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Le post-réalisme après le 11 septembre

  • Francis A. Beer et
  • Robert Hariman

Entre la chute du Mur de Berlin et le 11 septembre 2001, une série d’événements dramatiques a initié un débat fondamental dans la théorie des relations internationales. D’un côté se trouvent les réalistes qui se fondent sur une longue tradition d’analyse politique, et pour qui le 11 septembre est un événement majeur exigeant une remise en cause du sentiment d’euphorie né des révolutions de velours et pointant vers les dures leçons de la guerre perpétuelle. De l’autre côté se placent ceux qui croient que le 11 septembre prouve qu’il existe un nombre grandissant d’anomalies dans le paradigme réaliste. Selon eux, le 11 septembre et ses conséquences démontrent la nécessité qu’il y a à engager de nouveaux efforts en matière théorique. La théorie des relations internationales au 21e siècle doit refléter et construire son domaine d’étude de façon à la fois plus complexe et prenant davantage en compte la dimension humaine. Une telle théorie doit être attentive aux nombreux champs de signification immanents dans les interactions globales du xxie siècle.

Le post-réalisme prend appui sur la théorie réaliste et en interroge les limites. Cela implique une réévaluation de la façon dont le réalisme décrit et influence la politique mondiale. Cela requiert aussi une nouvelle analyse de l’objet et de la méthode dans le cadre des études internationales. S’éloignant de la vision d’un monde qui se limite à des États-nations optimisant la défense des intérêts propres et la résolution des conflits par la force, le post-réalisme inclut de nouveaux acteurs et un ensemble de motivations additionnelles qui opèrent sur le mode du discours de persuasion. Le post-réalisme ne se fonde pas sur un ensemble de descriptions et d’explications basées essentiellement sur le postulat de la connaissance positive ; il se développe en tant que science sociale interprétative et vise à rendre compte des relations existant entre le sens et l’action. Il propose ainsi des modèles d’analyse stratégique plus réflexifs et intègre un vaste ensemble d’acteurs et de contraintes tout en identifiant – et contredisant – certaines formes de pouvoir « post-nationales ». Cet article étudie l’exemple des États-Unis, à travers une brève analyse de l’impérialisme américain en tant qu’élaboration d’une culture distincte identifiable en partie par l’analyse du discours. Il réinvestit aussi la notion de « prudence » comme modèle de raisonnement politique contrebalançant l’arrogance du pouvoir.

I – Réalisme et puissance américaine après le 11 septembre

Les théories classiques en matière de relations internationales se fondent sur les perspectives et analyses élaborées par les historiens et théoriciens politiques tels Thucydide, Machiavel et Hobbes et, au xxe siècle, Raymond Aron, Hedley Bull, Hans Morgenthau, Henry Kissinger, Kenneth Waltz et John Mearsheimer. Puisant ses racines dans les règles canoniques du réalisme, cette théorie s’inspire fortement des domaines liés à l’histoire diplomatique et à la science militaire. L’économie politique a aussi exercé récemment une forte influence, en particulier par l’accent qui y est mis sur l’étude de l’importance des bases matérielles dans l’action politique et l’interaction des préférences interdépendantes dans les processus de prise de décision. La théorie réaliste a donné naissance, ces dernières années, à de nombreuses variantes qui vont du néoréalisme au réalisme structurel, en passant par le rationalisme, les réalismes défensif et offensif, et l’hyperréalisme. Un grand nombre de travaux récents, sous la plume d’auteurs se définissant comme néo-conservateurs, se sont fondés sur ces analyses réalistes pour dessiner les contours d’une politique étrangère agressive pour les États-Unis du xxie siècle, sous le nom de Projet pour le nouveau siècle américain (Project for the New American Century [1]).

Selon la théorie réaliste, le système international est fondé sur des relations de puissance anarchiques – la loi de la jungle. La lutte pour la puissance est générale et permanente. Les États-nations, plus ou moins souverains, sont, et continueront à être, les principaux acteurs dans les relations internationales. Le comportement des nations est, et doit être, guidé par la défense de l’intérêt national en termes de puissance. La puissance militaire est particulièrement importante car elle permet le recours direct à la force. Pour reprendre la célèbre formule du théoricien allemand, Carl von Clausewitz, la guerre est la poursuite de la politique par d’autres moyens. Dans cette optique, le terrorisme est perçu comme un nouveau type de guerre, parmi d’autres, les groupes non étatiques constituant un ensemble d’acteurs sur la scène internationale, et le choc des civilisations, une nouvelle forme de réalisme, le réalisme culturel. Pour les États-Unis, le réalisme défensif comprend la protection du territoire américain (homeland) ; le réalisme offensif envisage le contrôle géopolitique de territoires et de réserves de pétrole dans le « coeur » (heartland) global de l’Asie centrale. Pour les réalistes, la persistance obstinée de « guerres sauvages pour la paix [2] » au xxie siècle n’est donc pas surprenante.

Selon la vision du monde des réalistes, les États-Unis sont, en ce début de xxie siècle, le dernier combattant en lice, la seule superpuissance et un hégémon dominant potentiel. Les élites politiques actuellement prédominantes en Amérique semblent aujourd’hui avoir et la capacité et la volonté de dominer le monde. Les États-Unis ont des ressources en termes de soft power qui dominent l’économie mondiale, les sciences et la technologie, ainsi que la culture à l’échelle de la planète. Le modèle américain de démocratie, l’économie de marché, les médias, le commerce, Hollywood et Silicon Valley, ont un fort pouvoir d’attirance sur les jeunes générations du xxie siècle. L’Amérique parle le langage de la paix et de la prospérité.

Cependant, les États-Unis utilisent aussi le hard power que leur procure leur puissance militaire dans le cadre d’une diplomatie « coercitive », et qui leur permet de s’engager dans des guerres courtes afin d’assurer et de maintenir l’ordre à plus long terme. Les États-Unis ont progressivement acquis un statut majeur en matière de puissance militaire (escalation dominance) et leurs forces conventionnelles semblent aujourd’hui au moins égales à l’ensemble de celles de leurs adversaires potentiels. Grâce à ses ressources technologiques, ce pays essaie de compenser le fait qu’il ne peut rivaliser en termes de nombre de troupes sur le terrain. Les capacités militaires américaines s’accroissent dans toutes les directions, y compris dans l’espace, avec le système de défense anti-balistique « Guerre des étoiles », et vers la high frontier que représentent la lune et les planètes environnantes. Du fait de ses capacités à mettre en place un enveloppement vertical ainsi que des concentrations locales de forces armées, la puissance militaire américaine peut aussi atteindre les niveaux souterrains les plus profonds, ces « trous à rats » où les ennemis de l’Amérique, tel Saddam Hussein, pourraient essayer de se cacher.

La supériorité militaire américaine a contribué à transformer la manière dont on fait la guerre. Les deux guerres du Golfe et l’attaque contre l’Afghanistan ont fait apparaître les contours de la « guerre asymétrique » du xxie siècle. Face à la domination américaine du champ de bataille virtuel, les énormes concentrations de forces navales, terrestres et aériennes des deux conflits mondiaux semblent dépassées. Les dirigeants des pays ennemis étaient autrefois protégés horizontalement par leurs flottes de guerre ou leurs bataillons d’infanterie. Cela n’est plus le cas aujourd’hui. Ils peuvent maintenant être touchés par des frappes précises verticales à la fois aériennes et spatiales. Au sol, l’équilibre des forces locales est encore important. Néanmoins la seconde guerre du Golfe a montré que le soldat bionique du xxie siècle possédait un avantage technologique certain dans son espace d’action. Cela permet une stratégie « d’évitement » (army hopping), qui consiste à contourner des concentrations de forces ennemies, à l’instar de la stratégie « de saut de puce » du général Macarthur dans sa reconquête des îles du Pacifique durant la Seconde Guerre mondiale, pour se concentrer sur des cibles spécifiques en termes de contrôle politique. La guerre se concentre sur des individus, dirigeants politiques et chefs militaires, plutôt que sur les forces armées ou navales et les populations. Frapper à la tête devient plus efficace que masser des concentrations de troupes sur le terrain pour amener un changement de régime.

En dépit de sa supériorité technologique militaire, la domination américaine est cependant loin d’être totale. Les États-Unis souffrent de lourds handicaps en matière de démographie, en l’occurrence une population relativement réduite face à la masse que représente une population mondiale qui ne soutient pas globalement le projet américain. La technologie est un levier qui permet non seulement la domination, mais aussi la résistance, globales. Les armes de destruction massives nucléaires, chimiques et biologiques peuvent causer, comme leur nom l’indique, d’énormes dégâts sur de petits espaces à haute densité de population. Il semble qu’un nombre non négligeable de personnes soient prêtes à donner leur vie au nom de la liberté à s’opposer à une domination étrangère. On peut citer par exemple les mouvements de résistance nationaux des Vietnamiens ou des Palestiniens, et plus récemment des groupes subnationaux ou transnationaux comme Al-Qaïda. Domination et résistance sont devenues intimement liées dans le cadre de conflits interminables et insolubles.

Les États-Unis sont de plus confrontés au défi que représentent les économies émergentes en Asie, dont les mains-d’oeuvre qualifiées et à faible coût fabriquent des produits et proposent des services de qualité à des prix beaucoup moins élevés. Les déficits commerciaux américains, les pertes d’emplois et une charge toujours plus importante de la dette reflètent les problèmes auxquels doivent faire face les États-Unis dans le cadre de la concurrence économique mondiale. Comme le reconnaîtraient les réalistes, l’hégémonie américaine se heurte à une opposition mondiale grandissante, même chez certains alliés traditionnels au sein de l’Union européenne, comme la France par exemple. Des superpuissances potentielles, dont la Chine, peuvent remettre en question la volonté de suprématie globale des États-Unis. De nombreux facteurs, non pris en compte dans les calculs réalistes, affaiblissent le soutien de la population américaine en faveur de ce projet hégémonique global. On peut citer, sans que cette liste soit exhaustive, un certain état d’inachèvement en matière de démocratie et de justice sociale, l’érosion des libertés individuelles, le sentiment d’aliénation des jeunes générations, les délocalisations de pans entiers de la production industrielle et les reports répétés d’investissements structurels pour payer les dépenses militaires.

A — Le post-réalisme après le 11 septembre

À l’instar des écoles réalistes, il existe aussi de nombreuses formes de post-réalisme. La plupart des théoriciens des relations internationales sont à la fois réalistes et post-réalistes. Ils ont intégré la culture réaliste, mais ils sont aussi conscients de ses manquements. Ils ont, à des degrés divers, une approche prudente et critique de l’histoire du réalisme et de sa lecture du monde. Le réalisme offre le grand avantage d’être concis et de pouvoir proposer de vastes champs d’investigation à partir d’un très petit nombre de concepts. Mais le réalisme présente de graves faiblesses en tant que théorie positive. Il ne peut fournir de descriptions, explications et perspectives globales et précises en matière de comportements à l’échelle de la planète. Les événements du mur de Berlin ont ainsi montré que les dirigeants d’une grande nation pouvaient abandonner volontairement le pouvoir. Les attentats contre le World Trade Center ont impliqué, quant à eux, des membres d’un groupe subnational agissant comme des acteurs internationaux majeurs.

Le post-réalisme englobe en fait de nombreuses écoles. Il se fonde, bien entendu, sur la pensée réaliste. Le libéralisme international ou le néolibéralisme sont aussi devenus des branches de la théorie post-réaliste. Les libéraux pensent que le réalisme se concentre trop exclusivement sur les nations, leurs intérêts à court terme et leur puissance. Il existe d’autres acteurs que les seuls États-nations dans les relations internationales ; des intérêts à long terme peuvent exister dans les institutions internationales de coopération, et le pouvoir n’est pas la seule motivation pour agir. Le constructivisme international, qui a succédé au fonctionnalisme international et à la théorie des régimes, est une autre forme de post-réalisme. Les constructivistes internationaux reprochent au réalisme de se concentrer exclusivement sur la question des intérêts. À l’instar des philosophes idéalistes du xixe siècle et du début du xxe, les constructivistes pensent que les idées et les normes sont des facteurs importants dans la création de régimes internationaux qui structurent la politique mondiale [3].

Le post-réalisme, dans l’acception que nous faisons ici de ce terme, se fonde sur, et inclut, diverses formes de réalisme, de libéralisme et de constructivisme, ainsi que les théories et travaux de recherche contemporains dans des domaines tels que la communication et la psychologie politiques, pour construire son propre discours. La vision post-réaliste commence par l’identification des protagonistes. Il y a bien entendu les États-nations, petits et grands. Il y a aussi les organisations intergouvernementales internationales comme les Nations Unies et l’Union européenne, ainsi que les organisations non gouvernementales telle la Croix-Rouge. Il existe de plus d’autres acteurs transnationaux comme, par exemple, l’Église catholique ou l’Umma islamique. Les États-nations sont donc, dans le monde post-réaliste, des acteurs importants, mais ils ne sont pas les seuls. Le post-réalisme prend en compte les multiples agents du système international, sous diverses configurations qui peuvent se recouper : individus, groupes, nations, États, et enfin systèmes. Les agents les plus petits (individus et groupes) et les agents les plus importants (nations, États, systèmes) exercent une influence réciproque. Tous ces agents combinés forment un réseau, connecté par la parole, l’action et la pensée [4].

Dans la vision post-réaliste du monde, la puissance ne se réduit pas à la force brutale. Il existe d’autres formes d’action et de pouvoir dans le domaine du politique, de l’économique, du social, du culturel et du scientifique. Les interactions internationales sont complexes, et les possibilités non matérielles ne sont pas à négliger. Le pouvoir a, en outre, des dimensions contextuelles importantes dans certains endroits précis ou sur certaines questions spécifiques. Les post-réalistes identifient la complexité de la puissance, en particulier le pouvoir de la parole. C’est ce qu’a reconnu explicitement Hans Morgenthau qui conclut son ouvrage majeur Politics AmongNations par un plaidoyer en faveur de la diplomatie. La parole joue un rôle important.

La parole joue en effet un rôle important, et pas uniquement dans le monde de la diplomatie, mais aussi dans le domaine théorique. La vision post-réaliste des théories en relations internationales est donc volontairement rhétorique. Cette dimension remet en question les bases exclusivement positivistes sur lesquelles se fondent le réalisme et les autres théories des relations internationales. Le post-réalisme souligne le fait que le réalisme n’est que partiellement une théorie positiviste scientifique, mais plutôt une forme de rhétorique qui se représente comme une théorie positiviste scientifique. La théorie réaliste est donc non seulement détachée de l’observation scientifique, mais aussi une forme très puissante d’action par la parole, un discours doté d’une force politique hégémonique. Le réalisme et le post-réalisme décrivent, expliquent et prédisent le monde, mais ils le construisent, le façonnent et le contrôlent aussi [5].

Après avoir défini les acteurs et les différentes formes d’action et de puissance, le post-réalisme aborde la question de la pensée. La connaissance en matière de politique étrangère est à la fois plus dense et plus complexe que ne l’entendent les réalistes. Le processus de prise de décision va au-delà des simples motivations d’intérêt national défini en termes de pouvoir, avantages et coûts, fins et moyens. Les élites nationales ont des perceptions particulières des leçons de l’histoire qui influencent leurs visions et leurs décisions politiques. Elles sont sensibles aux règles légales, éthiques et morales de leur communauté, et peuvent adopter un comportement guidé par les sentiments. Les décideurs ne sont pas nécessairement prisonniers du discours réaliste, de ses interprétations et ses scénarii. Les décideurs sont multiples et se construisent de façon différente. Ce sont eux qui font la différence.

Comme le réalisme, le post-réalisme prend en compte la logique et les faits; mais, contrairement au réalisme, il prend aussi en compte le discours. D’un point de vue linguistique, le post-réalisme insiste sur la manière dont les formes discursives comme les métaphores et les récits peuvent s’avérer être d’importants moyens de persuasion. Le post-réalisme se fonde donc sur la critique et la formulation de perspectives alternatives. Cela implique un travail de déconstruction et de reconstruction, une relecture des textes, une redéfinition des concepts et des pratiques en vue d’une complète révision du discours réaliste. Il nécessite aussi une dynamique émancipatrice, un nouvel accent mis sur les concepts d’agencement, d’action et de liberté, et la croyance en l’influence que peuvent avoir les post-réalistes sur le monde qui les entoure. Tout en étant sensibles aux apports de la science objective, des structures et processus déterminants, ils sont aussi conscients du fait qu’il s’agit de créations humaines, résultant de pratiques scientifiques et politiques. Les post-réalistes élargissent le champ de la recherche scientifique pour y inclure un ensemble complexe de méthodes analytiques. Ces méthodes sont élaborées de façon à permettre l’analyse non seulement de l’Autre objectif, mais aussi, et surtout, du Moi subjectif. Le post-réalisme implique donc la réflexivité et pointe vers la conscience de soi enrichie d’une sensibilité accrue au discours. Le post-réalisme combine science et interprétation, analyse stratégique et critique, pouvoir et « prudence » dans sa vision de l’évolution de la société civile globale.

B — Le post-réalisme en tant que science

L’histoire du monde selon la vision post-réaliste prend en compte la théorisation scientifique en matière de politique mondiale. Une vision post-réaliste possible de l’histoire de la guerre et de la paix peut être présentée en exemple. Fondée sur trois niveaux classiques d’analyse, elle inclut des explications situées aux niveaux d’analyse du système, du régime de l’acteur collectif, et de l’acteur individuel [6].

À un niveau plus général, le post-réalisme incorpore les explications systémiques de la guerre. Cette explication systémique replace la structure de la puissance dans un contexte plus large. Elle redéfinit le système international en tant que réseau comprenant une multitude d’institutions liées entre elles et de processus se subdivisant en trois grandes tendances : polarisation, militarisation et agrégation. Leur poids relatif détermine les dynamiques du réseau dans son ensemble. Différentes configurations peuvent prédisposer le réseau en faveur de la guerre, tandis que d’autres l’orienteront vers la paix. Comme le proposent les réalistes, les processus de polarisation, tels les phénomènes de différenciation nationale, construisent un système de puissance international anarchique mais hiérarchisé. Les inégalités et l’instabilité y jouent aussi un rôle. Les grands États-nations riches et unis dominent la politique mondiale et y sont en position de compétition. Cette compétition prend souvent la forme violente de la guerre. La polarisation implique donc aussi la militarisation, sous forme, par exemple, d’alliances militaires et de courses perpétuelles aux armements, y compris dans le domaine de la prolifération d’armes de destruction massive. Polarisation et militarisation poussent donc le système international vers la guerre. Il existe cependant des forces compensatoires. Des structures agrégatives supérieures et des processus à l’oeuvre à l’intérieur de la société civile globale (le droit, le commerce et les communications internationales, par exemple) peuvent faire revenir les acteurs vers le post-réalisme et la paix. Le langage de la morale et de l’éthique internationales peuvent aussi contraindre ces acteurs. Dans ce cadre plus large, les éléments compensatoires réalistes et post-réalistes créent des climats systémiques différents. Dans certains endroits et à certaines périodes données, le réseau international fonctionne relativement bien et pacifiquement ; dans d’autres situations, il connaît des problèmes; et quelquefois, il implose [7].

Au niveau d’analyse de l’acteur politique, le post-réalisme intègre les explications fondées sur les régimes, et se concentre sur les États et la répartition du pouvoir en leur sein. L’hypothèse de la « paix démocratique », par exemple, laisse entendre que les États démocratiques ne se font pas la guerre [8]. Si l’on veut la paix, selon cette théorie, il faut construire la démocratie. L’accent mis par les États-Unis sur le « changement de régime » et la « libération » lors de la seconde guerre du Golfe reflète bien cette théorie, tout comme les théories et politiques actuelles en matière de nation-building (l’aide à la reconstruction d’une nation) et d’instauration de la paix. Si les États-Unis instaurent la démocratie en Irak et l’étendent au Moyen-Orient, une telle démocratie aura sans doute une influence pacificatrice. Mais il reste à définir de façon claire comment on peut instaurer la démocratie « à la force des baïonnettes », si les États-Unis, dans leur enthousiasme pour la démocratie, incorporeront des régimes shiites issus du suffrage direct, ou bien encore quel type de politique étrangère sera mené par une démocratie au Moyen-Orient.

Quelles que soient les situations locales, le débat reste vif sur la question de savoir si la paix démocratique fonctionne et comment elle fonctionne. Malgré ses mérites historiques, les implications futures de la paix démocratique ne sont pas claires. Si les institutions démocratiques s’imposent partout dans le monde, il n’est pas certain que cela implique la fin de la guerre. A contrario, la ligne de partage qui sépare démocraties et dictatures peut se transformer en un continuum démocratique, prenant diverses formes politiques, avec différents types de démocratie à des degrés variables (démocratie représentative ou directe, parlementaire ou présidentielle, par exemple). L’hypothèse de la paix démocratique n’implique pas, non plus, que les États démocratiques ne fassent pas la guerre. L’impérialisme des démocraties européennes, la Doctrine Monroe aux États-Unis et ses corollaires, et le programme poursuivi par les Américains visant à rendre le monde plus démocratique en recourant à l’action préventive, sont autant d’exemples qui montrent que les démocraties peuvent être bellicistes et c’est contre des États moins démocratiques, ou moins « dociles » qu’au xxie siècle, que les « agressions démocratiques » seront peut-être dirigées.

Le post-réalisme investit aussi le niveau individuel en expliquant des situations de guerre ou de paix à travers le comportement des agents situés dans des contextes dramatiques. Le rationalisme, variante individualiste du réalisme, considère que le processus décisionnel est la résultante unique d’une comparaison rationnelle en termes de coûts et d’avantages. Les acteurs individuels défendent leurs propres intérêts et ceux des groupes subnationaux, nationaux et transnationaux qu’ils dirigent. Ces acteurs sont aussi influencés dans leurs choix bellicistes ou pacifiques par un ensemble d’images et d’idées. Le rôle joué par la religion et l’idéologie dans les conflits contemporains au Moyen-Orient et en Asie centrale révèle l’importance que revêt la dimension non matérielle dans le processus de prise de décision. Enfin, des recherches récentes en psychologie ont montré que la façon dont le public appréhende les actes d’agression au plan international est plus complexe et dynamique que le simple rationalisme. Ces réactions dépendent d’un ensemble d’émotions, de la capacité de l’individu à raisonner, du type d’agresseurs et des cibles visées, de la personnalité et du genre de chacun, ainsi que d’un certain nombre d’autres facteurs interagissant dans le temps. L’une des découvertes les plus intéressantes en la matière est le rôle déterminant que joue le genre de l’individu. Les femmes réagissent de façon moins conflictuelle que les hommes aux agressions commises par des acteurs avec lesquels il existe un lien positif antérieur. Sur le plan politique, on peut ainsi citer, par exemple, les États démocratiques ou alliés traditionnels qui entretiennent des relations d’amitié de longue date. Par contre, si les individus ne voient pas de lien clair et positif avec l’agresseur, les femmes réagissent de façon beaucoup plus violente. Personne n’aime être attaqué, mais les hommes réagissent de façon plus violente à des attaques initiées par des amis ou des alliés, et les femmes, à des agresseurs étrangers [9]. Les prédispositions jouent ici un rôle important.

C — Le post-réalisme en tant qu’interprétation

La présentation du post-réalisme qui vient d’être faite reflète les théories contemporaines en matière de science sociale et l’état de la recherche sur le thème de la guerre et de la paix, bien qu’il les place dans un cadre rhétorique. Son langage, cependant, véhicule des valeurs, ce qui n’est pas sans conséquence. Il peut ainsi produire certains effets. Par exemple, les définitions que nous donnons des guerres influent sur les situations de guerre et de paix que nous rencontrons et sur les statistiques que nous utilisons. Le fait d’inclure ou non dans les définitions théoriques initiales, les acteurs étatiques ou non étatiques, les déclarations de guerre officielles ou les traités de paix, les taux de pertes directes ou indirectes, a une influence sur les conclusions empiriques qui peuvent ensuite être proposées dans des situations de guerre.

Sens et Rhétorique

Les événements sont sujets à interprétations. Ils sont polysémiques et possèdent des sens multiples qui ne sont ni définitifs, ni uniques, ni stables. Le 11 septembre a été interprété de façon multiple, en fonction des événements ou dates spécifiques retenues, des acteurs ou observateurs qui l’ont interprété, et des critères de comparaison choisis [10].

Les universitaires utilisent un discours « scientifique » pour aborder ce sujet, alors que les dirigeants politiques ont recours à une rhétorique plus dramatisante [11]. Dans les sociétés démocratiques, le langage de la guerre et de la paix fait non seulement partie de la langue vernaculaire [12], mais est intégré dans les campagnes électorales permanentes. On s’accorde à penser que les actes sont plus forts que les paroles, et que les discours des dirigeants politiques ne sont que « des exercices de pure rhétorique [13] ». Cependant, les actes de parole et les comportements oratoires sont des dimensions importantes et observables dans l’analyse de ce thème. La langue opère une médiation entre le monde extérieur objectif et le monde intérieur subjectif. Elle fournit des outils précieux pour interpréter la pensée et influer sur le cours des événements. Les dirigeants politiques ne disent peut-être pas toujours ce qu’ils pensent, ou ne pensent pas toujours ce qu’ils disent, mais ils expriment probablement ce que leurs partisans pensent, veulent entendre ou ont besoin d’entendre pour les suivre, et ce qu’ils veulent que les autres leaders pensent. Le discours est un moyen important pour mobiliser un soutien politique et neutraliser ou détruire l’opposition, au point de devenir une véritable « seconde nature » qui contraint et motive le public et les faiseurs d’opinion. Cette rhétorique reflète en partie l’organisation factuelle et objective des relations internationales. Le lien entre les paroles et les faits n’est cependant ni clair, ni prouvé. En dépit du discours politique américain, où étaient les armes de destruction massive irakiennes ? Quels étaient les liens entre l’Irak et Al-Qaïda ? Y avait-il des Irakiens parmi les auteurs des attentats du 11 septembre ? Le discours politique, qu’il soit vrai ou faux, oriente néanmoins les sociétés dans la façon dont elles réagissent face aux événements internationaux. Par exemple, les attentats du 11 septembre auraient pu être décrits, à l’instar de ceux commis auparavant à Oklahoma City, comme des actes criminels commis par des individus plutôt que comme des actes de guerre internationaux. Les Palestiniens pourraient ainsi être dépeints sous les traits de combattants pour la libération de leur pays, résistant à l’occupation israélienne, plutôt que comme des terroristes inhumains. L’Europe de l’Est peut être appréhendée comme un élargissement récent de l’Union européenne ou comme un acteur indépendant dans la Nouvelle Europe. Les pommes de terre peuvent être des French fries (pommes de terre frites à la française) ou des freedom fries (pommes de terre frites « de la liberté »). Le discours politique permet de donner du sens à de tels phénomènes.

Métaphores et récits

Le discours belliciste ou pacifiste s’appuie sur un ensemble de métaphores et de récits, relayé par les multiples réseaux médiatiques vers des auditoires parallèles. Chaque nation a son propre registre métaphorique, souvent associé aux guerres du passé. Généraux et dirigeants politiques semblent mener des guerres qui ne sont plus. Les présidents américains ont abondamment eu recours à des métaphores se référant à ces guerres du passé pour justifier leurs politiques bellicistes. La « guerre sainte » de Franklin Roosevelt et la « croisade européenne » de Dwight Eisenhower s’inspiraient des guerres de religion au Moyen-Âge, tout comme la référence faite par George W. Bush à la « croisade » contre le terrorisme [14]. De telles analogies se marient parfaitement avec les thèmes religieux, dans des expressions comme « Nous croyons en Dieu » ou « Que Dieu bénisse l’Amérique ». La métaphore munichoise a joué un rôle important au moment du voyage d’Harry Truman en Corée; et elle a de nouveau été évoquée à l’envi avant l’invasion de l’Irak. L’utilisation d’un tel langage est incontestablement d’ordre stratégique, et ses implications sont particulièrement claires si l’on considère les comparaisons historiques qui ne sont pas évoquées. Bien que la présence française ait précédé celle des États-Unis en Indochine, les dirigeants américains ont répugné, non sans ironie, à utiliser des métaphores se référant à cette période antérieure. A contrario, Kennedy, Johnson et Nixon ont puisé dans le vocabulaire de la guerre froide, évoquant la théorie des dominos et l’image de la lumière au bout du tunnel. Plus récemment, les métaphores liées aux précédents engagements militaires américains ont été utilisées pour s’assurer le soutien des partisans et des adversaires politiques lors des débats portant sur les interventions militaires américaines dans les Balkans, le Golfe persique, et en Asie centrale. Dans ces « guerres des métaphores » qui ont accompagné les actions de guerre réelles, on a pu entendre des expressions telles que la poudrière des Balkans, en référence à la Première Guerre mondiale, les accords de Munich et l’Holocauste, et le bourbier vietnamien. De même, le 11 septembre a été qualifié de nouveau Pearl Harbor. Les deux camps, adversaires et partisans de la guerre, ont tour à tour avancé et contesté les applications et implications de ces références métaphoriques lors des débats politiques [15].

La métaphore première en référence à l’ordre politique est celle du corps. La célèbre formule de Louis xiv, « l’État, c’est Moi », rappelle le rapport important qui existe entre la personne du souverain et la personnalité souveraine de l’État. Il n’est donc pas surprenant que la personnification de l’État souverain, plus particulièrement dans sa dimension guerrière, ait joué un rôle important dans la justification de la guerre. Le « corps politique » est un simulacre collectif. L’État-nation est un corps virtuel avec lequel communient tous les citoyens. Toute agression contre ce corps, que ce soit le sac de la Maison-Blanche en 1812, l’attaque japonaise contre Pearl Harbor et le crash des avions contre le World Trade Center le 11 septembre, est perçue comme un acte profane de violation. La partie tient pour le tout ; la résidence du Président en 1812, la base navale en 1941, et les Tours jumelles en 2001, représentent l’Amérique. Les attaques ne sont pas uniquement physiques, mais hautement symboliques. Ce sont des humiliations qui doivent être vengées, que la vengeance s’exerce à l’encontre des véritables responsables ou contre des boucs émissaires plus ou moins liés aux événements. Les Britanniques ont été repoussés, les Japonais forcés à une capitulation inconditionnelle. Après le 11 septembre, s’il était impossible d’atteindre Ousama ben Laden ou de s’en prendre au régime saoudien, les sentiments de douleur et de colère ont pu être reportés vers l’Afghanistan, l’Irak et Saddam Hussein.

Le discours guerrier et/ou pacifiste utilise aussi des métaphores qui appartiennent à d’autres aspects de la vie. Les références à la famille sont importantes; l’on peut citer par exemple des expressions comme « envoyer ses enfants à la guerre », sans que soit réellement défini s’il s’agit de vos propres enfants ou si le terme doit être pris dans une acception plus générale. Ici aussi les usages langagiers dépendent du genre du locuteur. L’étude des débats qui ont eu lieu au Congrès avant la guerre du Golfe montre que les élues ont utilisé ces métaphores familiales de façon beaucoup plus significative que leurs homologues masculins, et ce, environ deux fois plus. Dans ce registre, nous trouvons des termes tels amour, grandir, enfants, épouse, famille, fille, fils, frère, mari, mère, parents, père, préserver, protéger, soeur, et vie. Cette tendance est uniforme pour chacun des termes évoqués. La différence liée au genre du locuteur porte essentiellement sur les quatre registres suivants: réalisme, idéalisme, corps et famille [16].

Les métaphores liées au sport et aux jeux sont aussi présentes dans ce type de discours. Les spécialistes universitaires des relations internationales aiment utiliser la théorie des jeux mathématiques comme outil d’analyse. Dans un registre moins intellectuel, le général Schwarzkopf a mélangé football (américain) et religion quand il a déclaré qu’il allait utiliser une phase de jeu appelée Hail Mary (approximativement « on y va et on espère que cela se passera bien ») pour décrire une manoeuvre militaire de contournement des flancs de l’adversaire. Des expressions machistes, issues d’autres registres, comme read my lips (lisez sur mes lèvres, vous m’avez bien compris !), make my day (vas-y, qu’est-ce-que t’attends ?), let’s roll (allez, on y va !), ou encore bring’ em’ on (qu’ils viennent !), et les images montrant un Président atterrissant sur la piste d’un porte-avions en tenue de pilote, envoient des messages forts. Les métaphores qui appartiennent au registre de la maladie participent du même phénomène, comme, par exemple, les images de l’épouillage de Saddam Hussein après sa capture. Elles évoquent aussi d’autres discours caricaturaux qui décrivent les acteurs politiques du Moyen-Orient comme des rats, des araignées et autre vermine.

Les métaphores guerrières et pacifistes sont parties prenantes d’un ensemble de récits, à la fois plus larges et plus répandus, qui ont trait aux notions du bien et du mal, ce que l’éminent historien William McNeill a appelé les « mythistoires », grâce auxquels les nations façonnent leurs mémoires collectives et se construisent une identité [17]. Dans un cadre plus général, ces récits forment le contexte et le sujet sous-jacent des informations quotidiennes. Ainsi, le xxe siècle a-t-il été le combat entre le Mal, personnifié par les régimes dictatoriaux et totalitaires, et les forces du Bien, les pays démocratiques alliés. Le scénario est à peu près le suivant :

  • La guerre froide a été le combat mené contre le Mal absolu, l’Union soviétique, par les forces du Bien, les États-Unis et leurs alliés.

  • Sous le leadership américain, l’Alliance atlantique a fourni un écran protecteur assurant coopération et sécurité.

  • L’Alliance avait un centre, défini en termes géographiques par l’Amérique du Nord et l’Europe du Nord-Ouest, et en termes fonctionnels par les économies de marché.

Ce récit, renforcé par les événements historiques, a été le discours hégémonique, l’interprétation dominante et le cadre mythique de la politique mondiale pendant la seconde moitié du xxe siècle.

Nous pouvons considérer que la guerre contre le terrorisme est un nouvel épisode, au xxie siècle, dans un feuilleton déjà long. La guerre est définie comme une « guerre juste » pour la double cause de la globalisation et de la démocratisation. Elle est menée contre un « axe du Mal », qui rappelle les puissances de l’Axe durant la Seconde Guerre mondiale. Il y a un « choc des civilisations », en écho à la « croisade européenne » du Général Eisenhower, et à la lutte millénaire qui a opposé les forces de la Chrétienté à celles de l’Islam. « Recherché : mort ou vif » – Ousama ou Saddam – telle est la version américaine du Mal et du châtiment au service de la « Destinée manifeste », comme dans les films de westerns.

L’analyse des termes en « -isme » permet d’éclairer ce schéma répétitif. La lutte contre le fascisme a cédé la place à l’anticommunisme qui a, à son tour, été remplacé par l’antiterrorisme, la lutte contre le terrorisme. Mais l’intrigue reste fondamentalement la même. Seul change le modificatif, c’est-à-dire le nom de l’ennemi. Le scénario du nouvel épisode est le suivant :

  • La guerre contre le terrorisme est le combat entre le Mal absolu, les acteurs terroristes, et les forces du Bien, les États-Unis et leurs alliés.

  • Sous le leadership américain, une alliance informelle d’États en lutte contre le terrorisme garantit un écran protecteur, assurant coopération et sécurité.

  • Cette alliance contre le terrorisme a un centre, défini en termes géographiques par l’hémisphère nord et en termes fonctionnels par les économies de marché.

Dans le cadre général de ce récit, s’inscrivent des opérations de moindre envergure comme l’opération « Liberté en Irak ».

De tels récits recoupent les identités collectives. Le philosophe français, Paul Ricoeur [18], déclare que « l’individu et la communauté se constituent dans leur identité en reprenant des récits qui deviennent leur véritable histoire ». « Le Moi est donc intégré au récit ; le récit est la matrice qui identifie, localise, classe, spécifie et reconnaît la structure émergente du Moi. » En termes plus simples, les histoires nationales reflètent et forment les identités nationales. Pour certains, être américain signifie croire en l’histoire du Bien et du Mal qui oppose les démocraties à tous les « -ismes », c’est-à-dire, « Nous » contre « Eux ». Le Bien et le Mal sont en guerre perpétuelle. Comme l’ancien secrétaire d’État, John Foster Dulles, l’a formulé, on ne peut pas rester neutre. Pour George W. Bush, soit vous êtes avec nous, soit vous êtes contre nous. Ne pas croire à cette histoire, c’est trahir, pour reprendre le titre inquiétant d’un livre à succès récemment publié [19].

Les métaphores et les récits forment la trame du discours belliciste ou pacifique, discours qui change en fonction des phases de la guerre. Au début de la guerre, c’est le discours de la mobilisation qui est dominant. On se réfère en termes imagés aux responsables des atrocités, véritables personnifications du mal : Ousama ben Laden contre les victimes du 11 septembre, Saddam Hussein gazant les Kurdes. Au fur et à mesure que la guerre progresse, un discours moins enflammé de désengagement finit par apparaître. Plus éloigné des réalités de la vie quotidienne, ce discours replace les événements dans un cadre plus abstrait en termes d’auto congratulation au sujet des supposés bienfaits dus à l’intervention militaire, de réflexions critiques quant aux coûts de l’opération, et de leçons sur la politique à mener dans l’avenir. Ce type de discours plus distancié et plus abstrait va s’imposer de plus en plus aux États-Unis au fur et à mesure du désengagement des troupes américaines d’Irak. Ces discours créent une forte mobilisation nationale en faveur de la guerre tout en maintenant la population dans un état de relative passivité sur les questions d’autorité de l’exécutif ou bien sur le degré de sagesse des décisions prises [20].

Le discours guerrier est signifiant pour un ensemble de publics divers, multiples et parallèles, à la fois à l’intérieur et à l’extérieur des frontières des États-nations. Sur le plan national, son but est de promouvoir l’unité et le patriotisme; à l’extérieur, il ressert les liens avec les alliés et dissuade les ennemis. Il donne des clés qui permettent aux publics nationaux et étrangers de décrypter les futurs plans des dirigeants politiques. Les réseaux modernes de communications relaient les paroles et les images, associant ainsi les dirigeants et leurs partisans, leurs amis et leurs ennemis. Les divers médias, dans leurs contextes nationaux respectifs – cnn, bbc, Agence France presse, ou Al-Jazeera – éclairent les conflits d’un jour différent, en fonction de leurs commentaires ou des images qu’ils retransmettent. L’histoire de la démocratie et de l’impérialisme, la libération de l’Irak et l’invasion américaine, le jeu de la guerre et les enfants tués, sont les deux facettes du même problème [21].

D — Le post-réalisme en tant que stratégie

L’on ne peut se borner à interpréter le monde du sens si l’on doit agir. Le post-réalisme doit faire face aux exigences du raisonnement politique en périodes de crise. Quand les acteurs sont forcés d’agir, les modèles simples d’action politique sont particulièrement tentants, et il est difficile de résister à l’apparent monopole dont en économie analytique bénéficie la pensée réaliste. Comme nous l’avons étudié dans un autre ouvrage, cependant, les habitudes de pensée réaliste peuvent être la cause d’erreurs stratégiques, en particulier lors de profonds changements [22]. Une nouvelle fois, le 11 septembre est éclairant à cet égard. Les attaques contre trois immeubles de bureaux ont eu des répercussions très importantes en termes symboliques dans la société américaine et dans le monde, et sont allées bien au-delà des pures considérations en termes de dégâts matériels réels ou de menaces qu’elles impliquaient pour l’avenir. La situation stratégique est donc un scénario politique complexe défini par des sens négociés publiquement. La réponse américaine (en particulier dans la mobilisation pour la guerre) a montré combien une action de grande envergure initiée par un État pouvait se définir en termes de métaphores et de récits, et comment de telles ressources discursives visant à rationaliser l’action de l’État étaient l’objet de critiques se fondant sur un grand nombre d’autres perspectives et d’intérêts différents. L’enlisement de la mission en Irak et l’état de conflit et d’instabilité permanents dans la région démontrent, d’une part, l’échec des modèles simples d’action étatique dans un environnement complexe, et, d’autre part, l’importance qu’il y a à avoir une forte capacité à pouvoir appréhender les différences culturelles. En particulier, la manière dont la conquête militaire a pu être rapidement contenue par la résistance locale prouve, de façon éclairante, les coûts qu’entraînent l’incompréhension culturelle et le manque d’attention portée à l’histoire politique. La conquête dépend des avantages que procurent les armes et les informations techniques, mais comme ces avantages ont tendance à se réduire au cours d’une occupation, le succès stratégique devient dépendant des capacités d’interprétation et de persuasion.

Ce cas d’étude révèle au moins une des ironies de la guerre préventive unilatérale : en renonçant à la diplomatie, c’est-à-dire à une négociation centralisée menée par des professionnels de la communication hautement qualifiés, l’État fait dépendre le succès de ses opérations d’une multitude d’interactions fragmentées entre acteurs possédant des compétences différentes, et en partie ignorants de la situation, qui sont constamment en position défavorable. Cela ne représente cependant qu’une partie du problème. Le dilemme, dans un cadre plus large, réside dans le fait que l’analyse stratégique doit prendre en compte à la fois une simplification de la complexité du problème de façon à identifier le meilleur rapport efficace entre la fin et les moyens à différents niveaux de l’action de l’État, et une adaptation réaliste aux environnements complexes, où c’est le sens, et non pas la force, qui constitue la clé du succès. Ainsi, quand on passe d’un état de guerre à une situation d’après-guerre, l’on doit dépasser le modèle d’action politique fondé principalement sur l’estimation des forces. Toute stratégie victorieuse doit inclure une « politique de la reconnaissance » qui valorise les différences culturelles et la multiplicité des approches [23]. En évoluant d’un modèle réaliste d’analyse à une « politique de la reconnaissance » post-réaliste, l’on s’oriente non seulement vers une analyse plus fine d’un environnement jusque-là inintelligible, mais encore l’on se donne aussi les moyens de conduire une action qui sera très probablement plus efficace car fondée sur un ensemble de définitions négociées de façon réciproque.

Toute stratégie forte se doit aussi d’être réflexive, tout du moins pour analyser ses propres faiblesses. Il est donc nécessaire d’intégrer diverses approches dans la réflexion stratégique de façon à identifier à la fois les choix typiques et les probables oublis. Dans notre présentation initiale du post-réalisme, nous avons défini un modèle à trois niveaux [24]. Le premier niveau identifie les conditions fondamentales et universelles de tout engagement stratégique. Les protagonistes tentent d’acquérir une position de force face à l’adversaire en vue de contrôler des ressources limitées. Les clés du succès incluent une estimation réaliste des forces et faiblesses réelles ainsi qu’un calcul rationnel des résultats probables. La victoire peut aussi dépendre des capacités de réaction rapide aux changements dans le comportement de l’adversaire et de l’adoption de tactiques indirectes pour camoufler ses propres intentions. Ce réalisme simple est la condition sine qua non pour appréhender un certain nombre de situations. Cependant, cette approche s’avère peu fiable, dès qu’il y a chevauchement de situations multiples, que les adversaires adoptent d’autres objectifs ou appréhendent la situation de façon différente, qu’émergent des facteurs nouveaux et « non rationnels » entraînant des conséquences importantes – ou bien encore qu’apparaissent de nouvelles complications.

La gestion de ce degré supplémentaire de complexité correspond au second niveau stratégique. Il se développe en réponse aux variables qui ne sont pas présentes initialement, en particulier celles qui peuvent apparaître avec le temps. Il s’avère en effet progressivement évident que l’environnement évolue continuellement du fait de forces qui ne sont pas contrôlées par les acteurs ou qui sont la résultante non voulue de leurs actions et interactions. De plus, chaque acteur acquiert avec le temps une meilleure connaissance de l’autre tout en étant de plus en plus contraint par ses propres actions passées. Il en résulte que la pensée stratégique s’adapte de façon plus aiguë à la fois aux contingences et aux contraintes en se focalisant sur le contrôle de soi. La stratégie opère alors à travers l’éthique du stratège. Comme le prince de Machiavel, le stratège est toujours en alerte face aux dangers et aux occasions qui peuvent se présenter, se préparant sans cesse pour l’affrontement, conscient des implications politiques de toute activité, et disciplinant ses propres impulsions. Dans un monde où il est très rare de remporter une victoire totale, il faut apprendre à minimiser ses propres pertes et à profiter des moindres occasions, tout en évitant les pièges ; cela requiert une constante capacité de discernement et une projection du Moi pour tenir l’Autre en échec. Ce réalisme classique a eu une grande influence dans le domaine des affaires internationales, mais il reste remarquablement limité. L’accent mis sur le contrôle de soi entraîne des définitions égocentriques de la situation stratégique, une compréhension instrumentale des ressources politiques, et enfin une forme d’hermétisme qui peut être à l’origine d’échecs retentissants dans la perception des événements (citons par exemple le cas des dirigeants réalistes qui furent les derniers à savoir que l’Union soviétique allait s’écrouler). Si les protagonistes divergent de ces analyses stratégiques, le réaliste classique est alors bien en peine pour trouver une explication à leurs actions.

Le troisième niveau stratégique a trait à une révision constante des définitions initiales de la situation stratégique de façon à identifier plus globalement quelles sont les actions efficaces et durables à mener. Au delà du modèle du concept de Kritik, élaboré par Carl von Clausewitz, dont il s’inspire, ce degré supérieur dans l’analyse implique que, premièrement, la pensée stratégique devienne explicitement une forme d’interprétation, et que, deuxièmement, cette interprétation se concentre sur un ensemble de discours. Ne se limitant pas à la simple analyse des déploiements de forces et des objectifs purement politiques, le stratège doit appréhender la manière dont d’autres discours et interprétations de la situation peuvent identifier des variables invisibles ou sous-estimées jusque-là, qui peuvent ainsi fournir des ressources supplémentaires pour la connaissance et le choix du type d’action à engager. La stratégie passe donc d’une affirmation calculée du Moi à la « politique de la reconnaissance ». Les discours portant sur l’ethnicité, l’hospitalité, l’honneur, les phénomènes de mode, les discours culturels sur la religion, les arts et les sports, les rites interactifs, les discours économiques, institutionnels et universitaires, tous ces éléments et d’autres encore ne sont plus considérés comme des facteurs accrus de complexité mais comme les bases permettant de comprendre cette complexité et de forger de nouvelles alliances. La pensée stratégique doit rester fermement ancrée sur l’analyse des conditions initiales du conflit telles qu’elles existent dans une situation spécifique, mais il lui faut aussi devenir une pratique herméneutique qui accepte de rencontrer l’autre, et d’ainsi transformer sa propre identité. Tel est le prix à payer pour la paix, ce qui s’avère souvent plus difficile qu’un « inflexible » contrôle de soi.

Cette conception post-réaliste de la stratégie intègre des éléments cruciaux de la mentalité réaliste avec des perspectives apparemment incommensurables. Une fois dépassées les limites de la théorie académique, cette tâche n’est pas si difficile puisque les acteurs politiques traitent de la complexité sociale et culturelle dans leurs environnements où le pragmatisme l’emporte sur la cohérence. La posture post-réaliste a ses propres limites, cependant, dont la moindre ne réside pas dans le fait qu’une telle souplesse interprétative prend du temps – du temps pour acquérir les savoir-faire et du temps pour les appliquer. Il apparaît que le temps est une ressource de plus en plus rare aux États-Unis. À l’entrée rapide en guerre contre l’Irak répond aujourd’hui un désengagement tout aussi précipité. La possibilité d’un engagement durable de quelque sorte, sans parler d’une démocratie durable, semble très problématique. De telles fluctuations sont peut-être typiques de la politique étrangère américaine, mais elles peuvent aussi s’avérer être le symptôme de considérations plus structurelles qui n’ont pas encore été correctement théorisées [25]. Une nouvelle question apparaît donc pour le spécialiste en stratégie. Existe-t-il des facteurs qui n’ont pas encore été suffisamment expliqués ? Si tel est le cas, quels discours doit-on prendre sérieusement en compte pour comprendre ce nouveau niveau de complexité ? Se pourrait-t-il qu’il existe des facteurs qui n’opèrent ni au niveau des opérations primitives de pouvoir, des initiatives prises par les agents, ou des interactions localisées mais complexes ?

E — Le post-réalisme en tant que critique

La pensée stratégique critique mène donc inévitablement à la définition de nouvelles caractéristiques dans l’analyse critique post-réaliste. Nous considérerons ici trois hypothèses de départ : paradoxes et ironies, formations du pouvoir, et distorsions.

Paradoxes et Ironies

Considérer la guerre comme l’étude d’un paradoxe n’est pas vraiment nouveau, mais même s’il en est ainsi, l’on doit s’interroger sur la manière dont des ironies particulières peuvent révéler et éclairer des questions jusqu’alors négligées [26]. L’une des ironies qui s’attache au présent débat sur l’invasion de l’Irak tient à l’identité mal définie des architectes intellectuels de cette guerre, décrits à la fois comme réalistes et idéalistes [27]. On trouve parmi eux des personnalités telles que Max Boot, Richard Perle et Paul Wolfowitz, ainsi que leurs mentors et apologistes, Robert Kagan, Victor Davis Hanson et Charles Krauthammer [28]. Ce double qualificatif est peut-être à mettre au compte d’un travail journalistique peu rigoureux ou encore le résultat d’une campagne rhétorique habile menée par ceux qui sont ainsi qualifiés; mais même si ces deux interprétations sont vraies, elles risquent d’occulter une partie de l’analyse. Prenons par exemple la manière dont Wolfowitz se décrit lui-même : « Je pense être un réaliste, et aussi un optimiste. » Ou encore : « Je pense être un réaliste, et pas un idéaliste. Je crois vraiment dans ces idéaux [29]. » La substitution paradigmatique de termes opposés et la parataxe qui existe entre ces deux dernières phrases révèlent un dysfonctionnement dans le système discursif. Wolfowitz est coutumier de ce genre de discours fait d’hésitations, de ruptures et de mises au point. De telles manoeuvres montrent que les mots ne rendent pas correctement compte de la réalité; ils peuvent aussi être le symptôme d’une déformation systématique des outils de représentation. L’on doit aussi se demander si de tels phénomènes peuvent transparaître de façon claire dans d’autres types de discours que le discours journalistique, comme par exemple dans le domaine de la théorie des relations internationales.

Comment peut-on expliquer que la doctrine en politique étrangère puisse être à la fois décrite comme réaliste et idéaliste ? Ou que les États-Unis puissent déclarer leur engagement en faveur du processus de démocratisation tout en s’opposant directement à toute affirmation de soi démocratique ? Que la guerre contre le terrorisme puisse mobiliser pratiquement l’ensemble des ressources contre un État qui n’a ni soutenu ni mené d’actions terroristes ? Que les États-Unis puissent être accusés par les opposants à la guerre d’avoir abandonné une tradition de multilatéralisme alors qu’ils pratiquent depuis longtemps, et presque sans interruption, une politique unilatéraliste [30] ? Ou encore que les Irakiens puissent être châtiés à partir d’accusations sans preuves par le partisan d’une invasion fondée sur des accusations sans preuves [31] ? Pourquoi le concept d’impérialisme a-t-il été repris comme question fondamentale à la fois par les partisans et les adversaires de l’invasion de l’Irak, alors qu’il n’est qu’évoqué de façon marginale par les spécialistes des relations internationales, qui lui préfèrent le terme a-historique et plus aseptisé d’hégémonie [32] ?

Les Formations du Pouvoir

Pour répondre à de telles questions, l’on doit admettre que les principaux acteurs sont confrontés au même dilemme : comment rendre compte d’une transformation systémique qui défie les termes courants utilisés pour la décrire. Si les identités intellectuelles des analystes manquent de clarté, il en est de même des définitions des concepts centraux – l’impérialisme, par exemple – qui sont tout aussi flous. Le concept d’impérialisme n’a nul besoin d’être ressuscité, ni considéré comme une explication « populaire » des dynamiques systémiques que les théories plus modernes des relations internationales hégémoniques permettent de mieux expliquer; il faut aussi le rectifier. De nouveaux contextes impliquent des sens nouveaux. Si le terme « impérialisme » est trop étroit, et « globalisation » trop large – chacun de ces termes étant utilisé pour expliquer l’autre – il n’en reste pas moins vrai qu’une nouvelle forme de pouvoir est en train d’apparaître. Elle n’est pas caractéristique des intérêts et des actions de la superpuissance, bien qu’elle puisse être facilement considérée comme telle. La critique post-réaliste étudie comment « l’impérialisme » est un problème politique important, doté d’une histoire et d’une structure riches. L’impérialisme marque une forme de pouvoir à la fois matérielle et culturelle ; une forme d’action étatique expansionniste et l’émergence d’une structure de pratiques économiques et politiques qui peuvent contrôler l’action de l’État ; une optimisation des avantages et une course irrationnelle vers l’autodestruction. Alors que les mystifications idéologiques de la guerre froide disparaissent, et avant qu’un nouveau discours hégémonique ne s’affirme, il devient possible de définir les contours de « cette bête immonde qui se dirige en rampant vers Bethléem ».

L’acte d’accusation de l’impérialisme américain n’est pas difficile à formuler : un budget militaire égal à l’ensemble des dépenses militaires du reste du monde bien qu’il n’y ait pas de nations ennemies ; 750 bases militaires dans 120 pays [33] ; un budget d’aide à l’étranger dédié aux élites militaires et politiques des États clients ; un couplage de plus en plus étroit entre intérêts et institutions militaires et commerciaux ; un système global de coercition économique et militaire qui aspire le monde de plus en plus dans le système économique américain ; des produits, pratiques et modes dans le domaine culturel qui dominent la consommation mondiale ; un discours public qui proclame la supériorité culturelle et l’omnipotence américaines tout en vantant les vertus de « l’humilité » ; des décideurs politiques qui épousent la thèse de l’impérialisme ; des interventions qui s’avèrent être autant de conquêtes déguisées en réponse à des menaces que l’on sait n’être qu’imaginaires. De plus, de nombreux arguments avancés pour contrer l’affirmation que les États-Unis sont une puissance impériale sont fondés sur des erreurs historiques. En effet, les empires ne sont pas systématiquement construits sur un ensemble de colonies, officiellement désignées comme telles, sur des monopoles commerciaux, ou sur une célébration explicite de la domination impériale. Ils ne sont pas non plus incompatibles avec le libéralisme ou le pluralisme, le besoin de s’associer avec des forces auxiliaires, la reconnaissance de prérogatives locales, l’incapacité à défendre les intérêts nationaux, ou le désengagement dans certains points chauds de la planète. De façon symptomatique, la réfutation de l’impérialisme américain se fonde sur une analyse comparative de la situation présente et de l’exemple des deux grands pays impériaux, la France et la Grande-Bretagne, à la fin du xixe siècle, cet « âge impérial » qui a été une forme relativement exceptionnelle de pouvoir dans l’histoire de l’impérialisme occidental. En fait, l’impérialisme américain ne ressemble pas aux impérialismes français ou britannique, qui étaient différents des impérialismes allemand, hollandais, espagnol ou portugais, eux-mêmes différents du Saint Empire germanique ou des empires de la Rome antique, de la conquête perse ou de l’expansionnisme athénien. Ces empires ne sont pas non plus exactement identiques à ceux qui ont existé à l’extérieur des frontières européennes, en Afrique et en Asie. Chaque empire est différent de ceux qui l’ont précédé, et doit nécessairement l’être car, pour réussir, il lui faut s’adapter avec succès à l’émergence de nouvelles situations historiques [34].

En outre, l’empire américain a été pris, dès le commencement, dans un réseau de contradictions spécifiques, ce qui ne fait qu’ajouter à la matrice des paradoxes et d’ironies. En premier, l’identité nationale américaine s’est construite en opposition explicite avec la règle impériale, et en se fondant sur le discours de l’autodétermination universelle. En second lieu, l’expansion impériale a été poussée par un système économique fondateur pour la société américaine, mais finalement peu soucieux de l’intérêt national. Troisièmement, l’expansion impériale est devenue un moyen reconnu pour reporter à plus tard la résolution des faiblesses structurelles à l’intérieur du système, mais au prix de problèmes de légitimation interférant avec le débat rationnel. Ainsi, les États-Unis définissent le contrôle comme une forme d’émancipation et encouragent le développement d’un ordre mondial qui réduit la souveraineté de tous les États-nations et décrit toute forme de résistance comme une attaque contre un « mode de vie » qui devient lui-même de plus en plus pauvre à la fois matériellement et culturellement du fait des investissements à l’étranger. Il est symptomatique de noter que l’impérialisme américain se caractérise, en particulier chez ceux qui le défendent, par une ambivalence historique particulière : les États-Unis sont un empire « incohérent », « adolescent », « malgré lui » ou « fortuit [35] ».

De telles descriptions esquivent tout scrupule d’ordre moral, mais elles évoquent un autre domaine qui mérite d’être étudié. Le pouvoir américain se donne comme auto-limité, et ceci est à moitié vrai. Ce nouveau pouvoir émergent se caractérise essentiellement par le sentiment que cette superpuissance économique et militaire ne sait pas dans quelle direction elle va, et qu’elle est déjà paralysée, sans détermination et sans repère. L’erreur consisterait à penser que tel est le cas, alors qu’il s’agit du signe symptomatique de la contradiction symbolique qui se trouve au coeur de l’empire américain. L’impérialisme américain ne poursuit pas sa croisade ; il hésite et s’arrête, mais c’est la condition sine qua non pour qu’il puisse conserver son enveloppe idéologique et ainsi éviter toute responsabilité plus directe. Plus important encore, le modèle d’un empire qui s’auto-limite est à la fois une création imaginaire et un modèle de « prudence » pour une société fondamentalement expansionniste.

L’analyse des contraintes du pouvoir devient donc un test décisif en matière de mystification idéologique. La question est de savoir jusqu’à quel point ce fait impérial peut exister dans une société qui refuse le concept d’empire. The Empire State ne peut faire référence qu’à New York, ce terme évoquant des aspirations antérieures qui doivent aujourd’hui être cryptées ou nuancées au nom d’un ordre mondial idéal apparemment différent. Bien que l’empire opère assurément à travers diverses pratiques économiques, institutionnelles et militaires, il dépend aussi d’un ensemble élaboré de discours pour projeter sa puissance, constituer ses sujets, légitimer ses politiques, et échapper à l’analyse. Dans le domaine des relations internationales, l’impérialisme est un problème qu’il est aussi facile d’ignorer qu’un « éléphant dans le salon », et un « virus » qui gangrène silencieusement le débat démocratique. Ces deux métaphores montrent les diverses articulations d’une situation commune, dans laquelle est valorisé le régime moderne fondé sur la sécurité et les droits individuels, le soft power un doux euphémisme pour évoquer la domination économique et culturelle [36], et où les dépendances réciproques entre les différentes modalités du pouvoir ne sont pas clairement marquées.

Le post-réalisme se fonde sur l’analyse du discours pour comprendre les articulations historiques spécifiques du pouvoir impérial. Dans la situation actuelle, il faut insister sur l’expansion et la justification des politiques économiques et militaires américaines. Ce discours impérial fluctue entre une croyance dans les tentatives américaines pour que se réalisent dans l’histoire les idéaux des Lumières et que se construise une société civile mondiale qui corresponde aux attentes américaines, et un ensemble de reports évasifs en matière de démocratie, de justice et de raison publique face à la menace de la globalisation. On y trouve aussi de façon symptomatique une doctrine de l’assimilation qui exporte l’assimilation par l’intermédiaire d’une culture de consommation. Ce discours requiert enfin une utilisation particulière de la terreur qui importe la terreur en tant qu’instrument de contrôle politique. C’est un modèle de pouvoir qui privilégie l’avantage sur l’adaptation et qui s’oppose résolument à toute idée alternative de modernité.

Dans cet article, nous ne pouvons que décrire sommairement quelques aspects d’une anatomie post-réaliste du pouvoir impérial. Il y a en tout premier lieu un simple problème de redéfinition : la politique étrangère américaine est en partie impulsée par un ensemble de motivations, de rationalisations et de refus ; c’est en fait une politique impérialiste. Une définition n’est qu’un mot mais elle peut aussi fournir un cadre essentiel à qui veut renouveler le discours politique de façon à mieux appréhender les réalités politiques actuelles à la lumière des expériences historiques passées. En redéfinissant les acteurs et les actions comme impérialistes, l’on peut expliquer certaines anomalies contemporaines dans l’application de catégories plus familières. La politique américaine est-elle réaliste ou idéaliste ? Les deux à la fois, et ni l’un ni l’autre, parce qu’elle s’inspire d’éléments issus de ces deux approches et les organise en un tout. L’impérialiste croit dans les règles de la dure nécessité, dans l’exploitation des avantages, et dans l’usage de la force brutale qu’il utilise pour étendre la civilisation par l’émancipation des peuples d’autres formes de domination. S’agit-il d’une tendance lourde dans la politique étrangère américaine, ou d’un cas typique d’hésitation politique ? Les deux à la fois, et ni l’un ni l’autre, parce que l’empire américain est marqué par une contradiction initiale qui est à la source d’une expansion constante mais ambivalente, et donc d’une tendance générale à une politique de demi-mesures.

Distorsions

Le recours au terme « impérialisme » n’explique pas tout, bien sûr, mais il vaut mieux faire une erreur et affiner son analyse – peut-être l’éléphant n’est-il pas si gros que ça, après tout – plutôt que déformer les autres termes utilisés pour expliquer la situation réelle. Cet intérêt pour la prise en compte de la distorsion va au-delà d’une simple redéfinition des concepts et permet d’appréhender la manière dont la représentation peut être affectée par le pouvoir impérial. Le terme « représentation » fait référence ici au discours utilisé pour décrire les relations internationales, et en particulier en ce moment, le discours public des journalistes et les commentaires et déclarations des dirigeants politiques. Le terme « distorsion » se réfère aux dilatations et ruptures discursives chez qui tente d’expliquer des phénomènes qui sont en contradiction systématique avec la vision du monde que projette ce même discours. Prenons l’exemple de l’alcoolique censé être « bon père de famille » et qui est décrit comme « fatigué ». « Pas maintenant, mon chéri, papa est fatigué ». « Pourquoi il est toujours fatigué, papa ? ». « Arrête de l’embêter. Va faire tes devoirs ! ». Bien sûr que papa est fatigué, mais ce n’est qu’une infime partie de la vérité. Un autre exemple : « Les forces américaines ont fourni leur soutien à la police irakienne prise dans une embuscade ». « Pourquoi la police irakienne avait-elle besoin de soutien ? ». « Pourquoi ne soutenez-vous pas nos troupes ? ».

Trois procédés de distorsion sont particulièrement à l’oeuvre en ce moment : l’abstraction, l’amnésie et la terreur. Elles répondent chacune exactement au besoin de projeter le pouvoir impérial, tout en le niant. L’abstraction est la langue naturelle de la métropole et de son système administratif [37]. Que ce soit dans sa vision du monde organisé en provinces et en marchés, dans l’élaboration de tableaux récapitulatifs sur les populations et les ressources, dans la collecte des impôts ou des bénéfices, dans l’approvisionnement des camps ou des bases, l’imagination impériale se doit d’être bureaucratique. Le monde est un monde qui peut être écrit, cartographié, subdivisé en unités administratives dotées de fonctions équivalentes et lisibles partout. Et ce qui ne peut être vu, ou ne devrait pas être vu, doit être oublié. Comme l’abstraction est aussi la condition sine qua non de la théorie des relations internationales, le discours disciplinaire peut inculquer une véritable « incapacité acquise » à critiquer les pratiques impériales.

L’amnésie devient le mécanisme complémentaire de l’abstraction, car tout ce qui peut perturber les cartes géographiques et militaires, ou remettre en question la légitimité morale du contrôle, doit devenir invisible. L’État conquérant devient donc rapidement empêtré dans les complexités d’une politique faite de révélations et de tromperies – révélations des crimes qui pourraient justifier une invasion par un État moralement et culturellement supérieur, et dissimulation des crimes commis par lui pendant les périodes d’invasion, d’occupation ou de désengagement. La victime nécessaire, ce n’est pas la vérité, mais l’ironie. L’un de ses effets secondaires est une bonne dose de gesticulation inutile. L’énergie utilisée pour contrôler la mémoire publique aux États-Unis l’année dernière en est un exemple particulièrement remarquable [38]. Cela a eu pour conséquence un appauvrissement général du degré de connaissances communes, un amoindrissement du contrat de confiance au sein de la société, une fragmentation accrue du public et le développement d’une politique étrangère qui n’a plus beaucoup de rapport avec la défense des intérêts ou des idéaux.

Les mécanismes hautement cognitifs que sont l’abstraction et l’amnésie ne seraient complets sans la présence indispensable de la terreur. L’analyse des termes en « -isme », que nous avons abordée dans les pages précédentes, montre que le terrorisme est le demi-frère de l’impérialisme. Il n’y a pas de Pax Romana sans crucifixion, pas d’empire sans barbares, et l’ordre mondial nécessite une « guerre perpétuelle ». L’empire se fonde sur l’utilisation de la terreur à sa périphérie pour projeter son pouvoir à des degrés extrêmes entre dominants et dominés, et c’est la terreur au sein de la métropole qui réprime toute divergence d’opinion quant à la dispersion massive de ressources à la fois vers l’extérieur et vers le haut. Cette « endocolonisation » qui vide de toute substance l’infrastructure sociale et économique de l’État impérial – c’est ce qui s’est passé dans le système romain, et c’est ce qui est en train de se passer aux États-Unis – ne peut être camouflée par des injections temporaires d’argent [39]. Tout aussi important, l’État impérial dépend d’un processus de construction identitaire qui exacerbe les rapports dialectiques entre le Moi et l’Autre. Comme l’empire produit de l’hybridation, il s’engage paradoxalement dans une instrumentalisation plus forte de la peur de l’Autre pour maintenir la paix sociale. La projection du danger doit devenir encore plus exagérée, plus déconnectée des expériences passées, et plus abstraite. Le « choc des civilisations » n’est pas loin [40].

Pour certains critiques, il est donc apparu évident que le 11 septembre était un « cadeau des dieux » de l’empire. L’activation massive de la terreur à l’intérieur du corps politique a eu le même effet qu’une dose puissante de narcotique. Les effets s’estompent progressivement, bien sûr, et les exigences, habitudes et oppositions de la vie quotidienne réapparaissent progressivement et restaurent une approche plus réaliste du monde – comme quiconque passant les contrôles dans un aéroport a pu en faire l’expérience. Mais l’articulation discursive continue, ramenant constamment la guerre sur le terrain intérieur et redéfinissant le monde en termes de pouvoir combattant la terreur. Ce n’est qu’une question de temps avant que « la vie » n’imite « l’art », encore une fois. Ce qu’il y a de pervers, c’est qu’il y aura de nouvelles victimes, et c’est précisément cet acte qui sera utilisé pour sauver un système qui est responsable de ces tueries.

II – La planète post-réaliste

Contre ce discours impérial auto-référent, le post-réalisme propose une « politique de la reconnaissance » et des « normes de prudence ». Tout pouvoir dépend de la capacité de chacun à voir et définir l’autre ; une politique de la reconnaissance conteste les affirmations et les effets de la vision dominante [41]. Cette redéfinition est en fin de compte une question de moyens : qui a le pouvoir d’agir dans une situation donnée ? En remettant en question le pouvoir de la reconnaissance – les termes par lesquels on se définit comme sujet agissant –, l’on peut passer de la domination à la coproduction. Cette évolution est la clé qui permet d’aboutir à l’instauration de l’ordre social dans tous les domaines de l’organisation politique, mais elle se heurte encore à de nombreux obstacles dans la sphère internationale. Ces obstacles ne sont pas insurmontables, surtout si l’on considère les structures impériales pour ce qu’elles sont. En évoluant vers la coproduction de sens et les relations politiques, l’on peut apprendre comment le pouvoir peut être soumis à un ensemble d’influences qui peuvent tout à tour en restreindre, adoucir ou diffuser les actions.

La question primordiale est de savoir si la globalisation n’est pas une simple façade en trompe-l’oeil de l’empire, ou encore, comme le suggère le post-réalisme, si le « noyau dur » de l’impérialisme peut se diluer dans « l’océan » de la globalisation. L’approche post-réaliste peut paraître idéaliste, mais elle s’attaque à l’une des faiblesses de la pensée réaliste. La pensée réaliste est fondée sur la maxime de Francis Bacon selon laquelle « pour contrôler la nature, il faut lui obéir [42] ». Que se passe-t-il lorsque l’on devient fasciné par le pouvoir, comme de nombreux mythes nous le rappellent ? C’est un développement en deux temps : le détenteur du pouvoir en devient dépendant, et le pouvoir lui-même devient son propre maître, une force autonome, auto-régénérée, à la fois étrangère et influente sur les pratiques humaines qui l’ont créé. Telle est la vision que le réaliste peut donner de l’impérialisme, mais il perd de vue en réalité la manière dont le pouvoir impérial devient une formation culturelle auto-régénérée, plus indépendante et plus directive à la fois en termes de moyens individuels et de détermination structurelle que la théorie réaliste ne le laisse entendre. Cette analyse s’applique aussi aux diverses approches idéalistes: elles ne peuvent appréhender que les opportunités qui s’offrent pour la réalisation de leurs préceptes, mais ne prennent pas en compte le pouvoir supérieur du Léviathan qui ne se limite pas au seul pouvoir souverain. Une fois pris dans les tensions de la dialectique moderne de la sécurité et des droits individuels, l’on peut expliquer en grande partie les affaires internationales sans devoir admettre combien la déformation centrale du système reste non identifiée [43].

Dans le vocabulaire politique occidental, un terme définit la déformation impériale de la perception, de la raison et des relations. Ce terme est l’hubris, ou arrogance, dans sa traduction contemporaine. Un Secrétaire d’État américain (Démocrate) justifie ainsi le recours unilatéral à la force en déclarant : « Nous sommes la nation indispensable. Nous nous tenons droits et nous voyons plus loin que les autres pays vers l’avenir [44]. » Un Président (Républicain) justifie la guerre préventive en déclarant : « Soit vous êtes avec nous, soit vous êtes dans le camp des terroristes », et en affirmant que les États-Unis ont été « appelés à jouer ce rôle unique » dans la marche du monde au nom de la “« cause de l’humanité tout entière [45] ». Ce sont à l’évidence des cas d’hubris, et de telles définitions ne sont pas suffisantes. Il faut développer des normes compensatoires en matière de raison politique. Le post-réalisme y contribue en reformulant la pensée stratégique en tant qu’exercice de « prudence ».

Loin de prendre au premier degré cette rhétorique « de l’auto-contrôle », le post-réaliste intègre le fait que les empires ne sont pas, par nature, auto-limités; ils s’agrandissent sans relâche, même au détriment de la métropole. Ainsi, tout contrôle interne visant à limiter l’expansionnisme impérial doit être un acte de volonté politique, et il doit en créer les conditions ou les mécanismes. Le post-réaliste n’investit de cette mission ni le leadership politique ni l’État de droit, mais croit davantage aux pratiques et au registre du débat politique. On peut ici utilement reprendre une grille d’analyse théorique prise dans le monde économique : le capitalisme dépend pour sa survie de pratiques démocratiques qui limitent la domination économique et maintiennent la concurrence. Il en est de même pour les États. L’histoire (par exemple, la guerre d’Algérie), la pensée politique (Richelieu ou Montesquieu), ou les institutions politiques (l’Assemblée nationale française, entre autres) fournissent de nombreux modèles concrets en matière d’approche « prudente ». Plus généralement, nous croyons que, dans les circonstances actuelles, la « prudence » requiert un engagement fort en faveur de principes de régulation, dont nous pouvons citer quatre exemples: une orientation vers la mutualisation des avantages (dépendant de la capacité respective de chacun à reconnaître la relative autonomie et l’engagement de l’autre en faveur de la coproduction politique) ; un respect des réussites spécifiques en matière de liberté au sein de chaque société (rejetant ainsi le modèle de développement libéral issu des Lumières) ; une doctrine en matière de puissance militaire articulée sur des réponses souples et des bouleversements minimes de l’infrastructure civile (contrairement à la guerre actuelle menée contre le terrorisme) ; une approche pragmatique dans les négociations, qui ne soit pas « intransigeante », mais plutôt consciente des limites du pouvoir, et qui s’appuie sur des idéaux communs en vue de créer un esprit de bonne intelligence.

Ces réflexions commencent à dessiner un schéma sur un possible usage du pouvoir sans phénomène de dépendance. L’objectif est de soutenir le système politique, tout en restant conscient de la manière dont ce système transforme progressivement les individus en instruments de sa propre destruction. Il n’est peut-être pas si paradoxal de constater que le résultat est globalement le même, que l’on prenne l’empire ou la démocratie comme modèle : dans chaque cas, la croissance incontrôlée du pouvoir impérial représente une sérieuse menace. L’impérialisme est un terme abscons dans le domaine des relations internationales, mais il permet néanmoins de décrire une réalité qui est souvent oubliée : le pouvoir devient une formation culturelle en perpétuelle régénération qui va au-delà de toutes les intentions originelles qui ont concouru à sa création et coopte ces mêmes pratiques qui sont censées le contrôler.

Le post-réalisme essaie de corriger ce principe de cooptation dans la théorie internationale. Avec cet objectif en vue, la première étape consiste à analyser le discours politique, en tant que véritable fenêtre sur la réalité, approche que le réalisme refuse. En second lieu, l’étude doit dépasser les modèles réducteurs de manipulation discursive et ainsi atteindre un degré supérieur de réflexion critique sur les limites induites par la théorie en relations internationales dans la compréhension des complexités de la pratique politique. De telles réflexions impliquent une remise en question de la séparation habituellement faite entre politique internationale et politique intérieure, d’une part, et entre discours académique et discours public, d’autre part. Se dessinent alors les « contours » d’une approche analytique de l’articulation culturelle qui permet de développer des modèles plus riches en matière d’action politique. De tels modèles doivent réinvestir la question fondamentale du choix politique. Le post-réalisme dépasse donc l’étroite définition de la rationalité politique et du calcul stratégique pour articuler des modèles de « prudence » dans les domaines de la théorie, de l’analyse historique et de la pratique contemporaine [46]. Si le post-réalisme doit se développer en une théorie « prudencielle », sa pleine articulation doit aboutir à une reconnaissance de ses propres limites et de la nécessaire collaboration à entretenir avec l’Autre dans sa tâche historique visant constamment à décrire, expliquer, prévoir et construire une société globale émergente et complexe.

[Traduit de l’anglais]

Parties annexes