Table des matières


Chapitre 2


Le projet Érudit :

choix et perspectives

Le projet Érudit a été formulé au printemps 1997. Dans sa formulation et dans la façon de traiter certains enjeux, le Projet reflétait l'état des discussions et des débats du moment, ainsi que l'état relativement limité des expériences acquises par ses promoteurs. De même, la priorité incontournable consistait à mettre en place une structure de publication en série, bien plus que des services connexes ou une structure de mise en marché.

Les activités mises en route au cours de l'année qu'a duré le projet pilote ont permis d'avancer sur plusieurs plans et de préciser une série de choix ou, disons, de retenir des options de préférence à d'autres. C'est de ce parcours et de la voie qui s'est tracée en cours d'année, que nous allons vous entretenir dans ce chapitre. Encore là, ces choix ont été identifiés en référence aux trois dimensions évoquées à l'instant.

Nous avons été, dans un premier temps, très attentifs à l'avancement des discussions et des connaissances portant sur la publication électronique de documents universitaires et, plus particulièrement, de revues savantes. La présentation du chapitre précédent illustre cette prise en compte et témoigne des balises qui ont servi à tracer la voie. En deuxième lieu, la montée en régime de la chaîne de production et sa capacité de publier en série des revues savantes sont venues enrichir l'expérience et le savoir-faire, au moment même où une évolution continue venait émuler et/ou interpeller nos façons de faire. Cela a conduit à établir des paramètres de façon beaucoup plus fine, lesquels ont le mérite d'avoir passé le test de l'expérimentation et de s'être mesurés au principe de réalité. Enfin, dernier pôle de référence, la stabilisation et la « routinisation » d'une chaîne de traitement (encore que l'on soit loin du définitif ou de la norme canonique) nous ont conduit à nous pencher plus attentivement sur la question de la diffusion et du mode de perception de revenu, ou sur le rôle stratégique que peuvent jouer les réseaux de production et de diffusion, ou même sur la complexité du processus d'appropriation sociale des innovations dans la communication scientifique qui motive certaines options pragmatiques.

Avant toute chose, il convient de partir de la réalité première en cette matière, c'est-à-dire de la réalité des revues savantes au Québec. L'état des discussions sur la place de la revue savante dans la communication scientifique, qui prennent pour cadre de référence les structures mondiales ou américaines de la communication scientifique, est tout à fait indispensable et jette un éclairage particulièrement précieux pour jauger les enjeux actuels et les tendances dans l'évolution de ce secteur. Il importe cependant de faire le pont entre cette dimension et les conditions particulières d'existence et de diffusion des revues savantes, qui sont animées à partir de centres intellectuels et scientifiques de première ou de seconde périphérie dans les circuits scientifiques. Il n'y a rien de péjoratif à considérer que les organes de communication savante dirigés au Canada, par exemple, ne constituent généralement pas le centre des circuits ou la pointe de la pyramide dans la communication scientifique, sachant que, malgré tout, dans une perspective d'ensemble, ils y occupent une place enviable. C'est par quelques caractéristiques des revues au Québec que nous allons entamer cette présentation des choix et des perspectives dégagés par le projet Érudit. La discussion dans ce chapitre s'appuie d'abord par notre implication dans l'édition des revues et notre participation à la communauté universitaire. En ce sens, il s'agit d'une analyse basée sur l'observation et l'expérience par notre présence dans le milieu.

Entre la dispersion et le regroupement

Les questions plus générales de la crise des revues savantes et de la spirale inflationniste constituent des données qui touchent directement les revues québécoises, bien qu'évidemment elles ne soient pas à l'origine ou même responsables de cette réalité. Les revues, par exemple, sont touchées par une baisse du lectorat et par la réduction des abonnements institutionnels. Le phénomène est très variable, d'une revue (ou d'un secteur) à l'autre, et dépend en partie de la qualité relative des infrastructures pour maintenir une fidélité du lectorat et l'appui institutionnel, mais sûrement davantage de la qualité éditoriale.

Dispersion des lieux de production

On devrait ajouter toute une série de facteurs pour rendre compte de façon satisfaisante du phénomène, mais contentons-nous de reconnaître que le phénomène ne semble pas plus marqué au Québec qu'au Canada, ou même qu'en France, selon les informations préliminaires et incomplètes dont on peut disposer. Si on retenait les revues candidates au programme de financement des revues du Conseil de recherche en sciences humaines du Canada, il serait difficile de prétendre, notamment, que les revues québécoises soient nettement en retrait en comparaison aux revues canadiennes pour ce qui est des abonnements, alors que la langue, entre autres choses, est un facteur influençant la diffusion des revues. Le contexte général est difficile et attise la précarité des revues, moins comme institutions intellectuelles, que comme organisations devant assurer leur viabilité économique. Ce contexte n'est pas spécifique au Québec, encore qu'il produise des effets propres à une petite société (démographiquement parlant) dont la langue d'expression et de communication n'est pas la langue prépondérante des réseaux internationaux.

On dénombre entre 50 et 55 revues savantes subventionnées par des organismes publics (CRSH et/ou Fonds FCAR), qui ont leurs structures administratives au Québec. Comparativement à l'ensemble du Canada, il semble exister une plus grande dispersion de lieux d'édition et de publication des revues. Pour dire la chose autrement, un très grand nombre de ces revues est édité par une organisation indépendante de tout éditeur professionnel. Un centre ou un institut, un département ou une faculté, une société savante joue souvent le rôle d'éditeur. Cela donne lieu à un grand éparpillement des ressources et des compétences.

Voici un signe de cette relative dispersion, comparativement au reste du Canada : University of Toronto Press compte 27 revues et Wilfrid Laurier University Press, 13, et ce sans compter d'autres éditeurs universitaires comme Calgary University Press, par exemple ; au Québec, les Presses de l'Université de Montréal éditent sept revues, les Presses de l'Université du Québec quatre, surtout des revues de transfert, les Presses de l'Université Laval en éditent une seule, soit une revue de transfert toute récente, et McGill-Queen's University Press aucune. La dispersion dans l'organisation des lieux d'édition et de publication est sans doute un phénomène transcanadien, mais il est plus prononcé au Québec.

On pourrait tenter d'expliquer ce phénomène par une distance qui a été entretenue à la fois par les éditeurs et les directions de revue. On peut dire, sans crainte de se tromper, que les éditeurs universitaires ont certainement considéré le secteur des revues comme un secteur difficile et coûteux et qu'il valait mieux se concentrer dans le secteur des livres dans lequel l'éditeur joue plus pleinement son rôle, partant de la sélection des manuscrits jusqu'à la diffusion auprès du lectorat. Cette distanciation a rencontré une méfiance, plus ou moins justifiée de la part des directions de revue qui, d'une part, tenaient, de bon droit, à leur autonomie éditoriale, et, d'autre part, pouvaient bénéficier de certains services ou revenus autonomes permettant de financer la fabrication et d'assurer la vente de la revue.

Si la rencontre de l'éditeur et de la direction de revue pouvait être évitée, c'est sans doute parce que les politiques publiques et universitaires l'ont rendue non nécessaire. Dans certaines universités, on a mis à la disposition des revues des services de production et de diffusion, soit directement, soit par l'intermédiaire d'instituts, de centres ou de facultés. Les programmes subventionnaires, qui ont assuré des revenus autonomes aux revues (programmes indispensables pour donner des ressources à des organes de diffusion scientifiques, particulièrement dans une petite société), ont pu favoriser la production-maison de la revue. Cela a été le cas du Fonds FCAR, qui a vu là, on peut le présumer, une source d'économie, et qui a supporté l'achat d'équipement pour préparer la mise en page, voire la préparation des prêts-à-photographier par les soins d'une secrétaire de rédaction de revue.

Nombreuses entités indépendantes

La conséquence, c'est que, dans de nombreux cas, chaque revue, sur une base individuelle, se transforme en petite entreprise s'occupant de l'ensemble du processus d'édition, de publication et de diffusion, en répétant dans divers lieux, et sans économie d'échelle ou transfert de savoir-faire, les mêmes opérations, que ce soit la préparation de la copie, la mise en page, la négociation avec les fournisseurs, la mise en place d'un service d'abonnement ou la négociation avec une agence, l'organisation de la distribution en librairie, etc.

Ce morcellement a un coût, qu'il serait difficile d'évaluer avec précision ici, mais dont on peut relever deux manifestations. C'est un secret de polichinelle que le prix de l'impression d'une revue n'est pas le même selon que vous soyez un éditeur indépendant négociant l'impression de trois numéros par année ou que vous soyez un éditeur qui négocie l'impression de 50, 75 ou 100 titres par année. Autre exemple : rares sont les revues distribuées correctement en libraire depuis plus d'une dizaine d'années, alors que plusieurs ont établi leur politique éditoriale de numéros thématiques en ayant à l'esprit la vente en librairie. Que penser des services d'abonnement et des efforts de vente conséquents, lorsque cela repose sur une organisation disposant de peu de ressources et pour laquelle il ne s'agit pas de la vocation première ? Ce coût apparaît très nettement lorsque vient le temps d'envisager la publication électronique. L'édition de qualité étant souvent hors de portée, en raison du manque de ressources, il ne reste plus qu'à opter pour une solution apparemment économe dans l'immédiat, mais fort coûteuse à moyen terme et de peu d'envergure pour le temps présent (nous y reviendrons).

Les revues s'inscrivent surtout dans les secteurs des sciences humaines et sociales et, de ce fait, ont, comme c'est généralement le cas, moins de livraisons par année que dans les sciences naturelles, les domaines techniques et la médecine. Les équipes éditoriales demeurent assez légères et comptent pour une large part sur les contributions non rémunérées et sur un personnel à temps partiel ou en prêt de service (avec compensation monétaire ou non) d'un centre, d'un institut, d'une association ou d'une faculté. Au total, il s'agit de structures éditoriales assez légères dont le financement est assuré principalement par des subventions publiques et, éventuellement, par l'institution universitaire de rattachement. Ces structures éditoriales ont été précarisées ces dernières années par l'effet, souvent cumulatif, de décisions prises séparément.

Les prêts de service pouvaient avoir une visibilité institutionnelle très forte ou, au contraire, faire partie de zones d'ombre, en termes budgétaires. Avec les restrictions budgétaires dans les institutions universitaires, plusieurs acquis sont remis en cause, notamment ces passerelles entre les institutions et les organisations des revues. La disparition ces dernières années de la subvention du CRSH pour soutenir le fonctionnement des sociétés savantes a eu une incidence sur l'appui apporté à leur revue. La diminution du nombre de subventions accordées par le Fonds FCAR au dernier concours et, de façon générale, la baisse du plafond des subventions, associée au redressement des plus faibles, ont réduit les ressources disponibles pour plusieurs revues. Tous ces éléments ont résulté en une pression plus forte sur les équipes éditoriales des revues, alors que l'on ne peut présumer ou postuler qu'elles étaient déjà bien pourvues, au contraire. Si on compare avec la France, le CNRS apporte à près de 200 revues un soutien financier, mais surtout un soutien en service, soit en secrétariat de rédaction. Nous ne sommes pas dans le même ordre de grandeur, même si le niveau des abonnements n'est souvent pas si éloigné.

Un rôle essentiel et le problème de la diffusion

Les revues au Québec jouent, dans l'ensemble, un rôle essentiel dans les réseaux de communication scientifique. Elles ont, pour plusieurs d'entre elles, une histoire déjà fort longue (relativement à l'histoire de la constitution de la communauté scientifique) ; on parle de vingt-cinq, trente-cinq ou cinquante ans d'existence, par exemple. Elles constituent des institutions majeures dans la structuration de la communauté scientifique, ont une réputation de rigueur et sont des lieux de validation, de légitimité et de reconnaissance des résultats de recherche. En ce sens, elles remplissent leur rôle de revues savantes. Sauf exception, elles n'occupent pas une place dominante dans la structure mondiale des réseaux de communication scientifique et ce, de deux points de vue : elles n'occupent pas une place de premier rang parmi les revues les plus influentes dans leur secteur respectif et ne sont pas intégrées dans les grands oligopoles internationaux d'édition commerciale -- la deuxième caractéristique découlant largement de la première.

Il faut tout de même ajouter quelques considérations à ce propos. Étant donné que les revues sont davantage implantées en sciences humaines et sociales, il faut se rappeler que la structuration des réseaux de communication scientifique y est beaucoup moins compacte que dans les sciences naturelles, les disciplines techniques et la médecine. Publiées surtout en français ou lui donnant une large place, les revues participent, comme acteurs majeurs, à la diffusion des connaissances dans ce sous-ensemble linguistique des réseaux scientifiques, dont on sait qu'ils sont plus polymorphes en sciences humaines et sociales. On peut souligner là la nécessité de procéder à une diffusion plus soutenue de plusieurs de ces publications dans le monde francophone.

Indépendamment de la valeur intrinsèque des revues, cette diffusion se bute à des contraintes et obstacles liés aux circuits commerciaux conventionnels. On peut imaginer qu'une diffusion électronique pourrait tourner ces contraintes et obstacles et intensifier la pénétration dans les milieux scientifiques extérieurs au pays. Il ne s'agit pas d'un argument essentiellement technique, au sens où cette intensification de la pénétration ne peut être possible qu'en raison de la qualité et de l'universalité du contenu des revues ; ces derniers attributs sont déjà attestés par l'importance relative des abonnements institutionnels étrangers à de nombreuses revues, qui sont autant de témoignages de leur pertinence dans les milieux spécialisés. La diffusion est l'un des grands défis des prochaines années pour les revues publiées au Québec, afin qu'elles occupent une place de plus en plus significative dans les réseaux de communication scientifique, notamment dans le sous-ensemble francophile. Il faut avoir à l'esprit, par ailleurs, que les revues publiées au Québec ne bénéficient pas de la même présomption d'achat institutionnel à l'étranger que celle dont peut tirer profit une revue « nationale » dans une discipline donnée (les « revues canadiennes de... » jouissent de cette présomption qui n'est pas négligeable sur le nombre total d'abonnements institutionnels étrangers). D'ailleurs, beaucoup de revues québécoises n'utilisent pas le label « Québec » dans leur dénomination, sachant sûrement que, dans l'état actuel des choses, elles ne pourraient en tirer quelque avantage.

Des incubateurs ? Vraiment... !

Connaissant assez bien le milieu des revues et les Presses de l'Université de Montréal éditant depuis de très nombreuses années des revues savantes, nous constatons que les directions de revues ont une action qui vise à pratiquer les meilleurs standards de qualité dans leur travail éditorial, à se situer à la fine pointe de l'évolution de leur discipline ou secteur à l'échelle mondiale et à participer aux principaux forums internationaux qui recouvrent la discipline ou le secteur.

Il est cependant certain que l'indice d'impact des articles publiés est généralement beaucoup plus faible que pour les grandes revues internationales dans ces mêmes secteurs. La question de la langue n'est pas sans importance à ce sujet et la notion d'indice d'impact peut être contestée. La question n'est pas là pour l'instant. Les chercheurs établis publient à l'étranger, mais, en sciences humaines et sociales, publient aussi dans ces revues québécoises ou canadiennes. En d'autres termes -- une étude plus fine pourrait le démontrer --, les revues publiées au Québec n'ont pas été désertées par les chercheurs en pleine ascension ou établis. Il est question surtout de pondération dans le choix des véhicules de diffusion des résultats de la recherche et dans la manière de rejoindre le plus efficacement le public visé. Les jeunes chercheurs sont portés, le plus rapidement possible, à procéder de la même façon et à donner une place à des organes de diffusion hors Québec. En contrepartie, il est fréquent de lire des auteurs étrangers dans les revues du Québec. En ce sens, l'identification des revues québécoises à des incubateurs pour jeunes chercheurs, d'une part, ne correspondrait pas à la réalité généralement connue des revues au Québec et, d'autre part, ferait injure aux directions de revues qui ne partagent pas cette vision et qui travaillent avec une orientation toute autre.

L'intérêt manifesté pour les nouvelles technologies de l'information par les directions de revue au Québec est assez révélateur de la conception et de la projection qu'ils nourrissent pour leur revue. Avec à peine quelques jours d'avis, l'appel de candidature qui a été adressé aux trente-trois revues financées par le Fonds FCAR en décembre 1997 a suscité une vingtaine de candidatures. Si on renouvelait l'expérience aujourd'hui la quasi-totalité se présenterait sans doute et avec un dossier plus étoffé. Elles y voient l'occasion de renouveler la revue de recherche et d'accroître son rayonnement, considérations qui ne sont pas le propre d'une conception régionale et peu ambitieuse de leur mandat. Cet intérêt va plutôt de pair avec une détermination à valoriser le statut et accroître le rayonnement de la revue, avec une attitude volontaire quant aux moyens à prendre pour y arriver.

L'électronique et le morcellement organisationnel

De façon générale, la publication électronique n'est pas perçue comme une solution de remplacement à la revue imprimée. Elle se situe surtout dans le prolongement des activités régulières de la revue. Cette attitude est conforme à ce que l'on observe ailleurs de façon générale. Nous reviendrons sur cette question, mais il faut constater tout de suite que, la perspective de s'engager sur le terrain de l'électronique ne peut être considérée qu'en fonction de la réalité organisationnelle et éditoriale de la revue au moment présent.

En raison de la dispersion organisationnelle et institutionnelle des revues au Québec, le défi de l'électronique peut conduire à confirmer ou pousser encore plus loin le morcellement du mode de fonctionnement des revues et, de ce fait, à élaborer des solutions pour l'électronique sur une base individuelle et tenant compte des ressources limitées dont elles disposent. Techniquement, certaines solutions apparaissent faciles à exploiter et peuvent conduire à mettre à la disposition sur le Web une version électronique de la revue, la plupart du temps gratuitement et avec des services rudimentaires. En d'autres termes, avec la meilleure volonté du monde, le morcellement organisationnel et institutionnel de la publication des revues favorise la mise en place de solutions qui pèchent par amateurisme et qui créent l'illusion d'un acquis considérable, dans la mesure où, entre autres choses, être disponible au monde, ce n'est pas être diffusé.

Dans ce cas, toute une série d'enjeux restent en suspens et se manifesteront assez rapidement une fois l'euphorie du lancement estompée. Par exemple :

  • quel modèle économique a-t-on retenu ?

  • la diffusion gratuite mine-t-elle le renouvellement des abonnements ?

  • de quels moyens dispose-t-on pour développer les abonnements institutionnels pour l'électronique ?

  • est-on en mesure de percevoir des revenus de la consultation ?

  • peut-on maintenir le service sur une base régulière et sur plusieurs années ?

  • peut-on faire face aux coûts d'une publication électronique qui s'ajoute à la chaîne conventionnelle de publication pour l'imprimé ?

  • comment répondre aux besoins de mise à jour périodique des fichiers qui s'impose avec le choix d'un format propriétaire qui a été guidé par souci d'économie ?

  • compte tenu du choix du format électronique, est-ce que l'on avance vraiment dans la création d'une revue réellement électronique ou ne fait-on que transposer une revue conçue essentiellement pour le papier ?

Il s'agit là de quelques questions figurant sur une liste beaucoup plus longue. Ce qu'elles indiquent simplement, c'est qu'il est techniquement possible de gérer électroniquement une revue comme s'il s'agissait d'une page Web personnelle. Mais parle-t-on vraiment encore de revues savantes qui, en raison de la nature du document et de sa vocation, méritent un traitement d'édition, de conservation et de diffusion à leur mesure et conséquent ?

On ne publie pas de la même façon sur support papier, mais, à plus forte raison, sur support électronique, un quotidien, un catalogue commercial, une encyclopédie, des formulaires administratifs ou une revue savante. Ce qui tombe sous le sens pour l'imprimé est tout aussi évident pour l'électronique, même si la présence de la même interface qu'est l'écran peut sembler, à première vue, lisser ces différences physiques du document. À ce propos, on peut se reporter au chapitre précédent, lorsqu'il est question de l'électronique qui enrichit le travail d'édition.

Une occasion à exploiter

Le défi de la publication électronique peut être vu comme une occasion importante à exploiter, non seulement pour améliorer ses conditions de diffusion, mais aussi pour repenser la revue et le mode de formalisation et de communication des résultats de recherche.

Le défi consiste à s'approprier les technologies de l'information afin de les mettre au service de la communication scientifique. Sans doute, les nouveaux usages vont bouleverser les conditions de la recherche et de la diffusion de ses résultats, mais il importe, parallèlement, de démontrer un réel souci d'arrimer la valeur des contenus publiés et diffusés aux règles de l'art en édition et aux choix techniques. La transition qui s'enclenche touche aussi bien la valorisation et l'exploitation des résultats de recherche, la communication et la dissémination des travaux, les instruments et les conditions de recherche, le rôle de l'éditeur ainsi que les composantes de la chaîne de la communication scientifique -- partant des auteurs, en passant par l'éditeur et les bibliothèques, jusqu'au chercheur-lecteur. La question n'est pas de savoir si la transition va s'opérer ou non ; ce qui importe c'est avec quelle maîtrise pourra-t-on y faire face et à quelle vitesse s'opérera-t-elle ?

La présence croissante de revues savantes en formats électroniques et la diffusion des divers genres de documents universitaires font en sorte que le repérage et la consultation de la documentation de recherche procèdent, pour une bonne part, selon des conditions entièrement renouvelées, et qui peuvent prétendre non seulement à une plus grande efficacité, mais aussi à une optimisation des services et des fonctions d'exploitation dans un espace sans limites. Comment, de ce fait, faire l'économie d'une plus grande familiarité avec les instruments électroniques de recherche ?

Ce nouvel environnement a un impact majeur sur les pratiques d'exploitation et de formalisation des résultats de recherche dans la conception et la rédaction des textes (articles, thèses, communications, etc.). Les auteurs-chercheurs doivent se doter d'habilités indispensables permettant de connaître et même d'exploiter les fonctionnalités offertes par le traitement électronique des textes. Même si l'application de fonctionnalités peut ou doit relever de la responsabilité de l'éditeur, il importe pour l'auteur et, parallèlement, pour la revue d'en connaître l'usage afin d'y avoir recours pour une meilleure exploitation des données et une plus grande efficacité de la démonstration. Le chercheur et la revue savante doivent participer pleinement au renouvellement des conditions d'élaboration et de transmission des contenus par lesquels ils communiquent les résultats de recherche.

Il faut sans doute penser autrement la revue savante, notamment, mais il faut certainement rédiger autrement les textes en fonction des outils disponibles et des nouveaux modes de diffusion électroniques. C'est pour cette raison que la transition à l'électronique sera sur la bonne voie lorsque, avec ou sans version imprimée conventionnelle en parallèle, la version électronique du texte sera considérée première, et conçue comme telle, et non plus une simple vitrine électronique d'un document imprimé, écrit en intériorisant les contraintes du papier.

L'acquisition d'expertises nouvelles, la familiarisation (pour la conception et la consultation) avec l'environnement des technologies de l'information, l'expérimentation du fonctionnement en réseau, l'effet amplificateur et multiplicateur de la diffusion sans frontières, l'utilisation de services permettant l'optimisation des ressources de la numérisation appellent un bouleversement de l'univers de référence dans le domaine de l'exploitation et de la diffusion des résultats de la recherche.

Pour ne traiter que des revues savantes, le défi de la publication électronique c'est moins une question de procéder à des économies que d'assurer la compétitivité de leur institution de communication scientifique et de participer activement aux changements en cours, plutôt que de les subir. De plus, le défi posé prête à s'interroger sur la structure organisationnelle de publication caractérisée par la dispersion et le morcellement, alors que l'Internet et le Web induisent des pratiques tournées vers les réseaux. La notion de réseau est, comme l'illustre l'intitulé de deux livres récents La société en réseaux et L'empire des réseaux,[ 1 ] le maître mot pour caractériser la tendance lourde dans la transformation des pratiques sociales de communication.

La connotation du terme varie en fonction de son usage contextuel ; il pourra faire référence à un projet de société, à une contrainte incontournable ou un constat implacable d'organisation sociale, par exemple. Pour notre part, nous l'utilisons en référence à une position stratégique. L'isolement et l'individualisation des pratiques dans l'édition de revues savantes sont-ils favorables à la participation active aux changements en cours dans le système de communication scientifique ? Il n'y a pas de réponse simple à cette question, mais, autant il est possible d'envisager que le défi de la publication électronique puisse pousser vers un morcellement dans l'adoption de solutions fragmentaires, autant on peut voir dans ce défi une occasion de repenser la structure morcelée de publication pour privilégier des formules adaptées d'insertion dans des réseaux concernant les activités de publication et de diffusion.

C'est en prenant en compte l'ensemble de ces éléments concernant les revues savantes au Québec et au Canada, mais aussi les enjeux cernés au chapitre précédent, que le projet Érudit s'est défini une trajectoire, a retenu certaines options stratégiques et a procédé à des choix techniques.

Érudit : réalisations et options stratégiques

Le projet Érudit, dont les activités se sont déroulées durant l'année 1998, pour l'essentiel, a condensé plusieurs dimensions. On peut en distinguer trois plus importantes.

D'abord, Érudit qui, dès le départ, s'est défini comme un Centre de services de publication et de diffusion électroniques de revues savantes, a eu pour mission d'expérimenter la publication en série de cinq revues pendant un an. Il s'agissait de mettre à l'épreuve la chaîne de traitement, qui avait été mise en oeuvre jusqu'alors pour une seule revue, et de montrer la capacité, pour cette chaîne de traitement, de se substituer à la chaîne conventionnelle pour le papier, tout en produisant une version imprimée des revues de grande qualité. Ajoutons, sur ce plan, que cette chaîne de traitement a été actualisée et modifiée en cours de route et que cela a mené au développement de plusieurs applications.

Ensuite, les activités d'Érudit permettaient de démontrer l'intérêt, l'utilité et le bien-fondé de la mise en place d'un Centre de services destiné à toutes les revues, quel que soit leur éditeur, et dont les services sont offerts sans entamer ni la responsabilité ni l'autonomie de l'éditeur. Parallèlement, c'est la question du rapport aux revues, comme Centre de services, qui a été expérimentée.

Enfin, la réalisation du projet pilote et, chemin faisant, la plus grande maîtrise des modalités de mise en oeuvre de la chaîne de traitement pour des revues différentes et singulières, dans leur personnalité et leur organisation, ont conduit à se saisir d'enjeux qui se situent dans la foulée de la publication et qui sont indispensables à la viabilité de tout modèle de publication, électronique notamment, soit : la diffusion et le modèle économique. D'où, la possibilité de dégager certaines problématiques.

Les enseignements que l'on en tire sont exposés dans la suite de ce chapitre et, pour les dimensions plus techniques et opérationnelles, dans les chapitres suivants. Pour l'instant, il importe d'insister sur les options retenues à l'origine et au cours des activités.

Orientations fondamentales

Il apparaît tout à fait essentiel de définir une norme d'édition en fonction du corpus ou de la nature du document à publier. Or, la nature du document que représente la revue savante, sa vocation, le lectorat auquel il s'adresse, l'importance de sa « vie utile » et sa position dans le processus de développement et d'accumulation des connaissances, tous ces éléments commandent un traitement de qualité, une flexibilité d'utilisation et des garanties de conservation. Dès le départ, la norme SGML a été retenue parce qu'elle présente les meilleurs attributs pour répondre à ces préoccupations.

L'intérêt de cette norme n'est plus à démontrer, mais elle est souvent mise en touche en raison du « coût d'apprentissage » nécessaire à son application et des coûts d'opération qui suivent. Il serait sans doute illusoire, pour l'instant -- bien que des expériences pourraient être menées et s'avérer concluantes pour certains auteurs-utilisateurs --, de promouvoir l'appropriation par les auteurs et/ou par les petits éditeurs indépendants de cette norme. Cependant, il ressort clairement que cette norme présente les plus grands avantages pour l'édition savante.

Le format SGML/XML, qui est un format très riche de balisage des textes, sert à la production du document et à sa conservation. De là, il rend possible plusieurs formats de restitution ou de diffusion sur des supports différents. D'un côté, la version en ligne peut être et a été diffusée en format SGML, en format HTML et en format PDF ; bientôt s'ajoutera le format XML. Le document de production SGML ne nécessite pas de mise à jour, c'est seulement le mode de restitution, avec l'apparition de nouvelles versions de visualiseurs, qui est adapté, au besoin. Il suffit de modifier les moulinettes qui font passer du format de production (SGML) aux formats de diffusion. Cela limite toute la problématique des mises à jour et des coûts afférents, qui sont souvent ignorés parce que reportés de quelques années. Par ailleurs, la richesse de ce format de balisage démontre tout ses avantages lors de l'utilisation d'un outil de recherche performant : on gagne à la fois en extension et en précision. Conforme à la norme ISO depuis 1986, le SGML, grâce à sa richesse et à sa stabilité, est sans conteste le format de conservation et d'archivage le mieux établi et reconnu, en plus de présenter les meilleures garanties pour l'avenir (voir à ce sujet le chapitre 3).

Cette préoccupation dans le choix de la norme d'édition s'inscrit plus largement dans une démarche visant à penser et à définir le rôle de l'éditeur dans le contexte d'une société de l'information et de l'implantation de l'électronique dans la communication scientifique. La question n'est pas tant de situer le lieu ou le cadre organisationnel où se mettra en place le travail d'édition, mais bien de cerner ce travail et sa pertinence, compte tenu de la nature des textes et du rôle joué par les véhicules de transmission des résultats de la recherche dans la communauté scientifique. Dans le chapitre précédent, la valeur ajoutée de l'éditeur et son champ d'intervention ont été présentés et il n'apparaît pas utile d'y revenir de façon détaillée. Contentons-nous de relever que le processus d'édition, au sens large, couvre la sélection des textes, leur traitement et mise en forme, leur diffusion et leur archivage.

Dans le secteur des revues savantes, la première fonction est assumée largement par les directions de revue qui maîtrisent le processus éditorial, alors que les autres fonctions participent davantage au processus de publication et de diffusion (dans le cas du Québec en particulier, plusieurs directions de revue sont toutefois des acteurs importants sur ce plan). Les activités du projet Érudit se situent précisément sur le terrain de la publication, de la diffusion et de l'archivage. Encore qu'il apparaît assez nettement qu'un intervenant dans le domaine de la publication électronique peut exercer une influence favorisant une meilleure appropriation des fonctionnalités et outils de l'électronique dans la valorisation, la présentation et la formalisation des résultats de recherche par les auteurs et/ou les directions de revue.

L'électronique ne marginalise pas le travail d'édition -- encore là, quel que soit le lieu où il se pratique. Au contraire, il l'enrichit et pose des défis particulièrement stimulants, qu'il n'est possible de relever qu'en ayant recours à des formations peu présentes à ce jour dans le monde de l'édition. De nouvelles ressources sont indispensables. C'est moins de questions techniques ou d'équipements dont il s'agit, que de ressources humaines ayant une formation et une expertise en mesure, non seulement de maîtriser certaines procédures de publication, mais surtout de se placer simultanément en situation de réalisation, d'apprentissage et de développement d'application dans un domaine de travail où les frontières bougent constamment. Cela demande un personnel qualifié qui, dans l'environnement du marché du travail actuel, est rare, coûteux et en demande. Même avec une « routinisation » de certaines opérations, qui peuvent être exécutées par des compétences plus techniques, on peut difficilement envisager de faire l'économie d'un noyau de personnes de formation professionnelle qui, au sein d'une équipe de publication électronique, participent pleinement à l'évolution rapide des usages, des procédés et des conventions.

Là encore, ce constat coïncide avec l'expérience des éditeurs universitaires et des sociétés savantes de l'étranger qui sont engagés dans la publication électronique. Nous avons déjà fait état, par exemple, de la succession de plusieurs courbes d'apprentissage, comme étant l'un des aspects qu'il faut considérer. En somme, la valeur ajoutée de l'éditeur dans la création du support électronique suppose un investissement dans la conception et le développement de l'infrastructure (conception, savoir-faire, procédés) nécessaire pour une publication et une diffusion électroniques à la fois de qualité et efficace. Les besoins en ressources qui en découlent sont à toute fin pratique impossibles à combler pour un petit éditeur individuel, une revue et même un éditeur qui a un volume d'activités limité. On voit là, l'intérêt d'imaginer des formes de regroupement des ressources et des expertises. Cela confirme notre intuition première, celle d'il y a deux ans. Depuis lors, la réflexion et le travail qui ont été menés en matière de publication électronique par l'équipe des Presses de l'Université de Montréal dans le cadre du projet Érudit, et en marge de ce projet, nous convainquent qu'un morcellement des efforts et des ressources est préjudiciable à la transition des revues vers une exploitation du potentiel des nouvelles technologies de l'information appliquées à la revue savante.

Pour ce qui est de la transition, la question n'est pas tant de savoir si elle se fera, mais surtout de cerner comment elle sera menée. Nous avons pris le parti de nous méfier de la politique de la table rase, ce qui nous a conduit à privilégier certaines options et à faire preuve de pragmatisme.

La chaîne de traitement, qui a été mise en place et développée dans de nombreuses applications, se caractérise par un processus de « prise en charge » électronique très précoce des textes en provenance des directions de revue et par la capacité, partant de là, de donner plusieurs « produits dérivés ». Si bien que, par une seule chaîne de traitement, destinée à se substituer à la chaîne de traitement conventionnelle de l'imprimé, il est possible de produire, sur support électronique, plusieurs formats de diffusion en ligne, ainsi que plusieurs formats sur cédérom, tout autant qu'une version imprimée respectant la grille typographique et la facture de la revue sur support papier.

Les supports papier et électronique sont donc dérivés de la même chaîne de traitement. Quelques remarques à ce sujet. Au plan de la conception et au plan technique, cette chaîne permet plus facilement de considérer la version électronique du texte comme la version première, rédigée et conçue dans cette perspective ; le changement chez les auteurs ne se fera pas instantanément, mais il en est facilité. D'un autre côté, la mise en place d'une seule chaîne a une incidence sur la structure de coûts, que l'on ne peut négliger. Soulignons aussi que cette façon de faire possède l'avantage stratégique de permettre, avec une grande flexibilité, la production simultanée des versions imprimée et électronique des revues ; cette simultanéité des supports semble être une contrainte ou une donnée du problème qu'il est difficile d'ignorer. En effet, il semble, à la lumière des expériences locales et étrangères, que la transition des revues imprimées déjà bien établies passera, pour une période indéterminée, par le maintien dans la publication, la diffusion et la conservation des supports papier et électronique. Il appartiendra aux divers acteurs gravitant autour des revues de déterminer la durée de cette période, si tant est que nous devions assister à la disparition éventuelle du papier. Cela dit, une direction de revue qui aurait fait le choix de substituer carrément l'électronique au papier ne poserait aucune espèce de problème pour le processus mis en place ; la chaîne de traitement répond également avec beaucoup de souplesse à une demande de publication et diffusion venant d'une revue n'existant qu'en version électronique.

Outre le fait que, parmi les facettes de la transition, nous ayons pu concilier l'unicité de la chaîne de traitement avec la simultanéité des deux supports de production et de diffusion des revues, nous avons privilégié le travail avec des revues établies. Les revues savantes sont des institutions dans les canaux de communication scientifique qui occupent une place souvent majeure comme forums d'échange et de discussion dans la communauté ; en ce sens, elles ont acquis une réputation quant à la sélection des textes, elles connaissent un rayonnement et ont subi l'épreuve de la durée. Loin d'être un refus de travailler avec de nouvelles équipes sur des projets de création de revues, la position à l'égard des revues établies cherche essentiellement à prendre en compte une volonté marquée du côté des revues existantes de s'engager dans une transition et à reconnaître la place qu'elles occupent, de fait, comme organe de diffusion de la connaissance. Il eut été préjudiciable pour la communauté universitaire de laisser en touche (par rapport à la voie électronique) les revues établies, pour se centrer d'abord sur la mise en place de nouvelles structures à la seule faveur de la dissémination des nouvelles technologies de l'information. Le développement des publications électroniques pour les seules revues optant pour cette unique version et, donc, pour les revues récentes pour la plupart, aurait constitué une atteinte probablement sévère aux organes de communication de la communauté scientifique au profit de regroupements précaires qui seront peut-être éphémères.

Évidemment, le partenariat avec les revues établies peut être vu comme un facteur de ralentissement de la transition. Il faut certes composer avec plusieurs variables, mais l'expérience montre que le processus d'appropriation des innovations dans la communication scientifique est, avec ces acteurs, plus rapide et constant qu'il peut sembler a priori. Ces options stratégiques nous conduisent à traiter de la publication et de la diffusion des deux supports en termes de complémentarité et, particulièrement pour le modèle économique, permettent de s'appuyer sur des ressources financières issues de l'imprimé qui peuvent favoriser finalement la transition vers l'électronique. N'oublions pas, par ailleurs, que le passage progressif vers l'électronique des revues établies et reconnues favorise la reconnaissance institutionnelle des publications électroniques, car les principaux facteurs qui hypothèquent cette reconnaissance sont largement liés à la vie très courte et aux barrières à l'entrée des revues électroniques qui sont animées par des organisations relativement nouvelles. L'étude de la question sur le plan international et l'expérience dans les institutions québécoises permettent de croire qu'un article dans une revue de bonne réputation ne sera pas déconsidéré ou diminué du fait qu'il ait maintenant un support électronique simultanément au papier ou même en version uniquement électronique, le cas échéant.

Parmi les autres éléments qui participent à un processus de transition maîtrisé, il faut noter que, même si on ne peut et ne doit pas diminuer le degré d'engagement nécessaire de la revue à l'égard de la transition vers l'électronique, nous n'avons pas cherché à bouleverser le mode de fonctionnement interne des revues. L'objectif consistait à établir des passerelles entre les directions et secrétariats de revue et l'équipe de publication, afin de modifier les façons de faire, tout en s'appuyant, dans la mesure du possible, sur les procédures internes existantes et en respectant la personnalité de chaque revue. Selon une logique semblable, il ne nous est pas apparu nécessaire d'imposer une nouvelle conception du rythme de publication aux revues. Il est vrai que, du moins pour la version électronique, il serait possible, voire désirable, de publier et diffuser un article aussitôt que l'équipe éditoriale a fait son travail de sélection. Mais, dans l'état actuel des choses, il a semblé préférable de maintenir la publication sous la formule connue des numéros -- paraissant à un moment déterminé au cours de l'année --, qui composent un volume annuel. Là encore, il s'agit du respect d'une convention qui n'est pas nuisible à la mise en route et même à la confirmation de la transition.

L'objectif essentiel c'est de favoriser l'adoption par les revues d'une nouvelle chaîne de traitement de haut standard de qualité, qui soit en mesure à la fois de maîtriser la transition et de faciliter l'adoption de la version électronique comme version première de la formalisation des résultats de recherche. Sur ce plan, il faut distinguer l'essentiel, c'est-à-dire ce qui est indispensable pour que cette trajectoire s'affirme, et l'accessoire qui prend souvent la forme de modalités, de procédures et d'intendance. Cela dit, loin d'établir des certitudes sur la voie tracée, l'expérience acquise enseigne que la flexibilité est en cette matière une vertu cardinale et ouvre sur la formulation de problématiques qui apparaissent beaucoup plus clairement au terme du projet pilote.

La problématique des réseaux

Une idée simple condense certains enjeux importants qui doivent être traités avec attention. Cette idée, c'est celle de la problématique des réseaux. Manuel Castells[ 2 ] observe que « les fonctions et les processus dominants de l'ère de l'information s'organisent de plus en plus en réseaux. Les réseaux constituent la nouvelle morphologie sociale de nos sociétés, et la diffusion de la logique de la mise en réseau détermine largement les processus de production, d'expérience, de pouvoir et de culture... [Ce] qui est nouveau aujourd'hui, c'est que le nouveau paradigme des technologies de l'information fournit les bases matérielles de son extension à la structure sociale tout entière. » Parmi les composantes de ce paradigme, notons l'omniprésence des effets des nouvelles technologies, la logique en réseau de tout groupe de relations qui utilise ces nouvelles technologies de l'information, et la convergence croissante des technologies particulières au sein d'un système hautement intégré.[ 3 ] De l'observation des tendances lourdes de l'évolution des sociétés actuelles sous l'influence des nouvelles technologies de l'information, on peut dégager des directions et même des stratégies d'action.

Il ressort assez clairement qu'une direction de revue isolée peut difficilement, pour employer un euphémisme, se donner les moyens pour assurer la publication et la diffusion électroniques de trois ou quatre numéros par année, à un coût et dans des conditions de réalisation qui soient raisonnables. À première vue, un volume d'opération s'avère nécessaire pour permettre de réunir les ressources nécessaires et pour assurer une visibilité et une démarche de vente qui soient efficaces. La question peut être posée de façon banale, en termes de simple seuil de rentabilité. Il vaut sans doute mieux dépasser cette variable « technique » et s'interroger sur le cadre organisationnel qui permettant une publication de qualité et une présence forte dans les circuits mondiaux.

Afin d'offrir une structure d'accueil propice à tout regroupement des efforts, il importe qu'elle se modèle à partir des principes d'une société sans but lucratif. C'est sûrement la forme la plus adaptée à la mission universitaire. On peut même imaginer, qu'avec une organisation efficace, c'est le tremplin qui est prédestiné à faire contrepoids et même concurrence à l'édition commerciale de documents universitaires. Dans tous les cas, c'est l'environnement qui peut le mieux offrir un service de qualité dans des normes de coûts acceptables dans les conditions actuelles.

L'enjeu majeur, incontournable, implacable, c'est la capacité de mettre en place une démarche qui soit enracinée dans le milieu et qui rende compte de ses caractéristiques, mais surtout de reconnaître, respecter et garder intact l'autonomie des revues aux plans éditorial, financier et organisationnel. On peut y répondre adéquatement, en capitalisant, entre autres choses, sur le fait que le processus éditorial établi par une revue est largement autonome par rapport au travail de publication en tant que tel. L'éditeur universitaire, par exemple, fonctionne, dans le domaine des revues, comme s'il avait cédé ou délégué sa responsabilité éditoriale pour la remettre aux directions de revue, alors que, dans le secteur des livres, l'éditeur y joue un rôle de premier plan. Que l'on puisse distinguer les intervenants et les lieux organisationnels est précieux, dans la mesure où la direction de la revue peut à la fois remplir et exécuter toutes les tâches éditoriales et assurer la responsabilité générale à l'égard de la revue, et confier à d'autres la responsabilité de la publier et la diffuser par entente de service.

C'est en regroupant plusieurs revues dans et autour d'un centre de services en publication électronique, que les revues pourront être en mesure de bénéficier d'une qualité de prestations en publication et diffusion. À l'intérieur d'une structure sans but lucratif, les revues seront en situation d'obtenir des services à des prix raisonnables, sans devoir financer une marge bénéficiaire, soustraite au développement des activités, car servant de rémunération à l'entrepreneur. En ne transférant la responsabilité, moyennant finance, que pour les dimensions plus techniques de la production et de la diffusion de la revue, les directions peuvent garder intact le contrôle qu'elles exercent sur la destinée des revues. Cela respecte la dynamique des revues et supporte le travail des équipes éditoriales, tout en leur fournissant des moyens d'exploiter électroniquement le fruit de leurs activités.[ 4 ]

Nous avons là, la possibilité de constituer un type de réseau, qui se distingue d'un modèle conventionnel de prestation de services dans une entreprise normale, d'abord et avant tout par la structure organisationnelle à but non lucratif, par la volonté de ne pas exproprier le contrôle des partenaires, par la mise à contribution des partenaires à l'élaboration de certaines solutions concernant la définition des orientations, et par la recherche de normes de prestations de service qui soient compétitives avec les meilleurs lieux dans le domaine. Ce réseau, qui prend la forme d'un lieu de services, canalise l'intérêt des revues et propose aux composantes de contribuer au façonnement de son itinéraire.

Sous une autre forme, le réseau condense une collaboration assez étroite d'éditeurs (ou lieux de publication) qui, au delà de leurs choix éditoriaux et de leur personnalité, peuvent mettre en concordance la conception du travail d'édition sur support électronique, les procédés de publication, des instruments de travail et les modalités de diffusion. De plus, les éditeurs (ou lieux de publication) peuvent établir des normes communes pour la production des métadonnées se rapportant aux articles mis en ligne, ce qui permet de constituer une base de données unique, d'avoir un guichet unique pour la consultation des articles -- ce qui n'exclut pas la présence de diverses portes d'accès -- et de mettre en place un instrument de recherche performant pouvant balayer un corpus riche, car composé des parutions de nombreuses revues.

Deux conditions sont indispensables pour mettre en place un tel réseau. D'abord, les éditeurs ou lieux de publication doivent individuellement pouvoir compter sur un volume d'opération suffisant pour soutenir les activités de publication électronique et les ressources qui sont nécessaires et, aussi, sur des compétences pour s'acquitter du travail de publication selon les standards fixés. Ensuite, ils doivent compter sur un code de communication (au sens large) et un cadre de référence commun ou étroitement compatible, cela tant pour la norme de publication que pour les services à offrir aux lecteurs-usagers des revues. Cela n'entraîne pas une uniformité, mais une mise en phase ou une concordance des pratiques.

Érudit, par l'entremise des Presses de l'Université de Montréal, travaille dans cette perspective avec University of Toronto Press et Wilfrid Laurier University Press. Ces presses sont à monter une structure d'édition électronique en phase avec celle d'Érudit ; conjointement, un guichet unique sera mis en place avec un outil de recherche capable de balayer l'ensemble des publications en ligne des éditeurs ; ces éléments appuieront les efforts de diffusion concertés afin de soutenir la présence et le rayonnement des revues sur le Web. Des démarches seront entreprises avec des éditeurs universitaires aux États-Unis, dont Johns Hopkins University Press, qui a une démarche d'ensemble assez près de celle d'Érudit (en termes de centre de services), et avec des centres français lorsqu'ils commenceront leurs activités (des relations sont déjà établies avec les responsables du CNRS, par exemple).

Nous sommes là, à proprement parler, dans une logique réseau entre partenaires, qui partagent un code de communication, qui disposent de ressources réelles, et qui mettent en commun certains éléments en mesure de produire une valeur ajoutée supérieure au travail isolé. Si cette approche réseau porte fruit à l'étape de la publication, elle fournit des avantages considérables pour les conditions de diffusion des revues.

En ce sens, il y a un intérêt évident à pouvoir offrir une fenêtre qui donne accès à un nombre important de revues. Cette possibilité est ouverte par la collaboration avec les éditeurs universitaires au Canada, et éventuellement avec le CNRS et, enfin, Johns Hopkins University Press, qui viennent d'offrir aux éditeurs universitaires, aux États-Unis et au Canada, de se joindre à leurs activités pour la publication et/ou la diffusion de leurs revues -- une entente complémentaire pour la diffusion des revues d'Érudit pourrait être bénéfique.

L'intérêt d'un panier significatif de revues ressort sur plusieurs plans. Notamment, la mise à disposition d'une masse documentaire imposante rend plus significative l'utilisation d'un outil de recherche performant, en ce sens que, mis à part la mise à profit des fonctionnalités de cette instrumentation, c'est l'offre d'un corpus diversifié et riche dont il s'agit. Pour ce faire, le « panier » de revues, par sa diversité, mais aussi sa complémentarité, devient important, tout autant que la production de métadonnées compatibles à partir desquelles la recherche s'effectue. Dans la foulée, on peut voir à implanter un système de diffusion sélective d'informations (DSI) auprès des abonnés en fonction de leur profil de chercheur, lorsqu'on peut puiser dans un grand nombre de revues. Des ententes et une concertation entre éditeurs permettraient de tirer des bénéfices de la logique des réseaux par l'offre de services personnalisés. D'autres services peuvent être conçus dans cette perspective.

De la même façon, la mise en place de services devient abordable et efficace, en vertu de l'existence d'un volume d'opération suffisant. Pensons, dans un premier temps, à des pratiques beaucoup plus actives et systématiques en diffusion, entre autres, par le recours aux listes de diffusion et aux listes de discussion. Pensons aussi à l'installation d'un système d'accès filtré pour la consultation des revues, basé sur un modèle économique impliquant une tarification sur la base d'abonnements. Ajoutons à ce propos qu'il est plus facilement envisageable d'introduire différentes distinctions ou modulations dans la grille tarifaire lorsque cela s'applique à un inventaire plus important.

De plus, la facturation de la consultation à l'abonnement ou à l'unité (à l'article) et le déploiement de l'instrumentation pour les transactions en ligne, sans oublier les coûts afférents, deviennent abordables avec le passage d'un seuil du volume d'opération. En cas contraire, cela peut devenir prohibitif ou imposer des contraintes très lourdes sur les choix à faire pour toute la question d'un modèle conséquent de filtrage de l'accès. Il faut aussi souligner que les démarches auprès des institutions bibliothécaires se présentent sous un autre jour, lorsque l'on peut s'appuyer sur un panier de revues significatif ; cela facilite les négociations et s'inscrit davantage dans les pratiques qui s'imposent en matière de documentation numérisée. La présentation d'un panier aux bibliothèques -- sans exclure les abonnements institutionnels à l'unité, évidemment -- peut favoriser la présence de revues dans le fonds documentaire d'une institution où elle n'y était pas déjà, du fait d'achats indépendants d'une revue à l'autre. La négociation des prix, mais aussi des licences d'utilisation des versions électroniques en est facilitée et l'exercice d'un certain contrôle devient possible.

En somme, par la livraison de services plus performants et personnalisés, par l'accroissement des moyens de diffusion, par la capacité d'implanter une infrastructure d'accès filtré, par un démarchage plus efficace et adapté auprès des institutions, la mise en commun d'informations, la capacité de puiser dans un corpus riche et diversifié, et la volonté de se doter de compétences professionnelles, qui se situent à la frontière technologique, invitent à la participation à des réseaux de structures d'édition, ou même à leur constitution, dont les bénéfices se manifestent dans la production, la consultation, la diffusion et la conservation des revues.

Mettre en place un modèle économique

La pierre d'achoppement d'un système de publication électronique reste, dans l'esprit de plusieurs, le modèle économique qui permettrait, en bouclant la boucle, au système mis en place de financer ses opérations, y compris dans une structure à but non lucratif. La question se pose d'autant plus qu'un mode de perception de revenu sur Internet se heurte, pour plusieurs, à la représentation et à l'imaginaire rattachés à la toile, qui plaident pour la gratuité. Mis à part tout le reste, il faut bien voir que les transactions sur le Web se généralisent, ce qui est une condition de possibilité non négligeable, à la fois aux plans culturel et technique, pour mettre en oeuvre un système de transactions financières pour la consultation des articles des revues. D'ailleurs, comme nous l'avons vu au chapitre précédent, les revues savantes établies et publiées par les éditeurs universitaires et les sociétés savantes pratiquent un accès filtré au corpus des revues diffusées électroniquement, impliquant un mode ou un autre de paiement.

Ce n'est ni une fantaisie ni une obsession pour toucher des bénéfices, mais une condition minimale pour assurer la vie économique des revues.

On peut certes citer des exemples montrant que la diffusion électronique du texte de monographies (livres, ouvrages) a fait hausser les ventes de la version imprimée. La prudence reste de mise en cette matière. D'un côté, le format image souvent utilisé pour décourager le téléchargement et l'impression est incompatible avec la norme d'édition que nous avons retenue et vise, souvent, plus des fins de marketing que des fins d'exploitation des fonctionnalités de l'électronique. D'un autre côté, l'unité de consultation pour le livre et pour la revue n'est pas la même selon les genres ; pour le livre, en raison de l'économie générale du genre, l'unité de référence reste le livre ; pour la revue, l'unité est beaucoup plus réduite et se définit par l'article. Dans ce dernier cas, l'effet levier de la diffusion de la version électronique pour l'imprimé reste très incertain et risque même de ne pas avoir lieu -- ou même peut produire des effets négatifs. Encore là, il faut rester attentif à l'évolution des pratiques et ajuster le tir en conséquence. Dans la mesure où la « réingénérie » des circuits de financement public de la recherche et de sa diffusion ne semble pas pour demain, les directions de revue, avec leurs partenaires, doivent se résoudre à poser le financement de la diffusion électronique par accès filtré comme une donnée nécessaire.

Même s'il importe d'annoncer sans détour cette nécessité, il convient également de définir les conditions d'implantation du modèle économique. La revue, indépendamment des revenus de subvention, tire l'essentiel de ses revenus de la vente d'abonnements annuels pour sa version papier. Au cours d'une première année de transition vers l'électronique, avec simultanéité des deux supports (électronique et imprimé), une revue dispose de ces revenus, et la probabilité du retrait d'abonnements en cours d'année est inexistante ou minime. Par ailleurs, il est tout à fait essentiel de faire connaître le service de diffusion de la version électronique (en plusieurs formats, le cas échéant) des revues au delà du cercle trop restreint des abonnés à la version imprimée. C'est pour cette raison que les divers projets cités de publication électronique de revues par des éditeurs universitaires ont, pendant une période déterminée, offert la consultation gratuite aux utilisateurs, tout en faisant une publicité afin de faire connaître le service et d'accroître la fréquentation du site. Le visiteur ou l'utilisateur est informé qu'à partir d'une certaine date, l'accès aux articles sera sujet à une tarification (dont les conditions sont variables selon les éditeurs).

En s'inspirant de ces conditions et de cette pratique, le projet Érudit a décidé de mettre en ligne les revues gratuitement, mais pour une période allant jusqu'au 1er janvier 2000. Afin de bien signifier que l'accès est normalement filtré et qu'il est sujet à tarification, un système d'abonnement gratuit, qui nécessite de remplir un court formulaire d'enregistrement, sera mis en place. La gratuité ici est présentée comme une mesure provisoire, alors que l'accès filtré comme une règle durable -- jusqu'à nouvel ordre ! ... Ce sont l'accès et la consultation plein texte des articles qui seront sujets à tarification. Cependant, sur une base permanente, des informations et des services périphériques seront offerts librement. Pensons, aux tables des matières des numéros de revue, aux résumés des articles, à l'utilisation de l'outil de recherche et aux résultats des requêtes de recherche.

Le mode de perception de revenu à mettre en vigueur au début de l'an 2000 n'est pas encore arrêté. Il devra l'être dans les mois qui viennent, après consultation, notamment avec les revues qui participent au projet Érudit.

Certains points de référence peuvent être soulignés dès à présent. D'abord, le mode de perception de revenu devrait être simple et donner une certaine visibilité aux coûts réels de production des supports imprimé et électronique ; en ce sens, une modulation du prix en fonction du service ou du produit livré s'avère judicieux, sans qu'il faille pour autant sombrer dans la complexité. De plus, on peut très bien concevoir qu'il y ait deux modèles qui s'appliquent et qui renvoient à des logiques de tarification distinctes (la grille tarifaire de HighWire permet aux revues de pratiquer l'une des trois -- essentiellement, deux -- logiques de tarification en vigueur). Aussi, le mode de tarification procèderait, à la source, selon la logique de l'abonnement annuel ; cela n'interdit pas que l'on puisse pratiquer la facturation à l'acte -- soit à la consultation par article --, mais cela suppose que les tarifs, de part et d'autre, soient conçus dans une perspective de complémentarité et non de neutralisation de l'un par l'autre. Ensuite, en raison de l'actuelle structure d'abonnements, il est sans doute préférable de maintenir une grille faisant une place à la fois aux abonnements individuels et aux abonnements institutionnels. De cela découle que les conditions d'usage ou d'accès à la version électronique dans les institutions n'entrent pas directement en conflit avec la volonté de maintenir les abonnements individuels ; on a vu que cela implique des formules de segmentation du marché axées, par exemple, sur les services offerts ou sur les licences d'utilisation. Enfin, sans privilégier des écarts très marqués, le prix des abonnements institutionnels devrait rendre compte du statut des bibliothèques comme relais de communication de la documentation auprès d'une large population, mais aussi de leur place stratégique dans le système de communication scientifique ; en ce sens, il s'agit de partenaires pour lesquels une tarification au panier de revues est sans doute bien perçue.

Dans le chapitre précédent, cinq modes de perception de revenu ont été distingués, en mettant en évidence leur logique de fixation des prix. Une première évaluation permet de croire que l'accès gratuit à la version électronique avec le paiement de l'abonnement papier, d'une part, et la pratique d'écarts importants entre les abonnements individuels et les abonnements institutionnels, d'autre part, ne devraient pas être des formules à privilégier. La formule qui offre la version électronique seulement avec l'abonnement pour l'imprimé, mais avec un faible surcoût, présente des avantages dans une situation de transition basée sur le maintien du support imprimé pour une période éventuellement assez longue. De même, la formule, qui consiste à permettre un abonnement séparé pour les deux supports et un abonnement combiné, est intéressante pour sa flexibilité et la visibilité qu'il y a entre le coût du support et son prix. Parallèlement à ces formules, il serait difficile de ne pas développer une approche mettant l'accent sur le panier de revues auprès des clientèles institutionnelles. S'agissant de ces dernières, toutes les formules envisagées devraient pouvoir mettre en phase les abonnements individuels et les abonnements institutionnels, pas tant pour le prix que pour les conditions d'accès ou la qualité du service offert.

C'est sur ces considérations que nous serons amenés à arrêter une position dans les prochains mois, sachant que, là comme ailleurs, nous privilégions les meilleures solutions dans les conditions actuelles, soit des solutions appelées à être provisoires.

Perspectives ouvertes par le Centre de services Érudit

Au cours de l'année 1998, avec le soutien du Fonds FCAR, le projet Érudit a consisté à mettre à l'épreuve et à raffiner la chaîne de traitement électronique conçue par les Presses de l'Université de Montréal, en publiant en série tous les numéros d'une année de cinq revues savantes. À l'occasion de la réalisation de ce projet, le Centre de services Érudit a été mis en place.

Le Centre Érudit a été créé, afin d'offrir aux revues, quel que soit leur éditeur, des services de publication et de diffusion électroniques de haut standard. L'expérience acquise dans la production en série des revues a permis de conclure que la production des supports papier et électronique d'une revue ne nécessitait pas deux processus d'édition parallèles : la production des textes sur les deux supports se faisant à partir d'un seul et même processus.

Érudit, comme centre de services, est né de la volonté de mettre les nouvelles technologies de l'information au service de la publication et de la diffusion électroniques des revues, tout en offrant un ensemble complet de services pour la production des revues sur support papier. Les services offerts aux revues touchent essentiellement leur production matérielle et leur diffusion. Une distinction entre le travail d'édition (la conception et le contrôle des contenus, leur présentation, ainsi que la responsabilité générale de la qualité et de la viabilité de la publication) et la production des supports de diffusion est clairement posée. C'est strictement sur ce second plan qu'Érudit situe son intervention. En clair, cela signifie que bien qu'étant les maîtres d'oeuvre d'Érudit, les Presses de l'Université de Montréal ne cherchent pas à devenir l'éditeur des revues qui font appel aux services du Centre Érudit.

Le site Web d'Érudit (www.erudit.org) est distinct de celui des Presses. Il constitue un guichet unique qui diffuse électroniquement les différentes revues qu'il produit et offre des services connexes. La diffusion des revues sera éventuellement soumise à une transaction sous la forme d'un abonnement, par exemple (comme on vient de la voir plus haut). Cependant, au cours de la première année, nous procédons par abonnement gratuit afin de faire connaître le service, tout en livrant clairement le message que l'accès sera éventuellement payant et filtré.

Le Centre de service Érudit est une réponse et une alternative au grand éparpillement des ressources et des compétences actuellement à l'oeuvre dans la publication des revues au Québec. Si ce Centre est mis en route par les Presses de l'Université de Montréal, c'est sans doute en raison de son action dans la publication des périodiques et son engagement dans l'application des technologies de l'information à la publication universitaire. Les Presses sont certainement la maison d'édition qui s'est, à ce jour, le plus investie dans le domaine des revues savantes avec ses sept revues. La réflexion et le travail qui y ont été menés en publication électronique convainquent, de plus, qu'un morcellement des efforts et des ressources est préjudiciable à la transition des revues vers une exploitation du potentiel des technologies de l'information appliquées à la revue.

Un regroupement des ressources sous le mode d'un centre de services comme Érudit apparaît grandement profitable. Cela favorise l'institutionnalisation de l'édition électronique dans le milieu universitaire par l'établissement d'une norme de qualité répondant aux besoins des revues. Cela permet aussi de continuer à acquérir et à développer une expertise de pointe dans le domaine de la publication électronique et de la rendre accessible à plusieurs éditeurs indépendants, sans pour autant porter atteinte à leur autonomie et à leurs responsabilités. Les capacités de diffusion sont aussi largement accrues, tout autant que la distribution et la vente auprès des individus et des institutions. Enfin, il faut signaler qu'un tel regroupement au sein d'une structure à but non lucratif constitue une solution de rechange aux impératifs commerciaux des grands oligopoles de l'édition.

Le Centre de services Érudit a communiqué au début de cette année avec les directions de revue situées au Québec afin de leur proposer ses services. En clair, le Centre offre aux revues de les publier sur support papier et sur support électronique pour l'équivalent du coût normal moyen de la production imprimée.

Les revues ont à fournir le texte prêt à être publié et le Centre procède à la mise en pages selon la grille typographique de la revue, à l'impression, à la préparation et à la diffusion de la version électronique.

Au besoin, il est possible d'assurer d'autres services, par exemple, la préparation des textes ou la distribution en librairie. Ces services doivent faire l'objet d'une évaluation particulière. En matière de services électroniques, le Centre est en mesure de :

  • numériser et indexer la revue,

  • publier et diffuser des actes de colloques ou des conférences,

  • mettre en place des structures d'interaction entre auteurs et lecteurs,

  • assurer une diffusion sélective d'informations,

  • diffuser les tables des matières (listes de diffusion et groupes de discussion).

En somme, le Centre de services Érudit peut se charger de l'ensemble des opérations de production et de diffusion de la revue et est en mesure de répondre à des besoins spécifiques. Les services sont assurés par une équipe professionnelle dont le souci est de maintenir un haut standard de qualité en édition, tant pour les supports papier qu'électronique. De plus, le regroupement d'un panier de revues et l'intérêt démontré pour le développement de réseaux sont les gages d'un accroissement de la diffusion et du rayonnement des revues associées à Érudit, bien au delà des circuits traditionnels.

L'offre, qui a été faite aux directions de revues, est rendue possible grâce à trois facteurs. Le premier, qui relève de l'environnement général, c'est que le Centre de services Érudit est une structure sans but lucratif et que la préoccupation essentielle, c'est de pouvoir assurer un revenu suffisant pour éponger les coûts de production des revues. Le second, qui découle des choix technologiques, tient au fait qu'Érudit ait mis en place une seule chaîne de traitement qui permet, à partir d'une prise en charge électronique précoce et sous un format très riche, de produire plusieurs formats de restitution ou de diffusion, y compris une version imprimée. Nous ajoutons certes, mais dans le prolongement d'une même chaîne de traitement, c'est-à-dire sans dédoubler les procédures. C'est certainement la façon la plus systématique et la plus économique de procéder, dans le cadre des choix technologiques qui ont été arrêtés. Le troisième, qui est capital, c'est que le parti a été pris d'établir les coûts de production et de diffusion des revues uniquement en considérant les coûts directs pour ces opérations. En d'autres termes, les coûts indirects n'ont pas été pris en compte dans les devis fournis aux revues. Ce choix demande quelques développements.

Dans le chapitre 1, les questions de coûts, du rôle de l'éditeur et sa valeur ajoutée, des compétences en personnel de même que des frais indirects supplémentaires ont été présentées et discutées assez longuement. La publication électronique, une fois la chaîne de traitement éprouvée et le traitement initial pour une revue acquis, impose des coûts relativement modérés, même si on fournit une mise en page soignée pour la version imprimée et la version PDF. Or, il a fallu un investissement important pour en arriver là, mais surtout il faut prendre en compte que la participation à l'évolution rapide des dimensions conceptuelle et technique de la publication et la diffusion électroniques, que la préparation des procédures en fonction du paramétrage de chaque revue, ainsi que la succession des courbes (et des coûts) d'apprentissage, ont un impact majeur sur la composition et l'importance relative des frais indirects. Tous ces éléments, en effet, exigent des ressources hautement qualifiées qui ont une contribution stratégique pour le maintien et de développement de l'infrastructure de publication et de diffusion électroniques des revues.

À ce jour, Érudit a pu s'appuyer sur diverses contributions venant d'institutions publiques ou parapubliques pour amortir ces frais. Il en est de même pour l'année en cours. Il y aura manque à gagner au début de l'année prochaine, si ces frais indirects ne sont pas supportés par une autre source. La question, qui aura une incidence dans sept mois environ, se pose maintenant dans toute son acuité. Ces frais indirects n'ont pas été répercutés dans les prix demandés pour les services, essentiellement parce que les revues, comme organisme, sont dans une situation de gêne financière que l'on ne peut sous-estimer. Le report des frais indirects sur l'évaluation des coûts transformerait, dans bien des cas, l'acceptation des services offerts en refus. De plus, ce dont on parle, en termes de frais indirects, ce sont des frais permettant de supporter le noyau d'un Centre d'excellence en publication électronique -- au Québec, en particulier -- qui est au service de la communauté universitaire. En somme, il s'agit de ressources financières qui correspondent environ à la subvention d'une équipe de recherche leader dans son domaine. À ce qu'il nous semble, il devrait être possible de mobiliser les institutions publiques et parapubliques pour appuyer cette infrastructure et lui permettre de fournir des services hautement performants et compétitifs, dans une perspective mondiale.

Le Centre de services Érudit diffusera sous peu les sept revues des Presses de l'Université de Montréal (actuellement c'est quatre), auxquelles s'ajouteront celles qui ont accepté l'offre de services de publication et de diffusion. Les deux premiers devis, qui ont été proposés, ont été acceptés et, à ce jour, une quinzaine doivent être acheminés dans les jours qui viennent. L'objectif raisonnable d'Érudit serait de publier et diffuser au moins une vingtaine de revues dans un an. L'intérêt immédiat, qui a suivi l'offre faite aux revues, témoigne, à ce qu'il semble, de la volonté des directions de revue de s'engager dans la transition à l'électronique, mais aussi de l'adéquation de cette offre -- aux plans des standards d'édition, du respect de l'autonomie intellectuelle et institutionnelle, des contraintes financières et de la structure organisationnelle -- avec la réalité multidimensionnelle des revues savantes au Québec.


Note(s)

1.  Manuel Castells, La société en réseaux. L'ère de l'information, Paris, Fayard, 1998, 613 p. ; Marc Guillaume, L'empire des réseaux, Paris, Descartes & Cie, 1999, 158 p.

2.  Manuel Castells, La société en réseaux. L'ère de l'information, Paris Fayard, 1998, p. 525

3.  Ibid, p. 87 et s.

4.  Notons au passage que la majorité des revues « publiées » par University of Toronto Press et Wilfrid University Press ne sont pas « éditées » par ces presses. Le Centre de services Érudit, dont nous parlerons plus loin, s'apparenterait à ce modèle appliqué au Québec, à la faveur du développement des activités de publication électronique.