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Études internationales

Volume 34, numéro 4, décembre 2003, p. 665-667

Direction : Gordon Mace (directeur)

Rédaction : Claude Basset (rédacteur en chef)

Éditeur : IQHEI

ISSN : 0014-2123 (imprimé)  1703-7891 (numérique)

DOI : 10.7202/038696ar

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Compte rendu

Van Creveld, Martin., Les femmes et la guerre., Coll. L’ art de la guerre, Monaco, Éditions du Rocher, 2002, 306 p.

Vincent Porteret

Laboratoire Georges Friedmann

Université Paris I Panthéon-Sorbonne, France


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Dans cet ouvrage, à la forme proche de sa Transformation de la guerre, publiée aux Éditions du Rocher en 1998, l’historien israélien M. Van Creveld explique que l’entrée des femmes dans les armées pose la question de savoir si elles doivent faire la guerre. Affirmée d’emblée, sa réponse est négative. En trois parties d’ampleur inégale, il entend démontrer que ce changement, remettant en cause les rôles de chaque genre, serait à la fois le symptôme et la cause du déclin des armées occidentales même si, comme il l’affirme dans la première partie, l’importance des femmes est telle que « la guerre leur doit d’exister » (p. 21) : qu’elles en soient les instigatrices (selon diverses modalités), les enjeux ou que la guerre ait pour objectif de les protéger.

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La seconde partie, vaste catalogue qui va de la guerre, « usage de la vio lence organisée, exercée dans le but d’atteindre des objectifs collectifs » (p. 61), dans le règne animal aux guerres totales du xxe siècle, voit l’auteur s’attacher à montrer que, quels qu’en soient la forme, l’époque ou le lieu, la participation des femmes y fut toujours limitée quoi que laissent penser les récits qui, évoquant des femmes guerrières comme les Amazones, manifestent plutôt l’universalité d’un « goût » masculin pour ces héroïnes associant, dans une ambivalence plus ou moins assumée, traits guerriers et féminins, souvent érotisés.

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L’auteur évoque alors les « femmes commandantes et politiques » et celles qui « jouent » à la guerre, stimulant la création de jeux plus violents réservés aux hommes. De leur côté, celles qui, malgré les difficultés, suivaient les armées jouaient plus un rôle de soutien. Elles disparaîtront au début du xxe siècle : « l’armée fut alors plus exclusivement masculine que jamais » (p. 116). Plus directe est la participation des femmes qui, difficiles à dénombrer, sont entrées dans les armées déguisées en hommes ou celle des guerrières du Dahomey. Celles-ci, d’après des témoignages assez imprécis, assuraient la protection rapprochée des souverains qui les employèrent au combat avec un indéniable effet de surprise. À chaque fois, les femmes, visant l’autonomie, durent composer avec les attributs masculins, ce que l’auteur voit comme la négation de leur sexe et l’impossibilité d’accomplir leur « destinée biologique de mère » (p. 134).

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M. Van Creveld s’intéresse ensuite aux insurrections où des femmes ont pris les armes, transgression rendue, selon lui, possible parce que ces luttes échappaient au cadre « normal » de la guerre : en cas de sortie de la clandestinité, les femmes laissent le champ libre aux hommes. Puis, il évoque, succinctement, les effets de la totalisation des conflits, notamment l’extension de la mobilisation à des femmes volontaires, patriotes mais non féministes assure-t-il. Avec de multiples précautions, elles seront intégrées dans les armées, parfois en uniforme, et toujours pour remplir leurs tâches traditionnelles (soigner, nourrir, secourir).

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Extrapolant la valeur de l’exemple occidental, malmenant des considérations jugées jusque-là évidentes, y compris quant à la « faiblesse des femmes », toujours problématique quand, explique l’auteur, la force guerrière reste liée à la force physique, l’époque contemporaine manquerait le sens profond de la guerre. Continuation de la politique par d’autres moyens, elle serait surtout une affirmation de la virilité née de ce qu’il analyse, à partir de travaux anthropologiques, comme l’obsession masculine de la supériorité féminine. La division sexuelle du travail y apporterait une réponse en liant, partout, le prestige social des activités, quelle qu’en soit l’importance objective, au fait que les hommes les accomplissent.

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Pour l’auteur, l’accentuation de la présence des femmes dans les armées après 1945, objet de la troisième partie, n’est compréhensible qu’en référence au reflux des grandes guerres entre nations du fait de l’avènement de l’arme nucléaire qui aurait un « effet débilitant » (p. 219) sur la capacité à combattre. La guerre froide a accentué la totalisation de la mobilisation : les femmes sont de plus en plus nombreuses dans les armées, mais « séparées et isolées » et essentiellement pour remplir des tâches administratives. Seule l’armée israélienne, illustrant la « nation armée », incorporera des femmes dans les unités combattantes, expérience éphémère, et les astreindra au service militaire pour une durée in fine inférieure à celle des hommes. Alors, progressivement, du fait des mutations de la place des femmes dans la société, l’Armée est, aux États-Unis d’abord, apparue comme un employeur potentiel. De son côté, confrontée à des difficultés de recrutement et en pleine perte de prestige du fait de la guerre du Vietnam, elle facilitait l’entrée des femmes. D’autres pays suivront cette voie, à chaque fois, simultanément à la prise de conscience de la perte d’importance des armées qui contribuerait à en éloigner les hommes, l’auteur restant prudent sur les liens existant entre ces phénomènes.

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La guerre du Golfe, le rôle positif imputé aux femmes, fortement contesté ici, leur ouvriront plus largement les portes des armées, à l’exception des postes de combat terrestre. L’assentiment des officiers face à cette innovation est jugé avec prudence par l’auteur qui y voit l’expression de leur conviction que leur utilité est moindre et que la société peut utiliser l’Armée pour des « expériences sociales ». Ce serait de plus un « triomphe vide » (p. 262) pour les femmes, qui ont longtemps refusé l’égalité en matière de conscription, et coûteux dans la mesure où l’attitude des supérieurs accentueraient le ressentiment des militaires à leur égard et expliqueraient les multiples formes de harcèlement dont elles sont victimes. Finalement, l’auteur regrette que l’impact de l’entrée des femmes dans les armées reste impalpable, car on s’intéresse plus à ce qui rentre qu’à ce qui sort. Cette optique est problématique à ses yeux à l’heure où les armées sont confrontées à un « nouveau désordre mondial », où la violence ne recule pas et se privatise du fait du recul de l’État. Elle devient une industrie prospère dont les acteurs ne s’embarrassent d’aucune contrainte quant au rôle des femmes.

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En conclusion, M. Van Creveld réaffirme sa vision de la guerre comme réponse « aux handicaps psychologiques des hommes » (p. 295). Ce serait donc, avec la contradiction, centrale à ses yeux, entre donner la vie et donner la mort, « l’honneur des hommes » (p. 189) qui justifierait que les femmes soient écartées des armées et non leurs incapacités. Par ailleurs, en combattant la domination masculine sur son terrain d’élection, elles ne feront, selon lui, que la renforcer.

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Posant explicitement la question de la participation des femmes à la guerre, M. Van Creveld rappelle, à ceux qui voient dans celle-ci un moyen de pacification associé au « miracle technologique », que l’objectif d’une guerre « propre » reste largement utopique. Et si, dans le même temps, il constate, en cédant parfois à la nostalgie et aux stéréotypes masculins, que le modèle occidental de la guerre a vécu, il pense peu les transformations des armées, si ce n’est en esquissant, par exemple, un parallèle entre mise en place d’armées de volontaires et féminisation. La lecture achevée, les effets de cette dernière restent d’ailleurs difficilement évaluables en termes de fonctionnement, d’efficacité ou d’identification aux armées. C’est que, malgré un souci de précision, les objectifs polémiques de l’ouvrage et la tendance à faire du militaire le facteur explicatif unique limitent souvent la portée de la démonstration, au même titre que certains faits, que l’on songe aux femmes kamikazes palestiniennes, apparus, il est vrai, après la rédaction de l’ouvrage.

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On regrettera également que l’impact de la technologie sur la division sexuelle du travail, observé dans d’autres domaines, n’ait pas fait l’objet d’une réflexion particulière et que, malgré certains parallèles établis avec d’autres professions, l’entrée dans les armées ne soit pas rapportée à la diversité des revendications féministes, à leurs objectifs et à leurs rythmes propres. Mais ces limites, comme les mérites de cette réflexion souvent originale, toujours surprenante et fondée sur une connaissance encyclopédique montrent tout l’intérêt de considérer le sujet militaire comme révélateur et analyseur de transformations plus profondes et extérieures à lui.


Auteur : Vincent Porteret
Ouvrage recensé : Van Creveld, Martin., Les femmes et la guerre., Coll. L’ art de la guerre, Monaco, Éditions du Rocher, 2002, 306 p.
Revue : Études internationales, Volume 34, numéro 4, décembre 2003, p. 665-667
URI : http://id.erudit.org/iderudit/038696ar
DOI : 10.7202/038696ar

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