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Enfances, Familles, Générations

Numéro 12, printemps 2010, p. 24-43

L’enfant et la ville

Sous la direction de Marie-Soleil Cloutier et Juan Torres

Direction : Hélène Belleau (directrice)

Éditeur : INRS-UCS

ISSN : 1708-6310 (numérique)

DOI : 10.7202/044391ar

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Article

Les adolescents travailleurs ambulants de lima : stratégies familiales de survie et métropolisation en amérique latine

Robin Cavagnoud

Institut français d’études andines (Lima, Pérou), UMIFRE 17 CNRS – MAE

robincavagnoud@gmail.com

Résumé

L’objectif de cet article est de montrer comment, dans un contexte de grande précarité, les enfants utilisent la rue comme espace mobilisateur de ressources pour assurer la survie de leur fratrie. Les stratégies qu’ils mettent en oeuvre s’inscrivent dans un contexte sociohistorique de métropolisation massive dont la description permet de saisir l’origine de leur pratique quotidienne dans le sous-emploi urbain. Cet article s’appuie sur une méthodologie résolument qualitative basée sur des études de cas et sur les sociologies de l’enfance et de la précarité. Si le lien entre le travail ambulant des adolescents et la métropolisation de Lima est évidente selon une articulation entre les sphères micro et macrosociologique, cette corrélation n’a de sens que si on la replace par rapport à l’utilisation de la rue comme espace ressources. Dans les trois cas d’adolescents travailleurs étudiés, la rue symbolise à la fois l’espace d’occupation d’enfants pour leur survie et la métropole en expansion.

Mots clés : Enfance, famille, précarité, stratégie de survie, Lima, métropolisation

Abstract

The objective of the present article is to demonstrate how children, living in a very insecure context, use the streets as a space where resources can be developed in such a way as to ensure the survival of their siblings. The strategies they employ are part and parcel of a socio-historical context of massive metropolization that, looked at closely, allows one to trace back the origins of their daily activities to urban unemployment.. This article is rooted in an unashamedly qualitative methodology based on case studies on the sociologies of the child and of insecurity. Though itinerant adolescent labour and the metropolization of Lima can be clearly seen to hinge on the linkage between the micro and macro-sociological spheres, this correlation only makes sense when the use of the street as a resource space is taken into account. In the three cases of working adolescents studied here, the street symbolizes both the space used by children to ensure their own survival and an expanding metropolis.


1. Introduction

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Les adolescents travailleurs ambulants visibles dans les rues de Lima prennent en charge des activités qui vont de la vente de petits produits consommables (restauration rapide, friandises, cigarettes, chewing-gum) à la réalisation de services, comme le lavage de parebrises à un carrefour de la circulation, le cirage de chaussures ou encore la mise en scène d’un spectacle de divertissement. Le commerce ambulant rassemble des adolescents qui travaillent dans la rue soit avec une mobilité quasi permanente (passage d’un autobus à un autre ou entre les voitures à l’emplacement d’un feu de signalisation), soit à un endroit précis de la voie publique avec un retour quotidien et un déplacement de marchandises après chaque journée de travail (avec, selon les cas, un membre de la famille). Il est également appelé « ambulantage », selon un néologisme introduit par Jérôme Monnet, qui renvoie aux relations marchandes s’effectuant dans les espaces de circulation ouverts au public (Monnet, 2006). Sur le cas de Mexico, Ruth Pérez López explique que le travail des enfants dans des occupations ambulantes implique le développement de compétences nécessaires à la réalisation de leur activité comme savoir contrôler les rapports de pouvoir sur place, apprendre à négocier les postes de vente, savoir se protéger de la police et connaître les endroits où acheter les produits à meilleur marché pour augmenter les bénéfices (Pérez López, 2005). Concernant le cas de Lima, Antonella Invernizzi s’arrête longuement sur le rôle de la rue comme espace de travail et de socialisation quotidienne des enfants dans la mise en place et le déroulement, avec les membres de leur famille, de leur activité économique. Cette auteure insiste également sur la motivation de l’enfant et l’autonomie qu’il acquiert dans la gestion de son occupation au fil de sa « carrière » et notamment au passage de l’adolescence (Invernizzi, 2001). Plus largement, dans les quartiers populaires de Lima peuplés majoritairement de migrants et fils de migrants provenant de la cordillère des Andes, il est essentiel de prendre en compte la culture andine pour penser le travail infantile. Dans les campagnes des Andes, la participation des enfants aux activités domestiques et agricoles s’inscrit dans une représentation du travail fondée sur des logiques familiales de solidarité et de réciprocité. Elle reçoit ainsi une très large acceptation des parents qui lui accordent une valeur fondamentale dans le développement et la formation des plus jeunes (Liebel, 2003; Lobo, 1984). Par ailleurs, il est important de distinguer toutes les modalités qui rendent hétérogène la notion de travail des enfants : des formes qualifiées de « formatives », dans un but d’apprentissage, à celles s’apparentant à une exploitation économique portant préjudice à leur santé (Cavagnoud, 2008). Giangi Scibotto fait référence quant à lui à l’utilité du revenu comme critère central pour définir le travail infantile, ce qui crée une vaste catégorie où sont incluses toutes les réponses que les ménages défavorisés mettent en place en situation de précarité (Schibotto, 1990).

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Cet article s’inscrit dans la lignée des travaux réalisés sur le thème des enfants et adolescents travailleurs au Pérou et plus largement, dans les pays du sud. Son objectif est de montrer le rapport entre l’utilisation par des enfants de la rue comme espace mobilisateur de ressources et le contexte de précarité lié, sur le plan microsociologique, à des facteurs familiaux et, du point de vue macrosociologique, à la métropolisation intensive de Lima au cours des dernières décennies. Dans un premier temps, le texte fait une analyse détaillée de la situation et du parcours biographique de trois adolescents engagés dans une forme d’activité ambulante à Lima. Ce point de départ empirique permet dans un deuxième temps de se pencher sur l’utilisation de la rue comme espace de survie, en particulier par des enfants, dans un contexte de grande précarité. Pour comprendre cette situation, la troisième partie du présent article propose de mettre dans une perspective sociohistorique les études de cas de ces adolescents. Elle porte alors un regard sur la construction de la précarité dans la métropole de Lima/Callao tout au long de la seconde moitié du XXe siècle, selon une combinaison entre accroissement démographique et étouffement du marché du travail « formel ».

2. Méthodologie

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Les trois cas d’adolescents travailleurs ambulants présentés dans cet article proviennent d’un recueil d’entretiens approfondis réalisés auprès d’un échantillon de 50 adolescents travailleurs de Lima entre 2006 et 2007. Les adolescents de ce corpus étaient employés dans des travaux domestiques hors de leur ménage, comme la vente sur les marchés de Lima, la vente et les services ambulants, la récupération et le tri de déchets recyclables et enfin, comme stratégie de survie plus marginale, le commerce sexuel. À l’origine, cette enquête avait comme objectif l’étude des parcours scolaires des adolescents travailleurs de Lima et, en particulier, des facteurs de déscolarisation chez ceux qui abandonnent l’école. Les adolescents de cette enquête ont été rencontrés par le biais d’organisations non gouvernementales travaillant dans différents quartiers populaires de Lima et Callao. Pour réaliser un entretien avec ces adolescents, il a été nécessaire d’établir une relation de confiance mutuelle à travers une série de rencontres informelles dans leur famille et sur le lieu de travail. Dans la mesure du possible, un entretien approfondi a également été organisé avec leurs parents afin de connaître plus en détail l’histoire familiale et leur situation de précarité.

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Dans cet article, la prise en compte des trois cas tient à leur activité de commerçant ambulant dans les rues de Lima. Leur situation familiale marquée par la grande précarité a également été considérée. Celle-ci se caractérise par une série de critères – ménage monoparental avec un nombre élevé d’enfants, alimentation comme préoccupation première, abandon scolaire des adolescents, fragilisation de la sociabilité familiale, exclusion des services de santé et d’un emploi stable pour le chef de famille adulte, décès éventuel des parents – qui placent ces ménages dans une condition de survie d’un point de vue sociologique (Lucchini, 1996; Cavagnoud, 2008).

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Le présent article propose de se concentrer sur des cas spécifiques d’adolescents travailleurs ambulants de 13 à 16 ans, déjà autonomes dans leur activité journalière, qui travaillent pour leur propre survie ou celle de leurs frères et soeurs plus jeunes. Il invite donc à décrypter des exemples d’adolescents qui travaillent dans la rue, non pas pour gagner un argent de poche ni pour contribuer au fonctionnement de la micro-entreprise familiale, mais pour assurer, au détriment de leur scolarisation, leur survie et celle de leur fratrie. Partant de la caractérisation de cette forme spécifique de travail adolescent dans les rues de Lima, l’article vise par ailleurs à contribuer davantage aux travaux actuels sur ce thème en resituant, sur le plan social et historique, la vie de ces adolescents par rapport aux origines profondes du sous-emploi, dans la capitale péruvienne.

3. Études de cas

Cas 1 : Cristián (13 ans), vendeur ambulant de friandises

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Cristián est un adolescent de 13 ans, né à Lima, qui travaille depuis 4 ans dans la vente ambulante de friandises dans les rues et autobus de Lima. Il partage cette occupation avec une activité de divertissement dans les transports publics où il joue de la quena (flûte andine). Lorsqu’il monte dans un autobus, Cristián déclare haut et fort : « Mesdames et Messieurs, je vais vous chanter une ou deux chansons traditionnelles » et, à l’issue de ces deux à trois minutes de musique, il propose sa marchandise aux passagers. Cristián exerce cette activité tous les jours de la semaine, de 8 heures à 20 heures environ, mais il lui arrive d’arriver chez lui au-delà de minuit et, parfois, de dormir dans la rue. Les friandises qu’il vend coûtent quelques centimes l’unité et ses gains journaliers s’échelonnent de 20 à 30 sols (entre 7 et 11 $ CA). Il livre cette somme presque intégralement à sa mère et ne conserve que quelques sols pour réinvestir son capital en nouveaux paquets de sucreries et continuer ainsi à travailler le lendemain. En termes de pouvoir d’achat, cet argent permet uniquement de couvrir les dépenses alimentaires quotidiennes de son ménage. Celui-ci réside à Villa el Salvador, district populaire du sud de Lima, et se compose de sa mère Belinda, qui a 36 ans, et ses trois frères et soeurs cadets, âgés de 5, 8 et 12 ans, qui ont chacun un père différent les ayant abandonnés à leur naissance. Dans sa famille, cet adolescent est le seul à apporter régulièrement de l’argent. Sa mère ne travaille que quelques semaines par an lors de campagnes scolaires et préfère rester au domicile pour s’occuper des tâches domestiques et veiller au soin de ses trois plus jeunes enfants. L’activité de Cristián ne se fait pas sans difficulté, car il arrive que les chauffeurs d’autobus ne le laissent pas monter, ce qui provoque des situations parfois violentes. « Parfois je monte dans le bus, mais ils [les chauffeurs] me ferment la porte et me font tomber par terre dans la rue. Une fois, c’est ce qui est arrivé, et j’ai pris une pierre que j’ai lancée sur le bus et lui ai cassé une vitre ». On note d’ailleurs, au-delà de cette anecdote, que les activités ambulantes ne s’exercent jamais sans disputes entre vendeurs, car le partage du territoire et les rapports de concurrence sont sources de conflits. Ceux-ci tournent la plupart du temps au désavantage des plus jeunes lorsqu’ils travaillent de façon autonome, sans la présence de leurs parents.

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Cristián est partagé quant à la considération qu’il porte à son activité. D’un côté, il la conçoit comme un moyen d’améliorer la situation de sa famille :

Il y a beaucoup de garçons qui ne travaillent pas et qui n’ont rien pour manger. Ils ont 2 sols (0,5 $ CA) et ils les dépensent dans n’importe quoi, alors que s’ils investissent 2,50 sols (0,6 $ CA) pour acheter de la marchandise, ils peuvent gagner 10 sols (2,4 $ CA) par la vente et ainsi aller mieux. C’est une manière plus facile pour améliorer ta vie quotidienne. Moi, je le vois bien, de faire ça dans la rue, mais il y en a d’autres qui le voient mal.

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Mais en même temps, il reconnaît la stigmatisation de cette activité par les personnes des classes moyenne et aisée de Lima, qui ont tendance à la déconsidérer, voire à la mépriser. Cristián passe outre le regard des autres et juge qu’il est toujours plus louable de gagner de l’argent honnêtement que de voler dans la rue.

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À côté du domicile familial où Cristián vit avec sa mère et ses trois frères et soeurs résident sa grand-mère et l’une de ses nièces, qui a cinq ans. Lorsque Cristián ne parvient pas à gagner beaucoup d’argent dans la rue, il arrive que la grand-mère aide sa fille Belinda et ses petits-enfants. Malgré cette proximité, les deux ménages forment deux unités domestiques indépendantes et Cristián assume, depuis le décès de son grand-père il y a 4 ans, la responsabilité d’unique pourvoyeur économique pour sa mère et ses frères et soeurs[1], d’où son engagement dans le travail ambulant à plein temps et son abandon scolaire. Sa mère raconte cette situation :

Il est resté quatre ans sans étudier à cause de l’argent, parce qu’il s’est mis à travailler… Moi, je l’envoyais au collège mais lui, il s’en allait travailler… Après, les professeurs me demandaient pourquoi Cristián n’apparaissait pas au collège, c’était parce qu’il était en train de travailler dans les rues de Lima. Le soir, il m’apportait du lait pour tous ses frères et soeurs… et tout cela en vendant des bonbons. Il n’apparaissait jamais et il partait travailler toute la journée au lieu d’aller au collège.

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Cette présentation de la situation de la part de la mère laisse entendre que la décision de l’abandon scolaire est le fait de son fils, et non le sien, pour assumer son nouveau rôle d’unique acteur économique dans la famille. Cet extrait montre en outre la responsabilité qui incombe à Cristián, dans sa position d’aîné, et l’incompatibilité de son statut avec la poursuite de sa scolarité.

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Le commerce ambulant de friandises, comme comportement de survie, se déroule dans un environnement fortement contraignant. Au cours des entretiens avec Cristián et sa mère, les évocations des contraintes économiques ne manquent pas et la faim apparaît comme le critère de référence à cette situation de grande précarité. « Q. : Tu sens que tu vis dans des conditions de pauvreté? R. : Oui, parce que des fois, il n’y a rien à manger. [...] J’avais besoin de manger, donc je partais travailler tous les jours », raconte-t-il. Sa mère confirme le rôle fondamental de son fils comme moyen de résistance à cette condition :

Pour affronter la pauvreté que nous vivons, nous avons tellement de besoins, et Cristián est le seul qui peut travailler. C’est difficile pour moi de trouver du travail. Malheureusement, je n’ai pas tous les documents qu’ils demandent [pour obtenir un emploi formel]. C’est pour ça que Cristián part vendre des bonbons, parce que c’est assez rentable pour lui.

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Pour la même activité de vente ambulante de friandises, les enfants et adolescents ont en effet tendance à attirer davantage la compassion des passants et, de fait, à gagner plus d’argent que les adultes.

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Dans ce contexte de grande précarité, la rue se présente comme le lieu privilégié pour générer des ressources de manière aussi rapide que possible et permettre la survie du ménage (Invernizzi, 2001). Étant donné son âge (13 ans), il est très difficile pour Cristián d’occuper une forme de travail plus stable ou de bénéficier d’un apprentissage professionnel laissant envisager une alternative à son activité quotidienne.

Cas 2 : Felipe (16 ans), laveur de parebrises

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Felipe est un adolescent de 16 ans né à Callao qui travaille dans le nettoyage de parebrises à un carrefour de circulation, entre les districts de Magdalena del Mar et Jésus María. Il travaille sur place du lundi au samedi, de 10 heures à 22 heures, en compagnie de deux autres garçons plus âgés que lui (19 et 22 ans) et qui sont des amis de longue date. Chaque fois que Felipe lave le parebrise d’un véhicule, le gain obtenu est aléatoire et dépend de ce que chaque client (voiture particulière, autobus, taxi) accepte de lui donner pour ce service. Il peut aussi bien recevoir quelques dizaines de centimes qu’un sol, mais il arrive aussi que les automobilistes partent sans rien lui donner. En une journée, Felipe parvient tout de même à rassembler de 20 à 30 sols (entre 7 et 11 $ CA) qu’il partage avec les membres de son ménage pour l’achat de nourriture. Cet emplacement de travail est constant, sauf lorsque la police municipale (le Serenazgo) l’empêche de travailler en lui retirant sa raclette et en le menaçant de l’emmener au poste au motif que son activité relève d’une pratique illégale. Felipe est alors obligé de partir en courant et s’installer au croisement qui ne correspond plus à la zone d’intervention de la police municipale du même district. Felipe a commencé à travailler à ce carrefour précis lorsqu’il avait 10 ans. Il se consacrait alors à la vente de friandises, mais les faibles gains de cette activité et, surtout, la concurrence avec les autres vendeurs ambulants l’ont incité à opter pour le lavage de parebrises. Felipe vit à Callao avec sa mère de 52 ans, sa soeur de 14 ans, sa petite amie de 18 ans et sa fille de 2 ans. Sa mère travaille irrégulièrement comme serveuse dans un restaurant et gagne par conséquent un revenu très instable qui ne lui permet pas d’assurer les besoins de la famille. À la naissance de Felipe, le père vivait encore au domicile familial, mais des problèmes d’alcoolisme ont fini par provoquer une rupture avec la famille. « Il y a eu des problèmes avec lui [mon père] parce qu’il arrivait toujours saoul à la maison, il frappait ma mère et dérangeait ma copine, alors j’ai attrapé une tuile et je lui ai cassé la tête en deux pour le mettre dehors. »

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Concernant sa scolarité, Felipe a abandonné le collège à 12 ans, lorsqu’il est entré en 1re année d’école secondaire. Il se souvient d’un manque de soutien de la part de son père : « Je disais à mon père de m’acheter un cahier ou un crayon, mais il ne me donnait rien parce qu’il ne travaillait pas, donc j’ai commencé à travailler au lieu d’étudier. » Au moment de cette transition entre l’école primaire et secondaire, Felipe n’a pas reçu de soutien de la part de sa famille. Comme dans certaines familles pauvres de Lima, les pressions économiques ressenties dans le ménage affaiblissent le projet scolaire qu’ont les parents pour leurs enfants. Cette situation devient encore plus probable lorsqu’apparaissent des problèmes de violence domestique et d’alcoolisme.

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La première expérience de travail de Felipe dans la vente de friandises lui a montré la possibilité de gagner de l’argent et de subvenir à ses propres besoins sans attendre l’aide de ses parents. Le travail dans la rue a alors symbolisé pour lui le refuge d’une stabilité économique et l’a écarté du collège et de ses exigences croissantes à un moment de transition de son parcours scolaire – une situation de décrochage lors d’un passage à un niveau de scolarité supérieur qui s’observe d’ailleurs aussi dans les pays développés (Ropé, 2002). Dans ces conditions, Felipe a décidé de se consacrer exclusivement à son activité économique dans la rue. Cela l’a amené à travailler toujours plus au fil des années afin d’assumer à la fois son statut de principal acteur économique au sein du ménage (ni sa compagne ni sa soeur cadette ne travaillent) après le départ forcé de son père et ses nouvelles responsabilités de père depuis la naissance de sa fille, lorsqu’il avait 14 ans. Cette situation particulière de paternité a du reste impliqué un engagement moral supplémentaire de la part de Felipe et un besoin de maintenir quotidiennement son activité ambulante. En tant que père, il a souhaité voir sa compagne rester au domicile familial pour le soin du ménage et de sa fille en bas âge.

Q : Ta petite amie travaille elle aussi? R : Non, je suis le seul à travailler. Je préfère travailler moi-même dans la rue et qu’elle reste à la maison pour s’occuper de notre petite. Maintenant que je suis papa, il faut que je travaille plus de temps dans la journée pour gagner assez d’argent pour toute la famille.

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Dans cet exemple, la rue apparaît une nouvelle fois comme l’espace social privilégié pour mettre en pratique des stratégies visant à accumuler un revenu de survie.

 

Photo 1

Felipe dans son activité de lavage de parebrises entre les avenues Sánchez Carrión et Gregorio Escobedo, entre les districts de Magdalena et Jesús María à Lima (cliché de Robin Cavagnoud, 18 octobre 2006).

Cas 3 : Oscar (14 ans), cireur de chaussures

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Oscar est un adolescent de 14 ans né dans une zone rurale de la province andine de Huancavelica. Il vit actuellement dans le district populaire de La Victoria, situé non loin du centre de Lima, en compagnie de ses oncles et de ses deux cousins. Oscar travaille depuis sept mois comme cireur de chaussures, au pied de la tour du centre commercial de San Isidro, le district le plus riche de la capitale péruvienne. Il exerce cette activité seul, du lundi au vendredi, de 7 heures à 16 heures et gagne environ 25 sols par jour (9 $ CA environ), une somme d’argent qui lui sert à acheter les produits dont il a besoin pour cette occupation (cirage, liquide et brosses) et à assumer intégralement ses besoins quotidiens (nourriture, transport, logement). Oscar n’apprécie pas ce travail dans la rue. Cependant, son âge ne lui permet pas de prétendre à une activité moins contraignante et, surtout, moins persécutée par les autorités municipales qui ne désirent pas la présence d’adolescents travailleurs ambulants dans ce quartier : « Je voulais travailler à faire autre chose, mais il n’y a rien. Comme je suis gamin, il n’y a rien d’autre et je dois travailler comme ça dans la rue. » Il met en avant cette forme de travail en rapport avec ses origines andines : « Dans la Sierra, on travaille toujours comme ça, à cirer des chaussures sur les places, c’est-à-dire que c’est une activité traditionnelle pour les gamins ». Après sa naissance, à Huancavelica, Oscar a migré pour la première fois à Lima avec ses parents, à l’âge de deux ans, pour vivre dans le district de Comas où sa mère possédait une maison. Son père est décédé d’une maladie deux ans plus tard et la mère d’Oscar a alors décidé de retourner à Hancavelica avec son fils, pendant quelques mois, avant de choisir Lima comme lieu de résidence permanent. À leur retour dans la capitale, la mère d’Oscar est décédée à son tour, une année après son père. Sans frère ni soeur, cet adolescent s’est alors retrouvé seul à Lima et a été envoyé au domicile de ses grands-parents maternels dans la cordillère des Andes. Pendant les huit années en leur compagnie, Oscar se rendait à l’école sans besoin de partager son temps avec une activité économique. Les décès successifs de ses deux grands-parents l’ont obligé à travailler comme cireur de chaussures sur la place d’Armes de son village : « L’année passée, quand ma grand-mère est décédée dans la Sierra, mon grand-père m’entretenait, il m’achetait mes vêtements et tout le reste. Et comme après mon grand-père est décédé aussi, j’ai dû commencer à travailler ». Finalement, il va prendre la décision de migrer à nouveau vers Lima pour aller vivre au domicile de ses oncles où il réside actuellement. C’est ainsi qu’Oscar travaille maintenant comme cireur de chaussures dans les rues de la capitale en utilisant des compétences précédemment acquises dans son village d’origine. L’oncle avec qui il vit ainsi que son cousin pratiquent la même activité dans le district de San Isidro, mais pas exactement dans le même quartier, pour éviter la concurrence et pour ne pas offrir leurs services aux mêmes clients. Pourtant, tous les trois font face à la même pression de la police municipale qui menace de les arrêter et leur confisquer leur matériel pour faire respecter la loi interdisant la présence d’ambulants dans ce district huppé de la métropole liménienne.

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Oscar qualifie sa situation actuelle de « bonne » par opposition à celle qu’il connaissait l’année précédente dans la cordillère des Andes, dans la mesure où il gagne l’argent nécessaire pour subvenir à ses besoins. Après plus d’un an hors de l’école, cet adolescent est même parvenu à se réinscrire dans un centre éducatif alternatif réservé aux adolescents travailleurs où il se rend une journée par semaine, le samedi. Au collège directement géré par le ministère de l’Éducation, il préfère ce type d’institution qui offre une plage horaire hebdomadaire importante aux adolescents pour que ceux-ci puissent travailler sans renoncer à leur suivi scolaire. Oscar justifie son choix : « Dans un collège normal, dit-il, les cours sont tous les jours et commencent à 7 heures du matin jusqu’à 1 heure de l’après-midi, ce qui veut dire que ça ne laisse pas de temps pour travailler. Et ça, ça ne me permet pas de manger ni de payer ma chambre ».

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Ces instituts éducatifs dits « non scolarisés » favorisent en premier lieu les adolescents occupés par un travail pendant les jours de semaine. Ils se caractérisent par des contenus scolaires faibles en termes d’apprentissage et moins approfondis que ceux offerts aux élèves qui étudient dans un établissement scolaire public. On trouve surtout dans ces structures éducatives des adolescents qui cherchent à se rescolariser après un abandon de l’école pendant leur enfance (cas d’Oscar) et d’autres qui, au contraire, désirent réduire leur temps scolaire pour s’engager davantage dans leur activité économique. Moyennant un coût mensuel de 40 à 60 sols (entre 14 et 22 $ CA environ), ces instituts se classent dans le secteur privé du système éducatif péruvien et s’adressent, pour la grande majorité, à des enfants provenant de milieux populaires.

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Le cas d’Oscar, comme ceux de Cristián et Felipe, montre l’utilisation économique de la rue face à une situation personnelle et familiale très précaire. Le travail ambulant et son appropriation par les adolescents présentent des caractéristiques analysées dans la partie suivante.

4. Analyse du travail ambulant comme stratégie de survie

La rue comme espace ressources et espace de survie

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Le commerce ambulant de biens ou de services développé par ces trois adolescents constitue un comportement de survie face à une situation de grande précarité qui touche leur famille. Faute de capacités d’épargne et d’investissement dans un commerce formel, par exemple sur un marché, ces adolescents et leur ménage sont dans l’impossibilité d’organiser un poste de travail stable qui garantirait de meilleures conditions d’emploi. Sur les places publiques et les grandes avenues de Lima, l’économie du commerce ambulant répond à un contexte urbain qui se caractérise par une multiplication des mouvements humains entre le domicile, le travail, l’université et les lieux de divertissement, constituant un ensemble de clients « ambulants » dans l’espace public (Monnet, 2006). Les activités économiques ambulantes mises en place par ces adolescents représentent donc une offre interdépendante de l’existence d’une demande de produits, elle-même composée d’un grand nombre de « consommateurs ambulants » présents dans les rues de Lima et qui consolident ces formes d’occupation.

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Les trois études de cas décrites plus haut permettent de définir une série de caractéristiques du commerce ambulant comme stratégie de survie mise en place par les adolescents utilisant la rue comme espace ressources face aux vulnérabilités économiques de leur ménage :

  1. L’accès aux activités avec une marge de mobilité très ouverte : Cristián vend des friandises en passant d’un autobus à l’autre, alors que Felipe et Oscar choisissent de travailler à des endroits précis où le passage de clients potentiels est le plus important (carrefour avec une circulation intense de véhicules, entrée d’un centre commercial de classe moyenne supérieure).

  2. La flexibilité des horaires au cours de la journée : Cristián, Felipe et Oscar travaillent dans la rue « à plein temps », ils ont abandonné l’école et n’ont plus de contrainte d’horaire en ce qui concerne l’assistance scolaire (sauf dans le cas d’Oscar qui se rend le samedi dans un institut « non scolarisé »).

  3. Le besoin de contrôler les rapports de pouvoir sur place : Felipe et Oscar, en particulier, doivent régulièrement négocier leur présence sur place avec les travailleurs ambulants adultes, et mettent en place des stratégies d’autoprotection lors des interventions de la police municipale, par exemple courir pour atteindre en quelques secondes un district voisin.

  4. La propriété individuelle, et non familiale, des « micro-entreprises » : l’activité respective de Cristián, Felipe et Oscar n’obéit à aucune hiérarchie, ces adolescents détiennent seuls la marchandise et les outils qui leur servent pour travailler (friandises pour Cristián, raclette et produit pour nettoyer les vitres dans le cas de Felipe, brosse et cirage à chaussures pour Oscar).

  5. L’échelle restreinte des gains couvrant en premier lieu les besoins alimentaires de la famille : l’argent gagné quotidiennement par Cristián et Felipe sert essentiellement à nourrir leurs frères et soeurs cadets et leurs dépenses scolaires, Oscar quant à lui assume seul ses besoins et doit notamment payer un loyer à ses oncles.

  6. L’emploi d’aptitudes acquises hors du système scolaire : les techniques développées par Cristián, Felipe et Oscar dans leur activité respective (chanter, vendre des bonbons, laver des vitres, cirer des chaussures) ne proviennent d’aucun apprentissage éducatif « formel ».

  7. L’appropriation d’occupations échappant à tout règlement et ouvertes à la concurrence avec les adultes : Cristián, Felipe et Oscar exercent leur activité sans se soucier des législations municipales en vigueur et entrent en concurrence avec d’autres commerçants ambulants offrant les mêmes services (vente de friandises, lavage de parebrises, cirage de chaussures).

  8. La possibilité de changer rapidement le lieu d’exercice de leur activité selon la présence de clients potentiels et leurs besoins immédiats : Cristián peut par exemple se rendre, s’il le souhaite, à la sortie d’une séance de cinéma et proposer ses articles sur la voie publique.

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Plus largement, le commerce ambulant de biens ou de services est la manifestation d’un phénomène socioéconomique appelé « l’économie informelle » (Gonzales de Olarte, 1992). L’existence même de ce secteur, parfois qualifié de « souterrain », dévoile l’état d’une société mettant en scène un conflit d’intérêts économiques entre les acteurs du monde formel, d’un côté, et ceux du monde informel, de l’autre, où s’insèrent les adolescents vendeurs ambulants ou réalisant des services « de rue ». Dans les quartiers de Lima où dominent les classes sociales moyenne et aisée (San Isidro, Miraflores, Surco), cette situation laisse apparaître des tensions entre vendeurs ambulants et services d’ordre municipaux, d’une part, et entre vendeurs ambulants et commerçants « fixes », d’autre part. Dans certains quartiers populaires, la frontière entre les activités économiques formelles, sur les marchés, et informelles, dans l’espace public, n’est pas facile à distinguer et tend parfois à disparaître pour donner lieu à une relation quasi symbiotique entre les deux. Dans le cas des postes de vente dans la rue qui reviennent exactement au même endroit depuis plusieurs années et qui paient un passe-droit de quelques sols par jour pour occuper l’emplacement, il est possible de parler d’un processus de formalisation de l’informalité.

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Dans les cas de Felipe et Oscar, ces adolescents sont obligés de rester à l’affût d’interventions de la police municipale, dont chaque district de Lima possède une patrouille. Pour Cristián, le rapport avec les chauffeurs d’autobus se transforme parfois en conflit lorsque ceux-ci ne laissent pas les vendeurs ambulants monter dans leur véhicule de peur de déranger les passagers. Dans l’ensemble, ces situations dénotent la stigmatisation de ces activités. Celle-ci est d’autant plus prononcée que ces activités sont pratiquées par des adolescents, mal vus par les couches sociales aisées qui estiment que leur place est à l’école et non au travail, à plus forte raison dans la rue (Sulmont, 2007).

Le rôle social des adolescents travailleurs ambulants en situation de grande précarité

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La notion de « rôle social » renvoie au modèle intériorisé d’attitudes et de conduites permettant à un individu de s’orienter dans ses relations avec les membres de son groupe en fonction de sa place et de son statut à l’intérieur de celui-ci (Marc et Picard, 1989). Dans les cas d’adolescents travailleurs ambulants présentés plus haut, les indices de grande précarité sont manifestes dans chacune des familles : une insuffisance de ressources monétaires, un manque régulier de nourriture, un logement insalubre sans eau potable et, surtout, un sentiment général d’incapacité de la part des mères de famille monoparentale pour faire face aux événements (cas de Cristián et Felipe). Cette marge de manoeuvre étroite pour répondre aux contraintes n’ouvre guère d’autres opportunités que la mise au travail de ces adolescents. Le manque de « capacités » (capabilities) exprimé par les acteurs tel que l’a théorisé Amartya Sen est une approche de la pauvreté notoire dans ces exemples. Selon lui, les « capacités » renvoient aux possibilités de libre choix des individus afin d’agir en fonction de ce qu’ils estiment comme étant valable. Quand les « capacités » des acteurs se concrétisent, elles font place aux « fonctionnements » qui s’expriment dans la qualité de vie des personnes et le développement de leurs aptitudes et d’un mode de vie décent (Sen, 2000). Dans les études de cas présentés plus haut, l’insuffisance de capacités de la part des mères s’oppose à celles de leurs enfants adolescents qui utilisent le travail dans la rue et ses stratégies de mise en pratique pour trouver une façon d’agir sur leur réalité et répondre aux difficultés inhérentes à ce milieu social. Cependant, cette appropriation de capacités par le travail ambulant, pour Cristián et Felipe, entre en conflit avec la poursuite de la scolarisation, faute de temps disponible. Les adolescents des quartiers populaires de Lima appartenant à une famille pauvre ne partagent pas tous une condition de travail et de désaffiliation scolaire. Malgré cela, il se présente des circonstances où la précarité vulnérabilise les capacités d’une famille, au point de manquer de nourriture. Celles-ci se combinent avec une série de facteurs comme la monoparentalité et une famille nombreuse. Elles placent alors ces adolescents dans une position de responsabilité morale vis-à-vis de leurs pairs, au détriment de leur scolarisation. Dans ce contexte, la rue se présente comme l’espace de travail le plus accessible pour exercer une activité de vente ou de service et réunir le capital économique indispensable à la survie du ménage.

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Les adolescents travailleurs ambulants rencontrés dans les rues et places publiques de Lima appartiennent, lorsqu’ils sont responsables de leurs frères et soeurs plus jeunes, à des familles en situation de survie. Les urgences alimentaires du ménage passent avant les problèmes des enfants et, dans une plus large mesure, des adolescents, qui reçoivent très peu d’attention quant à leurs besoins émotionnels. L’adolescence présentée ici par les cas de Cristián, Felipe et Oscar recouvre des modèles de comportements spécifiques en lien avec leur milieu dominé par les inégalités sociales. L’association entre adolescence et grande précarité implique un processus de socialisation particulier de ce groupe d’âge et une appartenance très marquée aux espaces éducatifs non formels, notamment à travers le travail dans la rue (Lucchini, 1996; Invernizzi, 2001). Dans les familles monoparentales touchées par la grande précarité, une frange importante d’enfants s’organise, seuls ou entre frères et soeurs, la plupart du temps en concertation avec leur mère, pour prendre en charge une activité économique qui progressivement prend le pas sur leur scolarité (Cavagnoud, 2008). Leur exclusion du système éducatif est alors manifeste et reflète les inégalités sociales présentes dans la métropole de Lima/Callao.

Les adolescents travailleurs ambulants dans le tissu urbain de Lima

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La précarité touche sans exception toutes les régions du Pérou et notamment les départements ruraux de la cordillère des Andes. Même si Lima concentre le plus grand nombre de richesses et de capitaux économiques dans le pays, c’est aussi une capitale qui laisse apparaître des zones marginales et d’exclusion très marquées (sous-emploi, manque d’accès aux soins, habitat de fortune). Aujourd’hui, les districts fondés au cours des années 1950 et 1960 se sont constitués comme des quartiers populaires faisant partie du tissu urbain de Lima (Deler, 1974). Ils se situent dans une dynamique de modernisation et de développement économique et abritent une certaine classe moyenne émergente, qui représente en moyenne 39,5 % de la population dans chacune des trois zones périphériques sud, est et nord de Lima (Apoyo, 2005). À côté de cette classe moyenne, qui a pris ces dernières années une place grandissante du fait de la croissance économique, coexiste un secteur populaire très modeste dont les revenus des familles se situent aux alentours du seuil de pauvreté monétaire et qui représente 35,8 % de la population dans les zones périphériques de Lima (Apoyo, 2005). Enfin, en marge de ces différentes couches socioéconomiques existent des quartiers récemment peuplés sur le flanc des collines de Lima où les habitants ne possèdent pas de titre de propriété et vivent dans des conditions d’exclusion des domaines essentiels de la vie en société, comme le travail stable, la santé ou l’éducation. Cette classe de population, qui représente 15,5 % des familles de Lima et se concentre à 84,2 % dans les zones périphériques (Apoyo, 2005), est celle qui regroupe, entre autres, des adolescents comme ceux rencontrés dans les rues de la capitale et qui travaillent pour leur survie et celle de leurs frères et soeurs cadets.

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Dans un ouvrage intitulé La familia y sus problemas en los sectores urbanos pobres, Carmen Pimentel Sevilla rassemble les caractéristiques des familles vivant dans des conditions urbaines d’exclusion. Sa description en six points de leur situation se retrouve nettement dans les trois études de cas analysées plus haut :

  1. Ces familles vivent de manière permanente dans des conditions de carences matérielles et financières empêchant la satisfaction de leurs besoins de base (alimentation, soins sanitaires).

  2. Ces familles ne parviennent pas à satisfaire les autres besoins établis par les normes et standards de la société de consommation (boissons gazeuses, vêtements de marque).

  3. Ces familles vivent avec des services urbains très précaires (ou inexistants), généralement à proximité des décharges.

  4. Ces familles sont déconsidérées, voire discriminées par les autres classes sociales, notamment à cause de leur couleur de peau et de leur culture (andine pour la plupart).

  5. Les membres de ces familles sont soumis à un traitement marginalisant par les autorités et fonctionnaires de l’État et en tout premier lieu par la police.

  6. Les membres de ces familles sont soumis à une exploitation sur le marché du travail (revenus faibles pour un grand nombre d’heures travaillées).

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Dans ces ménages de Lima qui connaissent une situation de précarité profonde, être pauvre signifie plus qu’une insuffisance matérielle. Cette condition s’accompagne d’une discrimination par le manque d’argent et de commodités matérielles, la couleur de peau et l’origine ethnique (Pimentel, 1996). Elle se manifeste également par un sentiment de frustration et d’impuissance face à la réalité qui se concrétise, pour de nombreux adolescents, par l’impossibilité de se rendre au collège jusqu’à son terme. Le fait de travailler dans la rue, pour la plupart de ces familles, agit par ailleurs comme stigmate social vis-à-vis des couches sociales aisées. Celles-ci perçoivent immanquablement l’espace public comme le lieu du sous-emploi, associé à un manque de compétences et d’apprentissage scolaire.

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Face à ces facteurs de vulnérabilité socioéconomiques, les familles s’organisent : adultes et enfants, hommes et femmes, tous en fonction de leur âge et de leurs compétences spécifiques, mettent en place des stratégies d’arrangement de ce quotidien pour soulager le poids de ce contexte de pauvreté. Cristián, Felipe et Oscar sont quelques exemples illustrant l’agencement de la vie de tous les jours. Ils rendent possible, par leur travail ambulant, leur propre survie et celle de leur unité domestique face à la précarité qui s’est construite dans la métropole de Lima/Callao au fil des dernières décennies. L’explosion démographique de cet ensemble urbain a en effet entraîné un étouffement du marché du travail « formel », expliquant la recherche de stratégies de survie de la part des acteurs, toutes générations rassemblées, appartenant aux couches sociales les plus défavorisées.

5. Analyse des transformations de la population de Lima au cours la seconde moitié du XXe siècle

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Les cas d’adolescents travailleurs ambulants qui assurent leur survie et celle de leur ménage s’inscrivent dans un vaste ensemble social et historique de métropolisation et de précarisation d’un nombre très important de familles dans la capitale péruvienne. Cette troisième partie resitue leur place dans la société à partir d’une articulation entre leur situation de vie mise en lumière au moment de l’enquête et les évolutions démographiques et sociales observées ces dernières décennies.

Métropolisation de l’ensemble urbain Lima/Callao

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Depuis les années 1940, le Pérou connaît une évolution démographique très soutenue, se caractérisant par une intensification des flux migratoires des campagnes andines en direction des villes de la Côte et en premier lieu de Lima, la capitale du pays (Deler, 1974). Si entre 1940 et 2005, la population péruvienne a augmenté de 287,6 % (de 7 023 111 à 27 219 264 habitants), c’est l’ensemble urbain Lima/Callao qui détient le record de cette croissance démographique, avec un taux avoisinant les 1 137,7 %, passant de 661 508 à 8 187 398 habitants entre ces deux dates (Censos de Población 1940-2005, INEI) (Figure 1).

 

Figure 1

Évolution de la population de la métropole de Lima/Callao entre 1940 et 2005

Source : Censos de Población 1940-2005, INEI.

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Cette forte croissance de la population de Lima et de Callao tend actuellement à ralentir : le taux d’accroissement démographique de Lima est retombé à 1,9 % entre 1993 et 2005 après avoir atteint un taux record sur l’ensemble du pays de 5,1 % entre 1961 et 1972 (4,4 % entre 1940 et 1961 et 3,7 % entre 1972 et 1981) (INEI). La poussée démographique des dernières décennies s’est réalisée au détriment de l’importance relative des provinces et notamment des départements andins. En 1940, Lima et Callao ne représentaient que 9,4 % de la population nationale contre 30,1 % en 2005 (INEI, figure 2). Pendant cette période, neuf départements de la cordillère des Andes (Apurímac, Ayacucho, Cajamarca, Cusco, Huancavelica, Huánuco, Junín, Pasco et Puno), à forte population indigène, ont vu leur part dans la population nationale passer de 49,8 % à 28,2 %, malgré un accroissement démographique endogène de 120 %, dû à une amélioration des conditions d’accès aux soins, une baisse de la mortalité infantile et un allongement de l’espérance de vie. Cette perte de poids démographique des départements andins, au cours de la seconde moitié du XXe siècle, a conduit à un important flux de population en direction de zones urbaines plus attractives en termes d’offres d’emploi et de rémunérations. De fait, le poids relatif des départements de la cordillère des Andes (28,2 %) est, en 2005, inférieur à celui de la capitale/métropole rassemblant Lima et la province constitutionnelle de Callao (30,1 %) (figure 2).

 

Figure 2

Évolution de l’importance relative de la métropole Lima/Callao par rapport à la population nationale totale entre 1940 et 2005 (en %)

Source : Censos de Población 1940-2005, INEI.

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Malgré le tassement de cette évolution depuis une dizaine d’années, la figure 2 illustre le processus soutenu des migrations vers Lima et le déclin démographique relatif du reste du pays et notamment des départements ruraux des Andes. Cette partie du Pérou était la plus peuplée du pays jusque dans les années 1960. Elle est devenue moins habitée aujourd’hui que la seule métropole de Lima/Callao, de même que tous les départements côtiers réunis (la Côte hors capitale). Un aspect fondamental de l’évolution démographique péruvienne dans la seconde moitié du XXe siècle renvoie donc à cette déruralisation du pays et à sa transformation en ensembles urbains se concentrant sur la Côte et dont l’accroissement s’est réalisé essentiellement par le solde migratoire (Deler, 1974). À l’exception de Lima/Callao, les départements qui enregistrent les taux d’urbanisation les plus importants sont en effet Ica, Moquegua, Piura, La Libertad, Arequipa et Lambayeque, qui se situent tous sur la frange côtière du pays. C’est dans ce contexte que le taux d’urbanisation du Pérou est passé de 35,4 % du total de la population en 1940 à 72,6 % en 2005 (INEI), révélant un changement très profond dans la structure démographique et culturelle du pays.

Flux migratoires et accroissement démographique

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Les migrations de l’intérieur du pays en direction de la Côte, l’urbanisation intensive et localisée de cette partie du pays et la distribution asymétrique de la population sur le territoire péruvien sont liées au processus de modernisation qui a traversé le pays entre les années 1950 et 1970, suite notamment à la politique d’industrialisation massive de substitution des importations. L’agriculture péruvienne ne bénéficie plus, depuis cette époque, d’un intérêt majeur et se trouve dans une crise continue dans les campagnes andines malgré la réforme agraire menée à partir de 1969. Les flux migratoires des départements andins vers ceux de la côte pacifique s’expliquent par deux éléments majeurs :

  • le manque flagrant de terres qui mène à un nombre d’emplois en agriculture trop faible pour satisfaire l’ensemble des paysans et leur famille;

  • l’atrophie des services publics élémentaires par rapport à Lima, notamment en matière de santé et d’éducation.

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Dans les études de cas présentées précédemment, cette situation est illustrée dans le parcours d’Oscar dont les parents, originaires du département rural de Huancavelica, ont migré de leur village andin vers la capitale du pays comme lieu de résidence.

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À Lima, l’immigration apparaît de manière très prononcée : en 2005, 31,7 % de sa population était originaire d’un département de province et en particulier de la partie andine du pays (INEI). Cependant, la capitale possède depuis plusieurs décennies une population plus importante que sa capacité de croissance économique réelle, le développement industriel ayant fait de cette ville un pôle de modernisation et d’attraction national considérable, mais incapable d’absorber de tels flux humains. Par conséquent, les migrations des campagnes vers Lima ont généré et continuent de générer l’extension d’un double phénomène de précarité et d’exclusion.

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Enfin, il convient de mentionner comme facteur migratoire inéluctable l’impact de la guérilla maoïste du Sentier lumineux et de sa violence dans les zones rurales (notamment dans le département d’Ayacucho) pendant les années 1980 et le début des années 1990. Les attentats, tortures, embuscades, massacres perpétrés jusqu’en septembre 1992 (date de la capture du chef historique Abimaël Guzmán) ont poussé une large frange de la population andine à émigrer vers Lima. La fuite de la violence exercée dans les campagnes péruviennes, et subie par une population principalement d’origine indigène, a également été un élément décisif dans le processus de métropolisation de Lima.

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Ces différents facteurs expliquent l’apparition progressive de zones urbaines marginales sur les contours périphériques de la métropole.

La formation des zones urbaines périphériques

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Lima connaît depuis les années 1950 une croissance non planifiée ni structurée, laissée à l’initiative des acteurs locaux qui sont, en grande partie, de récents migrants en provenance des provinces andines du pays. La modalité initiale dominante d’édification de l’habitat urbain a été l’occupation illégale de terres agricoles ou en friche autour du centre historique de Lima. Ces terrains appartenaient soit à l’État (ou autres organismes publics), soit à des structures privées ne présentant aucun document officiel justifiant leur droit de propriété (Meneses Rivas, 1998). La formation de ces zones habitables aux abords de Lima, appelées au fil des époques barriadas, pueblos jóvenes ou asentamientos humanos, est concomitante de l’exode rural des provinces andines en direction de la capitale à partir du milieu du XXe siècle. Elle s’est concrétisée par l’apparition de trois grands espaces urbains périphériques et qui ont transformé Lima et Callao en métropole au cours des dernières décennies. Ces trois « zones », qui rassemblent 64,6 % de la population de la capitale en 2005, sont les suivantes :

  • la zone nord, qui s’étend à partir du río Rímac jusqu’aux zones voisines du río Chillón, au nord de la capitale (la vallée agricole la plus productive de Lima) et qui représente 24,5 % de la population actuelle de Lima et Callao;

  • la zone est, qui s’étale du centre historique tout le long du río Rímac et de la Cerretera Central jusqu’aux contreforts andins à l’est de Lima (Chaclacayo, Chosica) et qui rassemble 22,8 % de la population totale de Lima et Callao;

  • la zone sud, qui commence aux limites du district de Surco jusqu’au fleuve Lurín, à l’extrême sud de la capitale, et qui réunit aujourd’hui 17,3 % de la population de Lima et Callao (PNUD, 2005).

 

Carte 1

La métropole de Lima/Callao et ses six zones en 2005

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En 1997, la métropole de Lima comptait 1 980 « établissements humains » (asentamientos humanos), 1 834 dans la province de Lima (92,6 %) et 146 dans celle de Callao (7,4 %), pour une population de 2 631 839 habitants (INEI, 1997). Ceux-là peuvent se définir comme des quartiers récemment constitués, fruits d’une invasion illégale de terrains. Par secteurs de Lima, la zone sud compte le plus grand nombre d’« établissements humains » (32 % du total), suivie de la zone est (29 %) et de la zone nord (28 %), ces trois territoires concentrant ainsi 89 % des habitations « nouvelles » sur l’ensemble de la métropole (et 85,4 % de la population estimée). Enfin, la même source signale que 15,25 % de ces secteurs urbains ne sont pas enregistrés auprès de la municipalité à laquelle ils correspondent, et que leurs habitants ne possèdent de fait aucun titre de propriété. Ces chiffres traduisent l’installation à Lima d’un très grand nombre de nouveaux habitants dont les conditions de vie restent, jusqu’à aujourd’hui, précaires et marquées par la mise en place de stratégies de survie (Cavagnoud, 2008).

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Ces quartiers sont représentatifs du lieu de résidence des enfants qui, comme Cristián, Felipe et Oscar, travaillent dans les rues de Lima pour soulager les besoins économiques de leur famille. Les déplacements entre leur domicile et les districts de classe moyenne et aisée où ils exercent leur activité impliquent des trajets de 2 à 3 heures par jour.

 

Photo 2

Les sommets du quartier de Nueva Rinconada, l’un des plus marginaux du secteur de Pamplona Alta dans le district de San Juan de Miraflores de la zone sud de Lima (cliché de Robin Cavagnoud, 2 août 2007).

Extension du sous-emploi et précarisation des familles

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L’explosion démographique de Lima au cours de la seconde moitié du XXe siècle est l’une des raisons avancées pour expliquer les problèmes économiques qui traversent la capitale péruvienne jusqu’à aujourd’hui et qui s’illustrent, du point de vue microsociologique, par les exemples de Cristián, Felipe et Oscar dans le commerce ambulant. Efraín Gonzales de Olarte (1992) explique à propos de cette période que « le processus d’accumulation de capital a été insuffisant par rapport à la croissance démographique ». Malgré les efforts industriels des dernières décennies (surtout pendant les années 1970), la production nationale n’a pas augmenté proportionnellement à l’accroissement de la population. À cela s’ajoute l’application de modèles de croissance qui ont tendu à concentrer les richesses plutôt qu’à les redistribuer aux secteurs les plus modestes. Le mouvement migratoire en direction des villes côtières, et principalement de Lima, a ainsi entraîné une explosion démographique urbaine à un rythme bien supérieur à celui de la croissance économique. Ce fort excès de main-d’oeuvre alimente un étouffement du marché du travail et un développement de l’exclusion des modes de production de l’économie formelle pour une large frange de la population active. Le marché économique n’a donc pas été en mesure de générer des sources d’emploi suffisantes, ce qui a eu pour effet une augmentation du taux d’actifs sans contrat et une hausse sensible du sous-emploi urbain et de l’informalité. Selon les chiffres du ministère du Travail de 2005, l’emploi « adéquat » dans la métropole de Lima rassemble 47,7 % de la population économique active, alors que les travailleurs « sous-employés », appartenant majoritairement au secteur informel, représentent 40,9 % de cette même PEA (MTPE, 2005). Ces données expriment la configuration d’une société fondamentalement divisée en deux secteurs économiques distincts. D’un côté, on trouve l’emploi « adéquat » qui renvoie aux acteurs économiquement « intégrés » participant au développement et au contrôle du capital, profitant de ses bénéfices et incarnant le domaine moderne et formel de l’économie. D’un autre côté, on trouve la PEA « sous-employée » qui se positionne dans un système d’accumulation de capital faible ou nul. Il s’agit en grande partie de migrants d’origine andine et autres acteurs à faible capital scolaire qui ne peuvent s’intégrer complètement à la dynamique économique urbaine et rejoignent alors la sphère précaire et bien souvent informelle du sous-emploi urbain. Celui-ci exprime ainsi une conception dualiste de la structure économique du marché du travail dans la capitale métropole, obligeant des adolescents à devenir travailleurs ambulants. Les cas de Cristián, Felipe et Oscar, présentés plus haut, illustrent cette situation. Pour les deux premiers, qui appartiennent à des familles monoparentales, leur mère exclue du marché du travail formel se trouve dans l’incapacité de travailler pour assumer les besoins de ses enfants. Ces adolescents sont alors engagés dans le commerce ambulant pour contrecarrer cette situation et assurer la survie de leur fratrie, au détriment de leur assistance scolaire. Ils sont des exemples très représentatifs de la grande précarisation des familles née de l’étouffement du marché du travail adulte dans la capitale péruvienne.

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La situation de précarité et d’exclusion d’un emploi stable et correctement rémunéré entretient un contexte prédominant de pauvreté qui atteint 36,6 % de la population de Lima en 2004 (INEI) et qui est défini selon le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) comme « une situation qui interdit à l’individu ou à la famille de satisfaire un ou plusieurs besoins fondamentaux et de participer pleinement à la vie sociale ». Face à cette vulnérabilité socioéconomique des familles, la recherche de stratégies de survie s’est transformée en un comportement inévitable et récurrent pour une frange très importante d’acteurs adultes, enfants et adolescents. Le secteur informel fait ainsi office de refuge pour soulager ces difficultés économiques par le biais de stratégies individuelles et familiales et se compose de petits commerçants ambulants (vendeurs de friandises, d’objets domestiques, de cigarettes), de micro-entreprises (réparation de clés, de montres, petite restauration sur le trottoir) et, entre autres, d’ateliers familiaux. Depuis la fin des années 1980 et la période d’hyperinflation qu’a vécu le Pérou[2], la recherche de revenus de la part de chaque membre des familles les plus modestes, dont les femmes et les enfants, s’est ainsi généralisée et ne concerne plus seulement le mari ou père de famille. Cette recherche a fait accélérer le développement du sous-emploi urbain, comme cela se traduit dans les études de cas mentionnés précédemment. Les enfants et adolescents travailleurs sont plus de 213 000 à Lima (Alarcón, 2009) et leur contribution au budget du ménage se réalise souvent à travers une aide familiale non rémunérée ou l’acquisition d’un argent de poche régulier pour couvrir leurs dépenses personnelles sans solliciter le porte-monnaie de leurs parents. Leur travail sert à atténuer les contraintes de leur famille et ses vulnérabilités socioéconomiques, mais il peut aussi les exposer au risque de l’exclusion si leur parcours scolaire est mis entre parenthèses pour se consacrer exclusivement à l’acquisition d’un revenu pour le compte de leurs proches. La précarité de l’emploi ou l’absence des parents engendre, selon la singularité de chaque famille, une multiplicité des expériences des adolescents dans et par le travail. Les activités ambulantes dans les rues de Lima et Callao se classent alors dans ce type de comportement quotidien permettant la survie de l’unité domestique. Les cas de Cristián, Felipe et Oscar se rattachent à ces conditions de vie familiales qui sont d’autant plus vulnérables lorsqu’elles se caractérisent par une combinaison entre la monoparentalité du ménage et une fratrie nombreuse. Ces trois exemples sont emblématiques du lien entre le parcours social de ces familles « sur le fil » et la dégradation des conditions d’existence née d’une métropolisation massive et de l’absence, au Pérou, de système de protection sociale.

6. Conclusion

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Malgré la forte croissance économique que connaissent le Pérou et Lima depuis plusieurs années (de 7 à 9 % entre 2006 et 2009), la précarité des couches sociales les plus modestes peine énormément à se dissiper. Une frange toujours aussi consistante d’acteurs, adultes et adolescents, continue à s’organiser quotidiennement pour faire face aux contraintes en utilisant la rue comme espace de travail et accumuler, par ce biais, un revenu de survie. La (ré)apparition d’une classe moyenne pleinement engagée dans la société de consommation de masse indique pourtant que les fruits de la croissance peuvent bel et bien descendre du sommet de la pyramide sociale vers les niveaux sociaux intermédiaires. Qu’en est-il cependant pour ces adolescents qui en viennent à délaisser l’école pour travailler dans la rue et subvenir aux besoins de leur famille? Le dynamisme des investissements privés vantés par les pouvoirs en place demeure insuffisant pour garantir une amélioration de leurs conditions de vie. Seule la mise en oeuvre d’une politique publique pourrait éviter le glissement inéluctable de ces acteurs vers l’exclusion. Il faudrait alors entrevoir, dans le domaine des solutions concrètes, le développement en quantité et en qualité de structures éducatives alternatives supervisées par l’État et gérées, par exemple, par les collectivités locales. Les adolescents pourraient recevoir dans ces institutions une formation professionnelle adaptée à leur situation et ouvrant des perspectives de stabilité sur le moyen terme, aussi bien dans leurs revenus que dans leur forme d’emploi. Il s’agit là de questions d’actualité cruciales pour envisager une meilleure cohésion sociale dans la métropole de Lima/Callao et, au-delà, sur l’ensemble du Pérou.


 

Notes

[1]

Avant sa disparition, le grand-père travaillait comme garagiste et gagnait suffisamment d’argent pour assumer les besoins de Cristián, sa mère et ses frères et soeurs.

[2]

L’une des situations d’hyperinflation les plus importantes de l’histoire économique mondiale : 1 722 % en 1988, 2 775 % en 1989 et 7 650 % en 1990 (INEI).

 

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Auteur : Robin Cavagnoud
Titre : Les adolescents travailleurs ambulants de lima : stratégies familiales de survie et métropolisation en amérique latine
Revue : Enfances, Familles, Générations, Numéro 12, printemps 2010, p. 24-43
URI : http://id.erudit.org/iderudit/044391ar
DOI : 10.7202/044391ar

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