contribution en nature ou en services des institutions ou associations, qui n'est pas moins présente (7). Par ailleurs, sans considérer cette dernière contribution, environ les trois quarts des dépenses servent à supporter la structure éditoriale et organisationnelle de la revue, ainsi qu'à préparer la première copie. Les coûts afférents au support papier, en termes d'impression, de reliure, d'affranchissement et d'expédition, correspondent au dernier quart (8). Ce montage fragile, qui est reconduit d'une année à l'autre par les directions de revue, souvent avec une grande dose d'imagination, illustre la précarité des organisations et leur manque endémique de ressources.

C'est dans ces conditions que se pose la mise à contribution des technologies de l'information dans le milieu des revues au Québec dans le cadre d'un portail de publication et de diffusion électronique des revues.


Le défi de l'électronique :
une occasion à exploiter

En raison de la dispersion organisationnelle et institutionnelle des revues, le défi de l'électronique peut conduire à confirmer ou pousser encore plus loin le morcellement du mode de fonctionnement des revues et, de ce fait, à élaborer des solutions pour l'électronique sur une base individuelle et tenant compte des ressources limitées dont chacune dispose. Les solutions que l'on peut préconiser dans ce cas peuvent difficilement contribuer à un traitement de publication, de conservation et de diffusion en adéquation avec la vocation des revues savantes et avec la nature des documents publiés. Le défi de la publication électronique peut être vu comme une occasion importante à exploiter, non seulement pour améliorer ses conditions de diffusion, mais aussi pour repenser la revue et le mode de formalisation et de communication de la recherche. Le défi consiste à s'approprier les technologies de l'information afin de les mettre au service de la publication scientifique. En même temps, le chercheur et la revue savante doivent participer pleinement au renouvellement des conditions d'élaboration et de transmission des contenus, par lesquels ils communiquent les résultats de recherche.

Le défi posé incite à s'interroger sur la structure organisationnelle de publication caractérisée par la dispersion et le morcellement, alors que l'ère actuelle favorise des pratiques pensées en termes de réseaux. L'isolement et l'individualisation des pratiques dans l'édition de revues savantes peuvent-ils être considérés comme favorables à la participation active aux changements en cours dans le système de communication scientifique ? Il n'y a pas de réponse simple à cette question, mais on peut voir dans ce défi une occasion pour repenser la structuration des activités de publication et de diffusion.

Ces activités de publication et de diffusion doivent s'inscrire de façon plus large dans une vision des changements dans la communication scientifique et être pensées en fonction d'une connaissance très fine des fonctionnalités des technologies de l'information appliquées à la vocation des revues. Cela dit, ces activités de publication et de diffusion constituent un apport pour les revues en ce qui a trait aux phases plus techniques de la production et de la mise à disposition des textes de la revue. L'autonomie éditoriale, le processus d'arbitrage, la sélection et la correction des textes sont l'apanage des directions de revue. Définir la vocation d'un portail de publication et de diffusion électroniques de revues n'entame en rien cette autonomie éditoriale, ni l'indépendance administrative et la personnalité intellectuelle et physique dont s'est dotée une revue. La revue est appelée à se délester de tâches de production directe et de diffusion (pour l'électronique) au profit du portail qui, de son côté, doit travailler étroitement avec les revues pour valoriser les contenus et accroître leur rayonnement avec une démarche systématique d'exploitation des potentialités du Web.


Ce qu'en pensent les directeurs de revue

Les directions de revue qui ont discuté le projet du portail, suite à une présentation des principales données qui sous-tendent la présente étude lors des groupes témoins, représentent la moitié des revues savantes qui ont un financement public au Québec (annexe 1.1). Les points de vue exprimés ne sont pas unanimes, mais de grandes tendances se découpent et elles sont instructives. Il ne faut pas négliger le fait que ces directions ont une connaissance très fine des conditions d'existence de leur revue, du travail éditorial jusqu'à la vente par abonnements, en passant par la production technique et la situation financière de la revue. De plus, les revues sont dirigées par des professeurs-chercheurs généralement très actifs professionnellement et qui ont une expérience d'auteur sur les plans national et international. Enfin, ils manifestent un intérêt certain pour l'évolution du mode de communication scientifique et comprennent les principaux enjeux.

La publication électronique ne heurte pas les directions de revue, bien au contraire. Elles saisissent bien la tendance lourde vers l'électronique et sont prêtes à aller de l'avant avec une version électronique de leur revue ; d'ailleurs, pour un certain nombre, la revue est déjà offerte en version électronique et/ou des informations et extraits de la revue sont offerts sur un site Web. Certes, l'électronique est une voie de l'avenir et la transition est essentielle pour conserver et augmenter la visibilité des revues québécoises. Partant de là, certaines considérations semblent essentielles pour assurer cette transition vers l'électronique avec la collaboration des directions de revue. Certaines considérations doivent ainsi être relevées.

Pour que les choses puissent se faire, le réalisme est de rigueur. Il n'est sans doute pas approprié que le passage soit imposé par une action volontariste et d'application immédiate. Aussi fascinante que soit l'idée de considérer la version électronique comme la version première de la revue, elle implique un changement de culture, elle impose de modifier et de revoir les contenus, et elle nécessite de redéfinir les méthodes de travail. D'où l'idée d'une transformation sous plusieurs facettes, qui relève aussi bien des auteurs, des équipes (éditoriales et administratives) en place et/ou à recomposer, de la capacité financière de chacune et d'un nouveau rapport aux activités de production technique et de diffusion électronique de la revue. De là, une transition, qui ne sera pas facile et pour laquelle la cadence accélérée semble brutale, du moins pour plusieurs revues ; elle pourrait avoir un effet contre-productif, c'est-à-dire contraire à celui recherché, en raison des réactions négatives qu'elle pourrait provoquer. Il convient de donner du contenu à l'idée d'une transition maîtrisée.

Le grand défi, c'est de concilier l'édition indépendante et la mise en place d'un portail de production et de diffusion des revues. Cette jonction peut se faire si les rôles sont bien définis, c'est-à-dire en faisant en sorte que le portail n'investisse pas le processus éditorial et que la responsabilité d'ensemble de la revue, y compris la responsabilité financière, reste dans les mains des directions actuelles. Il faut bien reconnaître que le milieu des revues est, d'une part, un milieu de spécialistes et de chercheurs établis, mais que c'est aussi, d'autre part, un milieu d'artisans et de bénévoles qui a mobilisé beaucoup de ressources dans le passé pour valoriser les revues et accroître leur rayonnement. L'attachement que ce milieu porte aux conditions de production et de diffusion de la revue témoigne de l'investissement de chacun et du tissu social qui soutient une telle organisation. Un bouleversement de cette deuxième dimension du milieu provoque des réactions sociales prévisibles et vraisemblablement légitimes. En reconnaissant cette réalité, le portail - qui intervient comme producteur technique de la revue et diffuseur électronique - est vu par les revues comme un projet intéressant, précisément parce que la version électronique peut difficilement se faire selon un mode artisanal, comme c'est le cas pour la version papier.

Les directions de revue ont été agacées - pour employer une litote - par certaines affirmations concernant la raison d'être de la version papier. Ce n'est ni par nostalgie ni par seul souci d'avoir une image qui leur soit propre que les directions de revue soulignent la place toujours majeure de la version imprimée de la revue. La substitution de la version imprimée par la version électronique n'est pas un mouvement signalé du côté des revues importantes dans chaque discipline. L'adoption d'une version électronique pour les revues établies n'a pas, de façon générale, sonné le glas de la version imprimée. Les raisons évoquées tiennent principalement au changement progressif des habitudes des lecteurs, à un souci d'accroître la diffusion là où la version papier reste un support de grande pertinence, et aux attentes des lecteurs qui sont hors des milieux universitaires et qui n'ont pas les mêmes infrastructures de communication électronique. Par ailleurs, le papier n'occasionne pas que des coûts mais aussi des revenus qui dépassent ces premiers. Ces considérations ne militent pas contre la version électronique, mais soulignent l'intérêt indubitable de maintenir une version imprimée des revues. Ces considérations mettent en relief l'intérêt d'adopter une chaîne de production électronique de laquelle il est possible de tirer le matériel pour une version imprimée.

La question du financement est lancinante. Les revues ressentent vivement la précarité financière de la situation actuelle : c'est la capacité de maintenir, avec des équipes réduites et sous-financées, une grande qualité de contenu et une reconnaissance dans le milieu scientifique au Québec et à l'étranger qui est compromise à l'heure actuelle. On se demande, d'un autre côté, comment il serait possible pour le Fonds FCAR - qui a un discours de restrictions budgétaires à l'égard des revues tout au moins et qui a diminué le nombre de revues supportées financièrement au dernier concours - d'ajouter de nouveaux services sans déplacement de fonds en puisant dans les ressources actuelles des revues. Les économies à court terme occasionnées par l'introduction du portail de production et de diffusion électroniques des revues ne sont certainement pas acquises. La capacité de générer des revenus autonomes (par la vente d'abonnements et au numéro) et de diversifier les revenus publics est apparue, avec le temps, comme une garantie contre une trop grande vulnérabilité à l'égard des changements de politique d'une seule institution publique. L'idée de la gratuité permise par la présence d'un " commanditaire public " est intéressante en soi mais accroît la dépendance à l'égard des fonds publics et élimine presque complètement les marges de manœuvre existantes à l'égard de décisions plus ou moins éclairées d'organismes publics, sur lesquels les revues ont peu de prise. La mise en place d'un portail serait mieux reçue si elle devait aller de pair avec un " nouveau pacte financier " entre les revues et le Fonds FCAR, voire avec d'autres sources publiques ; ce pacte devrait être caractérisé par la recherche d'une stabilité pour les revues et par des garanties sérieuses d'engagements publics s'inscrivant dans la durée.

Les revues sont des institutions qui ont participé activement au développement des sciences au Québec et à la communication scientifique sur les plans national et international. Il y a une histoire intellectuelle des revues savantes au Québec et une participation très actuelle au développement et au rayonnement des travaux des chercheurs d'ici et d'ailleurs. Là-dessus, les revues remplissent un rôle qui est dans leur nature même, et qui n'est pas spécifique au Québec. Les directions de revue ressentent une responsabilité très grande de protéger et de développer ce patrimoine collectif. Elles sont donc soucieuses d'éviter que des décisions mal assurées se transforment en coûts intellectuels et organisationnels majeurs et provoquent des situations irrécupérables. C'est dans cet esprit qu'elles sont peu enclines à l'aventurisme, qui n'est pas associé à l'électronique, mais plutôt à un processus de prise de décisions dans lequel tous les éléments n'auraient pas été pris en compte.

La conception du portail de production et de diffusion, qui est exposée par la suite, ne répond pas à l'ensemble de ces interrogations ou préoccupations, il va sans dire. Ces dernières dépassent largement les compétences du portail et mettent en cause plusieurs intervenants et facteurs systémiques. Pourtant, la conception du portail prend en compte plusieurs de ces observations, si bien que le portail s'appuie, notamment, sur une définition des compétences qui reconnaît le rôle et la contribution des revues ; de même, bien qu'il soit tourné vers les supports et formats électroniques, le processus de production du portail permet d'articuler sa mission première à la production d'une version imprimée, dont la responsabilité, cependant, ne relève pas de lui.



1 L'étude porte sur les 25 premières revues (avec les indices d'impact) dans huit disciplines (tant en sciences pures qu'en science sociales). Voir : Gérard Boismenu et Guylaine Beaudry, " Publications électroniques et revues savantes : acteurs, rôles et réseaux ", Documentaliste-Sciences de l'information, vol. 36, no 6, novembre/décembre 1999, p. 292-305.  Retour

2 Recherche inédite réalisée par Boismenu et Beaudry.  Retour

3 B. Godin, F. Vallières et É. Archambault, La production scientifique québécoise : mesure basée sur la BRSQ, 13 p. texte inédit.  Retour

4 B. Godin, F. Vallières et É. Archambault, La production scientifique québécoise : mesure basée sur la BRSQ, 13 p. texte inédit.  Retour

5 Dans une étude encore inédite, (de Gérard Boismenu et Guylaine Beaudry, " Pénétration des revues savantes canadiennes dans les universités américaines ") nous avons tenté d'apprécier la présence des revues savantes canadiennes dans les réseaux de recherche aux États-Unis. Un échantillon de 53 revues a été retenu et 24 grandes bibliothèques de recherche des universités aux États-Unis ont été étudiées. On constate qu'en moyenne les bibliothèques sont abonnées à 30 % des revues canadiennes, qu'un peu plus de revues en sciences humaines et sociales qu'en sciences (12 contre 10) sont présentes dans plus de la moitié des bibliothèques étudiées. Par ailleurs, en prenant l'ensemble des revues canadiennes recensées (plus de 200 revues), la moitié est répertoriée dans Current Content et les revues sont en moyenne répertoriées dans 14 abstracts, sans compter Current Content. Nous n'avons pas désagrégé pour les revues québécoises, mais on peut estimer qu'elles ne seraient pas atypiques, surtout si on considérait des indices de diffusion rendant justice à la langue de communication utilisée (le français).  Retour

6 Données fournies par le CRSH et compilées par nos soins. Les données se rapportent à l'année 1998.  Retour

7 L'Association canadienne des revues savantes évaluait récemment que cette contribution s'établit entre 5 000 et 10 000 dollars selon les institutions.  Retour

8 Un traitement électronique change les conditions de mise en forme du texte pour la première copie, d'où un besoin en ressources qui doit être réévalué ; cette évaluation viendra plus loin dans cette étude, mais on ne peut considérer qu'il y a là une source d'économie massive.  Retour



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