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Offrir aux adolescents des banlieues des expériences d’habitat positives dans leur quartier

  • Benjamin A. Shirtcliff

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Corps de l’article

1. Introduction

Traditionnellement, les études urbaines sur le milieu physique ont porté sur les forces socio-économiques agissant à l’intérieur des contextes spatiaux (Gieryn, 2000; Soja, 1989, 1996). Vers la fin de son article, A Space for Place in Sociology, Gieryn (2000) constate l’insuffisance des outils dont disposent les sociologues pour réaliser une analyse de l’espace en « deux ou trois dimensions » [1] . C’est également le cas des praticiens de l’aménagement qui ne bénéficient pas d’outils adéquats pour fonder leurs décisions en matière de design urbain sur les recherches en sciences sociales. Cet article recommande l’aménagement de lieux de repli dans les espaces ouverts suburbains, à proximité du domicile de l’adolescent, de façon à l’aider à composer avec l’aliénation et à soutenir sa construction identitaire. Pour y parvenir, un concept devient incontournable, celui de l’habiter [2], définit comme le processus d’interprétation et d’appropriation du monde visant à se donner une meilleure qualité de vie. La qualité de vie, en ce qui concerne l’habiter, se traduit par la capacité d’établir des rencontres significatives avec le monde à travers l’expérience qu’il nous offre.

Une section consacrée à la mise en contexte permettra de mettre en lumière le rôle de l’architecture du paysage et des adolescents banlieusards concernés par cette idée d’habiter. À cette fin, nous avons compilé une documentation à l’appui des affirmations suivantes : 1) que les adolescents banlieusards constituent une population particulière, avec des besoins et des valeurs qui leur sont propres; 2) que les modèles actuels de planification des banlieues ne répondent ni aux besoins ni aux valeurs actuels des adolescents banlieusards; et 3) que les adolescents sont sensibles à la relation identité-lieu.

Dans la section consacrée à la méthodologie, nous discutons de la démarche phénoménologique et du rôle des affordances [3] en tant que facteurs contribuant à l’expérience positive du lieu. L’étude de cas de Middleton Hills nous permettra de proposer différents moyens d’intervenir sur l’environnement physique de façon à favoriser les interactions positives entre les adolescents et leur lieu de vie. Le but de cet article est de servir de base à de futures études multidisciplinaires alliant la recherche et la pratique et dont l’objectif serait de transformer l’environnement physique de manière à favoriser des interactions sociales positives.

2. « L’adolescent » : résultat des changements urbains

Les adolescents constituent une population particulière des banlieues ayant leurs systèmes de valeurs et leurs besoins propres. Notre conception actuelle de l’adolescent remonte directement à la prolifération des logements suburbains au cours des années cinquante. Une caractéristique importante distinguant les adolescents suburbains de leurs homologues urbains est le fait que la construction identitaire des premiers est plus gravement menacée par l’aliénation que celle de leurs pairs (les modalités de cette aliénation sont évoquées plus bas). Il en résulte que les mécanismes d’adaptation, basés sur les possibilités d’interactions qu’offre l’environnement physique, sont différents selon que l’on soit un adolescent vivant en ville ou en banlieue.

Le concept d’adolescent est relativement récent dans la société postindustrielle. Le terme anglais teenager est apparu encore plus tard, pour décrire les adolescents suburbains des années cinquante (Guitner, 1998). L’élément primordial qui différencie les teenagers des adolescents d’avant 1950 est la quantité de temps libre qui fait désormais partie de la vie des teenagers en raison des lois sur le travail juvénile, des couvre-feux et de la scolarisation obligatoire (Owens, 1997). Dans un article écrit dix-sept ans après la phase d’expansion de la localité de Levittown, Hurlock (1967) suggère que cette nouvelle culture adolescente a des caractéristiques qui la différencient des générations précédentes : pression de conformité, préoccupations pour les symboles de statut social, irresponsabilité, anti-intellectualisme, valeurs nouvelles, mépris des règlements et des lois et ambitions irréalistes. En suivant le raisonnement de Hurlock (1967), il apparaît évident que ces nouveaux adolescents réagissent au fait de se retrouver dans des écoles où ils sont entourés de milliers de leurs pairs et où, cela n’est pas surprenant, ils expérimentent des conflits dans la formation de leur identité.

La période de vie pendant laquelle les adolescents fréquentent l’école intermédiaire (de 11 à 13 ans) et le collège (de 14 à 19 ans) [4] s’étend des premières aux dernières phases de l’adolescence et se caractérise principalement par l’appartenance à des groupes affinitaires (Newman et Newman, 2001). Les groupes affinitaires sont l’arène où l’individualité émergente de l’adolescent se retrouve en conflit avec les pressions uniformisantes du groupe. Newman fait remarquer que l’absence d’une résolution positive de ce conflit, où l’adolescent n’a pas le sentiment de faire partie d’un groupe et se sent mal à l’aise parmi ses pairs, entraînera son aliénation (Newman et Newman, 2001). L’aliénation chez les adolescents est liée aux conflits relatifs à l’identité collective et aux pressions des pairs, aux pressions de conformité à une structure sociale rigide, à la xénophobie, au contrôle social, à la délinquance, au conflit, à la déviance et au statut socio-économique (Hagan, 1999; Hagan et Wheaton, 1993; Jackson, 1973, 1974; Jarvis, 1999; Kernberg, 1988; Newman et Newman, 1976). Dans leur ouvrage The Losers: Gang Delinquency in an American Suburb, Muehlbauer et Dodder parlent de l’influence significative de la dynamique sociale dans les écoles de banlieue sur l’identité de l’adolescent. Les différences, quelles qu’en soient les formes — classe sociale, aptitudes ou apparence — deviennent source de tensions et de railleries (Dodder, 1983). Les banlieues, réputées pour leur homogénéité sociale (ethnique et de classe), se différencient nettement des zones urbaines où la plus grande diversité des habitants s’accompagne d’une plus grande tolérance face à la différence (Sandercock 1998). L’aliénation est une caractéristique inhérente au développement des jeunes; la plupart des chercheurs la voient comme le catalyseur de problèmes plus sérieux de délinquance juvénile. C’est là que la dichotomie entre jeunesse banlieusarde et jeunesse urbaine prend toute son importance. Selon Michael Brake, la culture de la banlieue serait principalement axée sur le rendement scolaire, les relations entre membres de la famille et entre pairs, l’orientation professionnelle et l’usage constructif du temps libre par le biais des sports, des clubs et des passe-temps (Brake, 1985). En 2009, dans une étude portant sur de jeunes réfugiés et demandeurs d’asile somaliens, Valantine et Sporton constatent que des contextes spatiaux différents peuvent modifier le degré d’influence des signifiants personnels sur l’identité (Valentine et Sporton 2009). Valentine et d’autres géographes ont fait remarquer que la façon dont les jeunes s’approprient l’espace joue un rôle actif dans leur passage vers l’âge adulte (Valentine et Mckendrick 1997; Skelton 2000; Holloway et Valentine 2000; Valentine 2003). De par sa nature, l’environnement suburbain offre aux jeunes peu d’alternatives au contexte spatial qui forge leur identité.

3. Répercussions des conditions de la vie en banlieue sur l’adolescent aux plans physique, psychologique et social

L’aménagement suburbain est fondamentalement limité lorsqu’il s’agit d’offrir aux adolescents des lieux qui leur permettent de fuir la pression sociale ou d’améliorer leurs relations sociales. Quatre raisons expliquent cette limitation : les caractéristiques physiques de l’aménagement des banlieues contribuent à isoler les adolescents; les lieux publics de rassemblement, tels les zones commerciales et les parcs, sont conçus pour dissuader les adolescents de les utiliser; pour découvrir de beaux paysages naturels ou agricoles, il faut souvent sortir de la banlieue aménagée; enfin, les propriétaires fonciers tolèrent mal tout changement pouvant diminuer la valeur de leur propriété.

Les quartiers suburbains sont rarement localisés à distance à pied des dépanneurs, des centres commerciaux, des parcs importants ou des lieux de rassemblement public. Cette distance crée un isolement physique qui empêche les adolescents d’avoir accès aux endroits publics (Calthorpe, 1993; Kelbaugh, 1989). Dans son ouvrage Suburban Nation, Andres Duany, instigateur du Nouvel urbanisme, explique cette limitation en arguant que les banlieues sont conçues pour répondre au désir de solitude des couples avec enfants. Selon Ray Oldenburg, l’impossibilité d’avoir accès à un « troisième lieu », autre que le foyer ou l’école, fait de l’isolement social une composante intrinsèque du quartier (Knack, 2000). Comme l’a observé Philip Langdon, cette coupure physique entre les lotissements résidentiels et les lieux publics ne serait pas la source des difficultés que vivent les adolescents, mais contribuerait plutôt à empirer les problèmes existants (Langdon, 1994).

Plusieurs études ont permis de constater que la façon dont sont conçus les lieux publics n’a rien pour inciter les adolescents à s’y intéresser (Nemeth 2006; Woolley 2006; Vivoni 2009; Blumenberg et Ehrenfeucht 2008; Weller 2006). Même si les centres commerciaux issus du Nouvel urbanisme ont l’apparence d’espaces publics favorables au rassemblement, il n’en demeure pas moins que ce sont des espaces « contrôlés », surveillés par les établissements privés qui s’y trouvent et par la police (Low 2000; Vivoni 2009; Flusty 2001). Même les parcs publics, où l’on pourrait aménager des aires plus intimes sont intentionnellement conçus pour que leurs moindres recoins soient visibles depuis une voiture de patrouille (Kitchen 2005; Mccormick 2006; Owens, 1997, 2002). Si les adolescents n’ont pas la possibilité de se rassembler ou d’utiliser les lieux publics, c’est qu’ils sont perçus comme des éléments négatifs (Kato, 2009; Owens, 1997, 2002).

Les limitations des lieux de rassemblement publics ne sont pas les seules auxquelles la plupart des jeunes banlieusards sont confrontés. En effet, les autres espaces à l’intérieur de la banlieue font souvent l’objet d’un suraménagement qui ne répond pas aux besoins des adolescents (Owens, 2002). Le mode de développement urbain offre peu de possibilités de contact avec la nature. Les parcs naturels ou les terres agricoles sont constamment repoussées de plus en plus loin à mesure qu’augmente la valeur des propriétés et que se construisent de nouvelles demeures (Duany, 2000; Hamilton, 1999; Hunter; Jackson, 1985; Miller, 1997; Owens, 1988B). Il en résulte une situation précaire, où les adolescents dépendent de lieux situés à l’extérieur de leur quartier pour échapper aux pressions sociales.

Les limites de ce que le public est prêt à tolérer dans ses lieux publics sont fondamentalement préjudiciables pour le paysage culturel nord-américain. Comme le fait remarquer Schein (1997 : 663), « Les Américains croient fermement qu’ils sont investis du pouvoir de faire ce qu’ils veulent de leur petite parcelle individuelle de planète » (Knack, 2000; Schein, 1997). Schein nous fait aussi remarquer que le modèle suburbain ne peut être modifié que dans la mesure où les propriétaires fonciers veulent bien le permettre. Ainsi, tout changement acceptable de l’espace qui touche à la vie des adolescents doit d’abord être perçu comme une amélioration acceptable du lotissement.

4. Les adolescents sont sensibles au rapport identité-lieu

On a montré que les adolescents étaient sensibles à la notion d’appartenance, c’est-à-dire au rapport identité-lieu, qui est présenté comme un élément intégral de l’habiter. L’identité-lieu joue un rôle essentiel dans le développement de l’adolescent. Un sondage mené par Patsy Owens auprès d’adolescents banlieusards de la Californie a révélé que, lorsque ceux-ci voulaient échapper à la pression sociale, leur endroit préféré était une zone agricole à laquelle ils avaient accès localement et où ils pouvaient aller se promener, être seuls et réfléchir (Owens, 1988b). Plus récemment, au cours d’une étude de cas menée dans la banlieue de Helsinki, Mäkinen et Tyrväinen (2008) ont découvert que les lieux « intermédiaires » permettaient aux garçons et aux filles d’avoir leur propre espace ou niche et que ces lieux avaient une fonction réparatrice. De même, Sampson et Gifford (2010) ont découvert que les espaces de « bien-être » décrits par des jeunes réfugiés récemment déplacés avaient tendance à se trouver à proximité du foyer ou de l’école. Les études menées par Owen, Mäkinen et Tyrväinen démontrent que, lorsqu’ils cherchent la tranquillité, la paix ou la beauté, les adolescents préfèrent les sites naturels et les aires de nature sauvage aux zones commerciales, aux parcs aménagés, aux ceintures vertes collectives et aux écoles (Mäkinen et Tyrväinen 2008; Owens, 1997). Abbott-Chapman, dans une étude sur les adolescents en Tasmanie, a remarqué que chez les adolescents plus âgés, les filles étaient plus portées que les garçons à choisir des lieux naturels (Abbott-Chapman, 2009). Chaque étude suggère que les adolescents accordaient de l’importance à ces lieux parce qu’ils étaient naturels et leur permettaient d’être seuls ou avec des amis, de s’évader ou de se sentir en liberté dans un environnement non structuré (Abbott-Chapman, 2009; Mäkinen et Tyrväinen 2008; Mason et Korpela 2009; Milligan et Bingley 2007; Owens, 1997; Sampson et Gifford 2010). Dans une étude distincte, Clark et Uzzell (2002) ont décelé chez les adolescents un lien significatif entre la préférence et la fréquence d’utilisation des lieux de repli de leur quartier. Le rapport identité-lieu qui existe entre l’adolescent banlieusard et son environnement immédiat d’interactions a été démontré par des études psychologiques et phénoménologiques sur le sentiment d’appartenance; il faudrait donc tenir compte de cet élément essentiel dans tout projet d’aménagement visant les adolescents.

Stedman suggère que le sentiment d’appartenance est un « amalgame de significations symboliques, d’attachement et de satisfaction qu’un individu ou un groupe d’individus associent à leur milieu environnant » (2002 : 563). Il va plus loin en affirmant que l’attachement à un lieu constitue un lien entre les gens et l’environnement, et que l’identité, c’est-à-dire la capacité à se définir par rapport à un lieu, est un élément essentiel du lieu. Par conséquent, l’attitude de l’adolescent envers un lieu aura une influence sur son comportement (Stedman, 2002). Il existe donc un lien évident entre l’attachement positif à un lieu — le sentiment d’appartenance — dans l’environnement immédiat et la construction de l’identité chez l’adolescent. Ces recherches nous apprennent que le rapport intime entre les adolescents et leur milieu joue un rôle fondamental dans la façon dont ils se définissent.

5. Méthodologie : usages de l’habitat et affordances

L’objectif de cet article n’est pas simplement de décrire en quoi les banlieues ne répondent pas aux besoins des adolescents, ni de discuter des valeurs que ces derniers attribuent aux espaces ouverts, mais plutôt d’utiliser cette information cruciale dans le cadre d’une étude de cas sur la façon d’introduire des changements positifs dans l’aménagement des banlieues. L’approche méthodologique choisie pour accéder aux perceptions multiples d’expériences de vie uniques et pour analyser la nature du lieu expérimenté est la phénoménologie. Une des caractéristiques essentielles de la phénoménologie nous est fournie par les travaux de son fondateur, Edmund Husserl (1981), qui a grandement influencé Heidegger. Husserl établit une différence fondamentale entre la nature de l’objet physique et l’objet en tant qu’élément de notre expérience du monde. Pour Husserl, le phénomène vécu, ou objet psychique, ne retient aucune propriété durable que l’on pourrait dégager et diviser afin d’en comprendre les composantes. Husserl a décrit ce lieu phénoménologique de rencontres significatives comme le « monde-de-la-vie » (« lebenswelt ») de l’expérience subjective. Le monde-de-la-vie est « le royaume d’un subjectif totalement clos en lui-même qui, à sa façon, est, qui fonctionne dans toute expérience, dans toute pensée, dans toute vie, et ce de façon toujours inséparable, et qui pourtant n’a jamais été pris en vue, jamais saisi ni conçu »  [5] (Husserl, 1970). Le monde-de-la-vie de Husserl nous place dans une situation paradoxale où la création des espaces significatifs ne saurait être une conséquence définissable de l’action d’un artiste ou concepteur, mais où le sens de l’espace est plutôt tributaire de l’expérience qu’il offre. Ce sont les idées de Husserl, reprises par deux théoriciens importants, Heidegger (1971) et Gibson (1979), qui seront opérationnalisées pour l’usage des praticiens de l’aménagement.

Dans son essai « Bâtir, Habiter, Penser » (1971), Martin Heidegger a décrit le concept phénoménologique de l’habitat comme l’espace qui englobe le « monde-de-la-vie » expérientiel, donnant ainsi forme au « monde-de-la-vie » impalpable envisagé par Husserl (1970). Tout comme Husserl, Heidegger a reproché à la civilisation de croire que le fait de modifier aveuglément des conditions physiques suffisait en soi à améliorer la qualité de vie. Martin Heidegger décrit le processus de bâtir et investir des lieux significatifs comme le processus sans fin de l’habiter (Heidegger, 1971). L’habiter est un concept phénoménologique identifié par Heidegger (1971) comme étant un aspect nécessaire de la création de lieux significatifs. Toujours selon Heidegger, le seul fait de construire des maisons pour répondre aux besoins d’une population croissante ou pour pallier la destruction causée par les guerres mondiales ne créera pas des habitats porteurs de sens. Martin Heidegger décrit l’habiter comme un processus sans fin de recherche et de création de lieux de vie significatifs (Heidegger, 1971). Les travaux de Heidegger sur l’habiter ont été une source essentielle dans le développement d’un langage compréhensif sur la construction et l’entretien de lieux de vie significatifs. L’un des plus éminents théoriciens de l’architecture à s’intéresser à la phénoménologie, Christian Norberg-Schulz (1971, 1980, 1985) a adopté ce concept de l’habiter mis de l’avant par Heidegger et, pour les praticiens de l’aménagement, l’a défini en tant que genius loci, génie du lieu (voir Genius Loci, Existence, Space and Architecture, The Concept of Dwelling). Norberg-Schulz se sert de l’ancienne expression grecque genius loci pour décrire l’esprit qui habite un lieu. Le génie grec, ou daimon, était un esprit qui reliait le royaume des humains à celui des immortels. Le daimon pouvait être partout. Dans la civilisation grecque, être en paix avec l’esprit, dans un état d’eudémonisme (bonheur), était essentiel pour vivre en harmonie avec le monde, ou pour l’habiter. Ceci correspond à la philosophie de Heidegger (1971 : 149) qui a lui aussi avancé que : « habiter, trouver la paix, veut dire demeurer en paix dans ce qui est libre, dans ce qui est préservé, dans la sphère libre qui préserve chaque chose telle qu’elle est de par sa nature». Les travaux de ces théoriciens sont essentiels à la compréhension de l’habiter, elle-même nécessaire pour guider le processus d’amélioration de l’environnement physique des adolescents banlieusards.

La théorie des « affordances » mise de l’avant par James Gibson (1979) permet d’inclure ces concepts relativement éloignés dans le contexte du présent article et de mieux voir comment les qualités du monde physique amènent les adolescents à accorder plus de valeur à certains lieux. Gibson a été fortement influencé par les idées du phénoménologue Merleau-Ponty (dont les oeuvres concrétisent le « monde-de-la-vie » impalpable de Husserl, où toute expérience est subjective, en le plaçant dans le domaine commun du monde physique et en insistant sur l’importance de la « chair », en tant que sentant et senti, dans le monde). Gibson (1974, 1979) et Merleau-Ponty (2002) suggèrent que l’environnement est un lieu d’expérimentation pour l’individu. Contrairement à la phénoménologie et à la psychologie traditionnelles, la théorie de Gibson décentre l’expérience du sujet en mettant l’emphase sur l’environnement qui lui offre la possibilité de sentir et d’être senti. Les psychologues de l’environnement ont utilisé la théorie de Gibson pour évaluer les lieux qui répondent aux besoins des adolescents en étudiant la façon dont ces derniers perçoivent et interprètent leur environnement, c’est-à-dire où ils vont et ce qu’ils y font (Clark and Uzzell, 2002; Korpela and Hartig, 1996; Korpela et al., 2002). La théorie des affordances de Gibson permet aux praticiens de l’aménagement d’améliorer l’environnement physique des adolescents en le considérant comme un lieu qui offre divers types d’expérience. Nous appliquerons cette théorie à l’étude de la relation entre le monde physique suburbain et le monde-de-la-vie des adolescents.

À partir de l’approche méthodologique décrite ci-dessus, nous démontrerons que les adolescents ne s’identifient au lieu qu’ils habitent que dans la mesure où ils s’y sentent à leur place. Selon Heidegger, se sentir à sa place veut dire être capable d’agir selon sa nature; autrement dit, être soi-même c’est comprendre en quoi nous appartenons à un lieu. Selon la théorie de Gibson, le lieu offre la possibilité d’appartenance et joue un rôle primordial dans la construction de l’identité et du sentiment d’appartenance. Les architectes de paysage, les urbanistes et tous ceux qui participent au processus de conception, de localisation et de planification de l’environnement physique des familles qui vivent en banlieue jouent un rôle très important dans l’amélioration des relations entre l’adolescent banlieusard et son environnement physique. En poursuivant avec l’approche phénoménologique, nous présenterons la discussion qui suit en deux parties : dans la première, nous verrons comment les valeurs identifiées font partie du processus de conception qui permet l’habiter; dans la deuxième, à partir d’une étude de cas, nous tenterons de déterminer comment un aménagement suburbain pourrait être adapté afin de répondre aux besoins des adolescents.

6. Critères de construction d’habitats extérieurs pouvant servir de lieux de repli aux adolescents banlieusards

6.1. Déterminer les valeurs propres aux adolescents banlieusards et examiner les affordances du quartier suburbain

Afin de déterminer quelles valeurs les adolescents banlieusards recherchent dans un habitat, nous passerons en revue les études mentionnées précédemment, lesquelles évaluent comment les adolescents interprètent les affordances de leur environnement.

À différents lieux sont associées différentes valeurs. Les lieux de repli préférés des adolescents décrits dans ces études se trouvent à proximité du domicile, procurent un sentiment d’appartenance, se prêtent à la solitude et possèdent des qualités naturelles. Dans le présent article, nous allons dans le sens de la documentation, en reconnaissant que les éléments suivants sont forgés principalement chez les adolescents, garçons et filles, entre l’âge de 11 et 17 ans : estime de soi, confiance et satisfaction personnelle, concept de soi, perception de soi, gestion des conflits émotifs/sentiments.

6.1.1. Le quartier

En 1963, Goffman a proposé une métaphore qui, depuis, a été utilisée et confirmée par la littérature sur l’adolescence. Selon Goffman, les adolescents utilisent les lieux publics comme un théâtre où ils sont sur scène, le quartier étant l’arrière-scène permettant de se retirer lorsqu’on veut sortir de scène (Goffman, 1963). D’autres études portant sur les environnements favoris, la préférence de certains lieux et l’interprétation de leur environnement par les adolescents, indiquent que ces derniers aspirent à deux choses lorsqu’ils sont en dehors du foyer ou de l’école : pouvoir s’engager dans des interactions sociales et pouvoir se retirer du monde (Clark et Uzzell, 2002). Les aires commerciales et les parcs publics sont des lieux privilégiés parce qu’ils se prêtent aux interactions sociales. La ville est le lieu où les adolescents se donnent en spectacle, où ils montent sur scène (Goffman, 1963; Stenson 1998; Owens, 1994a, 1994b, 1997, 2002). Les aires commerciales et les parcs publics sont privilégiés pour leur capacité à favoriser les interactions sociales. C’est le quartier qui sert le plus souvent de lieu de repli des adolescents (Abbott-Chapman 2006 et 2009; Mäkinen et Tyrväinen 2008; Sampson et Gifford 2010). Il est le plus souvent utilisé par les adolescents lorsqu’il s’agit d’éviter leur famille ou leurs pairs (Clark et Uzzell, 2002). Lieberg et Korpela suggèrent que ces lieux de repli ont une fonction réparatrice auprès des adolescents, leur permettant de mieux réguler leurs sentiments désagréables ou agréables, de maintenir une conception de soi cohérente ainsi qu’une estime de soi positive (Korpela et Hartig, 1996; Korpela, et al., 2002; Lieberg 1995). Le quartier est donc l’endroit que préfèrent les adolescents en quête d’un lieu de repli.

Un critère central dans cette discussion est que le lieu soit un endroit identifiable du quartier de l’adolescent. Norberg-Schulz (1980) et Heidegger (1971) soutiennent qu’habiter un endroit signifie être capable de s’identifier aux objets qui s’y trouvent en les laissant être ce qu’ils sont. La présence de « choses » qui ont été préservées rend l’endroit reconnaissable. Un endroit devient reconnaissable du fait de l’expérience antérieure du lieu. « La signification est généralement une fonction de la psyché . Elle dépend de l’identification et elle implique un sentiment d’ « appartenance » (Norberg-Schulz, 1980 : 166) ». Ce sentiment d’appartenance — le fait de se sentir à sa place dans un lieu particulier — est essentiel si l’on doit pouvoir s’identifier à l’environnement qui constitue son habitat. Il est raisonnable de supposer que la conception que se fait un individu de son appartenance à un lieu est imprégnée de son expérience antérieure à celui-ci . Les adolescents dont il est question dans l’étude de Clark et Uzzell se disent davantage portés à privilégier leur quartier comme lieu de repli. Le quartier représente une ère du domaine de l’adolescent qui est à proximité de son domicile (Hester, 1975). Le quartier est un endroit identifiable où la nature des choses qui s’y trouvent est connue grâce à l’ expérience passée.

Ayant déterminé les critères d’emplacement des lieux de repli, nous allons maintenant explorer les qualités que les adolescents recherchent dans ces lieux. Chez les adolescents banlieusards qui ont fait l’objet des études de Owens (1988a), Mäkinen (2008), Sampson (2010) et Abbott-Chapman (2006,2009), les lieux extérieurs préférés l’étaient surtout en raison de leurs qualités naturelles.

6.1.2. La qualité naturelle

Dans la plupart des études sur les lieux préférés des adolescents banlieusards et sur leurs raisons de préférer ces lieux, la majorité des jeunes ont indiqué que pendant leurs heures de loisir, ils aimaient fréquenter des espaces verts ou naturels, surtout pour pouvoir réfléchir et échapper aux pressions sociales de la vie (Abbott-Chapman 2006 et 2009; Guitner, 1998; Mäkinen et Tyrväinen 2008; Mason et Korpela 2009; Milligan et Bingley 2007; Owens, 1988A, 1988B, 1994A, 1994B, 1997, 2002; Sampson et Gifford 2010). La notion de « nature » et de « naturel » n’est pas dissemblable de l’idée générale de ce qu’est la nature, mais elle prend un autre sens, plus inclusif.

Chez les adolescents, l’activité de repli est unique en ce sens que, contrairement aux adultes qui ont davantage tendance à se retirer dans leur domicile, et aux enfants qui se réfugient auprès de leurs parents ou dans leur chambre à coucher, les adolescents — en transition entre l’enfance et la vie adulte — ont plutôt tendance à chercher des lieux de repli à l’extérieur du domicile (Clark and Uzzell, 2002). Ainsi, les adolescents sont par nature enclins à chercher des lieux de repli en dehors du foyer. Par conséquent, en améliorant la qualité des lieux de repli, les architectes de paysage améliorent l’habiter des adolescents en préservant ce qu’ils sont par nature.

La préservation, telle que traitée par Heidegger (1971) et Norberg-Schulz (1980), ou l’acte de préserver/ménager, signifie que l’habitat devrait, par sa nature, conserver toutes les forces de l’existence réunies dans les choses qui s’y trouvent. Habiter la terre signifie préserver la terre (Heidegger, 1971). Il s’agit ici du concept voulant que la nuit soit présente, avec ses étoiles, sa lune, et non dominée ou contrôlée au point de n’être plus présente, comme c’est sa nature de l’être, à cause, par exemple, d’un éclairage artificiel excessif provenant des cours de concessionnaires automobiles ou des stationnements avoisinants. Cette présence de « la nature » permet de créer un espace naturel qui amène les adolescents à le concevoir comme un lieu de repli/retraite. Un centre naturel est un lieu où les forces de l’existence se rassemblent tout naturellement. Norberg-Schulz (1971) décrit trois types de centre naturel, qui sont tous fonction de l’interaction entre la terre et le ciel: les hauteurs, le point bas d’une vallée et l’eau. Le lieu de repli devrait alors posséder la qualité naturelle d’être un lieu où se rassemblent les forces de l’existence, un centre naturel.

On peut déduire que les adolescents sont naturellement enclins à chercher des lieux de repli en dehors du foyer et que ceux-ci seront probablement des lieux naturels de rassemblement des forces de l’existence, des centres naturels. Donc, un critère de l’amélioration de l’habiter des adolescents serait de créer ou d’améliorer des lieux de repli ayant des centres naturels.

6.1.3 Ressourcement

Les adolescents disent souvent de tel ou tel lieu qu’il leur procure un sentiment de mieux-être. Plusieurs auteurs (Clark et Uzzell, 2002; Goffman, 1963; Korpela et Hartig, 1996; Korpela, et al., 2002; Kuo, 2001; Mäkinen et Tyrväinen 2008; Van Vliet, 1981) ont remarqué que ces lieux « servaient à une stratégie environnementale d’autorégulation » et que le potentiel de l’environnement d’ « offrir une expérience réparatrice » aiderait à « réaliser des principes fondamentaux visant à guider l’autorégulation ». Sampson et Gifford (2010) ont découvert que les beaux endroits à proximité du domicile avaient l’effet de paysages thérapeutiques pour des jeunes réfugiés relogés dans les banlieues de Melbourne. Les auteurs dans le domaine considèrent que les aspects d’autorégulation suivants sont principalement cultivés dans leurs lieux préférés : estime de soi, confiance et satisfaction personnelle; concept de soi, perception de soi; gestion des conflits émotifs/sentiments. Les espaces verts appréciés des adolescents sont importants car ils les aident à supporter les pressions sociales auxquelles ils doivent faire face. Un lieu de repli permet un ressourcement de qualité en étant un endroit où les adolescents peuvent aller lorsqu’ils veulent échapper momentanément aux pressions sociales.

Certains lieux devraient rendre possible le ressourcement ou une expérience significative. Norberg-Schulz (1980) identifie cinq modes de connaissance menant à des rencontres porteuses de sens avec les phénomènes ou éléments présents dans un lieu : 1) la compréhension de la relation des forces existentielles aux objets; 2) l’abstraction d’un ordre cosmique systématique du flux des événements; 3) la personnification des lieux naturels en leur attribuant des qualités humaines; 4) la lumière comme symbole du savoir; 5) le temps par rapport aux saisons, passées, présentes et futures. David Abram (1996 : 35) décrit une rencontre significative avec un phénomène présent dans un lieu comme le processus du retour de l’individu dans le royaume de l’expérience subjective :

« En revenant ainsi au royaume, tenu pour acquis, de l’expérience subjective, non pas pour l’expliquer, mais simplement pour prêter attention à ses rythmes et à ses textures, non pas pour s’en emparer ou le contrôler, mais simplement pour se familiariser avec ses diverses formes apparentes – et, enfin, pour donner voix à ses formes énigmatiques et sans cesse changeantes… »

La rencontre significative se produit au moment où l’individu réussit à prêter attention aux forces existentielles et commence à comprendre sa place dans un monde de flux et de rythmes, de chaos et d’ordre – élément essentiel de l’habiter. Cette rencontre significative pourrait se produire, par exemple, dans un lieu où l’on peut regarder les saisons se succéder ou une araignée en train d’attraper une mouche et observer le cycle de la vie et de la mort. C’est cet appel, cet effort pour mieux comprendre sa place dans le monde, que les adolescents et les chercheurs appellent la qualité de ressourcement du lieu de repli. Les adolescents y vont pour tenter de trouver un équilibre dans leurs sentiments, rehausser leur estime de soi et recentrer leur conception de soi (Clark et Uzzell, 2002; Hartig et Staats, 2003; Korpela et Hartig, 1996; Korpela, et al., 2002; Korpela, Hartig, Kaiser, et Fuhrer, 2001). Les adolescents du groupe d’Owens ont avoué qu’après avoir passé du temps dans leur endroit préféré, ils avaient une meilleure perception d’eux-mêmes (Owens, 1988b).

Les lieux qui permettent les rencontres significatives ressourcent la perception de soi des adolescents. Ce critère améliore l‘habiter des adolescents en nourrissant leur compréhension de la place qu’ils occupent dans le monde, en leur offrant un lieu où ils peuvent s’arrêter pour réfléchir en toute tranquillité aux forces de l’existence présentes dans leur lieu de repli.

6.1.4. L’accès

L’accessibilité à des lieux privilégiés avait beaucoup d’importance pour les adolescents, à cause de l’autonomie que leur procurait le fait de pouvoir tout simplement s’y rendre à pied chaque fois qu’ils en avaient envie. Accessibilité et choix ont été jugés par les adolescents comme étant les critères clés dans l’élection de leurs lieux privilégiés (Abbott-Chapman 2006; Mäkinen et Tyrväinen 2008; Owens, 1988a, 1988b, 1997, 2002; Sampson et Gifford 2010). Les lieux de repli devraient répondre au critère d’accessibilité, de sorte que les adolescents puissent choisir en toute liberté quand s’y rendre.

Un lieu de repli doit donc être accessible en offrant aux adolescents l’autonomie d’y accéder. Selon Norberg-Schulz (1980), le rôle de la direction et du chemin est de fournir un point d’ancrage existentiel à celui qui veut habiter un domaine. La direction et les chemins servent à orienter les lieux les uns par rapport aux autres à l’intérieur d’un milieu moins défini, en créant des liens familiers à l’intérieur d’aires moins familières. Le processus qui permet de donner une existence à un lieu dépend du milieu auquel il appartient. Ce dernier est délimité par la capacité d’un adolescent à accéder de façon autonome à des espaces à l’intérieur et aux alentours de son quartier. Un chemin fournit un lien implicite entre le lieu de repli et le milieu de l’adolescent en codifiant ce qui est connu par d’autres ayant déjà emprunté ce chemin. La direction relie le lieu de repli et le milieu et elle offre des choix, du fait qu’elle est orientée vers le ciel et qu’elle exige que l’utilisation du chemin s’accorde avec l’esprit du lieu. Le chemin et la direction offrent à l’adolescent l’expérience subjective qu’il recherche en choisissant son lieu de repli. Il ne suffit pas que le chemin relie le lieu au quartier; il faut aussi être amené à l’emprunter. De ce fait, le critère d’accessibilité renseigne sur les améliorations apportées au lieu de repli des adolescents. Il met en relief le rôle que les chemins et la direction jouent dans l’accessibilité du lieu.

6.1.5. Sentiment de sécurité et d’intimité

Une autre raison pour laquelle les adolescents banlieusards accordent de l’importance aux lieux de repli est l’intimité que ces lieux leur procurent, en leur permettant d’échapper aux pressions sociales et parentales. Prises ensemble, la majorité des réponses à une étude (« Childhood and Privacy » ) de Maxine Wolfe (1978) fait ressortir le besoin de s’éloigner, d’être seul, de trouver la paix et la tranquillité et d’avoir une certaine intimité. Dans cette étude, Maxine Wolfe (1978) s’entretient avec des jeunes, âgés entre 4 et 17 ans, afin d’apprendre ce que signifie pour eux l’intimité. Pour les adolescents de 13 à 17 ans, l’intimité constitue une forme d’autonomie et, contrairement aux plus jeunes, qui préfèrent établir leur lieu « intime » à l’intérieur du domicile, les adolescents ont plutôt tendance à chercher le leur à l’extérieur. La principale raison qui les pousse à chercher un lieu de repli est le besoin de solitude (61,4 %), suivie du désir de gérer l’information (48,6), de ne pas être dérangé, d’être tranquille (24,6 %) et d’être autonome/de pouvoir choisir (23,1 %). Un lieu de repli doit offrir aux adolescents un sentiment d’intimité.

La possibilité d’être avec des amis dans leur lieu de repli est la dernière raison la plus fréquemment choisie par les adolescents. L’étude d’Owens indique qu’être avec des amis se limite le plus souvent à être avec un seul d’entre eux quand il s’agit d’aller dans un lieu vert (Owens, 1988a, 1988b). Korpela, et al. ont aussi constaté que les adolescents préfèrent souvent être accompagnés d’un seul ami lorsqu’ils se rendent dans leurs lieux préférés (Korpela et Hartig, 1996; Korpela, et al., 2002). Owens remarque également que les activités qui ont lieu dans ces endroits sont très influencées par le sentiment de sécurité qu’ils éprouvent en allant là-bas. Ceci est corroboré par Stenson et Watt (1998), qui se sont entretenus avec des adolescents banlieusards des environs de Manchester, en Grande-Bretagne. Ces jeunes ont indiqué que la sécurité revêtait pour eux une importance primordiale puisqu’ils étaient peu habitués aux contacts quotidiens avec des personnes d’ethnies et de classes sociales différentes des leurs. Owens et Korpela ont constaté que les adolescents qui fréquentent les parcs y allaient accompagnés d’amis pour des raisons de sécurité. Cependant, , les adolescents se sentent suffisamment à l’aise dans les zones agricoles inexploitées pour y aller seuls. Les terrains étant accessibles et ouverts leur donnait le sentiment d’être en sécurité. Les lieux de repli devraient donc être des endroits où les adolescents peuvent aller avec des amis ou seuls tout en tenant compte du niveau de sécurité offert par ces lieux.

Les frontières et les espaces sont démarqués par la présence d’éléments qui définissent l’emplacement et donnent un sens d’échelle aux divers lieux possibles dans un milieu. « Au début, les schémas topologiques sont reliés aux éléments eux-mêmes. L’agencement le plus élémentaire que l’on obtient est ordonné par une relation de proximité, mais la ‘collection d’éléments’ ainsi créée s’organise bientôt en ensembles plus structurés, caractérisés par la continuité et l’encadrement (Norberg-Schulz, 1971). Norberg-Schulz (1971) remarque que la topologie qui détermine les sous-espaces de l’habiter est organisée en fonction de la proximité des éléments qui y sont rassemblés. L’échelle, c’est-à-dire la proportion et la proximité des éléments identifiables dans un endroit, contribue à l’habiter en définissant à l’intérieur du milieu diverses structures où seront présentes les forces existentielles. Ces structures se caractérisent par des frontières et des espaces ayant un lien topologique avec les éléments présents dans le milieu. C’est l’interprétation de l’échelle, plus précisément le degré d’ouverture, qui offre à l’adolescent la possibilité d’être seul ou d’amener avec lui un ami pendant cette activité de repli.

La différence d’échelle entre deux lieux suscite chez l’adolescent le sentiment de sécurité essentiel à l’habiter. Une aire ouverte sur l’horizon procure un sentiment de sécurité élevé à cause de l’échelle définie par les frontières éloignées du lieu. Les frontières jouent un rôle essentiel dans la perception claire de ce qui est intérieur ou extérieur. Le degré de variation dans ces frontières, la possibilité pour l’extérieur de pénétrer à l’intérieur, ou l’inverse, constituent l’ouverture qui permet la transition entre les deux. Les adolescents peuvent interragir avec une topologie où la proximité des objets crée un grand degré de variation dans les frontières et un sens moins marqué de l’intérieur/extérieur. Ainsi, il existe beaucoup d’ouvertures possibles dans une forêt du fait que le champ de vision est rétréci. Dans une aire agricole, au contraire, les variations sont peu nombreuses et les frontières bien définies, ce qui donne un espace clairement défini, avec un nombre limité d’ouvertures en dehors du champ de vision immédiat. La capacité d’un lieu de retraite à susciter un sentiment de sécurité et d’intimité est un élément clé dans le choix des adolescents de leur lieu privilégié.. Être seul, s’évader, sont les motifs qui dictent leur désir de pouvoir aller, de façon autonome, à la recherche d’un lieu de repli. Par conséquent, les besoins d’intimité et de se sentir en sécurité devront être pris en compte dans l’amélioration des lieux de repli des adolescents, afin qu’ils répondent aux critères de frontières nettement définies entre l’intérieur et l’extérieur.

La relation entre le principe d’échelle suscité par le lieu en question, le principe de l’intimité et celui du sentiment de sécurité révèle une interaction significative concernant la conception de l’habiter des lieux de repli pour adolescents. Un lieux de repli offre la possibilité de s’y retrouver seul ou d’y amener un ami lorsque les rapports d’échelle ou la proximité des frontières et des espaces le permettent. De même, les lieux de repli offrent une intimité et un sentiment de sécurité à condition toujours que les frontières présentent un nombre limité de passages permettant d’aller de l’extérieur vers l’intérieur. La frontière joue un double rôle important : elle crée les espaces où l’on peut choisir d’être seul ou accompagné; elle sert aussi d’espace de transition entre l’extérieur et l’intérieur, procurant ainsi un sentiment de sécurité. Il convient de remarquer qu’une frontière seule ne saurait définir un espace ni assurer les forces existentielles nécessaires à l’habiter. En réalité, la frontière en tant qu’espace de transition entre des zones distinctes, avec leurs rapports d’échelle distincts, sert davantage à définir l’ouverture que le lieu. « L’ouverture est l’élément qui donne vie au lieu, parce que le fondement de toute vie est l’interaction avec un environnement » (Norberg-Schulz, 1971). L’ouverture permet à l’espace d’interagir avec l’adolescent pour devenir lieu. De même, l’ouverture ou « portail », en tant que critère, répond aux besoins multiples que le lieu doit satisfaire chez les adolescents –– droit à l’intimité, sentiment de sécurité, choix d’être seul ou avec un ami –– en servant d’espace de transition entre l’intérieur et l’extérieur.

6.1.6. Permanence

La valeur du lieu tient au fait qu’il est à l’abri du développement, donc peut engendrer un sentiment d’appartenance. Norberg-Schulz (1980 : 168) remarque que le fait de bâtir et d’entretenir un environnement afin de préserver l’habitat est un processus de compréhension et d’interprétation du « paysage culturel » par lequel l’homme participe aux systèmes naturels. « Évidemment, l’homme ne fait pas que ‘bâtir’ la nature, il se bâtit aussi lui-même, il bâtit la société et la culture, et au cours de ce processus il peut même interpréter l’environnement de diverses façons ». Norberg-Schulz (1980) poursuit en décrivant comment « la perte du lieu » et l’aliénation par rapport aux choses naturelles et artificielles est le résultat de notre incapacité à nous identifier aux éléments qui constituent notre environnement, à cause d’un développement destructeur. Le développement destructeur est une caractéristique du développement suburbain qui « ne tient pas compte des conditions circonstancielles de la localisation et du bâtir » et qui dépend uniquement d’une typologie et de modèles génériques. Ceci signifie que l’acte de bâtir et d’entretenir l’environnement, afin de maintenir l’habiter, doit tenir compte de la manière dont le développement affectera la capacité des gens à s’identifier à l’environnement naturel et à l’environnement artificiel. Comme l’ont fait remarquer les adolescents dans l’ouvrage d’Owens (1988a), une qualité fondamentale de leur lieu préféré est que celui-ci soit protégé contre tout développement futur. Pour les adolescents, les lieux qui leur permettent de continuer à s’identifier à leur localité, à leur quartier, leur donnent un sentiment d’appartenance qui correspond bien à l’habiter. Par conséquent, préserver ce sentiment d’appartenance à un lieu fait ressortir l’importance du critère voulant qu’on assure la continuité de l’environnement dans lequel se trouve l’endroit auquel les adolescents s’identifient.

Plusieurs études indiquent que les adolescents interprètent les lieux selon les différentes activités que ceux-ci permettent, par exemple l’interaction sociale et la recherche de solitude. De façon générale, le quartier est perçu comme lieu de repli, alors que la ville et les zones aménagées sont des lieux d’interaction sociale. Les critères ci-dessus sont essentiels dans toute modification de l’aménagement suburbain visant à répondre aux besoins des adolescents par l’amélioration des lieux de repli de leur quartier. Pris isolément, aucun critère ne couvre entièrement le concept d’habiter chez les adolescents suburbains. L’habitat suburbain offre aux adolescents un lieu de repli lorsque celui-ci est un endroit identifiable, qu’il est doté de centres naturels, qu’il offre la profondeur requise pour des rencontres de ressourcement, qu’il est facile d’accès, qu’il offre une échelle définie et procure un sentiment d’intimité et de sécurité, qu’il offre enfin une ouverture et favorise le sentiment d’appartenance au lieu. Les adolescents se rendent dans ces lieux parce qu’ils leur offrent la possibilité de s’isoler, de soigner leur estime de soi et leur concept de soi; de gérer leurs émotions et leurs sentiments; d’agir de façon autonome en choisissant leur lieu de repli et le moment d’y aller; d’être avec un ami ou de s’isoler. Dans la dernière partie de cet article, nous examinerons, en prenant l’exemple d’un aménagement de quartier, la façon dont les praticiens de l’aménagement pourraient respecter ces critères dans une communauté existante.

7. Analyse des affordances : étude de cas sur Middleton Hills, Middleton, WI

L’objectif de cette étude de cas est d’évaluer les besoins et valeurs des adolescents en ce qui concerne la conception et la planification des quartiers. L’étude portera sur l’aménagement néo-traditionnel du quartier de Middleton Hills. Middleton Hills est situé dans le Haut-Midwest, près de Madison, la capitale de l’état du Wisconsin, où se trouve l’Université de Wisconsin-Madison. Middleton Hills correspond au genre d’environnement mentionné plus tôt, qui a été l’objet des plus récentes tentatives en design (sub)urbain de tenir compte des valeurs sociales changeantes. Dans cette étude de cas, nous examinerons la façon dont les critères appliqués aux lieux de repli, tels qu’énumérés ci-dessus, pourraient être incorporés dans l’aménagement néo-traditionnel.

L’étude de cas sur Middleton Hills s’écartera de l’étude des affordances des lieux de repli pour adolescents banlieusards et se concentrera sur les espaces verts accessibles au public dans le quartier de Middleton Hills. Selon les principes de l’urbanisme néo-traditionnel (UNT), on aménagerait divers espaces verts, allant des petits parcs aux grands jardins publiques (village green), des parcs de jeu pour enfants aux terrains de balle, et des aires de conservation aux jardins communautaires. Puisque le plan de Middleton Hills comporte tous ces éléments, nous allons explorer les possibilités qu’il offre.

Notre étude de Middleton Hills ne porte que sur la partie à bâtir à la disposition du promoteur du projet, Erdman, et des urbanistes Duany et Plater-Zyberk (1993) au moment où ils ont élaboré le plan d’aménagement. Selon Randy Hester (1975 : 20), le mentor d’Owens à Berkeley, « l’espace de voisinage est le territoire à proximité du domicile ». L’amélioration de l’habiter des adolescents de Middleton Hills consistera principalement à améliorer l’ensemble des espaces verts publics accessibles aux adolescents à l’intérieur de leur milieu et à élargir les possibilités offertes aux concepteurs du projet. La liste et la carte suivantes présentent tous les espaces verts accessibles au public dans Middleton Hills : des corridors verts (pour véhicules non motorisés) longeant le périmètre de l’aire aménagée, des corridors verts à l’intérieur de l’aire, un grand parc naturel, un parc à vocation récréative, un petit terrain boisé, un grand bassin de rétention et une aire non aménagée réservée à la construction d’un édifice public. Les auteurs de l’étude principale ont procédé à un examen détaillé de chacun des lieux mentionnés, mais aux fins du présent article nous nous limiterons à l’étude des éléments les plus courants de l’aménagement suburbain : les corridors périphériques des zones aménagées et le terrain boisé. La collecte de données et l’analyse de chaque endroit ont été effectuées selon les pratiques traditionnelles d’architecture de paysage. L’auteur a recueilli sur le terrain l’information relative à chaque endroit, à l’aide de photographies, d’analyses du terrain, de plans et de sections faites sur place. Les analyses ont été effectuées à l’aide de la technique de recouvrement spatial, afin de bien dégager les espaces verts par rapport à leur contexte. Nous avons évalué chaque espace vert en fonction de sa capacité à répondre aux critères (aspects positifs) et nous avons identifié les limites qui l’empêchaient de répondre aux critères (aspects négatifs). Ensuite, à l’aide de logiciels de design et de représentation graphique, nous avons évalué les possibilités et les efforts requis pour atteindre le résultat souhaité. Ce qui suit est une analyse de deux éléments : le corridor vert périphérique et le terrain boisé.

7.1. Des corridors verts inintéressants

Les corridors verts périphériques sont généralement situés entre la route et l’aire aménagée. Sur la carte (figure 1), les longs corridors verts, à gauche et à droite, longent les routes et servent de corridor utilitaire; le corridor vert du haut est bordé de résidences privées de chaque côté, sauf là où il est contigu à l’aire de loisirs. Les corridors verts périphériques servent de zone tampon entre les aires aménagées et les terres voisines utilisées à d’autres fins et sont recouvertes d’herbe seulement. Dans ce contexte, l’avantage du corridor vert périphérique est qu’il donne directement accès à un plus grand nombre de maisons que ne pourrait le faire un seul parc central. Cet accès est toutefois limité aux maisons situées immédiatement en bordure du corridor et n’est possible qu’aux points d’intersection du corridor vert avec une rue. Pour ce qui est des aspects négatifs, ce corridor vert compromet la sécurité personnelle parce qu’il se trouve tout près des voies de circulation, la végétation y est limitée à cause des lignes électriques, il est surexposé en raison du manque de végétation et ne possède aucun centre naturel ou qualité naturelle du fait d’être surexploité. Les corridors verts périphériques font partie de ce milieu ambigu qui ne relève ni des promoteurs du projet ni des responsables du réseau routier. Pour le moment, il serait difficile de concevoir que ces corridors verts fassent partie du quartier.

Figure 1

Plan de Middleton Hills où l’on fait ressortir les espaces verts à l’aide de recouvrement spatial

Plan de Middleton Hills où l’on fait ressortir les espaces verts à l’aide de recouvrement spatial

-> Voir la liste des figures

À condition qu’ils répondent aux critères énumérés ci-dessus, les corridors verts périphériques pourraient devenir des lieux de repli appréciés. La qualité environnementale pourrait être développée par le biais d’un centre naturel. Puisque les corridors verts ne peuvent posséder un centre naturel physique (colline, vallée, eau), on pourrait suggérer la création d’un centre symbolique. Par exemple, l’installation « Spin-Out » du sculpteur Richard Serra donne l’impression que le terrain est doté d’un centre, grâce à la convergence de trois feuilles d’acier cor-ten (Beardsley 1998). C’est l’introduction d’éléments structuraux aussi puissants qui définit le centre. On peut même ajouter une qualité de ressourcement à ce centre, en lui donnant de la profondeur. Ainsi, en plaçant autour du centre des éléments qui cadrent avec celui-ci, on pourrait le transformer en lieu significatif. Par exemple, le fait de placer des blocs rocheux provenant de la région permettrait de créer un lien avec l’histoire géologique locale tout en évoquant la matière minérale brute qui est à l’origine de l’acier. Pour ce qui est des corridors verts périphériques, ils devraient servir à atténuer au minimum la présence des autoroutes avoisinantes et établir un lien plus acceptable avec les zones aménagées. Dans l’exemple qui nous intéresse, le fait d’augmenter en hauteur et en volume les blocs rocheux le long de l’autoroute contribuerait à protéger du bruit et de la vue du trafic routier intermittent. La question d’échelle est réglée lorsque la proximité des éléments permet de créer un lieu où l’adolescent se sent à l’aise, seul ou accompagné d’un ami. Pour continuer avec notre exemple, la présence de grands arbres pourrait donner au lieu une échelle définissable. Par ailleurs, on pourrait accroître le sentiment de sécurité en établissant une frontière qui démarque nettement l’intérieur du lieu par rapport aux affectations des sols extérieurs. Par exemple, une épaisse haie d’arbustes offrirait la barrière physique et visible voulue pour créer un sentiment de sécurité et d’intimité. Le besoin d’accessibilité sera satisfait puisque les corridors verts périphériques se trouvent dans le quartier et donnent accès à un plus grand nombre de maisons que ne le ferait un seul parc central. Les corridors verts servent souvent de frontières et sont en général moins surveillés que les espaces ouverts intérieurs; ils offrent donc plus d’intimité, mais pourraient s’avérer moins sécuritaires. Cela dit, Sampson et Gifford (2010) ont constaté que les adolescents savaient très bien faire la différence entre les endroits sûrs et les endroits dangereux dans leur recherche de lieux où trouver du réconfort.

Les corridors verts périphériques servent de lieu de repli grâce à l’introduction d’un grand nombre d’éléments dans l’espace vert. Pour obtenir un tel lieu à l’intérieur d’un corridor vert périphérique, il est essentiel d’y créer un centre symbolique que l’on renforcera à l’aide d’éléments complémentaires. Le lieu de repli qui en résulte devient un espace significatif grâce à la présence immédiate d’éléments qui possèdent une qualité naturelle. Ce lieu accessible est devenu un endroit identifiable du quartier. L’utilisation et la disposition d’éléments à l’intérieur et autour de l’espace crée une forte impression d’échelle et d’intérieur/extérieur dans un espace auparavant dénué de toute signification.

7.2. Le terrain boisé restant

Le terrain boisé porte le nom de Middleton Hills Oak Savannah Area. Il joue le rôle de parc et de sentier de raccordement avec le Pheasant Branch Conservancy. La partie principale du terrain longe la section aménagée du parc naturel, trois rues différentes et une ruelle qui dessert les garages d’un groupe de maisons en rangé. Il y a aussi deux lots bâtis qui « empiètent » sur les rues qui autrement délimitent nettement le périmètre du parc. Les garages et les maisons, même s’ils tournent le dos, envahissent le champ visuel. L’aspect positif du parc boisé est son couvert de chênes, lequel offre un espace unique au sein des zones aménagées. Il s’agit d’une zone identifiable du quartier, à laquelle on peut accéder en empruntant des sentiers qui rappellent ses caractéristiques uniques. Cette zone a le potentiel d’être l’un des lieux les plus appréciés de ce milieu aménagé du fait qu’elle est demeurée à peu près inexploitée, qualité qui donne toute son importance à un centre naturel. Les aspects négatifs en ce qui concerne le terrain boisé sont : le fait qu’on l’utilise comme « corridor » d’accès au parc aménagé; l’absence de sous-bois sous le couvert de chênes, ce qui atténuerait l’impact du périmètre des rues, maisons et garages; et l’absence de tout centre naturel. Les structures avoisinantes empiètent présentement sur cet espace et l’empêchent de jouer pleinement son rôle de lieu naturel.

Le terrain boisé pourrait éventuellement servir de lieu de repli s’il répondait aux critères suivants. Il faudrait rendre visible et agrémenter un centre naturel à l’intérieur du parc boisé. Ainsi, le fait d’aménager une petite clairière parmi les chênes et d’enlever les branches basses ferait pénétrer la lumière et permettrait de mieux voir le ciel et la végétation qui s’y trouve, présentement cachée par les chênes. Aussi, en agrémentant la clairière d’arbustes ornementaux, tel le Cornus florida, on attirerait le regard vers leur hauteur, ce qui n’est pas le cas actuellement dans le terrain boisé. En donnant de la profondeur au centre, on pourrait lui donner une propriété réconfortante. Dans l’exemple de la clairière, le lieu de repli est un environnement immédiat, où la perception immédiate des choses rend le lieu significatif. Ainsi, un mélange attrayant de végétation (allant du couvre-sol moelleux qui invite au repos à l’assortiment varié de fleurs annuelles et pluriannuelles) permettrait de définir clairement le lieu de repli. La clairière pourrait devenir un lieu de repli idéal à condition d’être perçue comme une aire entièrement distincte du sentier-corridor qui traverse le centre du terrain boisé. La solution ici serait de déplacer le sentier en l’éloignant du centre du terrain. D’autre part, il ne faudrait retrouver dans la clairière rien qui n’y ait pas sa place naturellement, c’est-à-dire pas d’équipements de jeu, de chaises ou de bancs. La clairière ajoute une échelle d’intimité dans une zone où le champ de vision n’est pas restreint. La proximité de la végétation, en grande partie au bas des grands arbres, crée une échelle clairement définie où l’individu se sent à l’aise. On pourrait légèrement améliorer cette clairière en tant que lieu de repli en créant une frontière plus substantielle de sous-bois tout autour afin de mieux distinguer l’intérieur de l’extérieur. Une telle frontière ajouterait à la dimension d’intimité que recherchent les adolescents dans un lieu de repli. L’entrée de la clairière est un espace important de transition entre le lieu de repli et le reste du terrain boisé. Vue l’échelle plutôt intime créée par l’espace qui reçoit la lumière du jour dans la clairière même, comparé à l’espace ouvert peu éclairé du terrain boisé qui l’entoure, c’est une entrée petite, mais bien détaillée, qui conviendrait le mieux. Le meilleur résultat serait probablement obtenu en créant ici et là des brisures dans le périmètre d’arbustes et en y plaçant des pierres plates, de couleur terne. Le sentiment d’appartenance à ce lieu sera maintenu grâce à une entente visant à empêcher l’aménagement du terrain boisé et à le protéger d’autres modifications de compromis quant à son utilisation comme lieu de repli. Les gens du quartier ont facilement accès à la clairière, en empruntant un sentier existant qui mène au parc boisé et le traverse.

Compte tenu de sa grande profondeur, le petit parc boisé présente des qualités d’espace naturel, mais se trouve limité par les structures envahissantes qui bordent le site. En élargissant le périmètre de végétation et en créant un centre naturel sous forme de clairière, ou espace bas à ciel découvert, le terrain boisé ajouterait à la qualité naturelle des lieux et procurerait un lieu de repli.

7.3. Conclusion de l’étude de cas

L’étude de Middleton Hills nous a révélé les possibilités qu’offrent les aménagements traditionnels suburbains en ce qui concerne la création de lieux de repli. Dans chacun de ses sept différents espaces verts accessibles au public, dont deux ont été analysés ici, il était possible de créer un lieu de repli pour les adolescents sans compromettre l’utilisation à laquelle chacun était destiné. Certains espaces, comme le parc naturel, présentent déjà des qualités naturelles qui se rapprochent des valeurs recherchées et pourraient être aménagés a posteriori, tandis que d’autres, comme le corridor vert, sont bien plus difficiles à aménager et exigeraient beaucoup de planification. Le corridor vert périphérique et le terrain boisé, par exemple, s’adaptent mieux aux projets d’aménagement suburbain plus traditionnels où, d’ordinaire, on retrouve un corridor vert autour du site et des lots vides à l’intérieur. L’intention sous-jacente à cette étude était d’offrir aux architectes de paysage un contexte leur permettant de voir comment mettre en oeuvre des projets de lieux de repli dans les zones suburbaines. Les différents types d’espace vert public illustrent la liberté d’interprétation et la cohérence que les critères offrent aux concepteurs désireux de créer des lieux de repli.

8. Conclusion

Dans le présent article, nous avons identifié des critères qui serviront aux praticiens de l’aménagement désireux d’aménager des lieux de repli pour des adolescents banlieusards et nous avons montré, à l’aide d’un exemple, comment il était possible de créer des lieux de repli dans un quartier suburbain. Nous avons aussi exploré la phénoménologie de l’habiter et les valeurs recherchées par les adolescents, afin de dégager des critères pouvant être utiles aux concepteurs. La structure théorique du processus phénoménologique a permis d’établir le fondement requis pour que l’expérience de l’habiter soit significative. Nous avons assimilé la notion d’habiter à la capacité du lieu de permettre une expérience significative dans le monde-de-la-vie de l’individu. Il a été démontré que l’architecte paysagé avait la possibilité de bâtir des lieux susceptibles de favoriser l’habiter en utilisant les éléments existants ou des éléments complémentaires ou symboliques, afin de créer des centres « naturels », des espaces de transition entre l’intérieur et l’extérieur, des ouvertures ainsi que des directions/chemins. En examinant l’importance que les adolescents banlieusards accordaient au repli, nous avons pu identifier les qualités qu’ils souhaitent trouver dans ce type de lieu : un endroit distinct, à l’écart des lieux d’activités sociales et, de préférence, dans leur quartier; un endroit où l’expérience du monde-de-la-vie (lebenswelt) pouvait comporter les caractéristiques suivantes : qualité naturelle, ressourcement, accessibilité, intimité, refuge contre les pressions sociales, sentiments de sécurité et d’appartenance.

Les critères identifiés visent à fournir aux concepteurs un guide clair qui leur servira dans la création de lieux de repli à l’intention des adolescents banlieusards. Ces critères sont les suivants : 1) endroit identifiable dans le quartier; 2) lieu doté d’un centre naturel; 3) centre ayant une profondeur qui favorise le ressourcement et une expérience significative; 4) accessibilité : le lieu fait partie du milieu accessible; 5) échelle permettant de déterminer si l’on y va seul ou accompagné; 6) frontières qui procurent un sentiment d’intimité et de sécurité et qui établissent une relation claire intérieur/extérieur; 7) entrée (ou ouverture) permettant une transition réelle entre l’extérieur et l’intérieur; 8) lieu favorisant le sentiment d’appartenance. La présentation de ces critères, l’approche phénoménologique de l’habiter et les valeurs recherchées par les adolescents banlieusards offrent aux praticiens de l’aménagement les éléments de base dont ils pourraient tenir compte pour créer des lieux de repli. Ce ne sont pas des critères absolus, mais ils font partie d’un processus sans cesse renouvelé qui vise à favoriser des expériences significatives de l’habiter. Les changements ou ajouts aux valeurs des adolescents peuvent être priorisés, synthétisés, ou réduits en fonction des critères d’espace pertinents. De plus, une interprétation dynamique de la phénoménologie de l’habiter s’avère nécessaire afin de maintenir un rapport pertinent et continu entre les principes de base et la qualité de vie recherchée.

L’étude de cas de Middleton Hills nous montre comment des lieux de repli peuvent être créés dans un contexte suburbain existant. Ce cas met en évidence les plus récentes tendances en matière de projets d’aménagement suburbain visant à répondre aux besoins des résidents. Cette étude de cas est restée dans le domaine du faisable en limitant les lieux de repli éventuels aux espaces verts publics situés dans la zone aménagée de Middleton Hills. Malgré les contraintes reliées à l’ampleur du projet et aux espaces verts disponibles, l’étude démontre comment les concepteurs pouvaient inclure la création de lieux de repli dans le projet d’aménagement d’une banlieue existante : 1) en appliquant ces critères pour évaluer les aspects positifs, les aspects négatifs et les potentialités de chacun des différents espaces verts appelés à être transformés en lieux de repli — ces critères leur permettent d’évaluer les sites et les améliorations à apporter; 2) en examinant chaque critère individuellement afin de déterminer comment chaque type d’espace vert peut éventuellement devenir un lieu de repli — cette stratégie aidera les concepteurs en faisant ressortir l’interaction dynamique qui existe entre les critères et les propositions d’aménagement; 3) en se rappelant que les quartiers, les communautés et les concepteurs ne disposent pas tous des mêmes ressources pour créer des lieux de repli. En faisant ressortir les différences marquées d’un espace vert à l’autre dans leur capacité de respecter les critères de base, l’étude de cas nous conduit à penser que certaines caractéristiques des espaces verts de Middleton Hills pourraient s’appliquer à d’autres projets d’aménagement.

Enfin, la recherche nous confirme que les besoins et valeurs des adolescents banlieusards ne devraient plus être exclus du domaine de l’architecture de paysage. De même, elle incite les concepteurs à prendre en compte les valeurs et besoins des adolescents, en regardant au-delà du besoin de sécurité récemment mis de l’avant. L’aménagement suburbain devrait viser à offrir aux adolescents des lieux de repli significatifs où ils peuvent se retirer quand la pression sociale et le sentiment d’aliénation deviennent insupportables. La vraie question qui se pose n’est pas tant celle du succès de tels projets mais de savoir si les banlieues peuvent se permettre de continuer d’ignorer les besoins et les valeurs des adolescents en quête d’un espace bien à eux.

Parties annexes