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Le caractère inédit des formes et modalités d’échange et de communication qui se sont développées avec la démocratisation des accès au réseau Internet a donné lieu à moult questionnements concernant les procédures d’enquête à mettre en oeuvre dans un tel contexte. En effet, dès la fin des années 1990, nombreux sont ceux qui se sont interrogés sur les méthodes permettant de faire l’étude de ce qui se joue en ligne et d’appréhender les impacts sociaux et culturels de la démocratisation de l’accès à Internet[1]. Ainsi, cette question a occupé une place considérable dans les réflexions et travaux en sciences sociales relatifs aux usages d’Internet. Tout s’est passé comme si la nouveauté du contexte, des techniques employées pour communiquer et des usages observables avait été si grande qu’il eût été nécessaire d’adapter les méthodes d’enquête utilisées par les sciences sociales, d’en inventer d’autres pour être à même de faire l’étude des phénomènes sociaux impliquant l’usage des communications électroniques, voire même, plus radicalement, de créer une nouvelle discipline[2].

Cette préoccupation pour la méthode mérite, il me semble, d’être questionnée. Si l’originalité du contexte a bien posé un certain nombre de difficultés d’ordre méthodologique aux chercheurs s’intéressant à celui-ci, l’insistance avec laquelle on a parfois présenté comme indispensable l’innovation au plan de la méthode, notamment dans le champ des démarches qualitatives d’enquête de terrain, m’apparaît sans commune mesure avec ce que peut être la singularité du contexte par rapport aux autres espaces et situations dans lesquels les chercheurs en sciences humaines et sociales ont fait enquête auparavant. Quinze ans après l’ouverture d’Internet au domaine public et le développement des travaux prenant pour objet ce qui se joue en ligne, il m’apparaît que ces questions de méthode ont beaucoup à nous apprendre sur les regards qui ont été portés sur cette technologie et sur les postulats qui sous-tendaient généralement les démarches d’enquêtes menées au tournant des années 2000. En effet, si, sur certains plans, le contexte électronique peut poser aux chercheurs qui se livrent à l’enquête de terrain des problèmes inédits, il me semble que ce sont avant tout les perspectives disciplinaires et les façons d’envisager les rapports entre culture, société et technologies qui nous ont incités à voir ce contexte d’enquête comme radicalement différent de tous les autres. Je fais en somme l’hypothèse que le genre de démarches qui conduisent aujourd’hui les chercheurs à s’intéresser à ce qui joue en ligne repose de plus en plus souvent sur des perspectives assez différentes de celles qui étaient adoptées il y a une dizaine d’années et rendent vraisemblablement moins pressant le renouvellement ou le remplacement des stratégies et méthodes d’enquête de terrain.

Pour bien situer la réflexion que je développe ici, précisons que j’ai fait une première enquête de terrain en ligne et entrepris de mener une première démarche d’ethnographie d’une communauté électronique vers 1996 et 1997 (Pastinelli 1999), soit avant que ne se développe largement l’intérêt des sciences sociales pour les phénomènes en cause, et que ne prenne forme ce consensus suivant lequel ce contexte d’enquête serait si singulier qu’il y aurait lieu de repenser les méthodes pour en faire l’étude. Comme d’autres étudiants gradués à la même époque, au moment même où je découvrais Internet avec enthousiasme, j’ai assez spontanément (voire naïvement) entrepris d’appliquer à ce contexte d’enquête qu’était l’espace électronique les principes généraux de méthode appris au premier cycle. Ce faisant, sans doute ai-je été contrainte d’adapter plus ou moins habilement lesdits principes à mon objet d’étude, mais cela me semblait aller de soi, tant et si bien que la démarche ne m’a pas, de prime abord, poussée vers une réflexion ou un questionnement sur la méthode. Ce n’est que plus tard, et après avoir multiplié les expériences d’enquête en contexte électronique (Pastinelli 2000, 2006, 2007), que de lectures en colloques j’ai découvert ce que la démarche avait supposément de particulier et d’original…

L’espace électronique, un terrain différent des autres ?

Le lecteur en conviendra : on ne fait pas l’étude de ce qui se joue dans un forum électronique de la même manière qu’on fait l’étude de ce qu’on peut observer, par exemple, dans un conseil municipal, et ce, même si la démarche repose sur un même ensemble de principes. Celui qui fait enquête à l’Hôtel de Ville se déplace régulièrement pour aller in situ observer les débats et la vie quotidienne des élus municipaux, alors que celui qui s’intéresse à un forum de bavardage fait en somme grosso modo la même chose que son collègue, mais le plus souvent derrière un écran. Bien sûr, celui qui fait enquête dans un forum électronique peut également se déplacer à l’occasion et faire des entrevues en face-à-face avec des acteurs de l’espace dans lequel s’ancre son étude[3], de la même manière que celui qui fait de l’anthropologie politique au conseil municipal est susceptible de rencontrer à l’occasion des élus hors de l’Hôtel de Ville, le temps d’un tête-à-tête autour d’un magnétophone ou d’un repas au café. L’un prend des notes, l’autre en fait autant, mais enregistre en plus certains fichiers (dont il fera prudemment des copies de sauvegarde à l’occasion) ou note des numéros d’entrée de forum dans son journal de terrain là où l’autre aurait plus simplement consigné le lieu et la date de ses observations. Sur certains plans, les différences entre les deux contextes sont substantielles, ne serait-ce que parce que l’espace électronique permet des formes d’ubiquité qui ne sont pas toujours possibles à l’Hôtel de Ville[4]. Et c’est sans compter le fait que le chercheur qui enquête en ligne risque d’hésiter et d’avoir des doutes quant à la nature des données recueillies en ligne qu’il peut considérer comme « publiques »[5] et celles qui sont plutôt privées[6], alors que la façon de tracer cette frontière n’est pas forcément un problème pour celui qui fait de l’anthropologie politique à l’échelle municipale. Bref, sur bien des plans et pour quantité de raisons, l’enquête menée dans un forum électronique diffère de celle conduite à l’Hôtel de Ville.

Or, avant de réifier ces différences jusqu’à postuler que celui qui enquête en ligne a recours à une nouvelle méthode, il convient de rappeler qu’on ne fait pas enquête à l’Hôtel de Ville de la même manière qu’on le fait chez les artistes populaires de Kinshasa ; de même que l’enquête dans un asile présente des caractéristiques et des contraintes qui sont assez différentes de celle menée, par exemple, dans une cour de justice ou dans l’univers des producteurs de vin, des buveurs et des oenologues. Enquêter dans un univers culturel qui nous est familier pose des problèmes d’une autre nature que ceux qui découlent de la recherche dans un contexte qui nous est radicalement étranger ; investiguer chez des gens illettrés suppose une autre démarche que celle qu’on utiliserait chez des gens de lettres ; tout comme faire des recherches dans un contexte où les gens pensent pouvoir tirer profit de la démarche du chercheur est bien différent de faire enquête là où sa présence apparaît comme dérangeante, voire menaçante. Plus encore, on peut affirmer que chaque démarche est toujours irrémédiablement singulière, de telle sorte que des chercheurs conduisant des enquêtes différentes auprès de buveurs (Teil 2004 ; Spradley et Mann 1979) peuvent se trouver confrontés à des difficultés et des contextes complètement étrangers les uns aux autres et, par conséquent, adopter des stratégies qui n’ont que peu à voir ensemble.

Chaque terrain a toujours eu sa spécificité, de même que la rencontre d’un chercheur singulier avec un terrain particulier a également toujours constitué un événement unique. Pour cette raison, on comprend bien que le chercheur qui fait enquête dans l’univers des indianophiles (Maligne 2006) tout comme celui qui travaille sur la masculinité dans le sport professionnel (Robidoux 2001) se fassent un devoir dans leurs écrits de faire état du contexte particulier de leur terrain et d’expliquer, en lien avec les spécificités de celui-ci, les stratégies et façons de faire adoptées pour mener l’enquête. Mais on ne peut imaginer pour autant la parution d’un ouvrage collectif ou la tenue d’un colloque portant, par exemple, sur les méthodes d’enquête à utiliser dans l’univers du sport professionnel ou dans celui des buveurs ! On peut en outre se demander en quoi consiste la spécificité du contexte relatif aux communications électroniques et ce qui explique que la question de la méthode ait occupé une place si importante dans la production scientifique sur les usages d’Internet.

On peut assez raisonnablement suspecter que cette préoccupation ne tient pas tant à la spécificité du contexte lui-même qu’à la manière dont on a envisagé Internet au moment de sa démocratisation, faisant de celui-ci une sorte d’univers parallèle – le cyberespace – où les affaires humaines se seraient organisées suivant des logiques tout autres que celles qui prévalaient dans ce que – très curieusement – on s’était alors mis à appeler le « réel ». C’est à mon sens d’abord cette réification de l’espace électronique, pensé comme radicalement distinct des autres espaces sociaux, qui a engendré cette préoccupation pour la méthode, bien plus que la spécificité du contexte d’enquête lui-même. En effet, pour le chercheur, observer des interactions en ligne, faire l’analyse de contenu de textes publiés à l’écran ou prendre contact avec des participants par le biais du chat ou du courriel n’est pas très différent de la démarche de celui qui procède à l’analyse de contenu de textes publiés sur papier, qui fait de l’observation participante in situ, là où on se parle de vive voix, et qui prend contact avec des participants potentiels en envoyant une lettre ou en téléphonant. On objectera peut-être que le contexte des espaces électroniques pose des problèmes tout à fait inédits au chercheur de terrain et soulève des questions pour le moins délicates (par exemple : comment obtenir le consentement des participants quand on analyse le contenu d’un forum ou qu’on observe un canal de chat ?). C’est bien sûr tout à fait exact, mais cette objection rate la cible dans la mesure où cela est vrai de tous les terrains que l’on puisse imaginer. Existe-t-il quelque part des terrains « standards » où ne se poseraient pas des questions et des problèmes particuliers ? L’enquête de terrain en sciences sociales a toujours supposé que le chercheur fasse preuve d’imagination, de créativité et de sensibilité pour mettre en application un ensemble de principes généraux dans des contextes chaque fois uniques et singuliers – et, qui plus est, parfois a priori peu compatibles avec lesdits principes.

Or, dans la mesure où on postulait avoir affaire à un curieux monde où plus rien n’aurait été semblable à ce qu’on connaissait par ailleurs, il semblait aller de soi que les principes d’enquête qu’on avait pu mettre en oeuvre avec succès dans des univers aussi variés que le village trobriandais, la prison, le conseil municipal ou le monde des producteurs de vin risquaient de s’avérer inappropriés. On se souvient qu’il était courant de croire il y a dix ans que l’espace électronique était peuplé de « screenagers mutants » (Foreseen 2000 : 30), vivant « successivement une chose et son contraire » (Foreseen 2000 : 62), dans un monde où « l’identité [aurait été] désormais, elle aussi, sans durée, ni territoire assignable […], sans profondeur, réduite à l’horizontalité du réseau » (Soriano, in Finkielkraut et Soriano 2001 : 70), « où autrui, dans sa différence, [serait] refusé et d’où le sujet ne se pose[rait] que comme moi égoïste soumis à la seule exigence d’un vouloir vivre hédoniste » (Akoun 1998 : 6). Bref, en se branchant, on semblait devenir de bien curieux spécimens. Et dans un contexte où le chercheur n’aurait plus eu affaire à des humains comme lui se livrant à des pratiques et des actions banales et intelligibles, il va sans dire que plus rien des méthodes existantes ne pouvait suffire…

Il fallait sans doute d’abord changer de perspective pour être à même de s’intéresser plus modestement à la façon dont se prolongeait en ligne le quotidien ordinaire de gens vivant également leur vie hors ligne. Cela supposait de rompre avec cette réification d’un cyberespace se posant en abstraction des autres sphères de la vie sociale. Il fallait en somme renoncer à « l’étude du cyberespace », de la même façon que dans l’histoire de l’anthropologie urbaine on était auparavant passé d’une anthropologie de la ville à une anthropologie dans la ville (Lepetit 1996 ; Pradelle 1997). Dans un cas comme dans l’autre, il s’agit de cesser de penser l’individu comme entièrement déterminé par le contexte et donc comme étant, d’abord et avant tout, de façon irréductible, un « internaute » ou un « citadin » pour s’intéresser à des pratiques, des discours, des représentations et des expériences qu’on aurait eu tort de croire être déterminés pour l’essentiel par le contexte dans lequel on pouvait les observer. Une telle rupture suppose aussi de rendre aux usages de la technologie et à la technique elle-même leur historicité, et de tenir compte du fait qu’on se trouve toujours devant un univers de pratiques en train de prendre forme, et donc face à des usages appelés à se transformer.

C’est, il me semble, encore une fois cette réification d’un espace électronique qui fonde les réflexions portant très largement sur les manières de faire l’ethnographie du virtuel, du cyberespace, des communautés en ligne, etc. ; lesquelles font le plus souvent abstraction de la large diversité des pratiques, contextes et phénomènes en cause et consistent à essayer de dresser la liste des caractéristiques (et à en recenser les enjeux pour l’enquêteur) qui seraient propres à ce contexte (au singulier) et à l’enquête dans celui-ci. On attribue ainsi au contexte électronique, notamment : l’anonymat (Mann et Stewart 2000), la contraction de l’espace et du temps (Hine 2000), la possibilité de voir sans être vu (Howard 2002 ; Kozinets 2002), le brouillage de la frontière privé/public (Markham et Baym 2008), la persistance des mondes d’interaction, la possibilité d’y faire des recherches, d’en répliquer le contenu, la présence d’une audience invisible (Boyd 2008), etc. Une telle façon de voir suppose que l’on puisse penser les communications électroniques et les usages qui en sont faits comme s’il s’agissait d’une réalité unidimensionnelle. Or, presque toutes ces caractéristiques qu’on attribue à l’espace électronique peuvent également être attribuées à certains contextes hors ligne ; et on peut aussi, inversement, trouver dans le vaste répertoire des pratiques sociales supposant l’usage des communications électroniques des contre-exemples pour chacune de ces caractéristiques. Ainsi, l’anonymat n’est absolument pas de mise dans l’utilisation professionnelle du courriel ou dans les échanges qui ont lieu sur la plateforme Facebook. De même, ceux qui achètent sur Ebay savent qu’il y a des limites aux contractions de l’espace et qu’un achat fait en Chine depuis le Québec met beaucoup plus de temps à arriver qu’un achat fait en Amérique du Nord. Les joueurs de jeux massifs multijoueurs pour lesquels le jeu se déroule en temps réel savent pertinemment que, quand il est 21 h à Los Angeles, c’est la nuit et qu’il est 5 h à Paris, ce qui n’est pas sans effets sur la constitution des guildes de joueurs. Et ce n’est pas vrai qu’on peut voir sans être vu ou qu’on se sait surveillés par une audience invisible quand il s’agit d’échanger sur sa messagerie instantanée ou d’avoir une conversation avec sa webcam via Skype.

Renoncer à l’étude du cyberespace, c’est aussi reconnaître qu’on n’a pas simplement affaire à un espace qu’on pourrait circonscrire et caractériser, mais bien à une technologie qui a pleinement pénétré la vie quotidienne d’une majorité d’Occidentaux et qui est au coeur d’un nombre impressionnant de pratiques des plus variées – certaines donnant corps à des espaces –, lesquelles sont loin de présenter des caractéristiques homogènes. C’est dans ce sens que James Costigan (1999) affirmait il y a déjà plus de dix ans qu’il ne savait pas ce qu’est Internet et doutait sérieusement du fait que quelqu’un puisse jamais le savoir, exactement comme Dannah Boyd, critiquant le réductionnisme de certaines métaphores spatiales, affirme aujourd’hui que « De plus en plus, Internet est partie prenante de nos vies. C’est à la fois un espace imaginé et à la fois un lieu qu’on occupe. Des choses arrivent dans Internet, par Internet ou à cause d’Internet » (Boyd 2008 : 26). Dans ce contexte, l’idée même que l’on puisse discuter des spécificités de la démarche d’enquête dans le monde numérique, le cyberespace, le virtuel ou Internet n’a de toute évidence aucun sens.

Outre la diversité des contextes et phénomènes en cause, il faut bien souligner que les discussions et débats sur les enjeux de méthode sont couramment sous-tendus par la diversité des perspectives et des points de vue qui mènent des chercheurs à s’intéresser à ce qui se joue en ligne – une diversité dont on fait trop souvent abstraction et qui contribue à brouiller les cartes dans la réflexion sur la nouveauté du contexte ou des méthodes. Pour certains, les questions de méthode sont abordées relativement à des démarches dans lesquelles on prend pour objet d’étude des pratiques ou des phénomènes qui n’ont d’existence qu’en ligne ou qui sont nés des communications électroniques – comme le forum qui agit comme groupe de support psychologique (Walstrom 2004), l’exposition de soi par l’entremise d’un blog (Klein 2007), la communauté de développeurs du logiciel libre (Lazaro 2008) ou le développement de liens entre joueurs dans les jeux massifs multijoueurs (Coavoux 2010 ; Rueff 2010). Pour d’autres, les réflexions méthodologiques concernent plutôt des démarches dans lesquelles Internet est le lieu, l’espace ou l’outil d’enquête, sans pour autant que les usages d’Internet ne soient l’objet d’étude. Rien n’empêche en effet des chercheures s’intéressant à la construction des identités au Brésil de faire l’analyse des conversations dans un espace électronique de discussion afin de voir de quelle manière on envisage et utilise des catégories comme « noir », « afro-brésilien », « afro-descendant » (Saillant et Araujo 2009). En l’occurrence, l’espace électronique ne constitue pas l’objet d’étude, il est plus simplement le terrain d’enquête. Et dans la mesure où de larges pans de la culture et de la vie sociale se trouvent aujourd’hui projetés sur le Web, bien visibles dans des espaces de discussion où les données sont déjà là, disponibles à l’analyse, on comprend bien que des chercheurs d’à peu près toutes les disciplines en sciences sociales soient susceptibles, au moins à l’occasion, d’envisager certains espaces électroniques comme des réservoirs de données à partir desquels étudier des phénomènes qui n’ont que peu à voir avec les communications électroniques. Plusieurs réflexions sur les enjeux méthodologiques de l’enquête dans Internet concernent ce genre de démarche. Ainsi, la « netnographie » développée par Kozinets (2002) et que celui-ci présente comme une nouvelle méthode de recherche est tout simplement une démarche d’analyse de contenu ou de discours d’espaces électroniques (principalement des forums), laquelle, d’après Kozinets, pourrait avantageusement remplacer les groupes de discussions et les entrevues individuelles pour le chercheur en marketing désireux de mieux connaître l’ensemble des significations attribuées par les consommateurs à un produit. De la même manière, les réflexions de Mann et Stewart (2000) visent d’abord les démarches consistant à mener l’enquête (entrevues et questionnaires) en ligne[7], et ce, peu importe l’objet d’étude qui intéresse les chercheurs, une piste suivie par plusieurs (voir notamment Chrichton et Kinash 2003).

Par ailleurs, certains chercheurs étudient de nouveaux phénomènes sociaux ou des univers de sens qui n’existaient pas avant la démocratisation d’Internet, alors que d’autres utilisent de nouvelles techniques pour collecter les données ou travaillent avec les mêmes techniques sur des données présentant une autre forme que celles sur lesquelles on travaillait le plus souvent autrefois. Mais à moins de confondre technique et méthode – le passage du cylindre de cire à la bande magnétique n’étant pas un changement de même nature que le passage de l’étude des mentalités à l’analyse structurale –, on s’entendra sur le fait que l’importance du changement est bien relative quand il s’agit de procéder à un même type d’analyse sur des entrevues faites en ligne plutôt qu’en face-à-face, ou sur des échanges ayant eu lieu dans un forum plutôt que lors d’un groupe de discussion organisé par le chercheur. S’il n’y a pas lieu de remettre en cause le fait que les communications électroniques aient débouché sur l’émergence de nouveaux phénomènes, il ne va pas de soi que ceux-ci soient par nature différents de ce que les chercheurs en sciences sociales ont vu jusqu’ici au point de ne pouvoir les appréhender avec les outils dont ils disposent déjà. Certes, on a assisté au développement et à la multiplication de phénomènes qui semblent vouloir faire éclater l’espace, et en regard desquels il apparaît opportun de recourir à des démarches multisituées ou mobiles[8] ; mais il faut rappeler sur ce plan que l’idée de paradigme multisites de Marcus est antérieure à la démocratisation des communications électroniques, à l’instar des travaux dans lesquels Richard Sennett (1977) et Christopher Lasch (1979) ont décrit le brouillage de la frontière privée/publique dans les sociétés occidentales. En outre, s’il n’y a pas lieu de nier le fait que notre monde change, on ne peut tenir pour acquis que ce qui caractérise notre monde appartient en propre à l’univers des communications électroniques ou résulte de celui-ci.

On peut se demander dans quelle mesure les préoccupations pour les innovations méthodologiques rendues nécessaires par l’étude des contextes électroniques ne sont pas le propre du cadre disciplinaire dans lequel se sont développées, dans un premier temps, les recherches sur les usages d’Internet. Si les sciences cognitives se sont rapidement intéressées à ceux-ci[9], c’est plutôt avec le développement des travaux menés par des chercheurs en communication qu’on s’est interrogé sur les enjeux méthodologiques de l’enquête prenant pour objet le contexte électronique[10]. Pour les sciences des communications, et plus particulièrement pour les chercheurs du champ de l’étude des médias, ce qui constituait la plus grande originalité de l’objet d’étude et rendait nécessaire l’innovation méthodologique, c’était d’abord le caractère participatif ou démocratique d’Internet, qu’on ne pouvait aborder de la même manière que les autres médias. En effet, on ne pouvait plus s’intéresser, d’une part, à des contenus produits et diffusés par l’industrie médiatique ou la presse pour, d’autre part, s’interroger sur la consommation et la réception de ceux-ci. En ce sens, du point de vue de l’étude des médias, la nouveauté de l’objet était bien réelle (et d’autant plus qu’on a eu vite fait de passer des médias aux interactions) et il s’avérait certainement impératif de repenser les méthodes en conséquence. On s’est rapidement tourné vers l’anthropologie pour procéder à ce renouvellement des méthodes de recherche. Et puisqu’il s’agissait d’abord de comprendre comment s’organisent certains espaces et ce qu’on y fait, on s’en est remis à des démarches de type ethnographique. Celles-ci occupent encore une place de choix dans le vaste ensemble des recherches menées sur les communications électroniques, et ce, quelles que soient les disciplines d’appartenance des chercheurs. La liste des travaux publiés à ce jour qui portent sur l’ethnographie du virtuel est pour le moins impressionnante compte tenu du caractère encore récent de ce champ de recherche. À titre d’exemple, la bibliographie préparée par Maximilian Forte en 2007 sur l’ethnographie du cyberespace[11] compte pas moins de 280 titres !

De l’ethnographie à la netnographie ?

Alors que certains ont proposé le développement d’une nouvelle méthode d’enquête, la « netnographie » (Kozinets 2002)[12], et en ont énoncé les principes, d’autres ont remis en question la pertinence et la possibilité même de se livrer à une démarche ethnographique en l’absence d’un espace d’un lieu permettant de faire un travail d’observation in situ[13]. Cette question de l’ancrage spatial, qui est d’abord celle de la coprésence, s’était très tôt trouvée au coeur des réflexions et débats sur la nature des liens se tissant entre internautes et sur l’essence des « communautés » se formant en ligne (Proulx et Latzko-Toth 2000). C’est encore une fois cette question de la coprésence qui est au coeur des discussions et débats sur la possibilité de pratiquer l’enquête de terrain en ligne de façon à aboutir aux mêmes résultats qu’avec une enquête menée in situ. Or, cette question de la coprésence ne se réduit pas au problème consistant à déterminer si on peut voir de ses propres yeux les participants et si on est en mesure d’avoir avec eux des échanges aussi riches par le biais d’échanges textuels (et une compréhension aussi subtile de ceux-ci) qu’on peut le faire en face-à-face[14]. Les critiques formulées quant aux limites d’une ethnographie faite en l’absence d’un lieu visent en effet plusieurs autres dimensions fondamentales de la démarche : l’entreprise du chercheur consiste-t-elle uniquement à observer, ou implique-t-elle aussi la participation de l’observateur[15] ? Le chercheur est-il en mesure de replacer les phénomènes observés dans le contexte social plus large dans lequel ils prennent place ? La posture dans laquelle se trouve l’observateur lui permet-elle de percevoir les rapports de force et de sens qui se situent en marge de son objet premier d’observation (et notamment hors ligne), mais qui n’en sont pas moins déterminants de celui-ci ?

Si on peut reconnaître que ces questions sont importantes, on fait erreur lorsqu’on postule que celles-ci dépendent de la coprésence du chercheur et des participants, puisqu’il est plutôt ici question de l’objet de recherche. De surcroît, le problème n’est pas de savoir d’où observe le chercheur et donc si ses observations sont uniquement l’objet d’une déformation par ses sens et sa subjectivité ou s’il faut en plus ajouter à celles-ci une déformation due à la médiation technique (Hamman 1997). La question est plutôt de savoir en quoi consiste l’objet de la description et, partant, ce qu’éclaire et permet de comprendre la démarche ethnographique, qu’elle soit ou non menée en ligne, et qu’elle implique ou non que le chercheur rencontre les participants en face-à-face. En somme, s’il est vrai que l’on peut distinguer la démarche consistant à prendre pour objet, par exemple, le contenu d’un forum[16] de celle consistant à prendre pour objet, non seulement le contenu du forum, mais aussi le fait d’y participer ainsi que les contextes dans lesquels on est amené à le faire, les liens qu’on y tisse et la manière dont on s’y inscrit[17], il n’y a pas lieu de croire que c’est l’espace à partir duquel on mène l’enquête qui détermine les questions que l’on se pose, la réalité qu’on cherche à saisir et donc l’objet d’étude. Le chercheur qui enquête à l’usine peut interroger les ouvriers sur leur histoire familiale et les circonstances dans lesquelles ils ont quitté l’école pour entrer à la manufacture tout comme rien n’empêche le chercheur qui enquête dans un forum d’interroger aussi ceux qui y participent à propos de leur vie professionnelle ou familiale (comme le font Adler et Adler) si celle-ci semble avoir un rapport avec ce qu’ils font en ligne. En fin de compte, la question est plutôt de savoir dans quel type de démarche et avec quel genre de perspective disciplinaire on est susceptible ou non de s’intéresser également au contexte dans lequel s’ancrent les pratiques observables en ligne.

Dans ce sens, si on peut adhérer à l’idée suivant laquelle un chercheur qui s’intéresse à un espace social n’existant qu’en ligne ne peut évidemment observer celui-ci que là où il existe et se donne à voir (Garcia et al. 2009 : 55), on peut en revanche se demander, d’une part, quelles sont les questions auxquelles un chercheur peut vouloir répondre afin de faire l’ethnographie d’un tel espace social, et si, d’autre part, la seule observation de ce qui est visible dans cet espace permet ou non de répondre à ces questions. On comprend que Lazaro (2008) – qui faisait enquête sur une communauté de développeurs de logiciels libres et voulait circonscrire le contexte social et culturel dans lequel leurs discours et pratiques trouvent leur sens – ait voulu en savoir plus sur ces développeurs et sur la manière dont leur adhésion au mouvement du logiciel libre s’articule à l’ensemble de leur vie, de leurs pratiques et de leurs convictions. Cette communauté de développeurs de logiciels libres n’existe pour l’essentiel qu’en ligne, ce qui suppose que le chercheur doive mener l’enquête pendant de longues heures derrière l’écran ; mais rien ne dit que ce chercheur soit contraint de s’en tenir à ce qu’il peut observer en ligne dans l’espace où échangent et collaborent les développeurs. En somme, selon les questions que l’on se pose, le type d’ethnographie que l’on souhaite pratiquer ou la façon dont on définit cette démarche, on pourra juger utile ou même essentiel de s’intéresser en plus à l’histoire de vie de ceux qui participent d’un tel espace, aux conditions dans lesquelles ils l’ont intégré, à la place qu’occupe cet espace dans leurs rythmes quotidiens, voire plus largement dans l’ensemble de leur vie, à la manière dont ils se représentent ce qu’ils y font et ceux qu’ils y retrouvent, à ce qu’ils en disent, etc.[18] À l’évidence, le fait de s’intéresser non seulement à un espace social, mais d’abord et surtout à ce qui permet de comprendre et de rendre intelligible ce qu’on peut y observer ne dépend pas du fait que le contact du chercheur avec ses participants soit l’objet d’une médiation technique. On peut peut-être trouver une réponse à toutes ces questions sans jamais quitter l’espace de son bureau, par exemple en se livrant longuement à l’observation participante et en conduisant des entrevues de recherche par le biais du chat, du téléphone ou de la vidéoconférence[19]. Dans ce sens, on pourrait être d’accord avec Hine quand elle affirme : « C’est possible pour un ethnographe demeurant assis derrière une table de travail dans un bureau (son propre bureau, rien de plus) d’explorer l’espace social d’Internet » (Hine 2000 : 45).

On pourrait avec profit troquer la question de la coprésence pour celle consistant à savoir si ce qui définit la démarche ethnographique est le seul fait d’observer et de décrire, ou si celle-ci ne se définirait pas d’abord par l’objet de la description. Sur ce plan, un retour à Mauss, pour lequel l’ethnographie devait permettre de répondre à la triple question « qui sont ces gens, que font-ils et qu’en pensent-ils ? », permettrait d’envisager les choses autrement et de mettre en lumière ce qui permet de distinguer les unes des autres des descriptions reposant sur les mêmes principes de méthode, mais dont l’objet diffère de façon importante. Ainsi, dans Virtual Ethnography, Hine (2000), après avoir longuement fait état de ce que peut ou doit être l’ethnographie du virtuel, met sa méthode à l’épreuve en présentant son ethnographie du cas de Louise Woodward, une jeune Britannique qui a été accusée en 1997 du meurtre de l’enfant d’un couple de Boston chez lequel elle travaillait comme « nanny ». Cette histoire a fait l’objet d’une très large médiatisation dans Internet, et une multitude de sites, de forums et de listes de nouvelles ont émergé, où les internautes s’échangeaient de l’information sur les développements de l’affaire ou tentaient des actions en vue de soutenir la jeune Anglaise. L’ethnographie de Hine, qui repose sur une observation des espaces électroniques en question et sur une collecte de données par l’envoi de questionnaires par courriel à ces internautes, débouche sur une analyse de la structure des sites, de la répartition de l’information dans le Web, de la vitesse à laquelle celle-ci circule d’un espace à l’autre, des mouvements d’aller-retour entre les informations présentées dans les autres médias et celles présentées en ligne, et porte en fin de compte essentiellement sur le contenu et sa circulation, ne posant jamais la question du cadre dans lequel ce contenu s’enracine et trouve son sens. Au terme de l’analyse, qui nous apprend beaucoup sur la circulation de l’information, on regrette de n’avoir aucun élément qui permette de comprendre qui sont tous ces gens de partout dans le monde qui se sont sentis interpellés par l’histoire de cette jeune Britannique au point d’en faire leur cause ; ou qui permette de saisir en quoi et de quelle manière cette histoire a pu avoir du sens dans les trajectoires singulières et sans doute très variées de tous ces quidams qui ont consacré de nombreuses heures à produire et à mettre à jour des sites web d’appui à Louise Woodward.

Ce n’est pas la méthode d’enquête qui est ici en cause, mais bien l’objet d’étude. Hine développe une méthode pour faire de la recherche en communication dans le but de mieux comprendre la manière dont circule l’information en contexte électronique. C’est une démarche certainement très pertinente du point de vue des sciences des communications. C’est aussi une démarche assez différente de celle qu’aurait pu adopter un ethnographe inscrit dans la perspective maussienne, ignorant à peu près tout des questions qui ont intéressé Hine, et qui aurait plutôt cherché à comprendre qui sont tous ces gens qui se sont inquiétés du sort de la jeune Anglaise, de quelle manière son histoire a pu résonner dans leur vie et leur univers pour qu’ils se sentent interpellés par celle-ci, quel sens ils ont donné à leurs actions et à ce qu’ils ont fait pour tenter de l’aider, etc.

Conclusion

Si plusieurs disciplines sont aujourd’hui amenées à s’intéresser de près ou de loin à des phénomènes sociaux ou culturels impliquant l’usage des communications électroniques et que, dans bon nombre d’entre elles, on se livre à des démarches apparemment similaires[20], la lecture des travaux parus ces dernières années qui prennent pour objet les communications électroniques permet de constater que la disciplinarité n’est pas disparue, même si elle est – et pour le mieux – nettement moins contraignante que par le passé. Dans un tel contexte, si l’anthropologie contribue de manière originale à l’étude de ce qui est en jeu en contexte électronique, ce n’est pas tant sur la base de la spécificité de sa méthode d’enquête que du fait de la nature des questions que se posent les chercheurs et du cadre dans lequel celles-ci se posent. Alors que pour les chercheurs en communication, qui ont été nombreux à s’interroger sur la méthode, ce sont souvent les enjeux de la médiation, le cadre sociotechnique et la circulation du contenu qui sont au coeur des interrogations ou qui constituent le point de départ des réflexions, c’est tout autre chose qui est susceptible de constituer l’objet des chercheurs en anthropologie[21], dans la mesure où les chercheurs sont amenés à s’intéresser à ce qui se joue en ligne pour des raisons bien différentes. En outre, en amont des questions de méthode, nombreux sont les chemins qui mènent à l’étude de ce qui se joue en ligne et, de ce fait, les types de questions auxquelles les chercheurs tentent de répondre.

Sur ce plan, il me semble que les démarches qui ont pour point de départ la technologie elle-même, les usages qui en sont faits et la manière dont ses utilisateurs se l’approprient se distinguent assez nettement des démarches qui, a priori, n’ont pas pour objet la technologie et dans le cadre desquelles c’est le terrain lui-même, abordé a priori sans aucun égard pour les communications électroniques, qui conduit le chercheur à s’intéresser à certains usages d’Internet. C’est par exemple le cas de l’anthropologue qui, partie étudier les formes contemporaines de filiation et d’adoption chez les Nunavummiut, découvre une fois sur le terrain que les plates-formes de réseautage social sont largement utilisées par ceux-ci et qu’elles sont devenues des espaces de premier choix pour manifester et donner à voir les liens dans lesquels on s’inscrit et se reconnaît. On comprendra que, dans le cadre de ce genre de parcours, la question de la méthode n’apparaisse pas comme particulièrement problématique, l’enquête sur ce que font en ligne les participants à la recherche s’inscrivant dans le prolongement d’une démarche qui a priori n’avait pas pour objet les usages d’Internet et pour laquelle la méthode n’était au départ ni plus ni moins problématique que pour n’importe quel autre terrain. Dans une telle démarche, on peut supposer que la question qui se pose en premier lieu à la chercheure ne soit pas celle du rapport homme/machine ou de l’appropriation de la technologie, mais plutôt celle de l’adoption et des liens de filiation tels qu’ils se manifestent, se vivent et se donnent à voir dans l’espace électronique. Dans ce contexte, on peut s’attendre à ce que la chercheure soit amenée à réfléchir au rapport à la technique ou au dispositif lui-même, mais ce, toujours en remettant en perspective ce qu’elle peut observer en ligne avec la manière dont se manifestent et se vivent les mêmes liens dans d’autres contextes, puisque ce sont ces liens qui sont le point de départ et le coeur de la recherche, et non pas le dispositif technique. Cette démarche – au même titre que celles du chercheur en sciences politiques qui s’intéresse aux mouvements altermondialistes, du sociologue qui s’intéresse à la formation d’une diaspora ou à l’économie informelle ou que de tout autre entreprise d’enquête dans laquelle c’est l’objet de recherche qui est susceptible d’amener le chercheur de terrain à s’intéresser également à ce qui se joue en ligne – se distingue des travaux qui ont pour point de départ le dispositif technique ou l’espace électronique lui-même : leur objet ne risque pas de se limiter à ce qui se joue en ligne. Il n’y a pas alors de rupture a priori entre ce qui se joue en ligne et ce qui se joue dans d’autres contextes. En l’occurrence, on peut faire l’hypothèse que le travail d’enquête prenant pour objet ce qui se joue en contexte électronique pourra alors se situer dans le prolongement d’une démarche de terrain ayant d’abord pour objet l’univers, l’expérience, l’histoire et les pratiques de gens dont la vie se joue largement hors ligne et que, dans ce cadre, la démarche d’enquête ne sera ni plus ni moins problématique que sur un autre terrain.