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Anthropologie et Sociétés

Volume 26, numéro 2-3, 2002, p. 271-273

Mémoires du Nord

Sous la direction de François Trudel

Direction : Francine Saillant (directrice)

Éditeur : Département d’anthropologie de l’Université Laval

ISSN : 0702-8997 (imprimé)  1703-7921 (numérique)

DOI : 10.7202/007066ar

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Compte rendu

Valentine Roux (dir.), Cornaline de l’Inde. Des pratiques techniques de Cambay aux techno-systèmes de l’Indus. Préface de Jean-Claude Gardin. Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2000, xxxvi + 557 p., bibliogr., fig., tabl., illustr., cédérom français-anglais.

Pierre Maranda

Département d’anthropologie

Université Laval

Québec (Québec) G1K 7P4

Canada


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Pourquoi les humains apprécient-ils tellement les perles? Mâles ou femelles, elles « forment le fondement solide de l’univers » (p. 36). On les offre aux dieux, elles guérissent les maladies, préviennent les fausses-couches. Selon Muhammad, « Celui qui porte une bague en cornaline, connaîtra toujours la faveur divine et la joie » (p. 37). Les perles sont rares et donc précieuses à cause du travail ardu que demande la récolte des huîtres perlières et, pour les perles de pierres, à cause de la transformation d’une matière dure et opaque en oeuvre resplendissante. C’est, en bref, à ce deuxième type de perles que ce magnifique ouvrage se consacre.

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On a là un collectif absolument magistral regroupant dix auteurs de diverses disciplines : archéologie, préhistoire, ethnologie, psychophysiologie, biomécanique, magnétisme et optique, modélisation de systèmes complexes de production, et même balistique (pour l’analyse des principes mécaniques du foret à archet). Valentine Roux, l’architecte du livre, en a écrit l’introduction, le premier chapitre (« Contexte historique et ethnographique ») et l’Épilogue, en plus de participer à la rédaction de cinq des neuf autres chapitres.

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L’ouvrage se divise en quatre parties. Son architecture conceptuelle repose sur une fondation technique, se développe en traitant des compétences requises pour la taille des perles, pour ensuite reconstruire le techno-système de production en le modélisant pour s’épanouir en un faîte théorique et un épilogue épistémologique. La première partie (trois chapitres, 152 pages), « Caractérisation et identification des techniques de fabrication des perles en roche dure », porte sur la taille, la finition et la perforation des perles ; les auteurs y ont recours à l’analyse microscopique et rugosimétrique ainsi qu’à l’approche mécanique. En deuxième partie, « Habiletés impliquées dans la taille des perles en roches dures » (un chapitre, 126 pages), il s’agit des « caractéristiques motrices et cognitives d’une action située complexe ». « Reconstruction d’un techno-système » (troisième partie, un chapitre, 80 pages) construit un modèle quantitatif qui requiert en outre une analyse réticulaire de séquences techniques intégrées. Les auteurs de la quatrième et dernière partie, « Applications archéologiques » (trois chapitres, 90 pages), partagent une démarche commune : une approche techno-économique à la fois qualitative et quantitative. Enfin, l’Épilogue examine le problème de la généralisation à partir d’une étude monographique et celui de la construction des règles d’inférence qu’on peut en tirer selon le modèle logiciste de Gardin.

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Les perles de cornaline, encore produites de nos jours selon la façon traditionnelle, « portent en elles l’expression d’un passé dont le sens se retrouve dans notre propre univers » (Roux, p. 1). Ici, « la perle […] devient un objet d’étude dont le « sens » doit être construit selon des règles scientifiques qui en restituent la valeur culturelle » (ibid., p. 2). Or, cette recherche de sens exige d’abord des référentiels ethnoarchéologiques qui permettent de les interpréter et aussi de générer des hypothèses sur l’origine de la civilisation harappéenne (qui remonte à quatre millénaires) et sur les relations entre les deux pôles politico-économiques de l’époque, l’Indus et la Mésopotamie. Mais comment résoudre le problème épistémologique d’une lecture d’un passé éloigné par le transfert d’observations ethnographiques récentes? Par l’analyse d’« universaux de processus », qui « portent sur les mécanismes ou lois qui expliquent des phénomènes tant d’ordre physique qu’anthropologique ou biologique » (Roux, p. 5). D’où l’angle multidisciplinaire de l’ouvrage : le processus de production des perles est celui de production de leur sens.

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L’ambitieux (et réussi) dessein des auteurs consiste donc à proposer « un modèle techno-économique qui ait des corrélats matériels et dont on puisse évaluer le bien-fondé » (Roux, p. 13). Par ailleurs, Roux offre dans l’Épiloque une auto-critique admirable de lucidité qui amène le lecteur au cédérom complémentaire au livre et qui en fournit une délinéarisation, pour éclore en une schématisation transcendant le mode narratif de la version papier. Ainsi on a là une publication scientifique en deux volets : un récit, imprimé, et sa schématisation, électronique, nourrie d’une incroyable richesse documentaire (images fixes et films), répartie en quatre corpus et leurs référentiels (règles d’interprétation). Cliquer sur perles pour ouvrir, choisir le français ou l’anglais, puis choisir, par exemple, Les perles de l’Indus. Là, sous schématisation, cliquer sur Interprétation des perles harappéennes, puis ouvrir le Résumé schématique du raisonnement interprétatif des perles de l’Indus. Pour un raccourci vers une autre schématisation, ouvrir le fichier Schemlogic4.

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Je ne dirai jamais assez mon émerveillement pour cette oeuvre, un modèle d’écriture, incontournable pour les publications en sciences humaines, dans sa façon d’allier narrativité (papier) et schématisation (multimédia électronique) dans une architecture aussi vive que parfaitement intégrée et somptueusement hospitalière.


Auteur : Pierre Maranda
Ouvrage recensé : Valentine Roux (dir.), Cornaline de l’Inde. Des pratiques techniques de Cambay aux techno-systèmes de l’Indus. Préface de Jean-Claude Gardin. Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2000, xxxvi + 557 p., bibliogr., fig., tabl., illustr., cédérom français-anglais.
Revue : Anthropologie et Sociétés, Volume 26, numéro 2-3, 2002, p. 271-273
URI : http://id.erudit.org/iderudit/007066ar
DOI : 10.7202/007066ar

Tous droits réservés © Anthropologie et Sociétés, Université Laval, 2002

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