Comptes rendus

Christine Clavien et Catherine El-Bez (dir.), Morale et évolution biologique. Entre déterminisme et liberté, Lausanne, Presses polytechniques et universitaires romandes, 2007, 350 p.[Notice]

  • Jérôme Ravat

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  • Jérôme Ravat
    Université de Paris-IV

Depuis Les fondements naturels de l’éthique, ouvrage publié sous la direction de Jean-Pierre Changeux en 1993, très rares ont été les publications en langue française consacrées à la naturalisation de l’éthique. Cette injustice est maintenant réparée avec la publication de Morale et évolution biologique. Faisant résolument le pari de l’interdisciplinarité, (puisqu’il convoque des chercheurs appartenant à des secteurs aussi divers que la philosophie, l’anthropologie, la biologie, le droit, la linguistique, ou la sociologie) cet ouvrage a en quelque sorte pour ambition de dresser un état des lieux de l’avancée des recherches concernant les approches naturalistes de la morale. Il faut rappeler, pour comprendre le silence assourdissant qui entoure la naturalisation de la morale dans les pays francophones, que les travaux se rapportant à cette thématique ont encore bien souvent mauvaise presse : communément associés au darwinisme social et à ses funestes applications, souffrant de la réputation diabolique de la sociobiologie, le naturalisme moral a bien du mal à se frayer une place dans le domaine de la philosophie des sciences, et plus encore dans celui de la philosophie morale. Et du reste, certains n’hésitent pas à brandir immédiatement le terme de « réductionnisme » dès que se manifeste la moindre tentative d’explication des phénomènes humains à partir du lexique et des méthodes propres aux sciences de la nature. Pourtant, une lecture détaillée de Morale et évolution biologique indique que ces craintes ne sont nullement fondées, loin s’en faut : à la différence de ce que le titre du recueil pourrait laisser croire, nombre d’articles qui y sont contenus prennent fait et cause contre les explications biologiques de la morale, au profit d’autres approches (allant des sciences sociales à la philosophie de Wittgenstein). Les craintes du lecteur de se trouver face à une apologie néo-spencérienne du naturalisme moral seront donc rapidement dissipées. L’ouvrage est divisé en cinq chapitres intitulés « L’émergence de la vie morale », « Évolutions et émotions morales », « Le langage et la morale », « La philosophie morale à l’épreuve de l’approche évolutionniste » et enfin « Détermination biologique des comportements et responsabilité morale ». Chaque chapitre est composé de deux articles, eux-mêmes suivis d’un rapide commentaire critique. Le premier chapitre est consacré aux explications évolutionnistes de la morale, ainsi qu’à leur éventuelle pertinence normative. Nicolas Baumard propose une hypothèse mutualiste au sujet de l’apparition des normes morales. Cette théorie mutualiste prend clairement le contre-pied des nombreuses conceptions évolutionnistes accordant une place centrale à l’altruisme dans l’apparition et la stabilisation des systèmes moraux. Baumard émet donc une hypothèse anthropologique forte : selon lui, les normes morales ne sont pas apparues en raison d’une nature profondément altruiste de l’homme, mais sont bien plutôt le résultat d’une stratégie de résolution de problèmes d’action collective : les membres de l’espèce humaine considèrent comme morales les normes qui sont mutuellement profitables à chacun. Le philosophe Ronald De Sousa affirme que les conceptions évolutionnistes ne suffisent pas pour expliquer les phénomènes moraux. Il centre son argumentation sur l’idée selon laquelle le fait qu’un comportement ait une valeur adaptative dépend avant tout de l’environnement précis où il se déploie. Or, insiste De Sousa, il est hautement problématique d’affirmer qu’un comportement adapté à un environnement précis a nécessairement une valeur morale. De manière ironique, De Sousa prend l’exemple de l’infidélité féminine et de la psychopathologie. Ces deux comportements, précise-t-il, peuvent être considérés comme biologiquement adaptés (comme le montre, selon De Sousa, la proportion non négligeable de psychopathes dans les populations humaines). Mais il serait tendancieux, poursuit-il, d’en conclure qu’ils ont pour autant une valeur morale ! De Sousa conclut son …