Le système de communication scientifique et, en particulier, le rôle que les revues savantes y jouent semblent engagés sur une voie sans issue. À partir de ce constat, plusieurs souligneront l'urgence de la situation. On pourrait mettre en cause la revue comme vecteur de communication des résultats de recherche, mais le bilan à dresser sur ce plan exigerait beaucoup de nuances et ne semble pas conduire à une condamnation sans appel. [ 1 ]
Le problème se présente sous sa forme exacerbée par la spirale inflationniste des prix des abonnements des revues, qui met dans une situation intenable les institutions universitaires et de recherche. Avec des ressources qui stagnent, elles doivent faire face à une croissance vertigineuse des prix, bien au delà de l'inflation et de l'évolution des paramètres qui caractérisent les revues (augmentation du nombre de pages, d'articles ou de parutions, par exemple), car cela ne saurait expliquer qu'un peu plus de la moitié du phénomène.
On pourrait aussi évoquer le cercle vicieux dans lequel se sont engagés les éditeurs qui, constatant une baisse des abonnements individuels, ont augmenté les tarifs et misé encore plus sur les abonnements institutionnels ; la réduction du nombre de contributeurs au financement des revues par le biais des abonnements s'est poursuivie, de façon plus sensible chez les individus, dans un premier temps, et, par la suite, est venue plus massivement des institutions. [ 2 ]
Là encore la compréhension de ce cercle vicieux, qui est bien documenté et dont on peut observer les effets, ne saurait reposer seulement sur une explication mettant en relief la rationalité économique d'une anticipation déraisonnable, voire autodestructrice, de l'éditeur qui compte capitaliser sur la présence d'une clientèle captive. Autant la notion de revue est une notion vague et abstraite, dans la mesure où, sous ce vocable, elle renvoie à des réalités extrêmement différentes, à la fois dans le rôle, le statut et l'aspect physique, selon les secteurs de la connaissance, autant, pour tenir compte des conditions de commercialisation, il faut qualifier les structures sociales et économiques dans lesquelles s'inscrivent les revues savantes. Ce n'est que de cette façon, que l'on peut aborder, de façon circonstanciée,[ 3 ] certaines manifestations comme la variation dans les augmentations pratiquées selon les types d'éditeurs, le contraste frappant dans le taux de croissance des prix selon les secteurs de la connaissance, ou la croissance des prix plus forte qui s'applique aux revues ayant déjà les tarifs d'abonnement les plus élevés.
Le monde des revues savantes est fortement structuré, et cela au moins de deux manières. D'abord, les réseaux de communication scientifique sont institutionnalisés et épousent une hiérarchie selon laquelle, en cascade, un ordre de préséance et de statuts est établi entre les revues savantes, ce qui leur confère des degrés différents de validité, de légitimité, de rayonnement et d'impact. Cette structuration des réseaux de communication n'est pas homogène selon les secteurs ; on peut suggérer, par exemple, que dans les sciences humaines et sociales ou dans les disciplines où les paradigmes ne sont pas solidement établis (ou là où il y a compétition entre paradigmes), cette structuration est plus poreuse alors qu'à l'inverse, dans les secteurs des sciences, des techniques et de la médecine, cette structuration est beaucoup plus compacte et impérative. Cela permet sans doute de comprendre pourquoi, dans ces derniers secteurs plus particulièrement, les grandes revues qui font autorité (qualité de la recherche, reconnaissance institutionnelle, rayonnement) s'imposent en dépit d'autres considérations, si bien que l'on note que les revues les plus coûteuses, qui ont connu les plus fortes hausses de prix, sont aussi celles qui sont les plus consultées. [ 4 ]
Ensuite, l'univers structuré et structurant, c'est celui de l'organisation économique et corporative qui supporte l'édition universitaire à l'échelle internationale. De grands oligopoles dominent largement la production et la diffusion des revues, particulièrement dans les secteurs où la hiérarchisation des réseaux de la communication scientifique est la plus poussée. Les éditeurs commerciaux contrôlent 40 % des 6771 revues scientifiques aux États-Unis, mais jouissent d'un poids nettement plus considérable, si on tient compte des ventes ; les sociétés savantes produisent le quart des revues alors que les presses universitaires et les organismes de recherche (publics ou privés) les 35 % qui restent. [ 5 ] Or, les prix pratiqués par les grands oligopoles leur permettent de faire des affaires très lucratives, au point où les publications universitaires constituent l'un des segments les plus profitables de l'ensemble de leurs opérations. La mesure des prix administrés peut être révélée par l'étude Wyly[ 6 ] qui prend l'année 1997 comme référence. Elle établit que si Reed Elsevier, Wolters Kluwer et Plenum Publishing s'étaient limités à pratiquer une marge nette de profit sur les ventes comparables à la médiane dans la branche de la publication des périodiques, dans le seul domaine des publications universitaires, les clients auraient épargné quelque 240 millions de dollars américains.
Sans faire une étude très poussée de ce secteur d'activité, on comprend bien que les deux niveaux de structuration aient des effets cumulatifs permettant à certaines grandes compagnies de toucher une rente de situation particulièrement importante, ce qui exacerbe la crise financière des bibliothèques et fragilise les modes actuels de communication scientifique. Par ailleurs, si dans le contexte économique évoqué, certaines sociétés savantes éditrices sont aussi en mesure de toucher une rente de situation pour leurs propres revues et d'en tirer des bénéfices utilisés aux fins de leur vie organisationnelle, on comprendra que généralement les organismes sans but lucratif, qui oeuvrent dans le domaine de l'édition universitaire, n'ont pas accès à cette assiette au beurre.
Plus on s'éloigne du sommet de la pyramide dans les canaux de communication scientifique et, donc, plus on est à distance des grandes revues de référence, qui sont très souvent l'apanage des oligopoles, plus la situation économique et commerciale des éditeurs apparaît précaire. Les gisements de richesse et les marges bénéficiaires confortables sont bien étrangers à la plupart des intervenants autres que les grands oligopoles de l'édition universitaire et ne sauraient caractériser le secteur en général. Cette remarque vise essentiellement à insister sur la nécessité de cibler les attaques contre les prix administrés et à mettre en situation la discussion sur les structures de coût de l'édition savante. La cherté des abonnements tient, pour une part, à une structure de coûts qui est élevée et, pour une part appréciable, aux marges que peuvent toucher les grandes maisons. Il faut maintenant isoler la première dimension, pour s'interroger sur l'impact que peut avoir la publication électronique sur les coûts de production et de diffusion des publications universitaires.
L'introduction de l'électronique dans la production et la diffusion des revues universitaires est souvent vue comme l'occasion et le moyen pour réduire radicalement les coûts de production. Il est souvent affirmé que la seule publication électronique, qui implique l'élimination des coûts rattachés à l'impression et à la diffusion des copies papier, ramène les coûts de production tout près de zéro et permet de pratiquer la gratuité. Il y a là un trompe-l'oeil qu'il faut dévoiler.
Pour l'essentiel, ce genre d'affirmation montre le peu de considération ou l'ignorance pour la répartition des coûts de l'édition d'une revue, pour la nature du travail d'édition, que ce soit pour le papier ou pour l'électronique, et pour les niveaux de qualité et de services de l'édition électronique en tant que telle. Ce sont ces diverses dimensions qu'il convient d'explorer afin d'avoir une idée à la fois circonstanciée et pratique sur les enjeux liés aux coûts de l'édition électronique.
La première estimation des économies engendrées par l'électronique que l'on peut proposer consiste à prendre la mesure des coûts qui sont directement reliés à la publication imprimée des revues, soit le papier, l'impression et la distribution des exemplaires. Hal Varian, de University of California, note que le coût marginal de l'impression du numéro d'une revue et des frais de poste est finalement assez bas. Ce faisant, dans la mesure où les coûts fixes dominent la structure de coûts pour la production des revues, la réduction des coûts reliés au papier, qui est provoquée par l'édition électronique, aura des effets négligeables sur l'abaissement du seuil de rentabilité des revues. [ 7 ] Tenopir et King vont dans le même sens en soulignant que la réduction des coûts associés au support papier est partiellement compensée par les coûts du stockage électronique de l'information, des logiciels et de la main-d'oeuvre, dont les salaires sont plus élevés. Ils citent Holmes du CNRC qui conclut que la publication uniquement électronique permet d'économiser seulement 7,14 dollars par abonnement. Ils constatent que les coûts de la publication et de la diffusion électroniques sont beaucoup plus bas que les coûts du papier, mais que ces coûts représentent un pourcentage relativement faible des coûts totaux. [ 8 ]
Il est à noter, et nous y reviendrons, que même lorsque l'on évoque des coûts liés à l'électronique, il n'y a pas de spécifications, ne serait-ce que générales, qui permettent de comprendre de quoi on parle ; nous n'avons pas d'idée, par exemple, des modèles de publication et de diffusion, du format d'encodage, des formats de production, de diffusion et d'archivage. Or, des coûts différenciés sont à prévoir selon les choix qui sont faits, lesquels relèvent normalement de la nature des documents traités et de la valeur ajoutée de l'édition. Cela illustre bien, même dans ces publications spécialisées, le caractère approximatif des évaluations présentées.
Il reste que, pour l'édition imprimée des revues universitaires, les coûts fixes représentent une part massive des coûts totaux. Ainsi, l'American Chemical Society évalue qu'en moyenne, pour ses 26 revues, les coûts pour produire le premier exemplaire représentent entre 70 et 80 % des coûts totaux. [ 9 ] Sandra Whisler, directrice adjointe des publications électroniques à University of California Press[ 10 ], considère que les coûts du premier exemplaire comptent pour 72 à 88 % des coûts totaux. En ce sens, on peut imaginer, sans ajouter les coûts liés au support électronique, que la réduction la plus importante des coûts, considérant les normes actuelles d'édition universitaire, se situerait, au mieux à 30 % des coûts totaux actuels, car les coûts du premier exemplaire sont aussi présents avec le format électronique.
Certains auteurs cependant, comme Odlyzko[ 11 ], croient que l'on peut réduire les coûts bien au-delà de 30 % et que le prix des abonnements pour la revue électronique sera beaucoup moins dispendieux que le prix actuel. Or, cette proposition n'est possible qu'à la condition de revoir tout le processus de publication à la faveur de l'introduction de l'électronique dans la production des textes. Cette révision procède selon une conception minimaliste de la communication scientifique, de laquelle on évacue toutes les caractéristiques propres au travail d'édition ; de plus, on prône souvent une refonte du processus d'arbitrage par les pairs et des procédures actuelles assurant la sélection et la qualité des publications universitaires. Cette vision minimaliste se poursuit, en toute logique, jusque dans la conception de la diffusion.
Reprenons l'argumentation d'Odlynzko. Il y a variation dans les prix, mais celle-ci ne semble pas aller de pair avec des différences substantielles de qualité. Il y a une certaine corrélation entre la qualité de présentation et le prix, mais on ne peut en établir une entre la qualité du contenu et la qualité matérielle des revues. La prise en compte du coût du premier exemplaire est non valide dans la mesure où le coût des abonnements varie beaucoup. La concurrence ne s'applique pas, ce qui permet d'importants profits. Avec les communications électroniques, il est possible d'avoir des coûts nettement inférieurs à l'éditeur avec la structure de coûts la moins élevée et de pratiquer des prix d'abonnement beaucoup plus faibles que ce que les bibliothèques connaissent.
Disons tout de suite trois choses : d'abord, ce n'est pas parce que les grands éditeurs commerciaux pratiquent des prix oligopolistiques, que la prise en compte de la structure de prix de production n'est pas pertinente ; ensuite, on ne voit pas véritablement en quoi l'électronique pourrait amener à pratiquer des prix aussi bas, si on maintient la qualité d'édition et si on développe les fonctionnalités qu'offre l'électronique dans la caractérisation des documents eux-mêmes ; enfin, les vertus que l'on prête à l'électronique semblent induire une révision radicale des procédures d'arbitrage, ainsi que des normes d'édition, de diffusion et de commercialisation.
On peut reprendre les scénarios que suggèrent deux commentateurs à ce propos. D'abord, Varian[ 12 ] part du principe que l'on doit redéfinir le processus de production des revues dans le but de réduire les coûts liés au personnel. La préparation de la copie, incluant l'évaluation des manuscrits, les remaniements, etc., induit des coûts reliés aux communications, mais surtout à la coordination, ce qui signifie surtout une dépense en salaire. L'adoption du format PDF d'Adobe, dès la rédaction des textes, et sa distribution électronique, ce qui serait la responsabilité des auteurs, pourraient entraîner une réduction des coûts, en raison d'une diminution des coûts en personnel, de la poste, de la photocopie, etc. Il reconnaît que la conversion des textes, selon une même grille typographique et un protocole uniforme, coûte plutôt cher, mais qu'il est sans doute illusoire et vain de trouver une solution à cette question en s'en remettant aux auteurs eux-mêmes.
Il enchaîne en s'interrogeant si l'édition des textes, qui implique un certain coût, vaut vraiment la peine. Il croit que non et qu'il n'est pas nécessaire de diffuser des textes qui possèdent une qualité professionnelle de présentation. Peut-être seulement les textes majeurs publiés en cours d'année devraient-ils faire l'objet d'une publication professionnelle et faire l'objet d'un nouveau traitement et d'une livraison spéciale ?
À cela s'ajoute une question majeure. Le PDF est un format propriétaire, aux fonctionnalités modestes, essentiellement destiné à l'impression et inadéquat pour l'archivage des textes. Cette dernière facette s'avère pourtant majeure pour des revues savantes. Varian en convient très bien, et souligne de même que pour la recherche et la manipulation des composantes des articles, tels les résumés ou les références, il faudrait un mode de balisage structuré des textes, comme le SGML. Mais, dit-il, l'utilisation de ce mode de balisage coûte cher et ne peut être utilisé par les auteurs eux-mêmes. Cette option est mise en touche derechef, ce qui laisse entière la question de la pérennité des textes et de l'archivage, tout autant que celle du fort enrichissement qu'apporte le SGML pour l'exploitation et les modes de diffusion des textes. On se rappellera que, pour lui, la seule version qui existerait serait électronique.
Par le biais de ces mesures, qui mettent au rancart une grande partie du travail d'édition, Varian croit réduire de moitié les coûts actuels. Il conclut que le report vers les auteurs de la responsabilité de la mise en page et de la présentation typographique des textes diminuera la qualité des revues, mais il semble croire que la valeur ajoutée produite par l'édition professionnelle ne vaut pas vraiment la peine.
Odlyzko[ 13 ], quant à lui, s'interroge : jusqu'où peut-on réduire les coûts pour une publication électronique ? Citant les réalisations de Paul Ginsparg avec son serveur de prépublications à Los Alamos, il voit là un exemple extrême de minimisation des coûts qui va d'ailleurs de pair avec une minimisation du service. Mais, en même temps, ce qui distingue la revue universitaire de prépublications, soit « minimalement » le processus de sélection des articles et le travail d'édition, est évacué complètement. Peut-on ramener les revues à l'état de prépublication ? Il ne va pas si loin, mais cherche, partant de ce niveau, à hausser les exigences, mais de façon parcimonieuse, car la question consiste à savoir s'il est possible de réduire les coûts en optant pour la seule version électronique.
Le nombre de revues électroniques gratuites sur le Web double chaque année, elles sont récentes et petites, mais peut-on imaginer qu'un système de revues gratuites soit viable et occupe une place prépondérante dans les publications universitaires, s'interroge-t-il ? Il faut d'abord compter sur la contribution des auteurs pour la composition des textes et sur les procédures d'arbitrage par communication électronique. Le travail supplémentaire d'édition et d'administration peut être effectué par les universitaires seulement si la revue est vraiment petite. D'ailleurs, la contribution bénévole est un élément essentiel à l'existence de ces petites revues. Lorsqu'elles prennent de l'expansion, il est difficile de maintenir ce mode de contribution et d'organisation.
Jusqu'où doit-on aller ? La notion de « qualité acceptable » est introduite, dans la mesure où, finalement, la disparité dans les coûts de production est liée à des visions différentes de ce qui est nécessaire sur le plan de l'édition. L'idée qui revient, c'est de donner comme produit ce qui peut être fait avec les ressources disponibles, et non de donner les caractéristiques nécessaires à une revue pour qu'elle remplisse son rôle dans les meilleures conditions pour assurer la qualité du contenu, de l'édition et de la diffusion. C'est ainsi que l'on doit noter qu'aucune information n'est donnée par les deux auteurs cités concernant le format électronique, la pérennité de l'information ou les conditions de diffusion, par exemple. Ces questions sont essentielles lorsque l'on veut établir des standards minimaux et évaluer les ressources nécessaires, sinon le propos ne peut être que spéculatif.
De façon générale, ces deux scénarios, qui ont valeur d'exemple, découlent d'une vision misérabiliste de l'édition scientifique qui fait en sorte que la connaissance et les résultats de recherche, qui ont souvent coûté assez cher à produire, doivent être diffusés dans des conditions les plus économiques possibles, quitte à tomber dans une simplification à outrance des normes de communication, d'exploitation et de conservation. On n'accorde aucune importance à l'édition, et cela vaut tout naturellement aussi pour les dimensions propres à l'électronique, par exemple, le choix des formats de production, d'archivage et de diffusion, et l'exploitation des fonctionnalités du multimédia. L'électronique est rabaissée à sa seule capacité d'être disponible largement à faible coût.
De là, un problème, parmi d'autres, est posé et demeure sans réponse : c'est celui de l'archivage. Les revues savantes recèlent une information dont il est impératif d'assurer la pérennité. L'imprimé, qui est diffusé et conservé dans les diverses bibliothèques, bénéficie de procédures bien établies qui assurent non seulement la pérennité mais aussi l'archivage de ce qui se publie. Une étude récente montre que 15 % des articles lus par les chercheurs universitaires ont plus de cinq ans d'existence et que 5 % des lectures portent sur des articles de plus de 15 ans d'âge. [ 14 ]
Avec les publications électroniques, la question de la fiabilité à long terme des publications et la constitution d'archives canoniques mérite une réponse adéquate. D'aucuns font porter la responsabilité de la conservation d'une archive canonique sur l'éditeur. [ 15 ] Encore faut-il qu'il la relève en apportant une solution institutionnelle et pratique, mais aussi technique, dans les choix qu'il fait tout au long de la chaîne de traitement. Et pourtant, la question n'est soulevée que très rarement lors des discussions sur les coûts et la nécessité de les réduire à tout prix.
On a vu que Varian soulignait cette question, pour la laisser en friche, en constatant le coût associé à l'implantation du SGML. [ 16 ] Odlyzko traite de l'archivage, sous l'angle de la mise à disposition des publications imprimées antérieures, comme patrimoine essentiel pour le temps présent. [ 17 ] Après avoir évoqué quelques projets de numérisation, il s'attarde au projet JSTOR et note les coûts plus élevés de ce projet avec la reconnaissance optique de caractères et le travail de classification, coûts induits par le souci de qualité accrue. Il admet, par dépit sans doute, qu'il est facile de faire augmenter la structure de coûts d'un projet, que pour l'essentiel les coûts sont rattachés à la main-d'oeuvre, mais qu'au bout du compte, il n'y a pas d'extravagance. Encore une fois, il revient avec la même question (est-ce que la meilleure qualité vaut le coût supplémentaire ?), car le défaut majeur de ce service semble être qu'il est offert avec un accès restreint. Pour les publications courantes, qui sont les archives de demain, il serait avisé de « scanner » les textes à coût modeste -- en délocalisant le travail vers des pays en développement mais à très faibles salaires -- quitte à ce qu'on leur administre d'autres traitements dans l'avenir.
Au total, avec ce genre de solution ou la mise en sourdine de la question, le problème reste entier. Il y a là une irresponsabilité peu compatible avec l'intérêt que l'on prétend porter à la communication scientifique de qualité. Cela témoigne de la myopie de certains visionnaires de la publication gratuite vaille que vaille. Ou bien on ne choisit pas de format garantissant la pérennité de l'information et permettant l'archivage de façon adéquate pour la nature des textes dont nous parlons (le SGML), ou bien on le met de côté en raison d'un coût peu compatible avec une vision minimaliste, mais pas pour autant somptuaire. Il reste que cette responsabilité, dont l'éditeur doit se saisir, nécessite une prise en compte explicite et une réponse adéquate, dès le moment où les choix techniques sont élaborés.
Mis à part les coûts associés à l'éditeur, l'autre dimension par laquelle son rôle est abordé est souvent celle des délais. Lorsqu'il est question des livres universitaires, l'éditeur est le seul, ou le premier, à devoir répondre des délais. Dans le cas des revues savantes, dans la mesure où le travail éditorial est largement effectué par l'équipe de direction de la revue, l'éditeur ne peut rendre compte que d'une partie limitée du temps pris entre la date de dépôt d'un manuscrit et sa date de parution.
Dans un article intéressant sur plus d'un titre, Keith Raney[ 18 ] cite le cas des publications de la Geoscience and Remote Sensing Society, en soulignant que 21,8 mois en moyenne s'écoulent entre la présentation initiale du manuscrit et sa publication. Il note utilement que moins de cinq mois sont consacrés à la programmation, à la composition et à la production de la revue. Cela signifie que le processus d'évaluation et de révision, qui correspond au travail éditorial, occupe une place prépondérante dans la chaîne menant à la publication et prend l'essentiel du temps total qu'elle nécessite.
On doit constater une situation paradoxale. Si on prend en exemple l'enquête sur les critères de qualité d'une revue savante réalisée par l'American Geophysical Union, il ressort que les lecteurs apprécient au premier chef la valeur scientifique d'une revue et sont très attentifs à la qualité et à la rigueur de l'expression écrite, lesquelles demandent un processus de sélection, de révision et de correction qui prend du temps. Concurremment, ils sont sensibles, dans une moindre mesure mais de façon significative, à la rapidité de la publication. Cela correspond à l'expérience que nous avons des chercheurs en sciences humaines et sociales, où les délais de publication sont vus, dans une certaine mesure, moins comme une atteinte à la pertinence du propos que comme un désagrément de l'auteur qui animé du légitime désir de voir son texte diffusé le plus tôt possible.
On peut maintenant se demander si l'introduction de l'électronique est susceptible de réduire ces délais, pour enchaîner sur la transformation du rôle de l'éditeur dans ce nouveau contexte.
Dans la mesure où on ne modifie pas substantiellement les procédures d'évaluation, de sélection et de correction des textes, le recours à la communication électronique ne permettra pas de raccourcir brutalement tous les délais de communication. On peut même envisager un système de « monitoring » des procédures éditoriales qui soit entièrement électronique. Sans nécessairement aller jusque-là, plusieurs revues, indépendamment de leur support, font une utilisation régulière de la communication électronique afin d'alléger et d'améliorer l'efficacité des procédures éditoriales. Cette utilisation est appelée à s'intensifier et touche autant les revues sur support papier que celles sur support électronique. On peut imaginer que la revue électronique sera davantage portée à intensifier la communication électronique pour le travail éditorial, mais il est aussi clair que ce mode de communication fait de plus en plus partie des usages communs de la communauté universitaire et s'impose dans les pratiques de toute direction de revue.
À tout événement, ce n'est pas parce que l'on gagne en « vitesse des machines » que pour autant la « lenteur et la fragilité des facultés humaines » se mettent au pas et se conforment à ce qui est techniquement possible. [ 19 ] Cette lenteur et cette fragilité renvoient à toute une série de manifestations qui tiennent de l'étalement des activités, au temps nécessaire à la réflexion ou à la rédaction d'une évaluation. Très platement, considérons que lorsqu'un évaluateur reçoit un texte pour évaluation et qu'on lui accorde un mois pour s'exécuter, il est clair que cette tâche prend seulement quelques heures, mais notre contrôle sur son agenda et sur le moment qu'il retiendra pour procéder à l'exercice est nul. Cela signifie qu'il y a un temps qui est difficilement compressible, en dépit des outils techniques qui sont mis en place, et que l'on ne doit pas déduire de ces dernières, tel un observateur ingénu, des progrès nécessaires des pratiques et des organisations, imposés par la technique.
Pour ce qui est de la partie concernant la publication électronique -- qui est à distinguer de la communication électronique --, on peut très bien imaginer que l'introduction de l'électronique pourrait accélérer les opérations de production des articles, permettrait de publier et diffuser les articles dès l'établissement de leur version finale et diminuerait les contraintes associées à l'étendue, à la longueur et à la complexité iconographique des articles. Tous ces éléments pourraient avoir une incidence sur la réduction du délai de publication, mais encore faut-il avoir une idée assez claire du rôle joué par l'éditeur et de la redéfinition de son mode d'intervention dans la publication électronique.
L'éditeur doit être vu comme un intervenant qui produit une valeur ajoutée pertinente et significative, tant pour le processus d'édition (indépendamment du support de diffusion) que pour son intervention dans le contexte de l'électronique.
Avec les nouvelles technologies de l'information, de très nombreuses initiatives ont vu le jour afin d'exploiter le potentiel énorme que recèle la communication électronique, sans pour autant recourir aux procédures de publication et d'édition. C'est ainsi que l'accès libéral donné aux textes par les auteurs est devenu monnaie courante. Ce modèle de publication à compte d'auteur (« vanity press ») ne répond toutefois pas à la recherche de normalisation et de reconnaissance du processus d'édition.
On doit reconnaître que la méconnaissance du rôle de l'éditeur contribue souvent à en sous-estimer l'importance. Pour qui ce rôle se résumerait à celui d'intermédiaire entre l'auteur et l'imprimeur, par exemple, les nouvelles techniques de publication peuvent signifier la mise en cause du statut de l'éditeur. En fait, l'édition universitaire, électronique notamment, fait référence au processus d'institutionnalisation des forums d'échange scientifique. Cela suppose une série d'opérations sur plusieurs plans.
On pense d'abord aux procédures permettant d'assurer la qualité et la pertinence du contenu diffusé. Nous connaissons les usages en ce domaine et venons d'y faire référence.
Ensuite, l'édition électronique, en particulier, consiste à traiter le contenu de façon à le rendre disponible aux lecteurs en ayant une double préoccupation. Il importe, d'une part, de respecter des standards de qualité à la mesure de la nature des écrits et du souci de pérennité que l'on doit avoir pour cette information, et, d'autre part, d'exploiter de la façon la plus judicieuse possible les fonctionnalités du multimédia en réseau (entre autres l'indexation en texte intégral ou la mise en place d'un outil de recherche intelligent).
Enfin, plus que jamais la diffusion et le rayonnement des travaux universitaires auprès de la communauté scientifique sont au coeur des activités de l'éditeur, sachant « qu'être disponible au monde » n'est en rien synonyme d'être diffusé dans la toile caractérisée par la prolifération, voire la saturation d'informations. Dès lors, la diffusion se pose dans de nouveaux termes, mais elle doit être traitée professionnellement, notamment en misant sur des réseaux internationaux d'éditeurs universitaires. Mais cela appelle aussi, en particulier, une nouvelle configuration des relations entre l'éditeur et la bibliothèque. [ 20 ]
En somme, si on considère le rôle conventionnel de l'éditeur universitaire, on peut dégager quatre dimensions.
La première concerne l'évaluation et la sélection des manuscrits. Nous l'avons dit, dans le cas des revues, ce rôle est, de fait, délégué au comité de rédaction ou de direction de la revue, mais l'éditeur reste garant de la qualité et veille à ce que le comité de rédaction s'acquitte bien de ses responsabilités.
La deuxième porte sur le traitement et la mise en forme du texte. Ici l'intervention concerne aussi bien la construction du texte -- d'où un travail d'édition au sens de « préparer un texte, sur le plan formel ou sur le plan du contenu »[ 21 ] --, que sa correction dans l'expression écrite. S'ajoute à cela la présentation matérielle de la publication : la rigueur de sa présentation, l'uniformité dans l'application de la grille typographique, la qualité et la pertinence du choix des matériaux, le caractère irréprochable de la mise en forme.
La troisième touche la diffusion, la promotion et la vente. L'éditeur s'occupe de la mise en marché, de la promotion et de la distribution afin de faire en sorte que les auteurs joignent le plus grand nombre de lecteurs possibles.
La quatrième dimension prend du relief en fonction des enjeux actuels concernant l'archivage. L'éditeur conventionnel n'assume pas véritablement de rôle à ce titre. Il lui incombe cependant de garder un inventaire complet de ses publications afin de répondre à la demande de numéros anciens, voire épuisés. L'impression à la demande permet de faire face à cette dernière situation. L'archivage est assuré par la diffusion géographique des exemplaires dans de multiples lieux et par le réseau des bibliothèques. En ce sens, l'archivage pour l'éditeur conventionnel a essentiellement le statut d'archives historiques d'entreprise.
Toutes ces dimensions sont entièrement présentes dans le contexte de l'appropriation par les éditeurs des technologies de l'information et du développement de la publication électronique. Ces missions conventionnelles s'enrichissent d'ailleurs de façon très nette.
Une fois l'étape de l'évaluation et la sélection des textes franchie, le traitement, la mise en forme et la diffusion de la documentation scientifique imposent de procéder à des choix technologiques, notamment relatifs aux formats, qui relèvent davantage de la conception de l'édition en fonction de la qualité des textes à publier, que d'éléments d'abord techniques. L'éditeur doit aussi avoir une implication dans l'exploitation du multimédia, ce qui peut se traduire par l'indexation de la revue, par l'ajout de liens hypertextes, par l'aménagement d'un espace de communication (commentaires, listes de discussion), par l'utilisation du multimédia (image, son, vidéo). Ajoutons à ce propos que même si le développement d'une infrastructure utilisant le multimédia peut ou doit relever de la responsabilité de l'éditeur, il importe pour l'auteur d'en connaître l'usage afin d'y avoir recours, de mieux exploiter ses données et de rendre sa démonstration plus efficace. On pourrait faire le reproche à l'éditeur, mérité sans doute, de sous-utiliser les possibilités offertes par la publication électronique, mais ce dernier ne peut se substituer à l'auteur dans la conception et la rédaction de la documentation.
Par ailleurs, l'éditeur doit veiller, en plus des modes traditionnels et de leur adaptation en fonction de la diffusion sur Internet, à doter son site de services qui vont faciliter la diffusion et optimiser l'exploitation des textes mis en ligne. C'est ainsi que la mise en place d'un outil de recherche performant s'avère indispensable et qu'il est fort à propos d'envisager d'autres services, tels que l'utilisation de listes de diffusion ou la diffusion sélective d'information. De plus, étant donné que l'éditeur ne vend plus un produit tangible, mais offre un service ou un accès à de la documentation, il doit assurer une stabilité et une qualité d'accès à cette documentation.
Enfin, l'éditeur ne peut échapper à sa responsabilité concernant l'archivage des documents mis en ligne. Il doit s'assurer de la pérennité de l'information éditée et diffusée, et prendre des dispositions garantissant l'accès à long terme au service offert. Cela dépasse largement sa pratique traditionnelle de gestion d'archives historiques d'entreprise et le plonge dans une problématique d'archivage et de conservation.
Il est utile de reprendre certaines de ces considérations en partant d'un simple constat. Lorsque l'on consulte un document électronique, on est de prime abord frappé par l'absence de distinctions physiques entre les types de document, alors qu'elles sautent aux yeux avec les documents imprimés. Ainsi l'absence de distinctions physiques pour le document électronique ne permet pas de distinguer a priori une monographie, d'un périodique ou d'une encyclopédie. L'écran reste, en grande partie, la seule interface entre le lecteur et l'information, que ce soit pour un journal, une revue savante ou une base de données. Cela provoque d'ailleurs très souvent l'illusion de facilité de traitement et de production des documents électroniques. Pourtant, parler d'édition électronique sans parler des caractéristiques du format d'encodage, des outils de navigation, de la chaîne de traitement en amont et des possibilités d'exploitation pour la recherche équivaut à parler d'édition imprimée sans parler de la qualité du papier utilisé, de la grille typographique, du type de reliure ou du nombre de pages d'un document à publier.
Pour l'électronique, les caractéristiques de l'édition se révèlent dès qu'on dépasse la simple consultation à l'écran et que l'on cherche, par exemple, à exploiter les possibilités de recherche ou à réutiliser les données. Comme pour l'édition imprimée conventionnelle, l'éditeur doit faire des choix technologiques et artistiques correspondant aux caractéristiques du document qu'il a à publier et diffuser. La revue savante, par exemple, a pour caractéristiques de se présenter comme une information textuelle, souvent en plusieurs langues dans un même document, avec des tableaux et des formules mathématiques complexes, avec une iconographie (graphiques ou photographies) noir et blanc et couleurs, avec l'utilisation de l'hypertexte et de l'hypermédia.
Cela nécessite, d'abord, l'emploi d'un format d'encodage puissant. Ensuite, l'importance de ce type d'information pour la communauté des chercheurs et pour la société, en général, impose des choix technologiques permettant l'archivage et la conservation pour les futures générations. Le format d'encodage retenu doit, enfin, permettre des recherches qui diminuent au maximum le bruit et le silence. Comme on l'a exposé ailleurs dans ce rapport, pour répondre aux besoins de l'édition électronique universitaire, il importe de faire une distinction entre le format de production et d'archivage (SGML/XML) et les formats de diffusion (HTML et PDF). En ce sens, une chaîne de traitement pour la publication et la diffusion électroniques de la littérature universitaire doit s'appuyer sur un format performant, très stable et permettant de produire automatiquement des formats et des produits dérivés. Il en ressort que, sans que les moyens à mettre en oeuvre pour assurer une publication et une diffusion électroniques de qualité soient inaccessibles et d'une complexité effarante, l'édition électronique demande une expertise et un savoir-faire professionnels, tout comme l'édition imprimée.
Tout en ayant un fond de continuité et de nombreuses analogies avec le métier et les habiletés de l'édition conventionnelle, les nouvelles technologies reliées à la publication et à la diffusion électroniques amènent les éditeurs à reconsidérer de fond en comble leurs activités. Quatre enjeux ressortent particulièrement.
Le premier enjeu consiste à mettre en place une chaîne de traitement électronique permettant la production de produits dérivés. L'impact le plus appréciable des nouvelles technologies sur le travail d'éditeur est sans contredit le fait que les produits d'une maison d'édition peuvent prendre plusieurs formes et se situer dans une problématique de complémentarité. Le deuxième enjeu porte sur les modalités de diffusion de l'électronique. L'éditeur vend désormais un service et non plus un produit tangible dans la mesure où, même si plusieurs lecteurs prennent la décision de télécharger les articles sur leur propre serveur, la plupart choisissent d'acheter un accès à des services et évitent, de ce fait, l'achat et l'entretien des équipements nécessaires pour emmagasiner les publications électroniques. La conservation, l'archivage et l'indexation -- fonctions jusqu'à maintenant assurées par les bibliothécaires -- deviennent la responsabilité de l'éditeur. Ce déplacement de la frontière entre les rôles encourage des alliances qui permettent la mise en commun d'expertises. Les moyens de diffusion et de mise en marché, par la nature différente de la production électronique, sont à revoir et à considérer, ce qui constitue en soi un troisième enjeu important pour l'éditeur. Des modifications majeures aux activités et aux pratiques actuelles sont à prévoir afin d'assurer une diffusion active et d'exploiter des marchés jusqu'ici très difficiles à atteindre. Le quatrième enjeu est sans doute très stimulant pour l'éditeur dans la mesure où il participe à la création de nouveaux modèles de transmission de la connaissance qui mettent à profit l'interaction entre les lecteurs et les auteurs ainsi que l'utilisation du multimédia. Ce dernier enjeu mérite quelques considérations supplémentaires.
L'édition électronique, telle qu'elle est pratiquée jusqu'à maintenant, est le plus souvent une simple transposition du document conçu et présenté pour sa version imprimée. Force est de constater, partant de notre expérience et de ce qui est disponible sur le Web, qu'il y a une sous-exploitation des nombreuses possibilités offertes par la nature électronique du document. Pensons à l'indexation en texte intégral, à l'inclusion de données actives, à l'établissement de liens hypertextes, à l'ouverture de forums pour les commentaires autour des articles, à l'utilisation des ressources du multimédia (image, son, vidéo, simulation 3D), etc.[ 22 ] Il y a là un paradoxe assez frappant car, outre le mode de diffusion par Internet, ce sont ces possibilités particulièrement intéressantes que l'on met généralement de l'avant pour souligner l'attrait et la grande puissance de l'édition électronique, comparativement à l'édition imprimée, mais, dans les faits, ces possibilités, qui constituent une véritable valeur ajoutée,[ 23 ] restent la plupart du temps dans le domaine de la virtualité. Or, l'éditeur possède un rôle important à jouer pour créer de nouveaux modèles d'organisation et de transmission de l'information et faire en sorte qu'au moment même de rédiger son document, l'auteur ait en tête sa diffusion électronique.
Ainsi, le défi posé à l'éditeur ne relève pas tant de la réalisation technique d'un système de publication électronique, mais découle surtout de la mise en place d'un système d'exploitation des possibilités offertes par la version électronique des textes, de production et d'édition de qualité, de conservation, d'archivage et d'indexation, et finalement de diffusion systématique et de services.
Partant de là, il est primordial de revenir sur la question des coûts de production du document électronique dans un contexte d'édition de qualité. Nous avons vu auparavant que la marge théorique d'économie découlant de la publication électronique était nettement plus réduite que celle supposée fréquemment par les commentateurs et que là où l'on voyait des marges importantes, c'est que l'on évacuait le travail d'édition et de publication de qualité. Il est important de considérer maintenant les coûts qui sont associés à la publication électronique de qualité. Pour ce faire, on va citer quelques exemples et estimations et, plus particulièrement, reprendre les éléments de réflexion d'un éditeur universitaire bien en vue.
Rappelant que pour plusieurs observateurs, la revue électronique était perçue comme une panacée à la crise du prix des abonnements, Bill Robnett, [ 24 ] directeur de Central and Science/Engineering Librairies à Vanderbilt University, constate que les éditeurs commerciaux et à but non lucratif ont dû et doivent injecter des fonds importants dans l'expérimentation de l'édition électronique et que les coûts sont nettement plus élevés que ceux qui étaient anticipés. Par exemple, la American Chemical Society estime que le coût de la première copie d'une revue électronique de haute qualité représente 82 à 86 % des coûts totaux de production d'une revue et que les coûts de la revue sur cédérom sont de 25 % à 33 % plus élevés que la version imprimée de la revue, en raison particulièrement des dépenses additionnelles liées au logiciel d'exploitation et de recherche. Cette estimation est appuyée par l'expérience de presses universitaires. Au MIT Press, Janet Fisher considérait que les coûts globaux de publication du Chicago Journal of Theoritical Computer Science étaient comparables à ceux des revues scientifiques imprimées. Les dépenses indirectes et de commercialisation (marketing) représentaient les deux tiers des dépenses totales de production, alors qu'elles ne comptaient que pour un tiers pour une revue papier, ce qui annulait les économies associées à l'usage de l'électronique.
Dans la même veine, King et Tenopir,[ 25 ] de l'École des sciences de l'information de l'Université du Tennessee, développent un modèle économique par lequel ils montrent que, pour une grande revue savante internationale en sciences naturelles, la réduction des coûts d'une revue entièrement électronique représente environ 2 % des coûts totaux et que cette économie est partiellement compensée par le coût de la conservation électronique des documents, des logiciels et de la main-d'oeuvre hautement qualifiée qui doit être recrutée. Évidemment, pour ces mêmes auteurs, la publication en parallèle des versions électronique et imprimée de la revue devrait coûter de 3 à 8 % de plus que pour le papier seulement. De son côté, Tim Ingoldsby, directeur des publications électroniques de l'American Institute of Physics, qui est cité par Tom Abate,[ 26 ] situait l'augmentation des coûts de la publication en parallèle des deux versions entre 10 à 15 %. Toujours pour King et Tenopir, l'introduction d'une large gamme de services et fonctionnalités qui composent la valeur ajoutée de la revue totalement électronique accroîtra vraisemblablement les coûts de publication et de diffusion de la revue.
D'une façon beaucoup moins globale, Sandra Whisler,[ 27 ] qui est directrice adjointe des publications électroniques à University of California Press, faisait état, il y a deux ans de son expérience avec le projet SCAN. D'entrée de jeu, elle souligne qu'aussi bien pour une revue en science de la terre ou en astrophysique, que pour une revue en sciences humaines, l'expérience de UC Press conduit à remettre en question l'idée que les coûts de la publication électronique seront substantiellement plus bas. Sans reprendre l'ensemble de la démonstration, qui établit les coûts de production en termes d'heures travaillées et d'équivalent plein temps, il importe de soulever certains points majeurs qui témoignent bien des ressources nécessaires à la mise en route et au développement d'une publication et d'une diffusion électroniques de qualité dans le cadre d'une entreprise sans but lucratif.
Au départ, UC Press postulait que les coûts de développement de la structure de publication électronique devaient être assumés une fois et qu'avec une maîtrise bien établie du processus et la « routinisation » des opérations, les dépenses additionnelles pouvaient être absorbées facilement par les économies engendrées par la disparition du papier. Après trois années d'expérience, ce postulat apparaît bien imparfait. En fait, il n'y a pas une courbe d'apprentissage, mais plutôt une succession de courbes. Cela est dû à une série de facteurs. Il s'agit d'un domaine dominé par l'innovation ; tant les technologies utilisées que les usages et les pratiques sur Internet évoluent très rapidement et interpellent régulièrement les attentes et les prévisions concernant la publication et la diffusion électroniques.
Nous sommes à cent lieues de la confirmation de conventions dans les processus de publication et dans l'interaction avec les usagers-lecteurs. On ne peut, à moins de se fossiliser à une vitesse grand V, échapper à la nécessité d'investir dans la recherche appliquée, dans l'expérimentation et dans la « reconceptualisation » du site de diffusion. Cela demande des ressources consacrées à un personnel hautement qualifié qui ne peuvent figurer ailleurs que dans les dépenses indirectes. On touche là un élément majeur sur lequel il importe de revenir, mais dès à présent soulignons que, dans un secteur où l'évolution est aussi rapide et les paramètres aussi instables, la nécessité de se situer à la frontière technologique a pour contrepartie de considérer les dépenses indirectes, non pas comme de faux frais ou des dépenses compressibles dont l'utilité n'est pas toujours bien comprise, mais plutôt comme le « nerf de la guerre », la condition indispensable à la stabilisation du processus de production dans le proche avenir et au développement de services qui révèlent tout l'intérêt de la publication électronique en en exploitant les fonctionnalités.
Le deuxième facteur contribuant à la succession de courbes d'apprentissage est celui lié à la mobilité du personnel hautement qualifié. Le temps de formation et le coût d'apprentissage ne doivent pas être sous-évalués. On comprend très bien ce problème de mobilité en Californie, mais il ne faut pas sous-estimer le phénomène quel que soit l'endroit. Du moins, cela confirme l'expérience des Presses de l'Université de Montréal car, dans une région comme Montréal où il y a pénurie de main-d'oeuvre professionnelle en science de l'information, il ne se passe pas un mois sans que l'un ou l'autre de nos professionnels ne soit sollicité pour poser sa candidature à un poste dans une entreprise ou une institution concurrente.
Troisièmement, l'évolution rapide des logiciels et la nécessité de mise à jour impliquent une gestion de l'information que l'on peut sous-estimer pendant une très courte période, mais qui devient très onéreuse, surtout si on n'a pas fait des choix technologiques appropriés au départ. UC Press se félicite, de ce fait, d'avoir opté pour la norme SGML (c'est d'ailleurs aussi le cas des PUM), car cela réduit l'impact de cette évolution, mais il reste à tenir à jour l'ensemble des moulinettes et filtres de conversion pour assurer la mise à niveau avec les nouvelles versions des formats de restitution ou de diffusion, par exemple.
Toujours en s'appuyant sur l'expérience de SCAN, d'autres dimensions doivent être retenues au sujet des nouvelles qualifications qui doivent être réunies pour mener à bien la production et la diffusion électroniques des textes universitaires. De nouvelles responsabilités s'ajoutent, sans pour autant éliminer d'anciennes. On pense, notamment, aux relations avec les fournisseurs, à la numérisation et à l'archivage des images publiées, à l'archivage des documents électroniques, etc. ; on pense aussi à la nouvelle problématique et à la gestion des droits, que ce soit à l'égard d'autres éditeurs, des auteurs ou des revendeurs. Ajoutons également la nécessité de faire appel à de nouvelles compétences en matière de commercialisation pour la négociation de licences avec les bibliothèques ou institutions pour les documents électroniques, pour la diffusion sur le Web et le démarchage plus conventionnel, et pour la mise en place et la gestion des transactions et du filtrage de l'accès au service de publication en ligne. Là encore, cela vient accroître la part des frais indirects qui, bien qu'indirects, sont indispensables à la mise en place conséquente d'une chaîne de production et de diffusion électroniques des revues savantes.
Nous allons revenir sur cette question en dressant le bilan de la structure mise en place par le projet Érudit. Mais, avant d'y arriver, il importe de considérer deux autres questions majeures, à savoir le processus d'appropriation des innovations et la reconnaissance institutionnelle, ou la légitimité, des publications électroniques.
Commençons par un constat simple : la disparition du papier n'est pas pour demain. Relatant l'expérience du Journal of Biological Chemiestry, Tom Abate illustre bien le temps qu'il faut pour transformer les usages.
La direction, qui a produit une version électronique de cette revue, a aussi incité la bibliothèque de Stanford University à mettre sur pied une société d'édition électronique sans but lucratif -- désignée sous le nom de HighWire Press -- afin de mettre en ligne cette revue (en janvier 1995) et plusieurs autres par la suite. Au départ, la direction du JBC croyait que très rapidement la version électronique de la revue supplanterait la version imprimée et rendrait cette dernière superfétatoire. Cependant, la demande pour la version papier est restée, contre toute attente, particulièrement forte. Cela a freiné le processus, qui avait été anticipé par la direction de la revue, qui, de toute façon, est convaincue que la transformation va s'opérer, mais ne peut dire quand. Robert Simoni, principal promoteur de cette transformation, reconnaît que ceux qui étaient au coeur du processus de mise en route de la revue électronique ont surestimé la vitesse de la transition. [ 28 ]
Respectivement bibliothécaire et éditrice à University of California, Rosenblatt et Whisler[ 29 ] vont dans le même sens lorsqu'elles considèrent que, dans un proche avenir, la pression pour maintenir simultanément la version imprimée et la version électronique des revues sera très forte. Du côté des bibliothèques et de leurs usagers, il y aura des réticences à abandonner le format d'archivage connu qu'est le papier et les investissements en infrastructure technique nécessaires à la mise à disposition de la documentation électronique seront vraisemblablement insuffisants pour suivre la cadence. Du côté des éditeurs, leur conversion à de nouveaux procédés, l'incertitude concernant la commercialisation de la documentation électronique et la demande du lectorat vont militer en faveur d'une période de transition au cours de laquelle les formats papier et électronique seront produits en parallèle.
L'expérience que nous avons acquise aux Presses de l'Université de Montréal, alors que nous participons à la communauté universitaire et sommes en relations constantes avec les directions de revues savantes imprimées, conforte ces appréciations.
Ce phénomène mérite une certaine attention, car la force d'inertie que l'on croit déceler par ces attitudes et que, bien des fois, on associe péjorativement à la notion de résistance, est d'abord un signal ou une manifestation d'un processus d'appropriation professionnelle et sociale des innovations dans la communication scientifique. Le développement des revues électroniques, et notamment le passage de revues imprimées au support électronique, implique des changements qui ne sont pas que techniques.
Le système de communication scientifique est un système social institutionnalisé avec ses conventions, ses rites et ses certitudes, avant d'être technique. Modifier les comportements et les attentes des divers acteurs et des institutions est un processus qui s'entrechoque à des « résistances » et à des « inerties » qui ne sont pas l'oeuvre, a priori, d'esprits chagrins ou passéistes. On peut certes avoir une vision et des objectifs précis afin d'imprimer une orientation et d'impulser une transition des formes et des supports que prendra la revue comme vecteur de la communication scientifique, mais il importe aussi d'établir une stratégie conséquente qui prenne en compte le processus complexe d'appropriation des innovations. Cette façon de considérer la réalité tire peu profit des propos des visionnaires et encore moins des velléitaires.
Cette question, qui part d'un constat bien pragmatique, demanderait à être creusée dans une perspective sociologique. Étant dans l'incapacité de mener cette recherche dans le cadre de ce texte, il apparaît tout de même précieux de rappeler quelques remarques fécondes recueillies dans le livre dirigé par Marc Guillaume. [ 30 ] Pour les auteurs, si l'on est tenté de voir dans le refus d'adopter une innovation ou la lenteur à se l'approprier, une manifestation de résistance de la part de l'usager, c'est sans doute parce que l'on est habité par l'utopie de l'avenir radieux des nouvelles technologies de l'information. Il est vrai que la notion de résistance renvoie à l'idée de s'opposer à un mouvement ou à une force et qu'en ce sens, elle apparaît purement descriptive d'une attitude. Il reste que, implicitement, ce que l'on désigne, c'est l'attitude ou le comportement d'un gêneur qui contrecarre un développement que l'on voudrait massif, rapide et inéluctable. Or, il n'y a pas d'extériorité entre la technique et son histoire, d'une part, et l'individu et son inscription sociale, d'autre part, mais, au contraire, une médiation très riche.
Afin d'évoquer trois réalités par lesquelles cette médiation opère, citons : « celle d'acteurs qui jouent un rôle d'interface entre concepteurs et usagers -- les précurseurs, les prescripteurs ou les leaders d'opinion en étant trois des figures les mieux connues mais certainement pas les seules ; celle des institutions dans lesquelles l'appropriation est marquée par les règles de droit, les statuts sociaux et les rapports de pouvoir ; celle de la culture, autrement dit des représentations sociales, de l'imaginaire, des langages et des cadres de référence partagés ». [ 31 ] Ces niveaux de réalité définissent des contextes spécifiques d'appropriation dans lesquels sont engagés les groupes sociaux. En ce sens, le processus d'appropriation sociale des innovations, comme dynamique complexe, pose directement la question des identités, des valeurs, des trajectoires sociales et des normes d'usage.
Il est utile de considérer que les processus de transformation s'inscrivent moins dans une problématique de table rase et bien davantage dans l'incorporation, par sédimentation, de nouvelles pratiques, représentations et organisations dans un ensemble dont les principes de référence démontrent, au moins en partie, une certaine constance. Les revues savantes constituent des institutions dans les circuits de communication scientifique qui ont établi leur personnalité, leur sérieux et leur notoriété. Il apparaît plus approprié de partir de ces institutions, dans leurs pratiques et en tenant compte des conventions en usage, pour impulser un mouvement de changement par l'introduction d'un travail soutenu d'édition électronique. Le renouvellement de la revue, dans sa conception, sa facture et sa diffusion, peut se faire sans une mise en cause radicale de l'ensemble des repères éditoriaux et physiques qui lui sont associés. D'où, dans la plupart des cas, la publication simultanée des versions imprimée et électronique de la revue, d'où aussi, la plupart du temps, le maintien des numéros et des volumes pour la revue, d'où également la conservation des numéros thématiques là où cela se pratique, etc.
Dans un article qui s'intéresse à la légitimité des publications électroniques et qui perçoit la communication scientifique comme un système socio-technique, Kling et Covi[ 32 ] considèrent, partant de l'expérience de Journal of Artificial Intelligence Research, que l'accueil et la légitimité d'une revue électronique passent certainement par l'usage des fonctionnalités de l'électronique au delà de la diffusion, mais aussi largement par la conservation du support papier en parallèle et, insistent-ils, dans la présentation d'une version électronique qui utilise l'ensemble des conventions de la revue papier. Doit-on faire de ce souci de la réplique une vertu cardinale de la transition en cours ? Il est possible d'en douter. Mais, cela illustre, à n'en point douter, les contraintes avec lesquelles les stratégies de transformation, afin d'assurer une meilleure transition, doivent composer pour avoir une certaine efficacité. De plus, il est juste d'associer dans la discussion les voies de passage vers l'électronique et le problème de la reconnaissance institutionnelle et professionnelle de la qualité de ces publications.
Dans un tout autre registre, la reconnaissance institutionnelle des publications électroniques est souvent perçue comme un enjeu de taille, au sens où leur déconsidération dans les procédures d'évaluation de la carrière et de promotion, minerait l'intérêt que les professeurs pourraient leur porter. La relative nouveauté des publications sur support électronique peut susciter spontanément la méfiance de la part des pairs. Mais doit-on en déduire qu'il existerait une déconsidération portant préjudice aux chercheurs ?
Déjà, on sait que dans certains secteurs, dont le réseau scientifique est peu étendu et bien structuré, les prépublications jouent un rôle central dans la diffusion des connaissances et jouissent de légitimité institutionnelle.[ 33 ] Il s'est agi de terreaux particulièrement propices à l'émergence de structures de publications électroniques dont la contribution ne fait pas de doute. Plus largement, la question de la reconnaissance institutionnelle des publications électroniques ne semble pas se distinguer fondamentalement de la question des critères qui guident l'appréciation qualitative des publications. Même s'il n'y avait pas de discrimination directe, certains facteurs peuvent desservir ce genre de publication par des effets systémiques.
Les procédures institutionnelles d'évaluation en vue de promotion permettent difficilement de juger de la qualité intrinsèque des publications, en ce sens que l'évaluation est établie largement sur la base d'indices se rapportant aux véhicules de publication : leur qualité reconnue de la sélection (revues, éditeurs, etc.), leur place dans le système hiérarchisé de communication scientifique, leur impact, leur diffusion, etc. Un rapport sur la question, rédigé il y a moins de deux ans pour la New Jersey State University[ 34 ], souligne que le principe souverain de l'évaluation pour les promotions reste le contrôle de qualité, soit la rigueur dans les principes de sélection, dans l'arbitrage par les pairs et dans le raffinement éditorial. De façon générale, on conclut que ce qui prime, c'est la qualité et l'assurance que la contribution est largement diffusée, dans le temps présent mais aussi dans le futur, et ce, quel que soit le support utilisé (imprimé ou électronique).
Les revues savantes sont des institutions dans la communauté scientifique qui ont défini leur place et qui se situent dans la durée. C'est largement cette dimension qui est prise en compte dans les évaluations professionnelles, si bien qu'une publication électronique, qui est par définition récente, devra lutter, pour un temps tout au moins, contre certaines carences « structurelles » comme c'est d'ailleurs le cas pour toute nouvelle revue. Parmi celles-ci pensons aux difficultés rencontrées lors de la démonstration de la rigueur scientifique, de l'évaluation de l'impact repérable de la publication, de l'indexation de la revue dans les grands index qui font figure d'autorités. C'est sans parler du scepticisme des chercheurs établis et de leur réticence à publier sur support électronique (surtout en sciences humaines et sociales), et, inversement, de la plus grande propension à attirer des contributeurs plus jeunes et inexpérimentés sur des supports électroniques.
Tous ces éléments peuvent porter ombrage au « véhicule électronique » dans les évaluations. On peut considérer, d'un côté, que ces éléments constituent une barrière à l'entrée pour les nouvelles revues, d'autant plus que l'on se situe dans un système de communication scientifique doublement structuré, par la communauté scientifique et ses circuits hiérarchisés, mais aussi par l'organisation économique et commerciale qui définit le cadre de publication et de diffusion. [ 35 ]
D'un autre côté, il est permis de voir dans ces éléments un effet sélectif d'une grille qui se veut neutre, mais qui intériorise un prisme -- dont on peut débattre -- quel que soit le support (imprimé ou électronique) des publications. Parallèlement, on ne peut ignorer, et cela peut sembler naturel, qu'une revue diffusée gratuitement sur le Web, qui n'a donc pas d'abonnés, apparaît moins sérieuse que la revue payante pour laquelle on a un indice repérable de consultation et d'intérêt « sérieux » démontré par les institutions et, éventuellement, les individus. De ce fait, la dépense financière reste un témoin de notoriété. Nous sommes dans le domaine de la perception et de la désignation d'indices, donc dans le domaine de la subjectivité. Cela ne signifie pas que les revues diffusées gratuitement ne puissent obtenir une notoriété enviable, bien au contraire (des exemples sont là pour en témoigner) mais cette notoriété viendra du milieu et sera attestée par d'autres repères.
Les éléments, qui portent ombrage à la nouvelle revue électronique, se dissipent nettement lorsqu'une revue déjà bien établie, de bonne tenue et réputée est publiée parallèlement sur supports papier et électronique, ou même en version électronique seulement. Les difficultés mentionnées, qui constituent une barrière à l'entrée pour les nouvelles revues, sont normalement inexistantes ou de peu d'impact pour une revue s'étant déjà imposée dans la communauté des chercheurs et bénéficiant d'un bon rayonnement avec sa version imprimée conventionnelle.
En cela, il est permis de s'interroger sur le besoin de créer de nouvelles revues pour la diffusion électronique seulement, si les revues imprimées, qui ont joué à ce jour un rôle significatif dans leur milieu, s'engagent dans un processus de transformation vers l'électronique. On peut croire que, durant une période indéterminée, une version imprimée serait simultanément diffusée, même si progressivement le support électronique devient la version de référence première. Indépendamment de cette transition des revues imprimées, la présence routinière de la publication électronique dans la pratique des chercheurs devrait changer les perceptions, de telle sorte que la question de la reconnaissance institutionnelle ne sera plus influencée par le support de diffusion. [ 36 ]
Certes, la question des critères de qualité et de leur usage dans les promotions peut être discutée. L'introduction des nouvelles technologies de l'information, la généralisation d'Internet et les pratiques induites par l'une et l'autre peuvent provoquer un examen critique de ces critères. Une réflexion sur les normes en usage est toujours salutaire, mais elle ne doit pas conduire à présumer que la contestation de ces critères est associée à une incapacité des publications électroniques -- avec ou sans version imprimée -- à y répondre. Ici, le support de publication et de diffusion impose certaines transpositions dans les indices utilisés, mais reste fondamentalement neutre à l'égard de la notion de qualité, de rigueur scientifique, de diffusion et de pérennité.
L'une des questions majeures auxquelles tout éditeur et/ou producteur de revues savantes doit apporter une réponse au moins provisoire, est celle du mode de financement de sa publication et de sa diffusion en version électronique ; à terme, il s'agit de la vie financière de la revue quel que soit son support.
L'équation est relativement simple à poser, mais non moins problématique. En dépit de la vision simplifiée alimentée par le sens commun, la publication et la diffusion électroniques d'une revue ont une structure de coûts assez élevée et sont loin de se rapprocher de zéro. Comment en arriver à éponger ces coûts et à offrir un service de qualité, sachant qu'il y a une certaine culture de la gratuité sur le Web, mais surtout que la situation est particulièrement imprécise et changeante, et que le « produit » même que l'on a à vendre n'est pas facile à définir ?
La publication de qualité d'une revue savante demande des ressources quel que soit le lieu où cette publication est assurée : un éditeur universitaire, une bibliothèque, une société savante, un éditeur commercial, un institut ou autre. La diffusion gratuite de cette publication nécessite qu'il y ait une source de financement de ces ressources et souvent qu'elle puisse compter sur des contributions bénévoles. Sauf si elle est assurée d'un financement ad hoc, la revue est en situation de précarité ; ce modèle peut difficilement se généraliser sans passer par une « réingénérie » des circuits de financement public de la recherche, de la publication et de la diffusion des travaux scientifiques. Pour ne mentionner que cet aspect des choses, on pourrait imaginer -- à une certaine échelle et selon les secteurs, cela se pratique déjà -- que les auteurs paient pour être publiés par les revues et qu'ils bénéficient de subventions de recherche conséquentes avec ce financement des revues par les auteurs.
Cette « réingénierie » mérite certainement une grande attention, mais, sans pour autant éluder la question et éviter d'en débattre -- bien au contraire --, il convient aussi de situer l'action des directions de revue et de leurs éditeurs-diffuseurs dans le cadre des contraintes associées au processus social d'appropriation des innovations en communication scientifique.
En ce sens, les diverses modalités pour financer les périodiques scientifiques doivent sans doute aussi tenir compte de leur insertion dans les circuits commerciaux et des pratiques acquises dans ce domaine. Par ailleurs, ces modalités, quelles qu'elles soient, ne sauraient se présenter a priori comme un modèle porteur et stable pour les années à venir. La situation est trop changeante pour que l'on puisse avoir cette témérité. On est plutôt dans un contexte de tâtonnement dans lequel des pistes s'ouvrent alors que d'autres apparaissent moins prometteuses. Si on peut être enclin au pragmatisme et au réalisme, il faut tout autant faire preuve de modestie dans les ambitions, encore qu'un besoin évident se fait sentir de limiter le nombre et la variété des possibles afin d'éviter de dérouter constamment l'utilisateur dans sa consultation des revues. De fait, le service tarifé de la consultation des revues en format électronique gagne en importance sur le Web et quelques démarches font davantage école, encore que l'on soit loin d'un consensus.
Nous allons brosser un portrait assez rapide de la pratique, en ayant à l'esprit le point de vue de l'éditeur universitaire ou de la société savante qui est d'abord et avant tout préoccupé par le recouvrement de ses coûts que par le prélèvement d'une rente oligopolistique comme c'est le cas pour les éditeurs commerciaux. Mais, dans un premier temps, nous allons définir les données du problème.
L'idée de recouvrir ses frais est assez simple en soi, mais mérite d'être creusée davantage. De quels frais parlons-nous ? Comme il a été exposé plus haut, on peut distinguer, dans les coûts de production, ceux qui sont associés à la production de la première copie (coûts fixes) et ceux qui permettent d'assurer les copies supplémentaires (coûts variables). Normalement, ces coûts incorporent les frais indirects de tous ordres. On peut se demander si le prix des abonnements pour avoir accès aux revues en ligne doit correspondre au recouvrement de l'ensemble de ces coûts ou si cette distinction ne doit pas permettre d'introduire une modulation de la tarification. Les frais variables qui correspondent au coût marginal pour produire et diffuser la version électronique d'une revue sont forcément limités, bien que les coûts fixes soient particulièrement élevés.
Partant de là, Colin Day[ 37 ] propose d'utiliser cette distinction pour segmenter les utilisateurs-lecteurs en introduisant des mécanismes de discrimination par le prix. Ce genre de pratiques existe déjà dans le domaine de l'édition, par exemple lorsque dans un premier temps on publie un livre en couverture rigide, puis, après un certain délai, le format poche. On pourrait aussi envisager la pratique de deux niveaux de prix, le premier pour avoir accès à la consultation d'une revue, le deuxième, beaucoup moindre, pour l'utilisation que l'abonné fait du service. Indépendamment de tout le reste, il faut viser juste pour qu'il y ait une correspondance entre la segmentation du marché qui est favorisée et l'intérêt ou les caractéristiques du « produit » destiné aux différents segments. Dans la mesure où l'un des segments paierait pour le service à un prix d'abonnement répondant au recouvrement des coûts de la première copie (beaucoup plus élevés) et que l'autre paierait un prix rendant compte du coût marginal, la nature même du service devrait varier ou le service devrait s'adresser à des utilisateurs nettement distincts. D'une part, au plus fort coût, il faudrait livrer un service enrichi ou diversifié et, d'autre part, un service de base au tarif réduit. Ou, autrement, on peut imaginer que les bibliothèques et institutions, dans la mesure où elles servent de relais dans la diffusion des revues à une multitude de lecteurs, devraient assumer un tarif à la mesure des coûts de la première copie et que les individus auraient à payer un abonnement à la hauteur des coûts marginaux. Si cela se traduit par augmentation significative des tarifs d'abonnement, ce qui serait visiblement le cas, la situation pourrait entraîner une forte résistance des bibliothèques.
L'intérêt de cette réflexion est certainement d'engager la discussion sur plusieurs fronts. Il est pris pour acquis que le service serait tarifé à l'abonnement, le thème de la segmentation du marché ou du lectorat est posé clairement, la distinction entre les abonnements individuels et institutionnels est retenue comme étant pertinente et, forcément, il est question d'une adéquation entre le type de service et les niveaux de prix des abonnements.
Si on jette un coup d'oeil sur les pratiques des éditeurs universitaires concernant les conditions de consultation des revues diffusées en version électronique, il ressort qu'elles sont très généralement soumises à un accès filtré en fonction d'un paiement monétaire qui est conçu davantage sous la forme d'un abonnement que d'un paiement à la consultation, donc plus sur la base d'un forfait qu'à l'acte. La première formule n'exclut pas la seconde, par définition, mais l'usage uniquement de la seconde semble être une voie particulièrement instable et susceptible d'avoir une influence sur la politique éditoriale des revues.
La question de la segmentation est récurrente dans les discours et les pratiques, mais trouve des applications qui vont parfois dans des directions diamétralement opposées.
Partant de la situation propre aux sociétés savantes, Varian[ 38 ], par exemple, prône une tarification différentielle qui s'appuie sur le constat qu'il y a deux catégories de lecteurs des revues produites par les sociétés, soit les membres et les autres. La revue est livrée aux membres à titre d'avantage lié à leur cotisation annuelle. Les autres lecteurs sont susceptibles de fréquenter les bibliothèques et de consulter les revues par ce canal. Dans le contexte de la publication imprimée, la commodité de posséder un exemplaire de la revue plutôt que de se déplacer à la bibliothèque tombe sous le sens. Mais dans celui d'une publication électronique, la consultation à distance de la revue par l'entremise de la bibliothèque peut se traduire par la chute du membership et des abonnements « mécaniques » et donc par une perte majeure de revenu. Pour répondre à ce défi, il y a sans doute lieu de rendre l'abonnement individuel plus intéressant en intervenant par une différenciation des services offerts qui vise essentiellement à accroître l'avantage marginal de l'abonnement individuel sur la consultation en bibliothèque. Pour ce faire, par le biais des licences, il est possible de restreindre l'accès aux abonnements institutionnels des bibliothèques aux réseaux campus des universités, ce qui bloque l'accès aux communications provenant depuis un poste hors campus. Autrement, de façon plus positive, il est possible de considérer la possibilité d'enrichir et de diversifier le service offert aux seuls abonnés individuels. Pensons aux liens hypertextes, à un outil de recherche plus performant, à un service de diffusion sélective de l'information (DSI), à la possibilité d'avoir la primeur, pour une certaine durée, pour la consultation des nouveaux articles, etc.
Ce raisonnement montre bien l'enjeu des abonnements individuels pour la survie financière de plusieurs revues, mais, en même temps, souligne la difficulté d'y apporter une solution appropriée. Il est difficile de justifier, par exemple, pourquoi les bibliothèques, qui paient davantage, reçoivent un service moindre. On comprend assez bien pourquoi plusieurs éditeurs universitaires ont décidé de sacrifier les abonnements individuels pour ne retenir que les abonnements institutionnels.
Par ailleurs, la segmentation se fait souvent sous l'angle du service offert. C'est ainsi que la grille de tarifs d'abonnement est fonction des versions utilisées. L'abonnement pour la copie imprimée reste le point de référence pour le tarif d'abonnement, l'accès à la seule version électronique coûtera une fraction de moins, alors que l'accès aux deux versions entraînera un coût supplémentaire à l'abonnement pour l'imprimé.
Une présentation descriptive et succincte des pratiques chez certains éditeurs universitaires permet d'y voir plus clair.
La présentation des modes de perception de revenu par les éditeurs de revues savantes peut être particulièrement complexe, si tant est que l'on prétende faire un inventaire des pratiques. Pour les fins de cette présentation, il convient de retenir d'abord les modes de perception qui impliquent une transaction financière (donc marchande), ce qui exclut le modèle de la gratuité complète assortie d'un financement de l'organisation du système de publication non supporté par les utilisateurs. Ce choix tient au fait que l'édition universitaire de qualité de revues savantes, qui est assurée par des professionnels, ne s'inscrit pas dans cette mouvance. De plus, il est opportun de mettre en relief les principaux cas de figure[ 39 ] afin d'éviter de multiplier les cas présentant une diversité de modalités fines.
1. L'accès à la version électronique des revues est gratuit avec l'abonnement à la version imprimée de la revue. En ce cas, le coût de la version électronique est supporté par les revenus générés par la vente conventionnelle de la revue. Trois considérations de nature différente peuvent être apportées ici. D'abord, on peut imaginer que ce modèle n'est possible que si les revenus de la revue dépassent significativement les coûts de production pour le papier et/ou que dans la mesure où le format électronique entraîne des dépenses faibles ou marginales. Ensuite, ce modèle fait l'impasse sur l'accès à la seule version électronique de la revue, ce qui limite le choix des lecteurs éventuels. Enfin, dans le court terme, cette formule évite de poser le problème de la négociation des prix et des services avec les bibliothèques, car, pour l'essentiel les données financières restent inchangées, mais sont désormais arrimées à un service supplémentaire. S'il faut ajouter une autre considération, disons que cette pratique, si elle devait se perpétuer, a pour effet d'occulter les coûts liés à la publication électronique ou d'émettre le message qu'il n'en coûte rien.
Ce modèle est pratiqué notamment par University of Chicago Press[ 40 ] pour les revues telles que The American Journal of Human Genetics, The Astronomical Journal et Publications of Astronomical Society of the Pacific. Il s'agit, pour l'essentiel, de revues publiées pour des sociétés savantes. Les membres, en contrepartie de leur cotisation, reçoivent gratuitement ou avec une forte réduction la revue, si bien qu'il n'y a qu'un tarif pour les institutions et les non-membres. Ajoutons que les prix pratiqués ne semblent pas particulièrement élevés pour ce genre de revue, car ils se situent entre 250 et 500 dollars par année. On pourrait aussi citer les publications de sociétés telles que : Association for Computing Machinery, Institute of Physics, American Institute of Physics, Australian Academy of Science.[ 41 ] Il faut sans doute voir dans l'intérêt manifesté pour ce modèle par plusieurs sociétés savantes, une formule permettant de miser sur les abonnements individuels associés au membership de l'organisation. On ne peut cependant pas généraliser en cette matière, les sociétés savantes pouvant privilégier d'autres formules.
2. La version imprimée ne se vend pas seule, elle est jumelée à la version électronique ; par contre, la version électronique seule est disponible pour un prix d'abonnement légèrement moindre. Dans ce contexte, la récupération des frais encourus pour produire la revue est à peu près également répartie sur les deux supports et il y a une incitation assez grande, en raison du faible écart des prix d'abonnement, à maintenir un abonnement sur les deux supports. Cette pratique peut favoriser un étalement dans le temps de la simultanéité des deux supports. Si on peut y voir un défaut, l'avantage présumé est sans doute que la version électronique, étant peu en compétition pour ce qui est des tarifs, ne compromet pas l'existence des revues par une chute des revenus. Pour des revues qui ont peu de marge bénéficiaire ou qui anticipent une rigidité de la part du lectorat, il s'agit sûrement d'une avenue sécuritaire.
Plusieurs des revues qui se sont jointes à HighWire Press[ 42 ] pratiquent ce genre de tarification. Il serait trop long d'en faire une énumération, mais citons au passage AJP : Endocrinology and Metabolism, Genetics, Journal of Applied Physiology et Physiological Reviews.
3. La grille des tarifs témoigne des coûts relatifs pour la production de la première copie et pour les « copies » additionnelles pour les différents supports et/ou est utilisée afin de favoriser l'évolution des comportements des abonnés. On remarque dans ce cas que les écarts dans les tarifs pratiqués se creusent. Au MIT Press,[ 43 ] par exemple, la structure des tarifs est à deux paliers. Le premier répercute le coût de fabrication de la première copie et est destiné aux institutions, alors que le deuxième, destiné aux individus, rend compte du coût marginal de fabrication. En ce sens, l'abonnement institutionnel se situera autour de 125 à 135 dollars et l'abonnement individuel à 30 ou 40 dollars. À noter qu'il en coûte environ 12 dollars pour l'achat à l'article. On parle ici de revues telles que : Chicago Journal of Thoeretical Computer Science, Journal of Contemporary Neurology, Journal of Functional and Logic Programming et Studies in Nonlinear Dynamics and Econometrics.
L'écart peut être nettement accru comme c'est le cas de Mathematical Reviews.[ 44 ] Ici, l'abonnement institutionnel, qui assure le financement de l'infrastructure nécessaire à la production des revues et au maintien des bases de données, est de l'ordre de 5595 dollars, alors que l'individu paie 315 dollars pour la version papier et 520 pour la version cédérom, soit le coût marginal de production en fonction des supports.
L'écart dans les tarifs peut aussi participer d'une politique d'édition visant à valoriser un format plutôt qu'un autre. De façon aussi délibérée qu'atypique -- dans le cadre des prix pratiqués par HighWire Press de Stanford University --, la direction de Journal of Biological Chemistry a décidé de décourager l'achat simultané des versions papier et électronique de la revue, en ne proposant aucune modulation des tarifs pour les deux versions. La version électronique coûte 1100 dollars, alors que la version imprimée 1600 dollars. Selon l'éditeur adjoint de la revue déjà cité, Robert Simoni, le prix de la version électronique est établi afin de valoriser l'autonomie et l'indépendance de la revue électronique par rapport à la version papier et non qu'elle apparaisse comme un ajout à la version imprimée.[ 45 ]
Dans la première situation exposée, l'écart tient essentiellement de la notion de coût marginal. Cela signifie que, de ce coût, tous les coûts fixes, y compris le travail d'édition et de sélection, sont reportés sur les institutions. Il ne s'agit pas d'établir un coût en fonction des supports papier ou électronique, car si cela était le cas, l'ensemble des coûts fixes et variables serait pris en compte pour chaque support ; dans le cas de figure suivant, nous pourrons voir cette logique à l'oeuvre. Dans ce cas-ci, le prix est plutôt fonction des coûts de la première copie et des coûts marginaux pour produire les autres copies.
Dans la seconde approche citée sous cette rubrique, la rationalité mise de l'avant est essentiellement d'ordre stratégique : il s'agit d'amener les abonnés à ne retenir que la version électronique de la revue pour favoriser la caducité de la version papier.
4. Le prix des abonnements pour les différents supports est établi en fonction des coûts de production pour chacun de ces supports et la grille permet un abonnement séparé, pour l'un ou l'autre support, ou jumelé. Ce modèle est retenu par Johns Hopkins University Press, avec le projet Muse,[ 46 ] et par University of California Press, avec le projet SCAN.[ 47 ] Dans le premier cas, on part du prix de l'abonnement de la revue imprimée, fixé à 100 dollars, par exemple, et l'on estime à 60 dollars les coûts de base, indépendamment du support imprimé. En comparaison, les coûts spécifiques pour le support électronique sont établis à 30 dollars et non à 40 dollars pour le papier. Sur cette base, l'abonnement papier reste fixé à 100 dollars (100 %), l'abonnement pour la version électronique est réduit à 90 dollars (90 %) et l'abonnement combiné « imprimé-électronique » est établi à 130 dollars (130 %). De façon similaire, avec SCAN, la version électronique est établie à 80 % du prix d'abonnement de la version imprimée et les deux versions coûtent 120 %. Il est à noter que, dans l'un et l'autre cas, on offre des abonnements institutionnels seulement (seules deux revues offrent la formule des abonnements individuels chez JHUP). Johns Hopkins University Press, qui publie environ 45 revues, mise d'ailleurs sur la possibilité d'accorder des remises aux bibliothèques en fonction de l'importance relative du panier de revues auquel l'institution s'abonne.
Ce cas de figure, qui est à la fois flexible et simple, donne une assez grande visibilité à ce qu'il serait convenu d'appeler les coûts généraux de la revue et les coûts spécifiques aux versions. L'accès des individus aux revues est lié à l'abonnement de l'institution à laquelle ils sont rattachés ; les utilisateurs sont filtrés en vertu de leur adresse IP. Il y a sans doute un coût lié à l'abandon (ou quasi-abandon) de l'abonnement individuel qui peut être absorbé dans la mesure où le nombre d'abonnements institutionnels est considérable et/ou il est envisageable d'accroître le nombre d'abonnements par institution avec une valorisation judicieuse du panier de revues offert. Or, cette deuxième considération n'a de pertinence que lorsque le nombre de revues est assez important pour avoir une démarche de vente misant sur le panier, ce qui implique un volume d'opération assez important. Il faut voir là un avantage certain au regroupement des revues dans certaines structures de publication et de diffusion. D'ailleurs, Johns Hopkins University Press a proposé en 1998 aux éditeurs universitaires de se joindre au projet MUSE afin de bénéficier de leurs services pour la production et la diffusion des revues.
Plusieurs des pratiques que l'on vient de décrire se retrouvent aussi chez les éditeurs commerciaux qui constituent les grands oligopoles qui dominent le secteur de la vente des revues.
5. Les grands oligopoles cherchent à assurer une stabilité de leurs revenus par des ententes groupées (consortiums), donnant avantage à un engagement à moyen terme.[ 48 ] Nous sommes ici dans le cadre de prix oligopolistiques ; pensons à Elsevier's ScienceDirect ou à Academic Press's IDEAL. Ces éditeurs offrent, d'abord sinon uniquement, aux seuls abonnés institutionnels, la version imprimée et la version électronique des revues avec un supplément qui, dans le premier cas, varie selon des taux déjà établis pour trois ans, et qui sont nettement inférieurs, dans le cadre d'une entente pluriannuelle (7,5 % par exemple), à ceux qui seraient pratiqués pour une année seulement (15 %). Dans le second cas, il y a aussi un supplément (10 %) pour la version électronique et une entente pluriannuelle permet de déterminer un cadre à l'intérieur duquel les prix pourraient augmenter.
L'abonnement papier soutient assez nettement le coût de la production de la version électronique, mais le niveau des tarifs pratiqués, notamment la rente de situation qui est perçue, permet d'absorber les coûts de développement de l'électronique. Il y a une nette propension à vouloir traiter dans le cadre de consortiums de bibliothèques et sur des paniers assez considérables, ce qui rend compte, pour une part, aux réactions négatives des bibliothécaires. De plus, on privilégie une approche qui vise, d'une part, à neutraliser le mouvement de désabonnement en pénalisant par les prix les bibliothèques qui pourraient être tentées par un retrait et, d'autre part, à réduire l'incertitude des bibliothécaires en offrant une politique plus rigoureuse de restriction des augmentations de tarifs si l'entente est pluriannuelle.
Cette diversité des modes de perception de revenu a été illustrée en mettant en relief la logique à l'origine de l'établissement des prix, indépendamment de leurs niveaux, et la façon de transiger avec le lectorat institutionnel et individuel. Nous n'avons pas fait entrer en ligne de compte le niveau des prix en fonction de la qualité des formats électroniques diffusés, des services offerts et du caractère administré des prix oligopolistiques, lorsque c'est le cas. Nous avons déjà abordé ces questions en début de chapitre. Pour conclure ce chapitre, nous aborderons la question des revenus que l'on peut réellement tirer des produits électroniques.
Le degré de rentabilité ou de rendement de la vente des revues en version électronique est un sujet qui demanderait à être documenté. On peut penser qu'en toute logique, les transactions sur Internet connaissant un essor impressionnant, particulièrement aux États-Unis, que cette tendance devrait toucher tous les genres de produits, y compris le document universitaire, et qu'elle devrait se manifester dans tous les pays occidentaux, tout au moins. Au delà de ces expectatives, il faudrait faire un bilan circonstancié de la situation pour l'édition universitaire.
Pour l'instant, nous allons reprendre les principales observations faites par Sandra Whisler de University of California Press au printemps 1997, sachant que deux années, en cette matière, constitue une longue période. Nous y reviendrons, en terminant, pour dégager les perspectives pour l'avenir.
Ce qui s'annonçait être des comportements d'achat pour les produits électroniques, ne procurait pas, il y a deux ans tout au moins, les marges nécessaires pour supporter les coûts inhérents à la transition vers le document électronique.
Dans un premier temps, les ventes de la seule version électronique des revues (ce qui exclut les jumelages) ne semblent pas être particulièrement élevées et leur progrès est sensiblement plus lent que ce qui avait été escompté. Le projet MUSE, par exemple, en est à 378 ventes d'abonnement après deux ans d'efforts ; de même, pour les versions électroniques de ses revues, MIT Press se situe à environ une centaine de ventes ; on dénombre au plus une cinquantaine d'abonnements venant de bibliothèques. Quant à SCAN, un mois après l'ouverture des transactions, ses ventes se limitaient à quelques-unes. Même lorsqu'il n'y a pas de supplément pour la version électronique qui s'ajoute à l'abonnement papier, l'accueil des bibliothèques restait timide, en raison principalement de difficultés dans la mise en place des infrastructures, de leur financement et des ressources nécessaires en personnel.
Concurremment, cette transition, qui demande que se créent de nouveaux comportements, aussi bien du côté des individus que des institutions, se déroule dans une conjoncture dominée par la volonté des bibliothèques de recherche de limiter le coût des acquisitions en formant des consortiums d'acheteurs qui font valoir leur intérêt commun face aux éditeurs et diffuseurs. La tendance est aux remises sur les achats groupés et donc, pour ceux qui ne peuvent pratiquer des taux oligopolistiques, à des prix de vente qui peuvent être inférieurs aux coûts de la production de la première copie.
En troisième lieu, il faut considérer que les abonnés ne sont pas captifs. Les éditeurs ont raison de craindre une certaine défection des abonnements institutionnels (en raison d'une rationalisation des acquisitions sur un même campus et de budgets inadéquats) et des individus qui seraient en mesure de consulter avec beaucoup de facilité les revues sur le campus tout au moins, réduisant en cela l'intérêt d'un abonnement individuel. Certes, l'acquisition d'équipement et de liens hors campus peut rendre l'abonnement encore attrayant, si tant est que les licences aux institutions limitent la diffusion au réseau campus. C'est d'autant plus important que plusieurs revues dépendent pour une bonne part des abonnements individuels pour leur financement ; on pense surtout aux revues de sociétés savantes.
On pourrait, en quatrième lieu, envisager la possibilité de dégager de nouveaux revenus de deux sources. Le propos est ici plutôt exploratoire. Les éditeurs peuvent éventuellement découvrir de nouveaux marchés, avec l'entrée en scène d'acteurs mineurs qui s'associeraient à des consortiums, alors qu'ils ne font pas partie des clients actuels. On pense surtout aux bibliothèques de collèges, de municipalités, d'écoles secondaires, etc. Par ailleurs, des revenus supplémentaires pourraient venir des micro-transactions sous la forme de l'achat à l'article. Peut-être y a-t-il là un moyen de neutraliser la désaffection des abonnés et même de tirer des revenus supplémentaires.
Le cinquième élément consiste à s'interroger sur le rôle et les retombées des « revendeurs » de documentation électronique. En laissant au revendeur le rôle de produire, convertir, archiver les fichiers électroniques et procéder à la commercialisation et à la vente de la documentation électronique, l'éditeur se décharge d'une partie considérable de ses responsabilités et des coûts liés à ces tâches, ainsi qu'à celle de la mise en place d'un site de diffusion, d'un moteur de recherche et d'un service de vente. Cependant, au plan stratégique, l'image de marque de l'éditeur, sa crédibilité et son statut professionnel ont tendance à s'effacer devant l'opération de mise en marché et la place dominante que joue le revendeur dans le système de commercialisation. De plus, les redevances versées par le revendeur sont bien en deçà des revenus provenant des abonnements ; il est donc difficile de voir comment ils pourraient compenser pour les revenus d'abonnements manquants.
L'état des lieux, qui pouvait être tracé, il y a deux ans, demande forcément révision. On sait que les bibliothèques ont confirmé leur intérêt pour la documentation universitaire sur support électronique. Cet intérêt se manifeste, en particulier, par leur politique d'acquisition. Partout, des investissements appréciables -- que l'on peut considérer insuffisants, sans doute, mais non moins significatifs -- sont consentis pour l'acquisition des équipements nécessaires pour fournir un service de qualité dans la consultation de la documentation numérisée. Les programmes de numérisation rétrospective de la documentation, qui sont mis en oeuvre dans plusieurs pays, font ressortir que, bientôt, la documentation non numérisée est susceptible d'appartenir à un univers documentaire nettement moins fréquenté et que les publications courantes ont un intérêt considérable à se donner un support numérisé qui sera relayé, notamment, par les infrastructures dont les réseaux des bibliothèques sont et seront dotés. Tous ces éléments, qui participent à la restructuration du système de communication scientifique, modifient radicalement l'environnement et les pratiques des universitaires, tant comme chercheurs, auteurs et enseignants, et, de ce fait, favorisent une utilisation grandissante des publications électroniques. Il nous appartiendra de mesurer, dans quelques années, l'impact de ces transformations sur la perception de revenu venant de la documentation électronique et, particulièrement, des revues. Chose certaine, l'acquisition tarifiée des revues devrait être en croissance notable, voire forte.
***
En somme, cette mise en situation exposée par un éditeur universitaire soulève les principales incertitudes et difficultés qui surviennent lorsqu'arrive le temps d'anticiper les retombées d'un éventuel mode de perception de revenu. Les incertitudes et les difficultés tiennent aussi à l'évolution extrêmement rapide des pratiques et usages sur Internet. Cette évolution fait vieillir rapidement les considérations, dans leur dimension factuelle, que l'on pouvait tenir, il y a deux ans. Cependant, ce serait faire preuve de candeur que de penser que les incertitudes et difficultés se sont dissipées dans le tourbillon de l'évolution continue que connaît la toile. De fait, dans leur nature propre, elles restent toujours posées, mais demandent des réponses ou des façons de faire qui en tiennent compte tout en se formulant dans une perspective évolutive. En d'autres termes, le mode de perception mis en place ne peut éviter de se mesurer à certains enjeux qui ont été soulignés dans ce chapitre et, plus particulièrement, dans cette dernière rubrique, mais doit être conçu comme une réponse provisoire, c'est-à-dire comme la meilleure réponse possible dans les conditions actuelles.
En lien avec l'ensemble des dimensions dont a traité ce chapitre, le projet Érudit a tracé une voie qui tente de définir les réponses les plus adéquates dans les conditions actuelles, en tenant compte de la réalité particulière des revues savantes au Québec et au Canada. C'est ce que l'on va exposer succinctement dans le prochain chapitre.
1. Tenopir Carol et Donald W. King, « Designing Electronic Journals With 30 Years of Lessons from Print », The Journal of Electronic Publishing, vol. 4, n° 2, décembre 1998 ; http://www.press.umich.edu/jep/04-02/king.html
2. Tenopir Carol et Donald W. King, « Designing Electronic Journals With 30 Years of Lessons from Print », The Journal of Electronic Publishing, vol. 4, n° 2, décembre 1998 ; http://www.press.umich.edu/jep/04-02/king.html
3. Une discussion de certains de ces aspects est présentée dans Boismenu Gérard et Beaudry Guylaine, « Les revues en sciences humaines et sociales : quel modèle pour l'édition électronique ? », communication présentée au Colloque Création, diffusion et utilisation du savoir à l'ère des réseaux, 67e congrès de l'Acfas, Université d'Ottawa, 14 mai 1999.
4. Whisler Sandra et Susan F. Rosenblatt, The Library and the University Press : Two Views of the Costs and Problems of the Current System of Scholarly Publishing, communication présentée au colloque Scholarly Communication Technology, Emory University, avril 1997 ; <URL:http://www.arl.org/scomm/scat/rosenblatt.html >
5. Abate Tom, « Publishing Scientific Journals Online », BioScience, vol. 47, n° 3, 1997; <URL:http://www.aibs.org/latitude/latpublications.html >
6. Wyly Brendan J., Competition in Scholarly Publishing ? What Publisher Profits Reveal ; http://www.arl.org/newsltr/200/wyly.html
7. Varian Hal R., « The Future of Electronic Journals », The Journal of Electronic Publishing, vol. 4, n° 1, septembre 1998 ; http://www.press.umich.edu/jep/04-01/varian.html
8. Tenopir Carol et Donald W. King, « Designing Electronic Journals With 30 Years of Lessons from Print », The Journal of Electronic Publishing, vol. 4, n° 2, décembre 1998 ; <URL:http://www.press.umich.edu/jep/04-02/king.html> http://www.press.umich.edu/jep/04-02/king.html
9. Abate Tom, « Publishing Scientific Journals Online », BioScience, vol. 47, n° 3, 1997 ; http://www.aibs.org/latitude/latpublications.html
10. Whisler Sandra et Susan F. Rosenblatt, The Library and the University Press : Two Views of the Costs and Problems of the Current System of Scholarly Publishing, comm