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Reckinger Rachel, 2012, Parler vin. Entre normes et appropriations. Rennes, Tours, Presses universitaires de Rennes, Presses universitaires François-Rabelais, 386 p., annexes, bibliogr.

  • Vincent Fournier

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  • Vincent Fournier
    Département de communication sociale et publique, Université du Québec à Montréal, Montréal (Québec), Canada

Corps de l’article

Dans ce livre issu d’une thèse de doctorat en sociologie, Rachel Reckinger propose une analyse des personnes participant à des cours d’initiation au vin au Luxembourg, son pays d’origine. C’est un sujet que l’auteure maîtrise bien, puisqu’elle-même possède une formation universitaire en dégustation et analyse sensorielle. Cela dit, la recherche porte principalement sur des amateurs ordinaires de vin, des débutants qui s’y connaissent peu ou pas en matière de vin, et suivent justement des cours sur le vin. L’ouvrage se présente en trois parties qui, comme le souligne l’auteure, peuvent être lues indépendamment.

La première partie traite de l’institutionnalisation des pratiques oenophiles au Luxembourg, entre autres à travers son insertion dans des programmes de formation continue (éducation aux adultes) dispensés par les autorités publiques. L’auteure développe ici son analyse autour du concept de gouvernementalité de Foucault. Le développement, l’institutionnalisation et la diffusion des pratiques oenophiles agiraient de sorte à valoriser les vins de terroir et à dévaloriser les vins industriels afin de protéger la production nationale contre la mondialisation. La deuxième partie analyse les attentes des personnes assistant aux formations en oenologie, ainsi que les manières dont ils s’approprient le contenu des cours. C’est à travers un cadre explicatif issu de la pédagogie et mettant l’accent sur les motivations à la formation que les données de cette deuxième partie sont analysées. C’est également sur la base de ces motivations que sont ensuite évaluées les diverses appropriations positives et négatives. La troisième partie étudie les appropriations des connaissances oenologiques dans le cadre des pratiques privées. Cette partie, qui est la plus ethnographique des trois, est également la moins théorique. L’auteure identifie un certain nombre de « logiques d’action », dont cinq principales (sensorialité ; indifférence ; bon vivant ; découverte et voyage ; achat et collection), pour catégoriser et interpréter les pratiques oenophiles privées. Elle souligne qu’une seule d’entre elles – la « sensorialité » – correspond à la posture présentée dans les cours et conclut à l’autonomie relative des pratiques discursives domestiques.

S’il se réclame explicitement de l’ethnologie, l’ouvrage semble plus proche de la sociologie. L’influence wébérienne est perceptible, par exemple à travers la volonté de l’auteure de rigoureusement catégoriser les diverses postures des amateurs de vin et de rattacher un nombre restreint de types de discours à des réalités sociologiques spécifiques. Ainsi, les personnes et leurs différents discours sur le vin sont décrits en les enchâssant dans des catégories quantifiées, plutôt que d’être présentés – ce que font normalement les anthropologues – comme autant de possibles et de perspectives fluides, issus de bricolages individuels, et élaborés à partir de l’ensemble des significations qui composent la culture du vin.

Au niveau théorique, l’utilisation du concept de Foucault est habile et intéressante, en particulier à travers son application au lieu de formation comme terrain d’enquête, car il constitue un point de rencontre entre différentes dimensions et « pouvoirs » de la société contemporaine, soit le gouvernement (l’État), les secteurs professionnels (le marché) et les amateurs. Il s’agit d’un bel exemple d’application des thèses de Foucault à un cas concret, bien que cette utilisation soulève des questions concernant la démarcation entre le respect de la norme sociale et la gouvernementalité. Malheureusement, l’approche foucaldienne développée dans la première partie est pratiquement absente des deux autres. Par exemple, les refus d’intégrer la normativité oenophile ne sont pas interprétés comme des formes de résistance et sont plutôt réduits à une mauvaise maîtrise de ses normes.

À l’exception de ce déséquilibre au niveau de la discussion théorique, ce livre reste bien structuré, il s’appuie sur une méthodologie rigoureuse et les analyses sont fines et nuancées. Il fournit des données riches, portant sur des amateurs ordinaires de vin. Il prolonge et enrichit un certain nombre de travaux récents portant sur la culture de la consommation du vin en Europe. Ces données seront pertinentes pour les chercheurs qui travaillent sur les amateurs de différents types d’activités (arts, musiques, voitures, etc.), ainsi que, plus largement, pour tous ceux et celles qui s’intéressent à la culture populaire.