Érudit - Promouvoir et diffuser la recherche
FrançaisEnglishEspañol
 

Recherche détaillée

.

Année Volume Numéro Page 
>

Institution :

Usager en libre accès

Anthropologie et Sociétés

Volume 32, numéro 3, 2008, p. 15-38

Passions politiques / Political Passions / Pasiones políticas

Sous la direction de Mariella Pandolfi et Vincent Crapanzano

Direction : Francine Saillant (directrice)

Éditeur : Département d'anthropologie de l'Université Laval

ISSN : 0702-8997 (imprimé)  1703-7921 (numérique)

DOI : 10.7202/029714ar

as
< PrécédentSuivant >
Article

De l’animal politique à la nature humaineAristote et Hobbes sur la colère

Giulia Sissa

CNRS et UCLA

10380 Wilshire Boulevard

Los Angeles (Californie) 90024

États-Unis

sissa@polisci.ucla.edu

Résumé

Dans son « petit traité en Anglais » sur La nature humaine (1640) et, ensuite dans Leviathan (1647-1650), Thomas Hobbes examine et redéfinit les passions. En prenant appui sur le concept de motion, mouvement, il les conçoit comme pensées : les passions sont des perceptions qui passent par le cerveau, mais pour se diriger vers le coeur. Une fois dans le coeur, elles provoquent du plaisir en favorisant le « mouvement vital », vital motion, ou bien de la peine, en lui faisant obstacle. La colère (anger), affirme-t-il, est le dépassement d’un obstacle, non la réponse à une insulte (contempt), comme le disaient, à tort, les Anciens. Cette critique est significative. Car orge, comprise comme la peine pour une offense injustifiée, accompagnée du désir de prendre sa revanche, était pour Aristote la passion politique par excellence. C’est parce que nous nous fâchons que nous nous révoltons et que notre révolte se justifie. C’est en colère que nous nous mobilisons dans une guerre juste. Qu’elle se présente comme une explosion tumultueuse ou comme un sourd ressentiment, orge est pour les Anciens la réaction raisonnée d’un acteur social, qui souffre dans son corps aussi bien que dans l’image sociale qu’il s’est donné et au nom d’une attente de justice : on ne reconnaît pas cette personne pour celui qu’il veut être dans le monde.

Quelles sont les conséquences de cette critique, qui consiste à déconnecter l’ire de la justice, pour la théorie de l’état de nature, de la société civile et de l’état garant de la sécurité des sujets? Dans la transition d’une théorie de l’animal politique, naturellement enclin à la sociabilité (Aristote), à une vision mécaniste de la nature humaine, faite de mouvement et de compétition (Hobbes), c’est le fondement anthropologique du politique qui se trouve repensé. L’entrelacs de droits, habitudes et corps qui donnait forme à des émotions complexes se défait. Une comparaison entre la colère des Anciens et la colère de Modernes illustre cette dislocation.

Mots-clés : Sissa, colère, passions, émotions, sociabilité, mouvement, état de nature, offense

Abstract

From the Political Animal to Human Nature

Aristotle and Thomas Hobbes on Anger

In his « little Treatise in English» on Human Nature (1640), and, later, in Leviathan (1647-1650), Thomas Hobbes examines and redefines the passions. Basing his thought upon the concept of motion, he conceives them as thoughts : passions are nothing but perceptions which transit through the brain, and then move towards the heart. There they cause various sensations of pleasure or pain, by helping or hindering « vital motion ». Anger, he claims, is a break-through in front of a sudden opposition, not the response to an outrage, as the Ancients erroneously put it. This criticism of the classical definition of anger is highly significant. Because orge, understood as the grief for an undeserved slight, joint to the wish to retaliate, was for Aristote the political passion par excellence. It is because we are insulted that we revolt, and that our revolt is justified. It is in anger that we mobilize ourselves in a just war. Be it a tumultuous explosion or a longlasting grudge, ire is by definition the reasoned answer of a social actor, who suffers in her body as well as in the social image that she created for herself, and on behalf of justice : one does not recognize this person for that which she wants to be considered.

What are the consequences of this criticism, which consists in disconnecting anger from justice, for a theory of the state of nature, of civil society, and of the state as protector of human security? In the transition from a theory of the political animal, naturally inclined to sociability (Aristote), to a mechanist vision of human nature, made up of movement and competition (Hobbes), it is the anthropological underpinnings of politics which come to be rethought. The interlacing of rights, habits and body, which framed the complexity of emotions in the classical past, is now undone. The case of anger illustrates this dislocation.

Keywords: Sissa, Anger, Passions, Emotions, Sociability, Motion, State of Nature, Offence

Resumen

Del animal político a la naturaleza humana

Aristóteles y Hobbes sobre la cólera

En su «Pequeño tratado en inglés» sobre La naturaleza humana (1640) y, después en Leviathan (1647-1650), Thomas Hobbes examina y redefine las pasiones. Apoyándose en el concepto de motion, movimiento, las concibe como pensamientos : las pasiones son percepciones que pasan por el cerebro, pero para dirigirse hacia el corazón. En el corazón, provocan placer al favorecer el « movimiento vital », vital motion, o pena, al obstaculizarlo. La cólera (anger), afirma, es el rebasamiento de un obstáculo y no la respuesta a un insulto (contempt), como lo creían, sin razón, los Antiguos. Esta crítica es significativa. La orge, entendida como pena ante una ofensa injustificada acompañada del deseo de vengarse, era para Aristóteles la pasión política por excelencia. Es por enojo que nos sublevamos y que nuestra revuelta se vuelve justa. Es en cólera que nos movilizamos en una guerra justa. Que se presente como una explosión tumultuosa o como un sordo resentimiento, orge es para los Antiguos la reacción razonada de un actor social que sufre en su cuerpo, en la imagen social que de sí mismo posee y en nombre de un deseo de justicia : no se reconoce en dicha persona lo que desea ser en el mundo.

¿Cuales son las consecuencias de esta crítica, que consiste en desconectar la ira de la justicia, para la teoría del estado de la naturaleza, de la sociedad civil y del estado garante de la seguridad de los individuos? En la transición de una teoría del animal político, naturalmente propenso a la sociabilidad (Aristóteles), hacia una visión mecanicista de la naturaleza humana, hecha de movimiento y competición (Hobbes), es la base antropológica de lo político que se encuentra reformulada. Los entrelazamientos entre el derecho, la costumbre y el cuerpo que daban forma a las emociones complejas se deshacen. Una comparación entre la cólera de los Antiguos y la cólera de los modernos ilustra dicha dislocación.

Palabras clave: Sissa, Cólera, pasiones, emociones, sociabilidad, movimiento, estado natural, ofensa

Auteur : Giulia Sissa
Titre : De l’animal politique à la nature humaine : Aristote et Hobbes sur la colère
Revue : Anthropologie et Sociétés, Volume 32, numéro 3, 2008, p. 15-38
URI : http://id.erudit.org/iderudit/029714ar
DOI : 10.7202/029714ar

Tous droits réservés © Anthropologie et Sociétés, Université Laval, 2008

À propos d'Érudit | Abonnements | RSS | Conditions d’utilisation | Pour nous joindre | Aide

Consortium Érudit ©  2015