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Psychostimulants : au-delà de l’usage médical, l’usage anthropotechnique

  • Jérôme Goffette

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  • Jérôme Goffette
    Université de Lyon, France, Université Lyon 1, EA 4148, LEPS, France
    Correspondance : Service Commun de Sciences Humaines et Sociales, Université Lyon 1, 8, avenue Rockefeller, 69 373 LYON Cedex 08, France
    goffette@sante.univ-lyon1.fr

Corps de l’article

Comme l’a fort bien observé Brillat-Savarin, le café met en mouvement le sang, en fait jaillir les esprits moteurs ; excitation qui précipite la digestion, chasse le sommeil, et permet d’entretenir pendant un peu plus longtemps l’exercice des facultés cérébrales.

Honoré de Balzac : Traité des excitants modernes (1839), p. 23-24

Le mot « médicament », selon sa définition ordinaire, prend assise sur une finalité médicale. Médicament, remède et médecine ont une même étymologie (Rey, 1995, art. « Médic- », p. 1214). Un médicament, c’est un moyen pharmaceutique pour lutter contre une pathologie. Il s’inscrit donc dans l’impératif du soin, dans le devoir d’aide devant la souffrance et la mort, et, plus largement, dans un arrière-plan d’implication culturelle que l’anthropologie du médicament ne cesse de mettre en évidence (Desclaux et Lévy, 2003, p. 5-21). En particulier, pour un même objet matériel, différents usages sont toujours possibles. Lorsqu’il s’agit de finalités dopantes, le « médicament », de remède, devient par exemple un atout de performance. Si cette perspective n’est pas nouvelle, les usages actuels tranchent à la fois par leur déconnexion du cadre médical et par l’accroissement de la palette des principes actifs, toutes choses présentes dès le XIXe siècle comme en atteste Balzac, grand consommateur de ce café si concentré qu’il l’appelait « anhydre ».

Sur cet arrière-plan, nous voudrions ici proposer une analyse philosophique d’une littérature située à la rencontre du champ sociétal et du champ scientifique : les guides pratiques de psychostimulants. La problématique de cette recherche comprend plusieurs aspects. Premièrement, comment situer ces ouvrages ? Essaient-ils de rester dans le cadre médical du normal et du pathologique, selon l’épistémologie de Georges Canguilhem (1966) ? Deuxièmement, quel usage ces ouvrages font-ils du savoir scientifique ? S’agit-il d’une évocation prestigieuse, d’un argument d’autorité, d’un exercice de publicisation approximative ou au contraire scrupuleuse ? Troisièmement, quelles attentes voit-on transparaître : une conduite de plaisir toxicomane, une réaction à la compétition vitale, une démarche d’autonomisation positive, une recherche de transcendance vers la génialité ? Enfin, quatrièmement, à titre de prospective, quel retentissement ce genre de pratique peut-il avoir sur nos conceptions de l’identité personnelle et de l’humanitude ?

Par de nombreux aspects, cette problématique rejoint les interrogations des anthropologues et des sociologues (Ehrenberg, 1991 ; Le Breton, 1999 ; Sfez, 1995), et de philosophes (Fukuyama, 2003 ; Sloterdijk, 2000a et 2000b ; Hottois, 2002). Ces deux derniers proposent le concept d’anthropotechniques [techniques de modification de l’homme] pour rendre compte du phénomène général, concept que nous avons développé dans un récent essai et dont nous proposons cette définition : « anthropotechnie : art ou technique de transformation extra-médicale de l’être humain par intervention sur son corps » (Goffette, 2006b : 69). De même, il convient de souligner que cette interrogation sur les psychostimulants rejoint étroitement la problématique de la frontière entre curing et enhancing [guérir et faciliter], telle qu’elle est finement analysée par Rothman et Rothman à travers des pratiques médicales aussi variées que l’utilisation d’hormones ou la liposuccion (2003), ou telle qu’elle est interrogée dans ses implications psychologiques et éthiques par Elliott (2003).

Méthodologie

Le corpus des ouvrages étudiés a été sélectionné sur ces critères :

  • être majoritairement consacrés aux psychostimulants ;

  • avoir été écrits pour le grand public ;

  • comprendre la liste exhaustive des livres de ce type publiés aux États-Unis et en France.

Le premier critère définit l’objet d’étude et permet d’écarter des ouvrages composites, dévolus par exemple autant au dopage sportif ou au culturisme qu’à l’utilisation de psychostimulants.

Le second critère délimite le champ que nous voulions étudier : non pas des discours savants, mais une littérature populaire, directement en prise avec le phénomène sociétal. De ce fait, les livres scientifiques sont ici exclus. Notre but est de se pencher davantage sur le discours pratique ou le discours commun que sur les études de pharmacocynétiques et de pharmacodynamie. De même, sont exclus les livres visant à prévenir l’addiction engendrée par la consommation de psychostimulants (par ex. : Clayton, 1994), parce qu’ils traitent de la régulation du phénomène et non de ses motivations et de ses formes propres.

Le troisième critère permet d’introduire des éléments comparatistes entre les États-Unis, souvent présentés comme une figure de proue des phénomènes sociétaux, et une nation de la « Vieille Europe », afin de révéler l’influence des différences culturelles sur l’usage des psychostimulants.

La méthodologie d’analyse est une analyse philosophique de l’argumentation mobilisée, mêlant à la fois une étude des formes rhétoriques et des contenus argumentatifs.

Des pilules pour bien portants

En consultant la demi-douzaine d’ouvrages publiés en France et aux États-Unis, on ne peut que constater la clarté du propos. Bien que traitant de médicaments, ils ne cachent pas qu’ils en font un usage très différent de l’indication médicale.

Les titres eux-mêmes sont éloquents : 300 médicaments pour se surpasser physiquement et intellectuellement (Anonyme, 1988) ; Le guide des nouveaux stimulants (Souccar, 1997) ; Mind Food and Smart Pills [Aliment de l’esprit et pilules d’intelligence] (Pelton et Clarke Pelton, 1989) ; Smart Drugs II [Les psychostimulants II] (Dean et coll., 1993) ; Mind Boosters [Les accélérateurs de l’esprit] (Sahelian, 2000) ; Brain Candy [Les bonbons du cerveau] (Lidsky et Schneider, 2001).

De plus, parfois sur fond de pilules et de gélules, les couvertures de livre s’accompagnent de sous-titres ou de bandeaux accrocheurs. Par exemple, Le guide des nouveaux stimulants (Souccar, 1997) est ainsi sous-titré : « Plus d’efficacité ; Plus d’intelligence ; Plus de concentration ; Plus d’énergie ; Plus d’optimisme ; Plus de tonus sexuel ; Plus de créativité ».

En fait, il s’agit de conquérir des « plus » et non de guérir des « moins ». Nous sommes aux antipodes de la médecine, et ces caractéristiques correspondent pleinement au paradigme anthropotechnique avec ses pratiques d’amélioration et non de soins (Goffette, 2006b, chap. IV), ou à une pratique d’« enhancement » bien différenciée d’un soin (Rothman et Rothman, 2003).

Autre exemple, la quatrième de couverture de Smart Drugs II reprend ce même langage, complété de quelques allusions à la lutte contre le vieillissement :

Augmentez votre clarté d’esprit et votre acuité sensorielle

Accroissez votre plaisir sexuel

Augmentez votre performance scolaire et professionnelle

Prenez connaissance des derniers traitements de la maladie d’Alzheimer

Accroissez votre QI de plus de 10 points

Améliorez votre aptitude à résoudre des problèmes

Améliorez votre mémoire jusqu’à 40 %

Ralentissez le vieillissement

Clairement, plusieurs ouvrages explicitent dès l’introduction la différence avec la médecine :

Il ne s’agit pas d’un ouvrage de médecine s’adressant à des personnes malades.

Anonyme, 1988, p. 9

Piracetam Update. Cette substance unique est probablement la plus populaire des psychostimulants pour personne normale, bien portante.

Dean et coll., 1993, p. 103

Hommes et femmes ont besoin d’être attentifs et concentrés au travail pour maximiser leurs performances [...]. Pour cela, l’utilisation appropriée des accélérateurs de l’esprit (mind boosters) peut les aider.

Sahelian, 2000 : 193

De même, il est intéressant de mentionner ici une analyse figurant dans Smart Drugs II. Alors que plusieurs s’interrogent afin de savoir pourquoi les personnes pourraient (ou devraient) utiliser des substances en les détournant de leurs indications médicales, cet ouvrage montre que la démarche est souvent inverse pour l’industriel, qui se demande comment procéder pour mettre sur le marché un psychostimulant ? L’industriel, contraint par la réglementation, a plusieurs choix. Soit, il se contente de proposer le psychostimulant sous la rubrique des compléments alimentaires, le privant de l’image de sérieux scientifique et d’un possible remboursement par l’assurance maladie. Soit, il développe officiellement le produit en avançant une indication médicale pour ensuite escompter un élargissement de la prescription au-delà de cette indication. Soit encore, schéma souligné par les auteurs, les industriels créent une nouvelle maladie qui, officiellement, permet d’incorporer des insatisfactions en assimilant leurs causes à une pathologie. L’exemple mis en avant est celui de l’AAMI « age-associated memory impairment » (Dean et coll., 1993), que l’on peut traduire par « affaiblissement de la mémoire associé à l’âge » ; ce syndrome a l’avantage d’être si large qu’il ouvre de vastes marchés.

Une fois que l’AAMI est défini comme une maladie, il devient une cible légitime pour le développement de substances actives, et sera, éventuellement, agréé. Presque toutes les compagnies pharmaceutiques sont dans la course pour mettre au point des médicaments pour l’AAMI.

Dean et coll., 1993 : 22

Le Pr Hindmarch prédit que “si [les industriels] peuvent inventer un désordre qui pourrait être amélioré par un stimulant cognitif, alors, en fait, c’est une mine d’or !” […] Lorsqu’on demande à Paul Williams pourquoi Glaxo développe des médicaments pour l’AAMI plutôt que pour la maladie d’Alzheimer, il répond […] : l’AAMI affecte vraiment beaucoup plus de personnes que la maladie d’Alzheimer, bien qu’il soit certainement vrai que c’est une atteinte bien moins sévère. Nous pensons qu’au moins 4 millions de personnes au Royaume-Uni souffrent d’AAMI”.

Dean et coll., 1993 : 23

Ainsi, ce serait parce qu’ils ne peuvent pas ouvertement promouvoir des psychostimulants anthropotechniques que les firmes essaieraient de jouer avec le cadre médical, en l’élargissant, en créant des maladies, en suscitant des consommations hors des indications médicales, etc. Ce jeu stratégique est assez bien connu (Zarifian, 1994 ; Breggin, 1994) et il pose d’ores et déjà problème à nombre de médecins, troublés par des inventions de maladies qui n’ont parfois aucun sens médical et entraînent en revanche des dépendances, avec une médicalisation parfois jugée excessive.

On peut enfin remarquer que l’expression « smart drug », souvent utilisée dans les livres anglo-américains, est significative. L’expression scientifique courante est plutôt « psychostimulant ». On peut penser que, dans ces ouvrages, le choix de « smart drug » provient de l’effet d’image et de connotation associé au mot « smart », qui signifie aussi « élégant », « malin », « audacieux ». Ainsi, l’utilisation des « smart drugs » apparaît positivement comme un choix malin et avant-gardiste, alors que l’usage de « psychostimulants » relève plutôt de l’objectivité pharmaco-chimique ou du traitement psychiatrique. Associé au mot « drug », on obtient l’idée d’une consommation astucieuse (Richard, 1999, p. 368), et non d’un dopage ou d’un usage risqué. La notion de drogue (au sens courant de produit de toxicomane) est évoquée, mais écartée comme non pertinente. Ces guides pratiques revendiquent une normalité sociale, une adaptation professionnelle, une conformité comportementale simplement un peu en avance sur l’époque.

Les livres français jouent aussi avec la langue. Le premier, 300 médicaments pour se surpasser physiquement et intellectuellement, parle dans son titre de « se surpasser » et explique directement qu’il traite de dopage intellectuel. Ce fut sans doute l’une des raisons qui conduisirent l’éditeur à le retirer de la vente. Offert durant l’été 1988, ce livre a suscité de vives réactions : le 26 août, le ministre de la Santé français faisait savoir qu’il entreprenait une action en justice pour obtenir son retrait. Le même jour, l’Ordre National des Médecins émettait un communiqué très sévère. Par la suite, ce dernier mentionna dans son Bulletin qu’il suivait attentivement l’instruction en cours (1988a, p. 273 ; 1988b, p. 3). Le 23 septembre, c’était au tour du président de l’Ordre National des Pharmaciens de prendre position publiquement (1988, p. 922). Le parti pris affirmé haut et fort en faveur du dopage explique pourquoi les auteurs, médecins, ont préféré l’anonymat, et d’évidentes maladresses vis-à-vis du cadre législatif expliquent pourquoi l’éditeur jugea prudent de retirer le livre de la vente en novembre, bien qu’il en ait déjà vendu, selon ses propres dires, 150 000 exemplaires.

Le second ouvrage, Le guide des nouveaux stimulants, tirant les leçons de cette controverse, précisa d’emblée le cadre légal, en indiquant qu’il s’agissait d’automédication ou de prescription hors des indications figurant dans les notices d’autorisation de mise sur le marché (AMM). L’auteur prit soin de n’utiliser à aucun moment le terme « dopage », préférant parler de « stimulants », terme plus neutre. D’autres expressions plus acceptables et vagues sont aussi employées, telles que « s’adapter aux contraintes de l’environnement » (Souccar, 1997, p. 13) ; « garder le tonus psychique » (p. 19) ; « favoriser l’acquisition des connaissances » (p. 255) ; « améliorer les fonctions mentales » (p. 274) ; « dynamiser » ; « développer le potentiel » ; vocabulaire banal, qu’on retrouve aussi bien dans les magazines féminins, la presse santé grand public ou les manuels de « management ». L’auteur, journaliste, transpose en fait un discours de type managérial ou publicitaire, en utilisant l’effet de mode et ses connotations positives. De tels termes correspondent au public visé : « les étudiants en période d’examen, les cadres ou les chefs d’entreprise » (quatrième de couverture). Il ne fit l’objet d’aucun communiqué de la part des pouvoirs publics ou des institutions ordinales.

En fait, loin des enjeux industriels, les ouvrages étudiés ont une position assez transparente, reconnaissant sans ambages la rupture avec la médecine ou l’appartenance au champ de l’« enhancement ». Leur propos prend d’ailleurs assise sur une demande sociale bien caractérisée dans sa spécificité.

Naturellement, puisqu’il n’est plus question d’évoquer l’argument médical, d’autres justifications sont mises de l’avant. Elles se présentent principalement sous quatre figures rhétoriques : une demande d’information, une inquiétude fébrile de la performance, un rêve de génialité et une demande d’efficacité pragmatique et enthousiaste.

Informer le choix éclairé du consommateur

En ce qui concerne l’information, Brain Candy, le plus récent de ces livres, est le plus révélateur. Après les ouvrages relayant trop naïvement l’engouement initial, ce dernier cherche davantage à respecter la rigueur scientifique. Les auteurs, des scientifiques reconnus, découragent d’ailleurs la consommation d’une part importante des produits examinés. En fait, d’après les auteurs, pour choisir de recourir ou non à des psychostimulants, il faut d’abord pouvoir faire un choix éclairé. Ensuite, doté de cette information, le passage à l’acte du consommateur ressort du domaine privé, semble-t-il :

Ensemble nous est venu le concept de ce livre : fournir une information sans biais, fondée sur des recherches de bonne qualité, pour ceux qui veulent connaître les bénéfices et les risques des plantes, des compléments alimentaires, et des autres moyens d’améliorer le fonctionnement mental – pour la confiserie du cerveau pourrait-on dire.

Lidsky et Schneider, 2001, p. 12-13

Nous sommes en fait dans le cadre typique de la relation de consommation, prise dans sa norme contractuelle : pour que le contrat de consommation soit acceptable, il faut qu’il soit librement consenti, ce qui suppose une bonne conscience du produit consommé, donc une information loyale et satisfaisante, y compris sur les risques encourus et les bénéfices réels. Il est possible de constater que ce modèle ne s’interroge ni sur la légitimité de la consommation, ni sur le trouble qu’une consommation dopante peut induire dans la relation de concurrence professionnelle. Ces auteurs considèrent qu’il s’agit strictement d’une consommation s’effectuant dans le cadre d’un contrat privé, dans un cadre d’économie politique libérale, où la question du bien-fondé de l’action n’est pas absente, mais renvoyée à la conscience du consommateur, à son domaine privé. Une telle attitude se fie donc au bon sens du consommateur, à sa rationalité ou à son désir personnel. Il faut toutefois remarquer que le jeu de la concurrence entre individus peut engendrer des effets d’écrasement de ce libre arbitre : l’exemple du dopage sportif, indispensable pour obtenir de bons résultats (Laure, 1995, p. 186-196 ; Laure et coll., 2000, p. 128-153), montre que le point de vue du « contrat privé » et des choix individuels doit parfois être complété par une vision plus globale, prenant en compte des répercussions individuelles croisées et une dynamique collective.

Liberté, génialité

À l’inverse de cette justification « neutre », on peut trouver une apologie de l’amélioration des performances cognitives, érigée en quasi impératif anthropologique. Il ne s’agit plus alors de pragmatisme, mais d’un commandement presque religieux. Nous voudrions simplement reprendre ici quelques passages d’un poème de Luis Alberto Machado, « Minister of Intelligence in Venezuela », cité dans Mind Food & Smart Pills :

Tout le monde a, par sa simple existence, le droit d’être intelligent. Et d’avoir les moyens de devenir significativement plus intelligent. C’est un droit qui doit être reconnu et tenu pour sacré. […]

Jusqu’à maintenant l’intelligence a été un privilège. Le dernier bastion des privilèges. La richesse la moins bien distribuée de la Terre. La cause et le fondement du maintien des privilèges. Intelligence est synonyme de pouvoir. […]

En toute circonstance, la « stupidité » est une « maladie » curable. Ce n’est pas une situation qui doit être endurée avec résignation, c’est un problème social qui doit être combattu.

Personne ne peut devenir Einstein. Il est même absurde d’essayer. Mais tout homme peut devenir lui-même. Et il n’y a pas de raison pour laquelle une personne serait moins qu’Einstein. Le génie est rare parce que, fréquemment, les moyens de le devenir n’ont pas été disponibles. Un ‘génie’ ne doit pas être vu comme un être doté de facultés extraordinaires. Un génie n’est pas un surhomme. Mais un homme ou une femme normaux. Le reste de nous est infra-normal. Nous sommes appelés à rejoindre le niveau des génies. Et, dans le futur, à le surpasser. […]

Chacun a le droit d’être libre. Et le droit d’être plus libre encore. Le respect de la liberté de chacun signifie qu’il a le droit d’exercer la liberté qu’il possède. Cela n’est pas suffisant. La liberté doit être augmentée. L’être humain peut devenir plus libre par son propre perfectionnement, acquis dans la réalisation progressive de toutes ses facultés. La liberté est tout ce qui est nécessaire.

Hormis la liberté, tout ce qui est nôtre est à délaisser.

Pelton et Clarke Pelton, 1989, p. 19-22

Un tel texte dévoile une espérance sous-jacente à la consommation des « smart drugs » : celle d’une libération des êtres. Si nous nous sommes affranchis de l’esclavage social, il resterait celui de la nature et de l’éducation. Le projet de L. A. Machado est de l’abroger, en utilisant entre autres la chimie du cerveau. Enchaînés dans les fers d’une intelligence étroite, nous aurions suffisamment de conscience pour entrevoir notre avenir et notre devoir.

Dans la lignée du courant transhumaniste (World Transhumanist Association, 2002, art. 3 et art. 4), ou du « rapport NBIC » (Rocco et Sims Bainbridge, 2003), ce texte est sans doute séduisant, mais il recèle aussi sa part d’ombre et de naïveté. Ombre dans ce jugement d’infra-normalité porté sur ceux qui ne sont pas des génies : comment ne pas penser à la fièvre eugéniste du début du XXe siècle et à la ségrégation négative qu’elle a portée ? Ombre aussi de l’aspect dogmatique de la conception de l’humain, retranchant sans s’interroger tout le naturel (« Hormis la liberté, tout ce qui est nôtre est à délaisser »). Naïveté dans cette formulation égalitariste où tous pourraient accéder à la liberté du génie, alors qu’on peut tout aussi bien craindre une exacerbation des inégalités, pourtant déjà insupportables. Qui nous dit que tous pourront accéder à ces moyens, alors qu’aujourd’hui beaucoup n’ont même pas accès aux soins ? Qui nous dit que nous tendrions vers une intelligence égale ? Rien n’est moins sûr. D’ailleurs, plutôt qu’un mouvement fraternel d’égalisation par le haut, ces guides montrent une sorte de fièvre de la concurrence, de course à l’optimisation économique des êtres.

L’inquiétude et la fièvre de la performance

Plus prosaïques, les premières pages de 300 médicaments pour se surpasser physiquement et intellectuellement sont assez brutales. Elles s’intitulent « Le droit aux stimulants » :

Il ne s’agit pas d’un ouvrage de médecine s’adressant à des personnes malades, mais bien d’un outil d’information destiné à toutes celles et tous ceux qui ressentent légitimement le désir d’améliorer leurs performances physiques et intellectuelles, de combattre la fatigue et les stress inhérents à la vie moderne. Prendre des médicaments pour résister, pour s’affirmer, pour vaincre dans la compétition vitale, est devenu un besoin ressenti par le plus grand nombre.

Anonyme, 1988, p. 9

Le « droit » au dopage est revendiqué, avec un péremptoire jugement de valeur puisque le désir social d’améliorer ses performances est d’emblée jugé « légitime » :

Il est certes indispensable de rester en bonne santé, équilibré et bien dans sa peau. Nous maintenir en bonne santé, nous guérir si nous sommes malades, tel est le rôle des médecines prédictives et curatives. Mais un individu en bonne santé peut désirer ou avoir besoin parfois d’en faire plus, de se dépasser, d’aller plus loin dans ses possibilités physiques et intellectuelles. Il va devoir faire marcher la machine à plein régime, voire en sur-régime pour une durée qu’il faut souhaiter la plus brève possible. Les conditions de la vie moderne, la concurrence et la compétition effrénée des candidats pour obtenir un diplôme, un poste, un succès, une reconnaissance professionnelle ou des gratifications affectives rendent souvent indispensable le recours à des produits tonifiants et stimulants.

Anonyme, 1988, p. 15-16

Ainsi, cette pratique veut mettre en oeuvre une sorte de sur-santé, dans une logique de dépassement de la normalité, ce qui, précisément, ressort du paradigme anthropotechnique (Goffette, 2006b, p. 69). Mieux encore, il en irait ici d’une nécessité sociale de survie, qui s’imposerait non seulement dans les études et le métier, mais aussi dans la sphère des relations intimes pour obtenir ce que les auteurs appellent des « gratifications affectives » (une partie de la pharmacopée analysée concerne les tonifiants sexuels). L’essentiel de la vie, traité en termes de lutte pour l’existence, sorte de psychologie de bazar, serait concurrence. Dès lors, on comprend mieux la « légitimité » dont il est question : principe de survie, réaction de légitime défense face à un environnement hostile, ce qui rejoint les analyses d’Alain Ehrenberg dans Le culte de la performance (Ehrenberg, 1991, troisième partie).

La compétition étant l’élément essentiel pour asseoir le droit au dopage, les auteurs tournent alors leur regard vers le monde du sport de haut niveau, conçu comme un modèle social.

Le monde du sport reproduit de façon parfois caricaturale les conditions de la “vraie vie”. C’est là que la volonté de vaincre, le besoin de se dépasser, de reculer les limites du possible, de réaliser l’exploit jamais vu s’impose à tous les athlètes de manière évidente et institutionnalisée. Que ce soit pour des raisons personnelles, par goût, ou par esprit de lucre, ou encore poussé par l’orgueil national, il ne suffit plus de participer comme le proclamait Pierre de Coubertin, mais de triompher, de dominer, d’écraser l’adversaire, de monter enfin sur le podium.

Anonyme, 1988, p. 16

Cet antagonisme exacerbé du sport est-il une caricature, un cas limite effrayant qui ne concernerait que de loin notre vie courante ? Il n’en est rien pour les auteurs :

Nous disons [...] que la vie quotidienne, la compétition vitale, le “struggle for life” des Anglo-saxons est autrement plus ardue, plus rude et plus soutenue que le plus spectaculaire des exploits des dieux du stade. [...] Qu’il s’agisse de préparer un concours, de terminer un travail urgent, de se défendre, de survivre dans un milieu hostile, de briller en société ou simplement d’exposer clairement ses idées, avoir la possibilité de puiser dans ses réserves pour disposer d’un “plus” qui fera la différence constitue le facteur déterminant du succès. Ce livre vous indique les règles de bon usage de ce plus.

Anonyme, 1988, p. 17-18

En reprenant l’idéologie des gagneurs, le modèle de la concurrence, ce sont à la fois un projet de société et une conception des rapports humains qui se mettent en place. En exagérant les situations de concurrence, ce livre est montré comme un instrument non seulement utile, mais nécessaire. Voilà comment cet ouvrage, dont la finalité faisait débat, se voit campé sur une « légitimité sociale », débat dont le livre ne sortira finalement pas vainqueur, puisqu’en 1988, 300 médicaments pour se surpasser physiquement et intellectuellement devra être retiré de la vente au bout de quelques mois, malgré son succès commercial.

Bien entendu, il faut prendre quelques distances vis-à-vis de cette lecture pour souligner les biais dont souffre la démonstration. Contrairement à ce que les auteurs affirment, les situations de concurrence sont beaucoup moins prégnantes. Si tout n’était que lutte pour l’existence, alors il n’y aurait plus d’amour, plus d’amitié, plus de solidarité, plus de gratuité dans l’action, mais un intérêt ubiquitaire, un calcul de bénéfice, une désolation psychologique. Certes, les auteurs pourraient répondre à cela que l’amour n’est au fond qu’une « gratification affective », que l’amitié n’est qu’un déguisement de l’intérêt, que la solidarité est un songe utopique et que la gratuité d’un geste risque de condamner le rêveur à être hors course. Un tel réductionnisme peut sans doute avoir quelques vertus méthodologiques dans certains aspects des sciences sociales, mais il ne saurait être érigé en dogme pour une conception globale de l’être humain. Nous savons bien que tout dans notre vie n’est pas combat. Nous savons bien que l’être humain aspire à des états aussi étrangers à ce modèle que le bonheur, le sentiment d’être utile, la sérénité d’âme ou l’accord avec soi-même. À cette virtus bellica [esprit de combat], à ce fighting spirit, peuvent répondre une vertu et un autre esprit, humaniste ou altruiste, par exemple.

À la lecture de ce chapitre de 300 médicaments…, il est possible de constater une argumentation agressive, qui cache sans doute la position défensive des auteurs face aux autorités médicales et politiques. Cette volonté revendicatrice de prouver sa légitimité, fût-ce par une vision caricaturale, est-elle constitutive de l’anthropotechnie, ou est-elle particulière à ce livre-ci, dans le contexte qui est le sien ? Il suffit de se tourner vers le second ouvrage écrit par Thierry Souccar et paru en 1997, soit neuf ans plus tard, pour répondre à cette question. Ainsi, Le guide des nouveaux stimulants, plus proche des ouvrages américains, présente un visage différent, « pragmatique » pourrait-on dire. La question de la mise en concurrence des individus passe en arrière-plan comme une évidence de la vie moderne à laquelle il faut simplement s’adapter. C’est le sens pratique nord-américain, conjugué à une certaine idée de la liberté individuelle, qui est reprise par le journaliste scientifique. Associée à la caution d’un pharmacologue, cette présentation plus douce vaudra à ce livre de ne déclencher aucune polémique, alors même que le contenu est assez similaire à 300 médicaments…

La séduction de l’efficacité technique

Les guides pratiques nord-américains, dont il s’inspire, abordent la question sous un angle surtout pratique. Pour le Dr Dean, la demande des patients doit simplement être prise en considération positivement. Puisque le client l’exprime, le professionnel doit y répondre favorablement :

Une des plaintes les plus courantes de beaucoup de mes patients est que leur mémoire n’est plus aussi rapide qu’ils en avaient l’habitude. J’entends cela non seulement chez les gens d’âge mûr, mais aussi de la part d’adolescents ou de patients d’âge moyen. Avec l’explosion de l’information et la surcharge sensorielle auxquelles nous sommes incroyablement exposés, la rapidité de la mémoire et l’aptitude accrue à penser deviennent plus importantes que tout pour nous. […] Je prescris fréquemment à mes patients [des substances améliorant les performances] et j’obtiens habituellement des résultats positifs satisfaisants.

Dean, dans Pelton et Clarke Pelton, 1989, p. 9

Ces livres se présentent ainsi comme des documents hybrides, associant, d’une part de simples conseils préalables à une consultation auprès d’un praticien, et, d’autre part, la formulation de véritables programmes clés en main, des « Mind-Boosting Programs » (programmes d’amélioration de l’esprit) (Sahelian, 2000, part. V). Toutefois, si la question de la légitimité de ce recours est souvent escamotée par l’idée que ce serait simplement une affaire privée, on sent néanmoins percer un enthousiasme, manifeste quoique diffus :

Les substances nootropiques présentent un potentiel fascinant et stupéfiant dans le champ de l’augmentation de la mémoire.

Pelton et Clarke Pelton, 1989, p. 133

Acetyl-L-Carnitine (ALC) fut une des plus passionnantes substances étudiées dans Smart Drugs & Nutrients. Actuellement, l’ALC paraît encore plus prometteuse en tant que moyen d’améliorer la cognition de personnes normales, bien portantes, et en tant que traitement de l’AAMI.

Dean et coll., 1993, p. 91

Je trouve la chimie du cerveau fascinante, particulièrement depuis que nous avons accès à nombre de compléments naturels qui peuvent nous aider à manipuler nos neurotransmetteurs.

Sahelian, 2000, p. 39

En fait, pour reprendre les termes de Lucien Sfez (1995) ou de Carl Elliott (2003), les États-Unis ont dans leur culture un élément d’utopie technologique ou de rêve américain qui résonne profondément. Pour ce ferment idéologique qui conçoit la technique comme voie salvatrice, comme réponse aux problèmes du temps, le domaine des psychostimulants est une terre propice. L’amélioration de l’esprit participe à cette culture du self-made man, de « l’homme qui se fait » et qui recule ses limites, rêvant son affirmation dans une altération de soi, un perfectionnement de son utilité et de son rayonnement de puissance. « Tout homme peut devenir lui-même », affirmait Machado (Pelton et Clarke Pelton, 1989, p. 19-22), sans saisir l’aspect paradoxal de la formule. Cet enthousiasme pour les technologies de l’esprit participe aussi à la fascination américaine pour le chiffre, l’indice de performance, les courbes de production, la constitution d’un soi comme capital à gérer, à investir sur des créneaux d’avenir – autre domaine où il est souvent question d’« enhancement ». Par conséquent, si l’engouement est diffus, il en est d’autant plus constitutif d’une idéologie largement partagée. L’autre facette de cette idéologie, outre la fascination pour l’innovation technologique, est la révérence envers la science, avec son incroyable aura de révélation.

Le rêve de science

Pour tous ces ouvrages américains, la science est la référence. Il est assez remarquable de constater que tous reprennent des articles scientifiques. Pour chaque nouvelle molécule abordée, ils nous donnent des éléments de littérature scientifique. En voici quelques exemples :

La première occurrence de recherche [sur le Piracetam] est une étude sur l’animal publié en mars 1981 dans The Neurobiology of Aging. Les résultats d’une étude sur des sujets humains ont été publiés par les mêmes auteurs le 11 juin 1981 dans The New England Journal of Medicine.

Pelton et Clarke Pelton, 1989, p. 146

Des chercheurs de l’Université Banaras Hindu à Varanasi (Inde) ont découvert que certaines molécules présentes dans la plante Ashwagandha (Withania Somnifera) sont de puissants antioxydants (Bhattacharya, 1997).

(La référence à Bhattacharya concerne un article paru dans Indian Journal of Experimental Biology) Sahelian, 2000, p. 168

Une étude […] a testé les effets de la nimodipine sur des rats jeunes et bien portants. Elle a montré que les rats traités apprennent plus vite que ceux qui ne le sont pas. Les chercheurs confirment ainsi que la nimodipine accroît le taux d’acétylcholine dans l’hippocampe (Levy et coll., 1991).

(Référence à un article publié dans la revue américaine Pharmacological Biochemical Behavior) Dean et coll., 1993, p. 68

De plus, la plupart de ces guides contiennent un ou plusieurs chapitres de vulgarisation de la biochimie du cerveau, expliquant rapidement le fonctionnement des neurones et le rôle des neurotransmetteurs. Il s’agit bien sûr de connaissances simplifiées, renforçant souvent l’idée d’un lien clair et constant entre une substance et une tendance du comportement, ce qui peut susciter quelques réserves.

La science est non seulement présente comme source, mais aussi comme caution directe. Les premières pages de Smart Drugs II ne forment rien moins qu’un recueil de témoignages de scientifiques en faveur de l’ouvrage. Parmi d’autres, on peut y lire ces extraits de lettres ou d’articles de presse :

“…une excellente introduction sur le champ de l’augmentation des capacités cognitives… bien écrit et facilement compréhensible, même par des personnes n’ayant pas de connaissances particulières en médecine” Giacomo Spignoli, M.D., Ph.D., Pharmacology Research Director, L. Manetti- H. Roberts & Co.

“…ce livre ouvre le nouveau monde des substances nootropes…” Ernest Lawrence Rossi, Ph.D., Author of The Psychobiology of Mind-Body Healing.

“ Votre enquête sur les produits variés disponibles est très approfondie... […] ” Kurt Z. Itil, Ph.D., President, HZI Research Center, Tarrytown, New York.

Dean et coll., 1993, p. 2-3

À la manière américaine, les titres universitaires (Ph.D. : doctorat scientifique ou littéraire, M.D. : doctorat de médecine) figurent en bonne place, ainsi que la reconnaissance sociale (cf. le Président du Centre de Recherche HZI). À voir ces hautes personnalités scientifiques témoigner, le lecteur ne peut qu’être emporté par ce sérieux scientifique.

Finalement, que ce soit par la reprise des articles ou par l’intervention de personnalités scientifiques, ces livres font un très large usage de l’argument d’autorité, c’est-à-dire la façon de persuader du bien-fondé de certaines affirmations en se basant sur le statut de leur auteur et non à partir du contenu lui-même. La science est à la fois une source de connaissance et une valeur de prestige.

Dans les ouvrages français, cet argument d’autorité se redouble de façon intéressante. Puisque l’engouement des « smart drugs » est né aux États-Unis, perçus comme la patrie de la science et de l’avenir technologique, il devrait être suivi comme tout phénomène de société venu d’outre-Atlantique, d’après une opinion courante. Voilà pourquoi T. Souccar ouvre son texte (Le guide des nouveaux stimulants) par un récit de voyage :

Il y a quelques années, alors que je vivais en Californie du Sud, et que j’étais de passage à San Francisco, des amis m’invitèrent à les rejoindre pour la soirée dans un bar de la ville […]. Le bar portait le nom de Nutrient Café […]. Ce fut ma première et seule rencontre avec l’un de ces “smart bars” dont la presse américaine parlait tant, c’est-à-dire un lieu baigné de musique techno, où le barman sert des cocktails multicolores aux noms bizarres : Intellex, Energy Elixir, Psuper Psonic Psybertonic, MemTrax. Les consommateurs avaient l’air survoltés, pourtant ces boissons ne contenaient pas une goutte d’alcool, mais plutôt des associations de plantes, d’acides aminés, de vitamines et de minéraux. […]

Aux États-Unis, le courant en faveur des psycho-stimulants s’est développé dans les milieux qui se préoccupaient de nutrition, comme la Life Extension Foundation. Parmi les principaux promoteurs, citons les excentriques Durk Pearson et Sandy Shaw, deux biochimistes, Ross Pelton (encore un biochimiste !) ou John Morgenthaler, à qui l’on doit Better Sex Through Chemistry (Une meilleure sexualité grâce à la chimie). Mais c’est surtout à Ward Dean et Steven Fowkes du Cognitive Enhancement Research Institute (CERI) que l’on doit d’avoir lancé le mouvement.

Souccar, 1997, p. 19-20

On voit ainsi comment, par ce voyage, une sorte de rite d’initiation à la « modernité » s’est opéré. À la fois découverte d’une communauté et quête d’un savoir, elle se rapproche des récits utopiques. Si, en 1988, 300 médicaments pour se surpasser… campait sur le terrain français, en 1997, le guide de T. Souccar puise directement dans les guides américains étudiés ici : en matière de phénomène social et de science, l’Amérique reste la référence, notre utopie en quelque sorte (et peut-être notre contre-utopie aussi).

En fait, que ce soit dans la fascination européenne ou dans l’engouement américain lui-même, la science dont il est question ici est double. D’abord, il s’agit de la recherche scientifique elle-même, de la science telle qu’elle se fait. Même s’ils sont parfois schématiques et simplificateurs, ces guides pratiques montrent une connaissance bien réelle du processus de la recherche scientifique, des incertitudes du savoir, et des enjeux scientifico-industriels. La science réelle est bien présente. Mais à côté d’elle et la chevauchant, on sent une autre science, une science rêvée, qui appartient non pas à l’aridité des articles et des études, mais à la vie idéologique des États-Unis. Après l’efficacité pragmatique, le prestige de la science est la seconde composante de cette idéologie américaine.

Comme les idéologies traditionnelles, elle prétend porter en elle une clé de compréhension du monde : compréhension du cerveau et de l’esprit, compréhension de l’innovation comme élément crucial du développement économique, compréhension de l’individu à la fois comme matériau et comme acteur de cette dynamique économique. De même, reprenant l’aspect eschatologique des idéologies habituelles, ce rêve de science est l’expression d’un oméga de l’histoire, d’un point vers lequel elle tendrait : l’efficience optimale de l’individu, voire son accession à la génialité. Comme toute idéologie, cette semi-fiction de science est un discours du futur, presque une prophétie.

En fait, par bien des aspects, ce type de discours, ainsi que celui des transhumanistes, est en relation étroite avec l’univers de la science-fiction. Plus précisément, il s’agit d’une lecture particulière de ce genre, une lecture qui puise dans l’horizon de cette rêverie un credo, un enthousiasme. Pour le dire en une formule, cette lecture de la science-fiction est celle de la séduction technique, de la jouissance d’un pouvoir de métamorphose. En cela, il convient de remarquer que cette lecture se rapproche, à travers la science-fiction, d’une autre source, celle des mythologies. Ainsi, nous avons, sur les fondements d’un ensemble d’aspirations anthropologiques essentielles (puissance, intelligence, beauté, plaisir, etc.) (Goffette, 2000), trois types de discours en résonance : les mythologies et leurs archétypes, les oeuvres de science-fiction, et les guides pratiques.

À bien y regarder, il semble qu’il existe au moins deux régimes de relations entre ces trois types de discours. Le premier régime est sans doute une gradation dans l’ordre de la réalisation. Les mythologies regorgent de substances réjouissantes ou fortifiantes (nectar, ambroisie, soma, etc.). Toutefois, elles les pensent et les construisent comme des archétypes, c’est-à-dire en les épurant d’une grande part de la complexité inattendue du réel. Les substances psychotropes des mythologies appartiennent à l’ordre d’un autre monde et non de celui dans lequel nous vivons. Ce sont des irréalités idéales ou symboliques. Un pas vers le réel est accompli par la science-fiction, qui, dans sa structure littéraire, se construit en général sur un postulat de réalité possible. La science-fiction repose sur une structure hypothético-déductive en « si..., alors... ». Lorsqu’elle envisage les psychotropes, elle n’en fait pas des épures ou des archétypes, mais cherche à en sonder les effets, avec une recherche exploratoire des répercussions concrètes éventuelles. En un mot, comme Maurice Renard l’a théorisé dès 1909 (Renard, 1909 ; Chabot et Goffette, 2007), la science-fiction est une exploration conjointe des effets de science et des effets de merveilleux.

Puisqu’il ne s’agit plus d’archétype, mais d’hypothèse, on se déplace du champ de l’imaginaire pur au champ de l’imagination du réel. On peut noter que, concernant les psychotropes, le travail exploratoire de la science-fiction a été considérable, protéiforme, et parfois annonciateur, comme le montre l’essai très fouillé de François Rouiller (2002). Dans cette perspective, un troisième pas serait accompli avec les guides pratiques de psychostimulants. Il ne s’agit plus ici d’hypothèses, mais d’expériences. Il ne s’agit plus de participer à des archétypes ou d’imaginer de simples possibilités, mais de faire et de vivre concrètement la chose. L’accent est porté sur les données scientifiques, sur la consommation, sur le geste pragmatique. En même temps, ces guides ne sont pas retranchés des deux discours précédents : au contraire, ils cherchent à les incarner, ils cherchent à réaliser les archétypes en cultivant la jouissance de leur splendeur ; ils cherchent à réaliser les scénarios de science-fiction en jouissant de leur avant-gardisme, avec une part de plaisir fantasmatique qui explique ce mélange de science réelle et de science rêvée. Il y a donc une sorte de recouvrement progressif des anciens discours par les nouveaux, dans ce régime de réalisation.

On peut toutefois regarder les relations de ces discours d’une seconde façon, plus élaborée, en portant l’accent non plus sur le rapport au réel, mais sur le rapport à la réflexivité, à l’interrogation d’un sujet en situation. Un autre régime de relations apparaît alors, avec toujours, en premier plan, les formes mythologiques. En tant qu’elles sont exemplaires des aspirations humaines, c’est-à-dire en tant qu’elles sont paradigmatiques, elles forment des cristallisations au sein desquelles les consciences jouent, sans pour autant les mettre en cause et les interroger. Les dictionnaires pratiques de psychostimulants, de leur côté, ne sont plus du tout sous l’emprise de cette puissance symbolique, due entre autres à leur aspect épuré. Ils se veulent tous des guides, c’est-à-dire des outils d’interrogation et d’analyse des objets, des outils pour favoriser l’examen critique des données. Il ne s’agit plus alors de pensée mythique, même si ce fond résonne en eux, mais d’une pensée qui se présente comme rationnelle.

En même temps, l’enthousiasme pour l’objet n’est pas interrogé ; la séduction pour le phénomène emporte les auteurs. À l’inverse, une partie importante de la science-fiction interroge non seulement les artefacts techniques, mais aussi et surtout les motivations humaines, les retentissements affectifs, sociaux, économiques et politiques. De ce fait, vu sous cet angle, on peut dire que des ouvrages comme The Strange Case of Dr Jekyll and Mr Hyde (Stevenson, 1886), Brave New World (Huxley, 1932), Le congrès de futurologie (Lem, 1971) ou Substance mort (Dick, 1977) sont des réflexions anticipées sur des usages anthropotechniques des psychotropes, tels qu’on en voit apparaître aujourd’hui dans ces guides de psychostimulants. En un sens, ils ne se contentent pas d’une rationalité qui se porterait sur les objets, avec une évaluation froide ; ils la complètent d’un examen rationnel (ou en tout cas réflexif et philosophique) des pratiques et des usages. En fait, toute la condition humaine et ses avatars se trouvent brassés et sondés par ce genre littéraire (Goffette, 2005 ; Goffette, 2006a). Il est possible de dire que les guides pratiques ne saisissent du discours de science-fiction que l’aspect miroitant, l’aspect fun, en oubliant la profondeur du genre, sa densité critique et son exploration attentive des ambivalences dans les usages. La science-fiction est reprise comme une mode, un style, ou parfois un credo, comme chez les transhumanistes.

À l’inverse, ce qu’enseignent de nombreux auteurs de science-fiction et ce qui fait d’eux des commentateurs presque directs des guides de psychostimulants, c’est le sens de l’enjeu irrésolu. Là où les guides pratiques gardent et entretiennent une grande part de naïveté, la science-fiction, à travers nombre de ses textes, montre que l’horizon de l’usage des psychotropes mêle des aspects attrayants et d’autres effrayants, du paradis et de l’enfer, et mille détails particuliers. Elle est à la fois un « discours de » et un « discours sur ». Les guides pratiques occultent cette dernière dimension pour s’ériger en avant-garde, en bibles pour adeptes, avec un discours normatif manifeste : il faut « être dans le coup ». C’est une identité de groupe fondée sur une marginalité qui s’affirme comme devant être la non-marginalité future, et elle puise là une sorte de double légitimité, en tant que comportement pionnier et en tant que future normalité.

En fait, cette question conjointe des usages et des rêves est bien une question clé pour la construction – ou la déconstruction-reconstruction – de l’identité personnelle, comme l’indiquait Elliott, avec un regard de philosophe bioéthicien, alors qu’il interrogeait toute une palette d’« enhancement technologies » (Elliott, 2003). Il y a bien quelque chose d’étrange dans ce rêve occidental d’accès à une identité améliorée, qui serait plus proche de l’identité personnelle vraie que l’identité réelle. Ce divorce, ou cette tension, entre le « vrai » et le « réel », à mi-chemin entre la fiction et de la technique, n’interroge rien de moins que la condition humaine. « The true self is the one produced by medical science » (Elliott, 2003, chap. 2) : cette installation de l’identité dans un état transitoire à la fois technique et rêvé est une perspective inhabituelle, dont les retentissements en termes de santé et d’éthique ne sont pas négligeables.

Psychostimulants, anthropotechnie et humanitude

Le développement de l’utilisation des psychostimulants conduit à souligner trois ensembles de problèmes.

Premièrement, l’une des plus importantes conséquences concerne l’ambiguïté des textes étudiés. S’ils affirment clairement sortir du cadre médical, ils réfutent l’idée d’un usage déviant. Ou plutôt ils affirment qu’à côté d’un usage toxicomane déviant, il y a place pour un usage normal. En même temps, l’enthousiasme latent ou explicite n’est pas sans rappeler l’attirance pour une drogue. Seul le plus récent des ouvrages (Brain Candy) paraît peut-être échapper à cet effet de fascination, en s’en tenant plus fermement à la ligne directrice d’une information que les auteurs veulent la moins biaisée possible. La porte d’un usage anthropotechnique sans être toxicomane est donc entr’ouverte, mais seulement entr’ouverte. Si nous repensons au petit texte de Balzac et à sa propre consommation de « café anhydre », le commentateur a cette formule qui paraît ici pertinente : « [Balzac], qui travaille sous les étrivières du plus violent café, mène une vie réglée parfaitement déréglée » (Delcour, 1997, p. 50). La question qui ne cesse de se poser est de savoir s’il peut exister une conduite dopante (d’amélioration de performances) qui ne soit pas une conduite toxicomane (de dépendance envers une substance). En fait, les deux adjectifs ne se situent pas sur le même plan. L’un se définit par une motivation (la performance), l’autre par un effet en termes de santé (l’addiction). Le tiraillement qu’on ressent à la lecture de ces ouvrages résulte de ces deux orientations du regard et de la nécessité de les tenir ensemble dans une approche globale de la conduite personnelle (cf. la distinction entre produits dopants et conduites dopantes, dans Laure et coll., 2000, p. 9-10).

Deuxièmement, dans une perspective socio-philosophique, on peut souligner que l’existence humaine est en train de changer. Il y a un siècle, la condition humaine, en termes concrets, était conçue comme fixe et inaltérable (pour ce qui concerne la vie quotidienne et non pas dans une vision scientifique de long terme). Même si l’humanité a toujours été une espèce technique (Hottois, 2002, p. 182), et même si les êtres humains se sont toujours humanisés (comme l’anthropologie culturelle l’a montré), on peut accepter l’affirmation de Hans Jonas selon laquelle, par le passé la condition humaine n’était pas une chose à modifier tandis qu’aujourd’hui elle devient un objet technique (1990, p. 17-23). L’utilisation de psychostimulants par des personnes bien portantes renforce cette observation. D’un paradigme de la condition humaine fixe, nous sommes en train de passer au paradigme de l’humain modulable, c’est-à-dire à une conception de l’humain comme un produit (Goffette, 2006b, p. 153-172), même si l’on ne va pas jusqu’au transhumanisme. Cette idée n’est pas neuve (Brave New World d’Aldous Huxley s’appuie sur elle), mais sa réalisation de plus en plus effective apparaît sans aucun doute comme un long franchissement de seuil contemporain.

Troisièmement, une conséquence importante de ce changement est un ensemble de questions prospectives sur les visages de l’humanité et sur les choix d’humanitude que nous voulons. Si les modifications humaines suivent l’influence de l’économie, alors il n’est pas déplacé de penser que la condition humaine deviendra la condition de l’adaptation professionnelle. Comme la compétition sportive le montre, les êtres humains seront de plus en plus « formatés » et transformés en instrument ou en fonctions de performance. À l’évidence, l’utilisation des psychostimulants serait un important domaine pour cela (à côté des substances régulatrices de l’humeur et des modifications esthétiques). Par conséquent, l’un des problèmes-clés est celui de la régulation de la compétition professionnelle et de la quasi-obligation d’être bien « adapté ». D’un point de vue philosophique, nous retrouvons ici une nouvelle forme de la problématique de l’autonomie entre libération et aliénation. S’il s’agit d’un usage prudent, peut-être y a-t-il place pour un usage des psychostimulations non toxicomanes, s’inscrivant dans un projet diffus d’humanisation. En revanche, les obligations professionnelles ou sociales feraient craindre de nouvelles formes d’aliénations, des formatages de nos capacités, de notre esprit, de notre humeur – perspectives inquiétantes.

Parties annexes