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Études internationales

Volume 36, numéro 3, septembre 2005, p. 412-415

Direction : Gordon Mace (directeur)

Rédaction : Claude Basset (rédactrice en chef)

Éditeur : IQHEI

ISSN : 0014-2123 (imprimé)  1703-7891 (numérique)

DOI : 10.7202/012046ar

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Compte rendu

Lehti, Marko et David J. Smith (dir.), Post-Cold War Identity Politics. Northern and Baltic Experiences, London, Frank Cass Publishers, 2003, 320 p.

Louis Clerc

Département d’histoire politique

Université de Turku, Finlande


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Coordonné par Marko Lehti et David Smith, l’ouvrage s’inscrit à la fois dans la littérature sur le phénomène régional, les recherches sur les identités et une littérature spécifique sur la zone baltique. Il apporte un regard particulier en mélangeant ces perspectives et en insistant sur l’aspect construit des perceptions de l’espace et de l’identité, particulièrement dans des zones carrefours comme la Baltique.

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Le problème central tel que posé en introduction est celui de la reconstruction post-guerre froide dans une zone prise entre l’Europe, la Russie et des constructions régionales propres. La sortie d’un régime bipolaire permet à une diversité régionale d’exister à nouveau sur les périphéries du « coeur » européen. La région baltique est donc présentée comme un test de la diversité européenne, des possibilités de coopération régionale, mais aussi de la relation de la Russie avec son « étranger proche »,.

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Le livre se compose de contributions non classées. Un des thèmes les plus traités est celui des constructions identitaires post-soviétiques dans les trois pays baltes entre Europe, région et nation. Inga Pavlovaite souligne la vision de l’Europe par les Baltes, non seulement comme un espoir de prospérité économique mais aussi comme un « paradis retrouvé », une reconnaissance de leur identité européenne. De même, l’Europe est conçue comme une garantie face à une Russie revancharde : les Baltes considèrent ne pouvoir entretenir un dialogue apaisé avec Moscou qu’une fois intégrés dans des ensembles européens. Le discours sur le retour à l’Europe a donc souvent été accompagné de la définition stricte des frontières avec l’Est.

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Vahur Made arrive aux mêmes conclusions dans sa présentation du cas estonien. Il souligne également que l’intégration européenne et le mouvement vers une coopération régionale doivent composer avec des identités nationales fortes et résurgentes. Valters Ščerbinskis montre aussi dans son étude du cas letton cette tension entre identité nationale et coopérations régionales.

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David Smith reprend ce même point dans sa contribution au livre. Il étudie les tentatives de coopération régionale des pays baltiques, concluant que les États et les identités qu’ils définissent, bien que marqués par les changements post-soviétiques, restent les acteurs principaux à la fois des coopérations techniques et des constructions identitaires dans la région. Il montre bien les difficultés inhérentes dans ce contexte aux projets de dimension nordique de l’ue portés en particulier par la Finlande. Sur ce sujet, la contribution de Smith apporte amplement matière à réflexion. Il n’est pas ici le seul à présenter une vision insistant sur le niveau étatique : Hiski Haukkala, John Hiden ou Vahur Made vont aussi dans ce sens.

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Le chapitre commun de Pertti Joenniemi et Marko Lehti ainsi que le chapitre de Lehti sur les narrations nationales nordiques présentent une autre vision, rappelant combien les thèmes de l’identité nordique et baltique forment une base ancienne à des constructions identitaires régionales. Ils soulignent en particulier la valeur en tant que marqueur d’identité de ces discours sur la « nordicité ». Le discours sur le Nord a aussi été utilisé pour asseoir une supériorité morale ou politique des nordiques et remettre en question l’idée d’un coeur européen situé plus au Sud. Le projet de dimension nordique de l’ue est un bon exemple de cet effort de créer une « …nouvelle Europe nordique, une zone dynamique de croissance et de co-prospérité […] qui donnerait plus de centralité aux États nordiques ». Christopher Browning, dans sa contribution sur la Finlande, insiste lui aussi sur cette pratique du régional en écrivant que les coopérations régionales peuvent agir comme la matrice d’une nouvelle identité.

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La contribution de John Hiden met en parallèle les tentatives de l’entre-deux-guerres de faire face par la coopération régionale aux défis « durs » de sécurité et celles d’aujourd’hui de faire face à des menaces plus « douces ». Il insiste surtout sur le danger qu’il y aurait à tergiverser avec l’intégration aux systèmes de sécurité européens des pays d’Europe médiane. Jörg Hackmann évoque lui aussi le passé dans sa contribution sur le rôle de la relecture du passé dans les constructions nationales baltiques après la guerre froide. Cette importance du passé et de sa relecture dans les constructions identitaires du présent revient souvent dans le livre.

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Viatcheslav Morozov, Pami Aalto et Hiski Haukkala traitent tous du rapport de la Russie aux développements récents dans la région. Ils montrent bien combien les dirigeants russes ont du mal à aborder ces développements hors des termes de l’époque soviétique, d’un discours de grande puissance et d’un sentiment d’isolation. Les réactions russes face aux élargissements de l’otan ou de l’ue ou face aux tentatives de dimension nordique de l’ue sont révélatrices à cet égard. Les contributions partent de différents points de vue théoriques, mais leurs conclusions sont comparables. Aalto et Haukkala, explorant l’un la géopolitique post-soviétique de la région et l’autre les réactions de la Russie aux projets de dimension nordique de l’ue, montrent comment Moscou cherche à imposer sa propre vision géostratégique de la zone en réponse à ce qu’elle perçoit comme des intrusions dans son espace réservé. Morosov montre combien les conceptions de la Russie comme grande puissance « assiégée » se voient dans les relations avec les pays baltes.

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Clairement destiné à un public au courant des problèmes locaux et ouvert sur des perspectives multidisciplinaires, le livre n’est pas un ouvrage facile : on ne saurait le conseiller comme introduction aux problématiques générales de la Baltique. Il aurait également bénéficié d’une organisation plus thématique organisant des contributions foisonnantes. Il faut enfin noter qu’il ne traite pas de toute la zone baltique, mais considère surtout les trois pays baltes et les acteurs de la Baltique orientale.

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Mais ces défauts n’enlèvent rien à l’ouvrage en tant que livre de réflexions sur des thèmes communs à toute l’Europe médiane. On pourrait ainsi souligner en particulier le fort désir d’Europe qui anime les pays observés : John Hiden montre bien cette volonté d’être admis dans un ensemble dont on considère avoir été éloignés par l’ombre soviétique. Le livre apporte des éléments pour une cartographie de cette relation psychologique avec l’idée d’Europe. En même temps, on perçoit bien la force des identités nationales en résurgence dans cette région.

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L’ouvrage ouvre toutefois une perspective sur l’émergence de zones régionales, à cheval entre le national et l’européen, où se construisent des habitudes de coopération, des réseaux, des identités. Doit-on craindre ou encourager ces « autres Europes » au sein de l’ue ? Peuvent-elles constituer véritablement un niveau intermédiaire d’identité ?

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Enfin, le livre apporte un regard particulier sur la politique russe envers l’« étranger proche », une politique faite d’un mélange explosif de discours de puissance, d’ambitions géostratégiques et de considérations psychologiques. Le fait que la Russie ait trouvé dans la situation créée par les attentats du 11 septembre 2001 une nouvelle légitimité à son discours de grande puissance rend le problème encore plus actuel. Là aussi, on a deux approches différentes dans le livre : Aalto, Morozov ou Smith tendent à mettre en avant l’érection progressive de nouvelles barrières entre la Russie et ses voisins baltiques.

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On aurait pu s’attendre ici à un livre théorique, mais on y trouve aussi des éléments factuels importants. Les auteurs, tous spécialistes de leurs sujets respectifs, apportent des précisions sur les transitions baltes, la politique russe, les projets de dimension nordique de l’ue. Les contributions de Made, Ščerbinskis et Pavlovaite sont des études de cas apportant des éléments précis sur les trois pays baltes. Le livre fournit aussi une épaisse bibliographie concernant les sujets abordés. On se trouve donc en face d’un excellent outil de travail et de réflexion pour le spécialiste des questions d’identité et de relations internationales dans la région baltique et dans l’Europe médiane. Le livre intéressera aussi le spécialiste des questions de coopération régionale, avec en particulier l’exemple du projet de dimension nordique de l’ue. On y trouve également une vision très instructive sur la Russie actuelle et sa vision de politique extérieure.


Auteur : Louis Clerc
Ouvrage recensé : Lehti, Marko et David J. Smith (dir.), Post-Cold War Identity Politics. Northern and Baltic Experiences, London, Frank Cass Publishers, 2003, 320 p.
Revue : Études internationales, Volume 36, numéro 3, septembre 2005, p. 412-415
URI : http://id.erudit.org/iderudit/012046ar
DOI : 10.7202/012046ar

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