D'ailleurs, le bilan de certaines expériences dans le domaine semble aller dans ce sens. Après trois ans d'existence, le bilan du projet Muse soulignait en 1998 (84) que la diffusion électronique n'avait pas fait péricliter le nombre d'abonnements ; chez Blackwell (85), on note qu'il y a un intérêt pour les formats électroniques, mais pas tendance à une substitution du support papier pour le support électronique : les utilisateurs préfèrent plutôt combiner une version électronique avec la version imprimée de la revue. Pourtant, on ne considère pas moins que les abonnements pour la version papier sont appelés à disparaître lentement. Dans ces deux cas, l'accès en ligne n'est pas gratuit. Pour Muse, qui pratique surtout l'abonnement institutionnel donnant accès aux individus rattachés aux institutions, la consultation se rapproche, dans les faits, de la gratuité pour les individus, mais le maintien d'un abonnement pour la version papier relève d'abord des bibliothèques. Dans le second cas, l'accès est filtré et payant pour les individus et les institutions. Si on peut retenir ces exemples pour la discussion des tenants et aboutissants de l'accès filtré et payant (qui suit), les constats qui sont faits ici ne peuvent être transposés sans réserves, dans la mesure où l'accès gratuit sur le Web change l'environnement général pour les utilisateurs.
On pourrait sans doute estimer que l'accès en ligne gratuit aurait une influence négative sur le niveau des abonnements pour la version imprimée. Mais jusqu'à quel point devrait-on parler d'un fléchissement ou d'une contraction significative ou d'une chute majeure ? Hypothèse particulièrement pessimiste ou résolument optimiste, on pourrait imaginer que la contraction n'irait pas au-delà, pour le proche avenir, de la moitié des abonnements actuels. Sur cette base, ce qu'il faut pouvoir apprécier, c'est si le coût direct de la version papier (papier, impression, expédition (86)) peut être amorti par les revenus des abonnements pour ce format. Cela conduirait sans doute aussi à imaginer des modes différents de production de la version papier si le niveau du tirage devait être en deçà d'un certain seuil (500 exemplaires, par exemple), car, dans cette situation, l'impression numérique, et non plus l'imprimerie offset, s'imposerait pour des raisons économiques. Si besoin est, la modification de certains procédés de production devrait permettre aux abonnements pour le format papier d'amortir les coûts pour ce support. Autrement, on peut se demander si la demande pour la version papier est assez importante. Cela étant, les revenus actuels provenant des abonnements sont supérieurs aux coûts directs de la version imprimée : une partie, environ le tiers des revenus des ventes, supporte la préparation de la première copie. Si cette préparation de la première copie était désormais impartie au " commanditaire public ", on peut réellement poser une nécessaire et exclusive adéquation entre le coût de la version papier et les revenus des ventes (abonnements et ventes au numéro). En somme, en prenant en compte l'ensemble de ces éléments et dans des termes qui restent grossiers - diminution de moitié des revenus de vente et baisse correspondante des tirages, avec modifications techniques le cas échéant -, il est permis de penser que cette adéquation est vraisemblable. À plus ou moins long terme et selon les situations particulières des revues, on pourrait d'ailleurs imaginer une seule livraison par année de la revue imprimée.
Toutes ces questions sont ouvertes et laissent place à des appréciations diverses, compte tenu du degré d'incertitude concernant la réaction à la fois des directeurs de revue, des abonnés et des lecteurs, mais aussi quant à la présence d'un " commanditaire public ". Par contre, la gratuité sur le portail ferait fondre de façon significative les revenus autonomes des revues et ceux-ci n'excéderaient plus, comme c'est le cas dans la situation actuelle, les coûts de production de la version papier. Cette perspective peut soulever certaines craintes de la part des revues dans la mesure où, si elles dépendent en totalité des pouvoirs publics pour exister au-delà de la production du format papier stricto sensu, cela peut être ressenti comme une position de grande vulnérabilité à l'égard des politiques publiques. D'où le besoin d'assurances fermes sur la détermination des autorités publiques d'assurer ce financement de façon durable et satisfaisante ; sans cela, les revues seraient réticentes à faire un pari qui deviendrait très risqué.
L'accès filtré et payant
Si la gratuité est impossible à pratiquer, parce que les éléments qui la soutiennent ne sont pas réunis, il faut songer à l'accès filtré et payant au serveur. La situation ne serait pas particulièrement atypique, car une forme ou une autre d'accès filtré est généralement pratiquée dans les principaux portails de revues, y compris ceux qui sont sans but lucratif (Muse, HighWire et, bientôt, BioOne - pour ne nommer que ceux-là). Cela a pour conséquence qu'il faut mettre en place un système de gestion intégré des abonnements et que l'on conçoive un modèle de relations fonctionnelles entre les abonnements pour la version imprimée et la version électronique de la revue. On peut aborder sur cette base quelques cas de figure afin de traiter plus spécifiquement de l'infrastructure transactionnelle.
Le portail gère les abonnements institutionnels et individuels
Le premier cas de figure consiste à donner au portail un rôle premier dans la gestion des abonnements, que ce soit pour les versions papier ou électronique. Dans cette perspective, il faut garder à l'esprit que les revues, à l'heure actuelle, gèrent elles-mêmes leurs abonnements sous un mode " in house " ou les font gérer par un éditeur ou par une agence d'abonnement spécialisée, commerciale ou universitaire. En clair, cela signifie qu'il y a un nombre élevé de lieux de gestion des abonnements pour le nombre total de revues. Les protocoles et le nombre de services offerts sont différenciés ; de même, les grilles tarifaires ont des niveaux de complexité très variables. Ajoutons, ce qui n'est pas accessoire, que dans plusieurs cas, la gestion des abonnements, qui exige des ressources particulières, est bien souvent pour la revue un coût caché, c'est-à-dire dont on voit mal les contours ou qui est assumé par un tiers, soit l'institution universitaire ou la société savante, par exemple.
Si le portail s'occupe des abonnements pour les deux supports, cela exige nécessairement un arrimage entre ces divers lieux et le portail : cela suppose, en effet, de créer au moins deux écrans de saisie des données de la commande, ainsi qu'un double mécanisme de perception des paiements (individus et établissements) et, enfin, une redistribution des recettes aux revues clientes du portail. La modalité la plus simple pour le portail, ce serait d'être la porte d'entrée principale des abonnements : cela éviterait de devoir composer avec des protocoles et des logiciels de bases de données assez disparates et permettrait de réduire les délais à sa plus simple expression pour l'accès en ligne.
Mais le portail doit-il devenir une agence d'abonnement, y compris pour la livraison de la version papier ? Pour répondre à cette interrogation, il faut avancer plusieurs considérations. A priori, les tâches d'une agence d'abonnement sont complexes et, sans doute, dépasseraient-elles les compétences propres d'un portail de production et de diffusion de revues ; cela explique que, bien souvent, la responsabilité de cette partie de la chaîne est laissée à une agence spécialisée par entente contractuelle. Par ailleurs, l'expédition des exemplaires aux abonnés, reviendrait aux revues, si bien qu'elles assumeraient la vente des numéros individuels, par la poste et en librairie - dans ce dernier cas, par le biais d'un distributeur -, et prendraient en compte les campagnes de publicité.
Dans la logique du portail, la gestion intégrée des abonnements et de première ligne devrait être privilégiée. D'abord, cela signifie que la porte d'entrée des abonnements, quel que soit le support, devrait être le portail. Pour le portail, il n'y aurait qu'une base de données et qu'un protocole. Pour les revues, cette hypothèse signifie qu'elles se retirent des ententes contractuelles qu'elles ont en ce domaine avec des éditeurs ou des agences spécialisées, au profit du portail ; cela signifie aussi que, pour les nombreuses revues qui gèrent elles-mêmes les abonnements, elles se mettent désormais en deuxième ligne, ce qui resterait particulièrement utile pour l'expédition de la version imprimée et pour les campagnes de publicité. Si cela peut soulager certaines revues, cette nécessité devrait en heurter d'autres. D'ailleurs, la gestion des abonnements par le portail, dont le coût doit être établi et assumé, aura pour effet de rendre visibles des coûts qui, dans bien des cas, sont actuellement cachés. Cela apparaîtra comme une dépense supplémentaire pour la revue dont le budget est déjà serré. Dans la logique de la revue, il pourrait paraître plus simple de voir le portail comme un intervenant de deuxième ligne qui s'ajoute à la structure actuelle. Dans ce cas, la multiplicité des sources et la grande difficulté d'imposer un protocole unique, dans la gestion des données et dans une logique de tarification, donnent au portail une responsabilité de standardisation et de gestion d'information extrêmement lourde et coûteuse en raison des conditions dans lesquelles il doit œuvrer. Les délais de transmission et de gestion de l'information, qui ne sont pas techniques mais organisationnels, risquent de nuire au service de diffusion en ligne.
Ensuite, dans la perspective où les abonnements individuels et institutionnels sont maintenus, cela impose deux modes de filtrage de l'accès : un accès par adresse IP pour les institutions et un accès par mot de passe pour les individus, le premier étant assez simple alors que le deuxième demande une logistique plus lourde. L'abonnement individuel impose aussi l'infrastructure pour la transaction en ligne alors que les institutions n'utilisent généralement pas ce genre de paiement. Il y a, entre ces deux systèmes de filtrage d'accès, une différence significative pour les coûts d'implantation et de fonctionnement. Celui qui permettrait de traiter les abonnements, qu'ils viennent des individus ou des institutions, coûte quelque 50 000 $ pour l'implantation (contre 16 000 $ pour le système ne s'adressant qu'aux institutions), alors que le coût de fonctionnement, par la suite, est nettement décalé : 100 000 $ pour le premier contre 30 000 $ pour le second (voir les estimations budgétaires au chapitre suivant).
Ces remarques sont faites sans compter l'effet que peut avoir l'abonnement institutionnel pour la version en ligne sur l'abonnement individuel. L'accès aux revues qui est donné par l'abonnement institutionnel souffre de moins en moins de restrictions : avec le service proxy, nul n'est besoin de consulter une revue depuis le campus, par exemple. En ce sens, on peut se demander s'il y aura une forte demande pour l'abonnement individuel en ligne ; l'abonnement individuel se concentrera peut-être sur la version imprimée pour ceux et celles qui n'auraient vraiment pas accès à la version électronique par le biais des bibliothèques, notamment. Il y aura certainement glissement du nombre d'abonnés individuels, pour ne pas dire une contraction. Dans cette mesure, il y a lieu de s'interroger sur l'utilité de mettre en place un système de filtrage de la version électronique pour les individus. En d'autres termes, les abonnements individuels ne devraient-ils pas être prévus que pour la version imprimée ?
Le portail se concentre sur les abonnements institutionnels
Les remarques précédentes supportent cette hypothèse voulant que le portail pratique l'accès filtré sous le mode de l'abonnement institutionnel. Cette formule est assez répandue : elle est d'une grande simplicité pour l'utilisateur, elle répond bien aux consultations ponctuelles d'un grand nombre de revues que font les chercheurs - consultations qui ne justifient pas des abonnements à chaque fois ou qui imposeraient des transactions à l'article -, elle est assez simple à mettre en place, sur les plans technique et organisationnel, et elle correspond de plus en plus aux usages dans les milieux de la recherche. Après la gratuité, c'est la formule qui favorise le plus la consultation des documents en ligne. Les individus se verraient dans la position de s'abonner à la version imprimée, en communiquant avec la revue ou avec son agence, ou de faire pression, au besoin, pour que leur institution souscrive un abonnement au moins pour la version électronique (et/ou papier).
Dans ce cas de figure, la gestion des abonnements ne serait pas intégrée, puisque partagée et par le portail et par chacune des revues. Cela suppose l'usage de deux banques de données différentes, et une double comptabilité pour les revues, surtout pour suivre la progression de leurs divers types d'abonnements et de leurs revenus. La situation se complique surtout au moment de produire des rapports - et ils sont nombreux -, à commencer par ceux qu'exigent les organismes subventionnaires.