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Études internationales

Volume 36, numéro 2, juin 2005, p. 276-278

Direction : Gordon Mace (directeur)

Rédaction : Claude Basset (rédactrice en chef)

Éditeur : IQHEI

ISSN : 0014-2123 (imprimé)  1703-7891 (numérique)

DOI : 10.7202/011432ar

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Compte rendu

Wilkens, Andreas (dir.), Le Plan Schuman dans l'histoire. Intérêts nationaux et projet européen, Coll. Organisation internationale et relations internationales, Bruxelles, Bruylant, 2004, 467 p.

André Dumoulin

École royale militaire, Bruxelles


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À la suite d’un colloque d’historiens réunis autour du 50e anniversaire du plan Schuman (9 mai 1950) cet ouvrage tente de faire le bilan des multiples travaux sur cet événement majeur, à la fois pour les relations franco-allemandes et la formation des Communautés européennes. La vingtaine d’auteurs ont cherché, à partir de contributions de haute qualité analytique, à déceler la part du mythe qui entoure ce plan, profitant de cette célébration qui leur a permis de présenter des nouveaux travaux inédits et novateurs grâce à l’ouverture de nouvelles archives.

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Ce travail passionnant, résultat d’une collaboration entre l’Université d’Orléans et l’Institut historique allemand de Paris, porte dans un premier temps sur les précurseurs historiques de l’entre-deux-guerres, pour aborder ensuite les stratégies des différents gouvernements européens, pour conclure sur les différentes interactions qui apparurent avec les milieux économiques, industriels, syndicaux et des opinions publiques.

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Pierre Gerbet nous rappelle que la déclaration du 9 mai 1950 a constitué un tournant essentiel dans le processus de la construction européenne. À partir de l’examen du contexte, du concept, du projet, de la déclaration et de la portée du message solennel, il nous permet de comprendre pourquoi le plan Schuman – rédigé et porté par Monnet – fut conceptualisé dans le secret par une petite équipe avant d’être livré à l’opinion publique.

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Il s’agissait de régler l’intégration de l’ouest allemand avec l’Occident le plus rapidement possible – guerre froide oblige – en se jouant des craintes des Français et des réflexes malthusiens. Fusionner le charbon et l’acier par-dessus les frontières sous une souveraineté commune et à finalité fédérale devait être un gage de paix, en empêchant toute préparation à la guerre par le contrôle des industries lourdes. En d’autres mots, supprimer à terme toute opposition séculaire de l’Allemagne et de la France.

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D’ailleurs, cette mise en commun des productions de base et l’institution d’une Haute Autorité commune supranationale de la ceca disposeront d’une garantie : celle du rapport public de l’onu sur la sauvegarde des fins pacifiques de la nouvelle organisation. Le Plan Schuman annonça la fin de « la gouvernance anglaise », le lancement du processus conduisant au Marché commun des Six, la voie vers la formation d’un système politique européen au nom de l’intérêt commun et, en définitive, l’établissement d’une nouvelle architecture pour l’Europe. La méthode utilisée, à savoir construire « des réalisations concrètes créant des solidarités de fait » deviendra, avec ses réussites et ses échecs, une des méthodes privilégiées de construction de l’Europe.

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De cette démonstration, différentes contributions vont s’attacher à examiner de manière très fine certains aspects particuliers autour du plan Schuman, que ce soit les rétroactes avec les précurseurs possibles au plan Schuman dont la question des cartels (contribution de Clemens A. Wurm) ; les convictions du chancelier Konrad Adenauer pour qui la question de la sécurité, primordiale, détermina la tactique de soutien au plan français (Klaus Schwabe) ; le contexte particulier de la reconstruction de l’après-guerre et l’influence de l’américanisation de l’industrie ouest-européenne dont le refus des cartels (Volker Berghahn) ; le rôle éphémère de l’Autorité internationale de la Ruhr (Corine Defrance) ; les trois orientations des motivations de Paris – à savoir le couple franco-allemand, le caractère supranational, la priorité économique – face aux difficultés de la coopération avec Londres et la nécessité d’intégrer l’Allemagne sans perdre la face (Marie-Thérèse Bitsch) ; la déchirure entre le continent et le Royaume-Uni (Élisabeth du Réau) ; les réactions du syndicat cgt mosellane d’inspiration communiste refusant l’idée d’intégration européenne (Sylvain Schirmann) ; les réactions plurielles des sidérurgistes français début des années cinquante (Sylvie Lefèvre-Dalbin) et celles sous forme de surenchère des militants fédéralistes intégraux bousculés par l’échec de la ced (Bertrand Vayssière) ; les perceptions (au pluriel) de l’opinion publique française (Anne Dulphy et Christine Manigand) ; les questions autour de la fin des limitations de l’industrie allemande (Andreas Wilkens) ; la position des syndicats ouest-allemands face au plan Schuman (Werner Bührer) ; la posture de la rda (Ulrich Pfeil) et de l’Italie (Daniela Preda) à ce sujet ; la place qu’occupa le Néerlandais Max Kohnstamm, bras droit de Monnet, et qui fut le secrétaire de la Haute autorité de la ceca.

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Pour Gérard Bossuat, dans une contribution sous-titrée « De l’histoire au mythe », les contemporains voyaient dans la déclaration Schuman une initiative constructiviste audacieuse et originale, une surprise par ce constat de retournement de la politique française vis-à-vis de l’Allemagne, un projet économique et politique. Aujourd’hui, Schuman et Monnet sont vus par le premier cercle comme les lumières des nations européennes dont les actes appartiennent à l’ordre moral et spirituel, accomplissant le destin de l’Europe !

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Au-delà de cette image d’Épinal et de discours d’épopée, d’autres lisent le plan Schuman plutôt comme un acte d’opportunité politique (Bernard Clappier), la naissance d’une unité économique européenne (Thatcher), un projet politique (Mitterrand et Schmidt), l’expression des intérêts français immédiats de politique étrangère (Toulemon), le déclencheur du processus d’unité économique et politique de l’Europe (Baron Crespo) et plus particulièrement les bases des futures institutions européennes ultérieures (Delors), le prélude à un nouvel humanisme intereuropéen formant une communauté de destin (Martens).

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La déclaration du 9 mai 1950 considérée aussi comme une « géniale fuite en avant » peut être ainsi perçue autant comme plan prophétique que pratique, quand bien même le fédéralisme européen s’est heurté assez vite à la prégnance des États-nations et à l’intergouvernementalisme.

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Ouvrage collectif faisant le bilan critique à partir de nouvelles lectures et sources, enrichi d’une conclusion tout en nuances (Wilfried Loth) où le mythe côtoie le réel, il peut offrir de nouvelles perspectives de lectures et d’interprétations de la saga du plan Schuman. Rehaussant cette fois encore la pertinente collection de Victor-Yves Ghebali aux éditions Bruylant, cette somme nous délivre en quelque sorte une vérité : nous ne pouvons appréhender l’Union européenne aujourd’hui et maîtriser autant que faire se peut son avenir, sans avoir pris connaissance des signifiants du plan Schuman avec ses multiples ramifications philosophiques, iréniques, économiques, politiques et diplomatiques.


Auteur : André Dumoulin
Ouvrage recensé : Wilkens, Andreas (dir.), Le Plan Schuman dans l'histoire. Intérêts nationaux et projet européen, Coll. Organisation internationale et relations internationales, Bruxelles, Bruylant, 2004, 467 p.
Revue : Études internationales, Volume 36, numéro 2, juin 2005, p. 276-278
URI : http://id.erudit.org/iderudit/011432ar
DOI : 10.7202/011432ar

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