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Introduction

Afin de recueillir des données qualitatives sur les mécanismes de transparence qui sous-tendent la gouvernance des revenus pétroliers au Ghana et au Gabon, j’ai passé trois mois au Ghana de juillet à septembre 2012, trois mois en Afrique du Sud[1] de janvier à mars 2013, et trois mois au Gabon de juillet à août 2013. La motivation de cette recherche était d’expliquer le comportement des pays pétroliers africains vis-à-vis de l’Initiative de transparence des industries extractives (itie), initiative volontaire de gouvernance mondiale visant à augmenter le degré de transparence dans la gestion des revenus miniers et pétroliers. Plus précisément, mon étude cherchait à expliquer pourquoi, étant tous les deux devenus membres de l’itie, le Ghana a réussi à se conformer aux exigences de l’itie tandis que le Gabon n’y est pas parvenu. Dans mon analyse comparative, l’Afrique du Sud a servi d’étude de cas secondaire pour deux raisons. Premièrement, en dépit du fait que les pays africains forment la majorité des membres de l’itie, l’Afrique du Sud a choisi de ne pas intégrer cette initiative bien qu’étant un leader régional sur le continent, parallèlement au Nigéria. Il était donc important de comprendre l’absence de l’Afrique du Sud dans l’itie, afin de situer le pourquoi de cette absence par rapport à la conformité du Ghana et à la non-conformité du Gabon aux exigences de l’itie. Deuxièmement, l’Afrique du Sud ne pouvait pas servir d’étude de cas principale, car elle n’est pas considérée comme un pays pétrolier. Cependant, vu les explorations intensives menées par la compagnie pétrolière Shell dans le désert du Karoo, le pays reçoit déjà des revenus substantiels qui sont soumis à certaines mesures de transparence. Le cas de l’Afrique du Sud permet donc une analyse plus nuancée, échappant à la catégorisation binaire de l’attitude du Ghana et du Gabon vis-à-vis de l’itie. Durant mes enquêtes de terrain, mon objectif était d’examiner en profondeur non seulement les politiques principales mises en oeuvre pour réglementer les revenus pétroliers des pays susmentionnés, mais aussi d’examiner les discours et les pratiques entourant la conformité et la non-conformité de ces pays à l’itie. Pour ce faire, j’ai effectué des entrevues semi-structurées avec de hauts responsables venant de la société civile, des compagnies pétrolières et de divers milieux gouvernementaux, ainsi qu’avec des membres des communautés pétrolières.

Mes enquêtes de terrain se sont faites dans le cadre de mon doctorat au Canada. Une fois sur place, je m’attendais à faire face à des défis au niveau des relations de genre, étant donné que la grande majorité des hauts responsables du secteur pétrolier étaient des hommes. Par contre, outre le fait que ma position en tant que femme pouvait influencer mes démarches de recherche, je n’étais pas préparée au fait que ma race, ma nationalité et mon âge influenceraient grandement le contenu de ces données. Spécifiquement, ma position en tant que jeune chercheure africaine basée au Canada a entraîné des réactions contradictoires de complicité et de suspicion de la part de mes participants. En d’autres termes, la nature multiple de mes antécédents personnels influençait le caractère et le contenu de ces entrevues.

Butz et Besio (2009 : 1668) conçoivent l’enquête de terrain comme un « espace autoethnographique » où les chercheurs représentent également des sujets de recherche du fait que leurs antécédents personnels par rapport au milieu de recherche – en un mot, leur positionnalité – ont un impact sur le processus et les résultats de la recherche. À partir de cette conceptualisation, ce commentaire offre une réflexion sur le rôle de ma positionnalité sur le terrain, en particulier au sujet de l’impact de ma position sur le processus et le résultat des entrevues. Il commence par situer mon utilisation du concept « d’autoethnographie ». Dans cette section, j’examine comment divers attributs de ma positionnalité ont affecté mon enquête de terrain, en particulier pour ce qui est de mon accès aux participants. Ma positionnalité me faisait percevoir diversement par mes interlocuteurs, qui me voyaient tantôt comme une étrangère, tantôt comme une des leurs, en fonction de l’attribut sur lequel ils choisissaient de se concentrer – par exemple le fait que je sois une jeune femme, que je sois Africaine, ou encore que je sois une universitaire basée au Canada. Enfin, j’évalue la façon dont la complexité de ma positionnalité a affecté la collecte de mes données, en détaillant mes interactions avec mes interlocuteurs avant, pendant et après les entrevues. Mon analyse se base sur un petit échantillon d’entrevues conduites durant mes enquêtes de terrain, ainsi que sur mes réflexions concernant le processus des enquêtes.

I – Une analyse auto-réflexive

J’ai conduit des entretiens semi-structurés auprès de responsables venant du gouvernement, auprès de compagnies pétrolières opérant au Ghana et au Gabon, ainsi qu’auprès de membres de la société civile travaillant dans le secteur pétrolier et concernés par les mesures de transparence qui s’appliquent à celui-ci. J’ai également mené des entrevues auprès de communautés locales touchées par les activités d’exploration et/ou d’extraction de produits pétroliers. Dans chaque pays, j’ai suivi un calendrier de travail arrêté bien avant mon arrivée, mais il était important d’être aussi flexible que possible, en révisant ce calendrier au besoin, selon les nouvelles informations qui se révélaient durant les enquêtes. De même, au cours de mes entretiens avec mes participants, qui étaient pour la plupart des hommes, il fallait négocier différentes stratégies pour pouvoir obtenir une entrevue, car selon le profil de mon interlocuteur potentiel, certaines stratégies étaient plus efficaces que d’autres. Par exemple, certains de mes interlocuteurs étaient très réceptifs au fait que j’étais une chercheure basée au Canada, tandis que pour d’autres, ce fait constituait un désavantage, car ils me percevaient comme une étrangère. Cette situation du chercheur comme appartenant ou non à son groupe de recherche a longtemps été débattu dans la littérature de recherche qualitative, à travers les concepts du « insider/outsider », une dichotomie que Corbin-Dwyer et Buckle (2009) nous appellent à dépasser pour que le chercheur puisse s’identifier à la fois comme « insider » et « outsider », positionnement que j’ai trouvé fructueux dans mon cas. En effet, à mon retour du terrain, j’ai commencé à systématiquement analyser le contenu de mes entrevues en adoptant une réflexion plus critique de la façon dont mon genre, mon âge, ma race, ma nationalité ou même ma profession avaient profondément influencé mes interactions avec mes interlocuteurs. En ce sens, mon commentaire s’aligne avec une littérature en sciences sociales qui demande de mieux penser la production de savoir réflexif dans la recherche qualitative (Staeheli et Lawson 1994 ; Sultana 2007 ; Volvey et al. 2012 ; Girard 2015). En Relations internationales (ri), des auteurs comme Eagleton-Pierce (2011) appellent à effectuer une sociologie de ceux qui participent à la création du savoir en ri, ainsi qu’une sociologie des relations entre ces participants et les agents et forces politiques. Selon Eagleton-Pierce (2011 : 806), être réflexif, c’est prendre en considération le soi par rapport aux autres, sujets et objets. En visant donc une approche auto-réflexive pour mieux comprendre l’impact du soi sur la collecte de données et donc sur la production du savoir qui en résulte, je m’inspire du concept d’autoethnographie, qui est surtout utilisé en géographie (Butz et Besio 2009), mais aussi en ri (Brigg et Bleiker 2010 ; Doty 2010 ; Löwenheim 2010). Dans ce sens, mener une autoethnographie, c’est user de réflexivité critique afin de reconnaître les différents moyens par lesquels la subjectivité du chercheur représente également un objet de recherche, en ce sens que cette subjectivité affecte en fin de compte les résultats de l’enquête de terrain. Reconnaître cette dynamique, c’est cultiver une « sensibilité autoethnographique » (Butz et Besio 2009). L’autoethnographie est donc très utile à mon analyse, précisément parce qu’elle correspond à une auto-réflexivité à travers laquelle la subjectivité des chercheurs représente un aspect important de ce qu’ils étudient (Butz et Besio 2009 : 1666). En ce sens, une sensibilité auto-réflexive souligne que, bien que mes expériences personnelles sur le terrain ne constituent pas l’objet premier de mon enquête, ces expériences sont importantes et doivent être prises en considération dans le processus épistémologique. En d’autres termes, cette sensibilité auto-réflexive est un important outil méthodologique et épistémologique, car il permet au chercheur de souligner le rôle de son identité durant la production du savoir.

De nombreuses études démontrent que, durant les enquêtes de terrain, en ce qui concerne les rapports de pouvoir entre participants et chercheurs, ces derniers tendent à avoir une position supérieure par rapport à leurs participants[2]. Cette situation est encore plus frappante étant donné que la plupart de ces études parlent de participants autochtones et de chercheurs étrangers (qui viennent le plus souvent de l’Occident). En outre, ces rapports de pouvoir sont également présents quand on considère les dynamiques entre chercheurs autochtones et chercheurs occidentaux, dans lesquelles les autochtones ont moins d’accès au terrain de recherche[3]. Par contre, les études traitant de situations où les participants ont plus de pouvoir que les chercheurs sont moins nombreuses (Mullings 1999 : 338). Et pourtant, en tant que jeune femme qui enquêtait dans un milieu où la majorité des participants étaient des hommes occupant des postes de haute responsabilité, j’ai dû souvent négocier l’accès aux entrevues à partir d’une position de pouvoir inférieure à celle de mes participants. Par ailleurs, ma positionnalité et les dynamiques de pouvoir qui caractérisaient mes entretiens avec mes divers participants étaient à la fois variées et changeantes, et dépendaient en grande partie du point de vue ou du centre d’intérêt des individus ou des institutions avec lesquels je traitais. En effet, la seule constante était que ces entretiens étaient tous influencés par un ou plusieurs aspects de ma positionnalité, tels que mon genre, mon âge, ma race, ma nationalité ou encore mon activité. En d’autres termes, il ne faudrait pas présumer que la positionnalité du chercheur ou les relations de pouvoir sur le terrain sont fixes, mais plutôt que ces caractéristiques changent à travers le temps et l’espace (Mullings 1999 : 341). Dans certains entretiens par exemple, mes participants faisaient explicitement observer le fait que j’étais une jeune femme africaine qui vivait et étudiait en Amérique du Nord. Dans d’autres scénarios, j’étais une femme, ou une jeune femme, ou bien une doctorante, une chercheure, ou tout simplement une Africaine.

Durant le premier mois de mon enquête de terrain au Ghana, j’ai appris à reconnaître le fait que certains attributs de ma positionnalité étaient plus ou moins remarqués par mes participants, et que cela conduisait à des attitudes d’empathie, d’acceptation ou de suspicion de la part de mes interlocuteurs. Par exemple, certains de mes participants (des membres de l’élite gouvernementale et de hauts responsables d’organisations non gouvernementales) aimaient à signaler qu’ils tenaient leurs diplômes de prestigieuses universités occidentales. Dans ces cas-là, ces déclarations sous-entendaient une expérience commune entre mes participants et moi, ce qui créait une atmosphère plus propice à l’entretien qui se déroulait alors sur un pied d’égalité. Dans d’autres cas, mes participants, qui étaient beaucoup plus âgés que moi, se montraient désireux de me guider dans ma recherche et adoptaient souvent une attitude d’experts, tout en soulignant le fait que j’étais soit une jeune femme, soit une étudiante, ce qui impliquait que j’étais donc toujours en apprentissage. Ils me suggéraient par exemple ce que je devais éviter durant mes enquêtes, ou bien encore m’offraient des conseils sur ma carrière et sur mon avenir en général.

Au fur et à mesure que mes enquêtes progressaient, je devenais de plus en plus consciente du fait que certains de mes antécédents personnels m’apportaient soit des difficultés, soit des privilèges durant le processus de recrutement de mes participants et parfois même durant les entretiens. J’ai donc décidé de souligner ou de minimiser un ou plusieurs aspects de ma positionnalité lors de mes recrutements ou entrevues, dans la mesure du possible. Je me suis aperçue par exemple que certains de mes attributs accentuaient le fait que j’étais étrangère (en l’occurrence en tant que chercheure d’une université canadienne), tandis que d’autres attributs renforçaient les sentiments d’appartenance entre mes participants autochtones et moi (le plus souvent, du fait que j’étais Africaine). J’ai opté pour cette stratégie car j’ai réalisé très rapidement que, comme Mullings l’a noté à propos de sa propre expérience en tant que chercheure en Jamaïque (1999 : 345), c’est parce que ses participants voyaient en elle une Jamaïcaine (bien que résidant à l’étranger) qu’ils percevaient l’existence de points communs avec elle basés sur leur nationalité. Cela les conduisait à partager certaines informations qu’ils n’auraient pas partagées autrement. Cela dit, il n’était pas possible de minimiser certains attributs, comme le fait que j’étais une jeune femme. Dans ces cas-là, il fallait simplement accepter le fait que ces attributs pouvaient jouer sur la perception de mes participants envers moi, et analyser le contenu de mes entretiens sous cet angle réflexif.

II – Une positionnalité complexe sur le terrain

La nature des conversations que j’avais avec certains participants m’a conduite à reconnaître la dynamique du genre durant ces rencontres, que ce soit avant, pendant ou après les entrevues. Le plus souvent, ce type de conversations se passait de manière officieuse ou confidentielle, et était en général non enregistré. Quant ils voulaient faire des remarques personnelles, ces participants initiaient de brèves causeries juste avant que l’enregistrement de l’entrevue ne commence, ou immédiatement après. Par exemple, ils cherchaient à savoir quel âge j’avais exactement ou si j’étais célibataire. Le fait que ces participants s’exprimaient de la sorte seulement quand ils n’étaient pas enregistrés suggère qu’ils étaient peut-être conscients du caractère inapproprié de ce langage dans un contexte professionnel. Tout de même, ils semblaient s’attendre tacitement à ce que je ne sois pas offensée par ce langage étant donné mon origine ouest-africaine, considérant que ce genre de questions était plus acceptable dans un contexte culturel ouest-africain que dans un contexte canadien.

Ces réflexions personnelles sur mes enquêtes de terrain ont mis en évidence le fait que les dynamiques de genre influençaient en partie l’acceptation d’une entrevue et son déroulement (Mullings 1999 : 339). J’ai donc gardé cette réflexion à l’esprit, consciente du fait que je devais composer avec le genre ainsi qu’avec les différents attributs de ma positionnalité tout au long de mes enquêtes de terrain. Dans les lignes qui suivent, je discute de mes interactions avec quelques-uns de mes participants au Ghana pour mieux illustrer les réflexions qui précèdent. Je maintiens l’anonymat de ces participants durant cette discussion.

A — Avant l’entrevue

Avant mon arrivée au Ghana, j’avais tenté de nouer contact (par courriel et téléphone) avec un individu (Participant A) dont la contribution était particulièrement importante pour ma recherche. Mes efforts avaient été vains, ce qui n’était pas trop surprenant. En effet, vu les hautes fonctions qu’occupait cet individu dans l’élite gouvernementale, il était probable qu’il ne me réponde pas directement. J’avais tout de même l’espoir d’établir le contact une fois sur place, en suivant le protocole nécessaire. Malheureusement, ma présence au Ghana ne facilita guère les choses car Participant A était un homme très occupé, et le protocole officiel de demande d’entrevue était long et complexe.

Par conséquent, tout en poursuivant les démarches nécessaires pour décrocher une entrevue avec Participant A, je réussis à avoir une entrevue avec un autre haut responsable du même ministère (Participant B). Une fois mon entrevue avec Participant B terminée, celui-ci, un homme âgé et proche de la retraite qui me félicita d’être une « jeune femme motivée », me conseilla de conduire une entrevue avec Participant A. Quand je lui expliquai que le protocole de demande d’entrevue était en cours et que j’espérais échanger avec Participant A avant la fin de mon séjour, Participant B insista pour m’accompagner au bureau de Participant A qui, bien qu’occupant un poste supérieur à Participant B, était moins âgé que ce dernier. Nous n’avions pas de rendez-vous, mais Participant B me présenta à Participant A en disant : « voici la jeune femme qui veut poser des questions, si vous avez un peu de temps libre ». J’ai été frappée par ces mots, car durant toutes mes interactions écrites et orales avec tous mes participants (y compris A et B), je me présentais toujours comme chercheure ou universitaire, mais jamais en tant que jeune femme. C’est là que j’ai commencé à me demander si mon genre et mon âge avaient eu un impact dans la décision de Participant B de m’aider à rencontrer Participant A. Toujours est-il que je pus conduire mon entrevue avec Participant A le jour même, ce qui n’aurait pas été possible sans l’intervention de Participant B.

B — Durant l’entrevue

Tous les membres de l’élite gouvernementale et non gouvernementale au Ghana, au Gabon et en Afrique du Sud avec lesquels j’ai mené des entretiens (soit plus de 60 participants) étaient des hommes, à l’exception de deux femmes au Ghana et d’une femme en Afrique du Sud. Étant donné que ces participants était très instruits, plus âgés, et occupaient des positions de haute responsabilité, je m’attendais à ce qu’il y ait d’importantes dynamiques de pouvoir en jeu durant ces entretiens. Outre ces attentes cependant, il devint vite évident qu’en plus de mon âge et mon genre, le fait que je sois une Africaine basée au Canada influençait non seulement mon accès aux participants, mais également le contenu de mes entrevues. Par exemple, ayant su que j’étais originaire du Burkina Faso, un certain nombre de participants me posèrent des questions sur la vie politique du Burkina Faso avant ou après l’entrevue, ou encore se basaient sur mon origine pour illustrer certains arguments durant l’entrevue. Ainsi, mon origine burkinabè suscitait des sentiments de complicité et de confiance chez mes interlocuteurs, surtout au Ghana, qui est un pays limitrophe du Burkina Faso. Par exemple, pour mieux renforcer son dernier argument concernant les défis à prévoir dans la mise en oeuvre de l’itie, la déclaration d’un de mes participants ghanéens (Participant C) est très révélatrice.

J’étais au Burkina Faso dans le cadre de l’itie, pour discuter avec les membres de la société civile au sujet de l’implémentation de cette initiative au Burkina. Si on ne prend pas les choses en charge, le processus de l’itie devient un simple rituel annuel qui n’a pas de valeur pour le peuple, en terme de leurs consentements et de leurs aspirations.

entrevue avec l’auteure, Accra, juin 2012, traduction de l’auteure

Cette déclaration est particulièrement intéressante si l’on considère que le Burkina Faso ne faisait pas partie de mes études de cas. En revanche, conscients du fait que je résidais au Canada depuis très longtemps et que j’étais affiliée à une université canadienne, certains participants ne cachaient pas leurs soupçons d’un « agenda occidental » dans ma recherche. C’est pourquoi un participant (Participant D), pendant une grande partie de notre entrevue, me mit en garde contre ce qu’il pensait être un agenda impérialiste d’organismes occidentaux qu’il accusait de tirer les ficelles d’ong locales au Ghana. En réponse à ma question, à savoir si les mesures de transparence du gouvernement ghanéen s’alignaient sur les mesures prises au niveau mondial, la réponse de Participant D fut la suivante :

Puis-je vous dire quelque chose ? Le reste du monde peut aller en enfer ! Du moment où le peuple ghanéen est bien servi. Nous avons été élus par le peuple du Ghana, et pour moi, c’est ce qui importe. Si les informations [sur les revenus pétroliers] sont à la disposition des populations locales de manière accessible au citoyen moyen, et que ce dernier peut poser des questions raisonnables, je suis satisfait […] Est-ce que ces mesures-là servent l’intérêt du Ghana ? Si je ne peux pas répondre oui à cela, j’arrête mon mandat.

entrevue avec l’auteure, Accra, juillet 2012, traduction de l’auteure

III – Après l’entrevue

Comme l’indiquent les exemples ci-dessus, ma positionnalité a été source de complicité, d’acceptation, mais aussi de suspicion durant mes entretiens sur le terrain. En gros, les réactions de mes participants se fondaient sur leurs diverses perceptions de mon statut, soit celui d’une étrangère, soit celui de l’une des leurs. Parfois aussi, ces deux types de perceptions contradictoires pouvaient provenir de la même personne. C’est ainsi qu’à la fin d’un de mes entretiens au Ghana, un participant décida de m’offrir des conseils sur la base de sa propre expérience d’Africain ayant fait son doctorat en Europe. Il me conseilla de retourner dans mon pays d’origine pour contribuer au développement du pays : « ne restez pas là-bas, assurez-vous plutôt de retourner au pays quand vous aurez terminé vos études. On n’est vraiment bien que chez soi, et il y aura plus d’opportunités chez vous ». Apparemment, ces conseils non sollicités ne sont pas rares. C’est ce qu’a vécu Gabo Nsteane, une chercheure d’origine botswanaise qui menait des enquêtes de terrain avec des femmes d’affaires au Botswana, dans le cadre d’un doctorat qu’elle poursuivait aux États-Unis. Ces femmes, qui étaient souvent plus âgées qu’elle, lui ont donné beaucoup de conseils sur les personnes idéales à contacter et sur les questions à poser durant ses enquêtes, et même sur sa carrière (Nsteane dans Merriam et al. 2001 : 409).

Ce type de conseils, bien que non sollicités, peut être utile selon le contexte. Dans mon cas, les conseils et l’assistance que j’ai reçus de la part du responsable d’une ong locale au Ghana ont été essentiels à la réussite de mes recherches en milieu rural dans l’ouest du pays. En l’occurrence, après avoir terminé mon enquête avec le responsable de cette ong (Participant E), ce dernier m’interrogea sur la suite de mon calendrier de travail. Après lui avoir dit que je comptais faire des entretiens en milieu rural, dans des endroits assez distants de la ville, Participant E insista pour qu’un de ses jeunes employés, un natif de la région qui avait environ mon âge, me serve de guide pour cette portion de ma recherche. Selon lui, y aller toute seule aurait été trop risqué pour une jeune femme. Pourtant, durant mes préparatifs, mes contacts locaux m’avaient assurée que je pouvais parfaitement y effectuer mes enquêtes toute seule. Le gouvernement local n’avait pas fait état d’incidents d’insécurité dans la zone non plus. Par ailleurs, je visais les membres de la communauté locale qui parlaient anglais, et pensais donc ne pas avoir besoin de guide ni de traducteur. Je décidai quand même d’accepter l’offre de Participant E, en me disant que je pourrais en apprendre davantage sur la région grâce à mon nouveau compagnon de route. Avec le recul, cette partie de ma recherche n’aurait pas été aussi efficace sans l’aide de ce dernier, qui ne m’aurait pas accompagnée sans l’offre d’assistance de son employeur, Participant E. En effet, mon guide était un jeune diplômé qui était bien informé non seulement des problèmes sur lesquels j’enquêtais, mais également des coutumes et pratiques de la région, ce qui s’avéra très précieux au moment de recruter d’autres participants pour mes entretiens et de mieux comprendre certaines interactions dans ce milieu. L’assistance de mon guide fut d’autant plus importante que dans ce milieu rural, la communauté était assez méfiante au sujet de mes intentions, comparativement à mon expérience en milieu urbain. L’offre d’assistance de Participant E se basait initialement sur sa perception que j’avais besoin de protection en tant que jeune femme étrangère. En pratique, le guide qui m’a accompagnée pour le reste de mes enquêtes en milieu rural m’a été utile au-delà du seul point de vue sécuritaire, car sans son assistance, je n’aurais pas eu accès au type de participants que j’ai pu recruter, et n’aurais pas pu acquérir de données aussi riches.

J’ai pourtant failli refuser l’offre de Participant E, car je me considérais avant tout comme une chercheure indépendante. Négocier les relations de genre auxquelles j’ai été confrontée n’a pas été confortable, et le but de ce commentaire n’est pas de proposer une formule sur la procédure à suivre pour y faire face. Mon but ici était tout simplement de souligner l’importance de l’intersectionnalité de mon genre, ma race, ma nationalité, mon âge et mon activité dans l’enquête. J’ai choisi de continuer mes recherches malgré certaines situations qui n’étaient pas toujours confortables (car causées par des attitudes sexistes par exemple), si deux conditions étaient remplies : 1) si je jugeais que ces attitudes me permettaient de mieux situer et comprendre les perceptions de mes participants envers moi et selon leurs contextes particuliers, sans pour autant que cela me nuise émotionnellement, moralement, intellectuellement ou physiquement ; et 2) si je pouvais établir et maintenir des relations professionnelles avec mes participants tout en gardant le contrôle de mon projet jusqu’à son aboutissement. En gros, la leçon principale que je retiens de mon travail de terrain est la nécessité de reconnaître l’importance de ma positionnalité durant les enquêtes de terrain, et d’évaluer l’impact de ces dynamiques sur ma personne en tant que femme et en tant que chercheure, ainsi que sur le résultat des données recueillies.

Conclusion

Mon travail de terrain avait pour objectif de comprendre le pourquoi de la conformité ou non-conformité du Gabon et du Ghana envers le standard de l’Initiative de transparence des industries extractives (itie). Pour ce faire, j’ai conduit des enquêtes de terrain de trois mois dans chaque pays, en usant d’entrevues semi-structurées comme méthode principale de collecte de données. En me préparant pour aller sur le terrain, je n’avais pas conçu le rôle majeur que mon âge, mon genre, ma race et ma nationalité joueraient dans ma collecte de données. Au moment de la conclusion de mes enquêtes de terrain, je suis devenue consciente de l’impact de ma positionnalité changeante sur les perceptions de mes participants, et par conséquent sur les résultats de mes recherches. Au regard de ce constat, tout en acceptant le fait que la conduite de recherches qualitatives sur le terrain exige que l’on s’attende toujours à l’inattendu, mes préparations futures pour toute nouvelle enquête de terrain tiendront compte d’abord et avant tout de ma positionnalité vis-à-vis celle de mes participants, afin de pouvoir mieux situer et analyser la production des données de façon réflexive. Autrement dit, mes enquêtes de terrain adopteront une sensibilité auto-réflexive. J’adhère donc à l’analyse de Frances B. Henderson (2009), une Afro-américaine qui, à la suite de ses recherches au Mozambique – où sa première découverte fut le fait que l’organisation à laquelle elle était affiliée s’attendait à une femme blanche –, nous invite à reconnaître que notre corps, notre positionnalité, notre identité, influenceront le processus de recherche une fois sur le terrain. Politologue elle-même, Henderson (2009 : 293) appelle tous les politologues à s’inspirer des anthropologues qui soulignent l’importance d’une auto-réflexion identitaire avant le terrain, une fois sur le terrain, ainsi qu’au retour du terrain. À cela, j’ajouterais qu’en plus de l’anthropologie, les politologues, surtout en Relations internationales, pourraient s’inspirer également des géographes, qui ont toujours insisté sur la nécessité de pratiquer une auto-réflexivité critique sur la position du chercheur, et ce à tous les stades du processus de recherche. Le but de ce commentaire était de réfléchir au caractère contextuel de la collecte de données qualitatives qui est fondamentalement influencé par la positionnalité du chercheur. Comme Mullings (1999 : 349) l’a souligné, il est nécessaire de reconnaître les moments incertains auxquels le chercheur fait face durant les entrevues semi-structurées afin de repenser l’autorité du chercheur et les stratégies de validation de données, par exemple en diversifiant la source des données pour permettre une meilleure triangulation des résultats de recherche.