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Une (r)évolution de genre à Washington? Les femmes, les fonctions régalienne et le pouvoir exécutif aux États-Unis

  • Élisabeth Vallet

Nous demeurerons en-dehors de l’Union pendant 100 ans s’il le faut, plutôt que de nous joindre à elle sans les femmes [1].

Avec la ratification par le Tennessee du 19e amendement, le 16 août 1920, les Américaines ont enfin obtenu le droit de vote pour lequel elles avaient longuement milité [2]. Depuis, des groupes de pression comme EMILY’s List, American Women Presidents ou le White House Project appuient les candidatures des femmes aux législatures des États et au Congrès fédéral : le pouvoir législatif étant perçu comme un tremplin vers le pouvoir exécutif, l’objectif avoué de ces organisations est l’accession des femmes à des fonctions politiques toujours plus importantes, pour permettre – un jour – à l’une d’entre elles de se hisser enfin à la présidence. En ce sens, le cycle électoral de 2008 a marqué un tournant avec la présence, pour la première fois dans l’histoire électorale américaine, d’une femme présidentiable dans la course à l’investiture démocrate et d’une femme « investie » en fonction du ticket républicain [3]. Et pourtant… Durant cette année électorale peu conforme aux us de la politique états-unienne, la population américaine s’est montrée de plus en plus favorable à l’avènement d’une présidente; s’il a paru y avoir un rejet de la gérontocratie, il est resté que, globalement, les sondages favorisent toujours l’homme – peu importe sa couleur – par rapport à la femme [4]. Il y a, semble-t-il, en partie, derrière ce réflexe traditionaliste, les stigmates de l’échec Mondale-Ferraro [5] qui conduisent une partie de l’électorat ainsi que des délégués et des déléguées à la convention nationale [6], par simple calcul politique, à opter pour un homme essentiellement parce qu’il est plus présidentiable (Burden 2005 : 18-41).

De ce fait, si les femmes sont présentes à Washington, et ce, dans les trois branches de gouvernement, elles y sont toujours en minorité. Il n’y a pas eu – du moins directement – d’effet Clinton-Palin sur le plafond de verre de la capitale fédérale. Le texte qui suit défend l’idée selon laquelle l’univers politique dans lequel évoluent les femmes à Washington reste conforme aux usages sociaux et aux représentations de genre : les hautes fonctions de la République américaine ne demeurent qu’entrouvertes aux femmes dès lors qu’elles touchent à la dimension régalienne de l’État, et a fortiori à la fonction de commandant – ou commandante – en chef. Ainsi, dans l’environnement sécuritaire qui a suivi le 11 septembre 2001, les femmes en politique ont, semblerait-il, la tâche ardue de démontrer leur leadership sans pouvoir accéder aux fonctions qui en incarnent l’essence. Et même à l’ère Clinton-Palin, la lente progression des femmes dans l’appareil exécutif américain semble devoir plus relever d’une évolution des institutions politiques sous l’effet de la pression sociétale que d’une véritable révolution de genre au coeur du pouvoir [7].

Dans un premier temps, l’observation de la place des femmes au sein du pouvoir exécutif permet de voir qu’elles sont cantonnées dans des rôles déterminés par leur genre, et, ce faisant, exclues des fonctions régaliennes. Cette tendance des représentations traditionnelles a été relativement renforcée, ou, tout au moins, non invalidée, par le virage sécuritaire amorcé dans la foulée du 11 septembre 2001. Dans un second temps, cette recherche permet de constater en quoi les représentations de genre liées à la « fonction » exécutive trouvent leur traduction dans l’élection – ou non – de femmes à de hautes fonctions politiques fédérales. Dans le cas spécifique des élections présidentielles américaines, nous verrons que l’engouement suscité par les candidatures de Sarah Palin et d’Hillary Clinton en 2008 pourrait donc ne pas trouver de traduction évidente dans la politique américaine, en raison de cette identité entre le genre et la fonction.

La permanence des représentations traditionnelles de genre dans la branche exécutive

Traditionnellement et de façon assez répandue dans les démocraties occidentales, le pouvoir exécutif [8] et particulièrement les fonctions régaliennes demeurent largement des « chasses gardées masculines » (Bard 2007). Les États-Unis n’y font pas exception, et le virage sécuritaire généré par les événements du 11 septembre 2001 a contribué à la perpétuation de cette logique au cours des dernières années.

Les femmes, absentes des fonctions régaliennes

Les femmes ont été présentes dès les années 30 au niveau ministériel, et comme membres du Cabinet, mais elles ont été, dès le départ, cantonnées dans des fonctions définies par une rhétorique machiste (Marques-Pereira 2007).

Frances Perkins a été la première femme nommée – par F.D. Roosevelt – à la tête d’un ministère, le Secrétariat au travail, qu’elle a dirigé de 1933 à 1945. Après elle, 24 femmes ont siégé au Cabinet (et 45 au total ont occupé des fonctions ministérielles ou de direction d’administration – dites « de niveau ministériel »). Pour autant, elles ont été le plus souvent maintenues dans les ministères « sociaux » : Secrétariat d’État à l’éducation (2/25), à la santé (6/25), au transport (3/25), au logement (2/25), au travail (7/25) ou ministre de l’Intérieur [9] (1/25). Elles ont été également à la tête, mais dans une moindre mesure, de ministères économiques comme le Secrétariat d’État à l’énergie (1/25), au commerce (2/25) ou à l’agriculture (1/25). Si depuis la nomination de Madeleine Albright en 1997 à la tête du Secrétariat d’État, deux femmes l’y ont suivie (Condoleezza Rice nommée en 2005 et Hillary Rodham Clinton nommée en 2009), il demeure que les fonctions régaliennes sont largement réservées aux hommes : aucune femme n’a jamais dirigé le Secrétariat à la défense, celui des anciens combattants, ou encore celui du trésor. Janet Reno a été la seule femme (nommée en 1993 par Clinton) à tenir les clés du ministère de la Justice (qui n’est d’ailleurs pas un ministère per se, puisque ce n’est pas un secrétariat, car il s’agit du poste d’Attorney General).

On aurait pu penser que Barack Obama avait peut-être ouvert une brèche dans cet univers régalien exclusivement masculin en nommant, en 2009, à la tête du Département du Homeland Security (l’équivalent du ministère de l’Intérieur dans la majorité des démocraties occidentales), la gouverneure de l’Arizona Janet Napolitano. Cependant, le chemin est encore long puisque, depuis 1933, elle est la seule, avec Janet Reno, à avoir occupé des fonctions régaliennes à titre de ministre. Il y a d’autant moins lieu de parler de « virage Obama » pour les femmes que le nombre de nominations féminines par le dernier président élu est singulièrement ordinaire (voir le tableau 1). Celui-ci s’inscrit en effet totalement dans la tradition présidentielle : en nommant 4 femmes au Cabinet, il se conforme à ce qu’avait fait George W. Bush en début de mandat (4 nominations féminines), ne fait que doubler les scores de George H. Bush et de Ronald Reagan (2 nominations féminines) et se situe très en deçà de celui de Bill Clinton (5 femmes en début de mandat et 9 sur 19 au plus haut de sa présidence) (Kamen 2009).

Ni notables ni constants, les progrès des femmes au sein de l’appareil exécutif ne suffisent donc pas à inverser la machine. Plus encore, dans la prévalence des ministères sociaux, se trouve l’essence même des stéréotypes de genre (Sapiro 1982; Huddy et Terkildsen 1993a et 1993b) qui contribuent à qualifier les femmes en les démarquant des hommes, notamment en ayant recours à un champ sémantique relevant de la maternité ou de la féminité (Fox et Oxley 2003), le « gouvernement » appartenant à une rhétorique plus masculine, par exemple, que celle de la « représentation » (Fraisse 1994).

C’est la raison pour laquelle la présidence Obama se fait le reflet de l’état d’esprit qui a marqué l’après-11 septembre 2001 et la perpétuelle quête de sécurité (David et autres 2006). Car, de fait, le poids de l’histoire des genres dans la politique américaine et l’avènement du « tout sécuritaire » qui a suivi le 11 septembre 2001 continuent d’avoir un impact sur la définition du leadership et, ce faisant, sur la place des femmes au sein du pouvoir exécutif américain.

L’impact du virage sécuritaire sur les représentations de genre au sein du pouvoir exécutif américain

L’opposition entre le « sexe faible » et la masculinité des fonctions régaliennes a été renforcée par la logique et le discours sécuritaires du 11 septembre 2001 (Coe et autres 2007). En effet, les événements de l’automne 2001, en induisant un souci accru de sécurité et un besoin de leadership fort, ont marqué, selon certaines études, un recul pour les femmes en politique (Clift et Brazaitis 2003 : ix; Bystrom et autres 2004 : 219) [11] et un renforcement des stéréotypes traditionnels (Lawless 2004).

Ce recul est à mettre en rapport avec la place réservée aux femmes dans l’armée, tandis que le pays s’enlise en Afghanistan et combat sur un second front en Irak. En effet, alors même qu’il y a de plus en plus de femmes nommées amirales ou générales, ces dernières demeurent bien souvent cantonnées dans des postes de soutien [12], ce qui réduit d’autant leur capacité d’acquérir l’aura d’un héros – ou d’une héroïne – de guerre [13] et, ainsi, la légitimité d’un commandant – ou d’une commandante – en chef fondée sur l’expérience (Hansen et Otero 2006 : 41). C’est donc une expérience dont elles ne peuvent se prévaloir – à l’inverse d’Ike Eisenhower qui avait pu arguer de son expérience dans l’armée, de John Kerry durant les élections présidentielles de 2004 ou de John McCain en 2008 qui ont tous deux mis en avant leur statut de vétérans du Vietnam. Ce n’est pas la norme, mais durant certaines périodes de l’histoire des États-Unis – comme au cours de la guerre du Vietnam ou dans la foulée du 11 septembre 2001 – la notion de « leader fort » a été cruciale pour l’issue des élections présidentielles, ce qui tend à survaloriser les candidatures masculines. Il semble que la notion de « leadership » puisse être corrélée avec celles de « guerre », de « fermeté », de « combat » et de « terrorisme », comme en atteste le décompte des termes employés par les présidents successifs dans leurs discours sur l’état de l’Union (SpeechWars 2010) le discours présidentiel s’inscrit ainsi dans une sémantique guerrière et habille le leader d’un uniforme scellant la fonction présidentielle dans un rôle masculin conforme à l’imaginaire social (Freedman 1997 : 282), soulignant, par delà les discours, le poids récurrent du genre dans la définition de la fonction exécutive (Lawless 2004 : 472).

De surcroît, même si le critère central des élections présidentielles a été, le plus souvent, la « compassion » des candidats ou des candidates – ce avec quoi l’image traditionnelle de la femme serait en conformité (Verba 1990 : 555; Jennings 1990 : 242), il demeure qu’il ne se traduit pas dans les bureaux de vote : une femme qui devient candidate à la présidence « n’a d’autre choix que de générer la perception qu’elle est un leader fort » (Hansen et Otero 2006 : 54-55), sous peine de devoir livrer une bataille perdue d’avance (Heldman 2007). À cela, il faut ajouter que la perception qu’ont les électeurs et les électrices des enjeux que présente un candidat ou une candidate tend à s’altérer en fonction de son sexe (Palmer et Simon 2008 : 144; Dolan 2006). Règne alors une logique sociohistorique selon laquelle, puisque les hommes ont joué un rôle prédominant dans la création et l’évolution d’une institution, « il est logique que la préférence masculine devienne inhérente à sa représentation idéale […] Non seulement la masculinité est intrinsèque à la présidence mais les élections présidentielles elles-mêmes sont un espace masculin » (Duerst-Lahti 2006 : 22-23). Plus encore, la branche exécutive est « la plus masculine des trois branches de gouvernement en raison de sa structure hiérarchique, de son unité décisionnelle et de la nécessité s’imposant au président de pouvoir agir lorsque le besoin s’en fait sentir » (Han 2006 : 106); la présidence obéit donc au modèle mâle de leadership, au point où la femme devient étrangère, « l’autre » dans cette norme définie par le masculin (Duerst-Lahti 1997 : 18-19). Et ce, d’autant plus que la manière dont les médias véhiculent et alimentent les stéréotypes (Huddy et Terkildsen 1993a; Heldman, Carroll et Olson 2000) abonde dans ce sens [14], tandis que ces derniers pénètrent aisément certaines strates de la société qui y sont plus sensibles – et qui sont souvent corrélées avec l’âge, la scolarité (absence de diplôme) et une affiliation républicaine (Sanbonmatsu et Dolan 2007 : 41) [15] – les démocrates étant globalement plus enclins à soutenir les candidatures des femmes (Kohut 2007). Il n’est d’ailleurs pas anodin que, même dans la fiction, l’accession d’une femme à la présidence (selon le scénario de la série diffusée par la chaîne ABC, Commander in Chief, qui mettait en scène, durant l’automne 2005, une présidente pour pratiquement la première fois depuis Kisses for My President) se fasse non pas par l’élection, mais par la succession puisqu’il s’agissait d’une vice-présidente devenue chef d’État à la suite du décès du président en exercice (Alston 2008). Dès lors, la candidate doit parvenir à définir son leadership dans les balises que l’Histoire, tracée au masculin [16], a définies pour l’institution présidentielle (McDonagh 2009 : 110). Les représentations traditionnelles de genre sont donc profondément ancrées dans la perception de l’institution présidentielle : elles expliquent en partie pourquoi les femmes y sont encore sous-représentées, particulièrement lorsqu’on touche au coeur de l’État et de ses fonctions régaliennes. Le second volet de l’explication tient à la réalité électorale et donc à la capacité des femmes à accéder à des fonctions gouvernementales : ici encore la place des femmes n’a connu que très peu de progrès, notamment à l’échelle des élections fédérales aux États-Unis.

Une évolution peu significative dans le contexte des élections fédérales américaines

Washington demeure engoncée dans des représentations traditionnelles de genre, et la politique marquée au sceau de la masculinité (Brown 1988 : 4) dans une forme certes plus subtile, définie autour des « caractéristiques féminines » (Bystrom et autres 2004 : 15-17) et inscrivant irrémédiablement les candidates dans un groupe qui les définit par défaut (Kahn 1996 ; Huddy et Terkildsen 1993a) aux yeux de l’électorat.

Un univers politique figé dans des représentations traditionnelles de genre

Longtemps, à Washington et au sein du pouvoir exécutif, le seul rôle reconnu et dévolu à une femme était celui de première dame. Du rôle social de Lucy Hayes, à celui de première dame moderne incarné par la redoutable Eleanor Roosevelt, puis à la mutation de ce rôle avec l’arrivée dans l’aile Ouest (West Wing) d’Hillary Clinton, les premières dames ont été grandement étudiées, seul symbole du pouvoir féminin – restreint – à la Maison-Blanche (Gould 1985 : 537 et suiv.; Guy 1995; Troy 2000). En effet, les femmes de la Maison-Blanche ont souvent dû se satisfaire de ce strapontin qu’est le rôle de première dame. Si l’expression First Lady a fait son apparition dans un éditorial de Mary Clemmer Ames, à propos de l’épouse du président Hayes en 1877, il semblerait qu’il soit devenu d’usage courant à la suite de la représentation à New York de la pièce The First Lady in the Land de Dolley Madison. Pendant longtemps, la première dame a oeuvré dans l’ombre du président (Sferrazza 2008; Gould 1985 : 537 et 1986 : 528). Toutefois, de la même manière que son époux a fait considérablement évoluer le rôle de président, Eleanor Roosevelt a ouvert la période moderne pour ce qui est du rôle de première dame. En poursuivant sa carrière et en faisant la promotion de causes comme la protection des droits civiques, elle a marqué le début d’une nouvelle ère dans laquelle se sont inscrites celles qui lui ont succédé, en particulier Lady Bird Johnson (Hawkes 2004).

Hillary Clinton, quant à elle, a irrémédiablement modifié la place de la première dame. La nature même du tandem « Billary » est sans doute ce qui explique qu’elle ait été la première épouse de président à avoir son propre bureau dans l’aile Ouest (alors qu’auparavant la première dame était installée, avec son équipe, dans l’aile Est (East Wing) et à mener une politique gouvernementale, en l’occurrence sur le système de santé (Guy 1995 : 239-257).

Enfin, l’affrontement entre les épouses des deux candidats à la présidentielle de 2008 témoigne de l’entrée dans l’arène politique des premières dames (Hunter et Kucinich 2008; MacManus et Quecan 2008). Cependant, cette fonction, même politique, demeure dans l’ombre du président (Caroli 2003 : 288-308 et 354), comme l’illustre le départ de Lady Bird Johnson de la scène politique à la suite du décès de son époux (Caroli 2003 : 362) ou encore le travail de distanciation par rapport à son époux mené par Hillary Clinton lorsqu’elle a choisi de mener sa propre carrière politique (Bernstein 2008 : 641-652) [17].

En ce sens, la nomination de Nancy Pelosi, première femme à être leader de parti au Congrès en 2003, puis comme première présidente (speaker) de la Chambre des représentants en janvier 2007 aurait pu indiquer les prémisses d’une (r)évolution de genre à Washington. D’abord parce qu’ainsi Nancy Pelosi inaugurait l’entrée d’une femme dans des fonctions traditionnellement masculines. Mais aussi, et surtout, parce qu’en accédant au poste de speaker, c’est-à-dire en étant présidente de la Chambre des représentants, elle devenait la première femme à figurer aussi haut dans l’ordre de succession en cas de décès du président – et du vice-président. Jamais femme ne s’était autant approchée de la magistrature suprême. Toutefois, il en est pour souligner que la montée en épingle de cette ascension dans les médias ne fait qu’occulter une réalité autrement plus « genrée » (Gibbons 2003). Ainsi, à l’issue des élections de novembre 2008, au niveau fédéral, les femmes représentent 17 % des membres du Congrès (avec 76 femmes à la Chambre des représentants et 17 au Sénat) et seules 8 femmes élues à titre de gouverneure d’État [18].

Ces données sont essentielles dans la mesure où tous les présidents élus depuis Harry Truman sont issus de ces institutions : cinq avaient été sénateurs (Truman, Kennedy, Johnson, Nixon, Obama), deux avaient été représentants (Ford, G.H. Bush) et quatre, gouverneurs (Carter, Reagan, Clinton, G.W. Bush) avant d’accéder à la magistrature suprême. Le passage par l’exécutif des États fédérés ou par la législature fédérale s’impose en effet comme un cap incontournable (Watson et Gordon 2003 : 6-10) dans la carrière politique de toute personne aspirant à se faire élire à la Maison-Blanche – ce qui justifie d’ailleurs qu’Hillary Clinton ait choisi le poste de sénatrice de New York comme tremplin politique (Troy 2006 : 211; Bernstein 2008 : 641-661). La sous-représentation des femmes dans ces fonctions électives d’importance qui constituent justement des étapes nécessaires vers de plus hautes fonctions explique en partie le fait qu’elles sont en minorité au sein du pouvoir exécutif, notamment à la Maison-Blanche et particulièrement dans l’exercice de charges régaliennes, traditionnellement perçues comme l’apanage du pouvoir masculin. Elle révèle les limites du phénomène observé avec l’ascension de Sarah Palin et la campagne d’Hillary Clinton en 2008.

Les limites de l’effet Clinton-Palin

Dès qu’elles ont obtenu le droit de vote en 1920, les femmes ont été présentes dans la course à la présidence (voir le tableau 2). En effet, Laura Clay a été la première femme en 1920 à obtenir une voix à l’occasion d’une convention nationale; Geraldine Ferraro, la première en 1984 à faire partie d’un ticket démocrate (comme vice-présidente de Walter Mondale); Sarah Palin, la première en 2008 à faire partie d’un ticket républicain; et Hillary Clinton, la première en 2008 à pouvoir sérieusement briguer l’investiture pour la présidence. Alors qu’elles n’ont représenté, en moyenne, que de 13 à 15 % des effectifs des conventions nationales des partis républicain et démocrate, à compter de 1972, leur nombre ne cesse d’augmenter pour approcher 50 % des membres de ces grands-messes politiques destinées à désigner les candidatures à la présidence et à la vice-présidence (Jennings 1990 : 224). Désormais, les candidates et les candidats à la présidence sont investis puis élus par des conventions puis un électorat à moitié féminin.

Selon le tableau 2, seuls les partis tiers ont pris le « risque » d’investir une femme comme candidate à la présidence. Et seules deux femmes ont été investies comme candidates à la vice-présidence, mais elles n’ont pas été élues : Geraldine Ferraro et Sarah Palin.

Pour autant, l’univers politique, et a fortiori lorsqu’on parle de politique fédérale et des plus hautes fonctions du pays, demeure très largement masculin. Qu’il s’agisse des appareils des partis, peu enclins à investir une femme pour porter leurs couleurs (voir les graphiques 1 et 2) et en particulier des deux grands partis traditionnellement détenteurs du pouvoir (voir le tableau 2), des équipes de campagne, ou des grands médias [19] puisque 75 % des éditorialistes sont des hommes (Carroll et Fox 2006 : 2-3).

Tableau 2

Les candidates ayant obtenu l’investiture de leur parti pour l’élection présidentielle

Les candidates ayant obtenu l’investiture de leur parti pour l’élection présidentielle

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Graphique 1

Les candidates à l’investiture de leur parti pour la vice-présidence et à l’élection à la vice-présidence

Les candidates à l’investiture de leur parti pour la vice-présidence et à l’élection à la vice-présidence

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Graphique 2

Les candidates à l’investiture de leur parti pour la présidence et les candidates à l’élection à la présidence

Source : Freeman (2008 :  chap.5).
Les candidates à l’investiture de leur parti pour la présidence et les candidates à l’élection à la présidence

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Le travail de groupes d’intérêt féministes comme Emily’s List, la National Federation of Republican Woman, American Women Presidents ou Girls in Government et, dans une certaine mesure, des organisations non partisanes comme Women’s Media Center, est assurément déterminant, mais l’évolution globale de la société [20] explique que l’électorat soit de plus en plus ouvert à l’élection d’une femme à la tête du pays (voir le graphique 3) [21].

Graphique 3

La réceptivité de l’électorat à l’égard d’une candidature féminine à la Maison-Blanche

Source : CBS News/NewYork Times Poll (2006).
La réceptivité de l’électorat à l’égard d’une candidature féminine à la Maison-Blanche

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Le graphique 3 montre en effet la progression, sur 70 ans, de la réceptivité de l’électorat à l’égard d’une candidature féminine. Même si la tendance n’a cessé d’aller croissant, il demeure que la mention « si elle était qualifiée pour le poste » peut minorer cette progression et cacher des préjugés [22], les personnes interrogées pouvant se prévaloir implicitement du fait qu’il n’y a pas, une fois dans l’isoloir, de « femme qualifiée [23] ». Or, l’écart entre les sexes, malgré son réalignement récent (Inglehart et Norris 2000) [24], demeure dans ce domaine un facteur important [25] : bien que Sarah Palin ait obtenu aisément l’investiture pour la vice-présidence, alors qu’Hillary Clinton n’est pas parvenue à remporter l’investiture pour la présidence, sa permanence (voir le tableau 3) laisse penser qu’une femme aura plus de difficultés à conquérir l’investiture républicaine pour la présidence que chez les démocrates.

Et selon plusieurs études, dont certains aspects sont contestés par d’autres (Nelson 2005), la candidature de Geraldine Ferraro ayant eu un effet d’entraînement sur les candidatures féminines, il y a fort à penser qu’un résultat similaire pourrait suivre la campagne inédite [26] d’Hillary Clinton et la présence de Sarah Palin dans le cas du ticket républicain (Atkeson 2003 : 1040-1061) [27]. S’il faut admettre que Hillary Clinton serait en mesure – si Barack Obama ne se représentait pas pour un second mandat – de remporter les primaires démocrates, Sarah Palin, pour sa part, a choisi, en prononçant une allocution à la convention du mouvement Tea Party [28] en février 2010, de se positionner pour 2012, sans parvenir pour l’instant véritablement à creuser l’écart [29]. D’autres femmes du côté républicain sont pressenties pour 2012, comme la gouverneure du Kansas Kathleen Sibelius (elle était d’ailleurs sur la liste du candidat McCain en 2008) ou encore la gouverneure du Connecticut Jodi Rell. Pour autant, elles figurent souvent bien loin dans la liste des candidatures potentielles, après une longue énumération d’hommes, à commencer par Ron Paul, Mitt Romney ou encore Bobby Jindal, et n’apparaissent même pas dans les personnes nommées dans les sondages (voir le tableau de Jones [2010]).

Tableau 3

L’écart entre les sexes dans les élections présidentielles américaines

* D : démocrate.

** R : républicain.

Source : Center for American Women and Politics.
L’écart entre les sexes dans les élections présidentielles américaines

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Cependant, au-delà même des incidences du gender gap et de la définition par leur sexe des aspirantes à un poste électif, les candidatures féminines souffrent de deux handicaps récurrents.

En premier lieu, le fait que les femmes commencent leur carrière politique plus tard que les hommes – notamment en raison de la structure familiale traditionnelle et du phénomène de l’incumbency [30] (en vertu duquel un candidat sortant ou une candidate sortante a toutes les chances de se voir réélire – le taux de réélection au Congrès avoisinant les 90 % [31]) – les amène trop tardivement aux postes qui leur permettraient d’aspirer à la présidence (Wayne 2007 : 61) [32].

Comme le montre le tableau 4, un total de 23 femmes occupent actuellement des fonctions électives susceptibles – en vertu de l’histoire électorale – de les mener à la magistrature suprême. En effet, occuper un poste au Congrès ou à la tête d’un État sont les deux marchepieds pratiquement incontournables vers la Maison-Blanche. Or sur les 236 candidates [33], qui ne se présentent qu’à moins de 40 % des postes, un peu moins de la moitié d’entre elles ont une chance d’être élues, soit parce qu’elles se représentent (et bénéficient alors du phénomène d’incumbency), soit parce qu’elles n’ont pas d’adversaire (il s’agit de « sièges sans concurrence »).

Tableau 4

Les candidates aux élections « congressionnelles » et « gouverneuriales » de 2010

Source : D’après les données du Center for American Women and Politics (2010).
Les candidates aux élections « congressionnelles » et « gouverneuriales » de 2010

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En second lieu, le coût des campagnes (pour les élections primaires d’abord, et l’élection générale ensuite) est si élevé (voir le graphique 4) que l’aspirant ou l’aspirante doit s’affirmer avant tout être une redoutable force en matière de campagnes de financement. Et pour l’être, il faut disposer d’un réseau qui est d’autant plus dense qu’il a été constitué de longue date – dès lors, le fait d’entrer plus tardivement en politique est un inconvénient majeur.

Graphique 4

Les dépenses des candidats et des candidates aux élections présidentielles

Source : Center for Responsive Politics (2008).
Les dépenses des candidats et des candidates aux élections présidentielles

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En effet, le processus de nomination est sans cesse plus dense et compressé – et l’une des conséquences de ce phénomène de compression (frontloading) du calendrier électoral est de concentrer des dépenses massives en début d’année (Vallet 2005 : 37-38), avant même qu’un candidat ou une candidate que le grand public ne connaît pas n’ait véritablement le temps de se faire connaître [34], à moins que cette personne n’ait les moyens de créer une image en recourant à toutes les techniques de campagne à sa disposition [35]. Et c’est là où le bât blesse, puisque les femmes en arrivant tardivement en politique peinent à se constituer un réseau durable et à réunir les fonds nécessaires pour mener une campagne serrée dans le temps qui se révèle très onéreuse. Or, les donatrices et les donateurs fortunés sont appelés à jouer un rôle déterminant dans les élections de 2012, reléguant dans le passé le modèle de campagne mis au point par Barack Obama et basé sur les petites donations (Hasen 2008).

Cependant, c’est aussi le cas parce que les candidates dépendent plus largement des donatrices (Lake 2009), dont le comportement diffère sensiblement de leurs alter ego masculins (Clift et Brazaitis 2003 : xviii-xix; Manza et Brooks 1998 : 1235-1236). À cet égard, Hillary Clinton a infirmé cette norme, puisqu’elle avait dégagé, au cours de la « primaire invisible » qui précède l’ouverture de l’année électorale, plus d’argent que tous ses adversaires démocrates, montrant par là même la capacité d’une femme à mettre en place un réseau efficace de levée de fonds – les bailleurs de fonds du Parti démocrate s’étant tournés vers elle dès le début de l’année 2005 (Vallet 2008a : 73). Toutefois, cela n’a pas suffi. En 2008, au coeur de l’année électorale et alors qu’Hillary Clinton est encore la favorite des primaires démocrates, la population américaine pensait qu’il serait plus difficile pour une femme de se faire élire à la Maison-Blanche que pour un Noir [36]. Et cela s’est traduit, au cours de l’été 2008, par la désignation de Barack Obama (devant Hillary Clinton) à la tête du ticket démocrate : une plus grande réceptivité n’induisait pas la prévalence d’une candidature féminine [37]. Le plafond de verre n’est donc que fissuré [38].

Ainsi, les représentations culturelles du leadership féminin demeurent absentes du modèle défini à travers le prisme du machisme présidentiel (DeConde 2002). Faute de référents alternatifs, l’institution reproduit le modèle antérieur, et ce qui l’a fondé : dès lors, échouant à atteindre les objectifs définis par le modèle idéal masculin, les femmes peinent à établir leurs marques au sein du pouvoir exécutif. Alors que l’année 2008 a été celle des évolutions de genre à Washington, avec la nomination d’une femme au ticket républicain (bien que la base électorale de ce parti ne soit pas nécessairement favorable à l’idée d’une présidente [39]), la compétitivité inédite d’Hillary Clinton dans le cycle de primaires démocrates, ou encore les nominations effectuées par Barack Obama tant à des fonctions régaliennes (Janet Napolitano à la tête du Homeland Security) qu’à la Cour suprême des États-Unis (Sonia Sotomayor, première femme hispanique à siéger au sein de cette juridiction), les symptômes de l’évolution qui se dessine dans les trois branches du pouvoir fédéral aux États-Unis n’ont rien des signes avant-coureurs d’une révolution (Watson et Gordon 2003 : 1) : la permanence du conservatisme social, la prégnance du rôle traditionnel de la femme dans les modèles véhiculés par les médias et les institutions publiques (David et Tourreille 2007) ainsi que l’arrivée tardive des femmes en politique constituent autant d’éléments qui paraissent assurer la pérennité du plafond de verre dans la politique washingtonienne. L’automne 2010 sera donc l’occasion de dresser un état des lieux, dans une ère post-bushienne, post-11 septembre, et une période de possible relance économique : d’une part, en prenant la mesure de la progression des femmes au niveau des élections fédérales, car le déclin du discours sécuritaire au profit du discours économique pourrait leur être favorable; d’autre part, parce que certaines candidates accéderont peut-être, par la voie de l’élection « congressionnelle » ou « gouverneuriale » aux marches susceptibles de les mener à la Maison-Blanche… un jour. En effet, outre celles de Sarah Palin et d’Hillary Clinton, les candidatures féminines à la présidence auront bien du mal à percer, puisque la course aux bailleurs de fonds a déjà commencé. Et, à moins d’une contre-performance de Barack Obama, Hillary Clinton devrait renoncer à se présenter en 2012, tandis que Sarah Palin, fort en vue, est très exposée aux critiques et fait déjà face à de redoutables et riches candidats, particulièrement bien établis dans le Parti républicain.

Parties annexes