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Études internationales

Volume 38, numéro 3, septembre 2007, p. 448-450

Direction : Gordon Mace (directeur)

Rédaction : Claude Basset (rédactrice en chef)

Éditeur : Institut québécois des hautes études internationales

ISSN : 0014-2123 (imprimé)  1703-7891 (numérique)

DOI : 10.7202/016568ar

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Compte rendu

Artigas, Alvaro, Amérique du Sud. Les démocraties inachevées, Paris, Armand Colin, 2005, 242 p.

Simon Petermann

Université de Liège, Belgique


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Pour tous ceux qui s’intéressent à l’Amérique latine, le livre d’Alvaro Artigas, doctorant à l’iep de Paris et chercheur rattaché au ceri, est indispensable. Le titre de l’ouvrage est tout à fait approprié. L’auteur procède à un examen approfondi des trois dernières décennies et s’interroge longuement sur les changements profonds en cours sur le continent. Ces changements entraînent une véritable recomposition des sociétés latino-américaines tant sur les plans social et économique que politique. Pour tenter de comprendre cette recomposition, l’auteur analyse les diverses modalités de la transition vers la démocratie dans des pays comme le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay, le Pérou, la Bolivie, etc. Il montre bien que ces modalités ont été décidées par le haut ou après une négociation de façade avec les forces de la société. En effet, qu’ils soient le résultat de l’abandon plus ou moins volontaire du pouvoir (Chili), du simple épuisement des bases du régime (Brésil), ou d’une chute précipitée (Argentine), la disparition des dictatures et le passage à la démocratie se sont surtout réalisés grâce à une entente sur les limites de l’expérience démocratique, parfois officielle, toujours officieuse.

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Alvaro Artigas remonte, pour comprendre ces phénomènes, aux sources du populisme sud-américain et à ses deux grands maux : la corruption et le clientélisme. Dans un premier chapitre intitulé Des ténèbres en héritage, l’auteur revient sur les régimes militaires qui se sont installés en Amérique latine dans le contexte de la guerre froide. Il analyse avec pertinence les liens avec les États-Unis, la Doctrine de sécurité nationale (dsn) et apporte un éclairage intéressant sur la mise en oeuvre du fameux Plan Condor destiné à éradiquer les mouvements subversifs réels ou supposés. L’auteur s’attarde sur la répression féroce menée par les régimes militaires qui n’avaient que mépris pour les droits de l’homme. Mais il montre également qu’au terme des années 1970, les dictatures ont commencé à réaliser qu’elles seraient incapables de conserver le pouvoir sans proposer un projet politique et économique susceptible de mobiliser de plus larges parties de la société. C’est à partir de cette époque que le climat politique commence à se modifier et que des réformes, notamment économiques, s’amorcent. L’auteur insiste très justement sur le fait que le bouleversement des rapports de force entre le monde civil et militaire a laissé des traces indélébiles dont l’étendue commence tout juste à être appréciée.

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Dans son chapitre deux intitulé La démocratie retrouvée, l’auteur analyse de manière détaillée ce qu’il appelle l’institutionnalisation de l’oubli, c’est-à-dire le fait que la démocratie n’a pu être rétablie que par une gestion du passé tout à fait singulière. En effet, dans nombre de pays, l’amnistie a été décrétée et peu de tortionnaires ont été jugés. Il fut souvent décidé, comme au Brésil, de ne pas se pencher sur des cas qui pouvaient menacer la stabilité de la démocratie récemment retrouvée, tout en permettant aux médias de conduire des recherches sur le sort des disparus. L’auteur analyse également dans ce chapitre le rôle de l’Église qui a oscillé entre collaboration et guérilla. Il insiste notamment sur la connivence de l’Église argentine avec la dictature militaire pendant les années 1976 à 1982 mais également sur les communautés ecclésiastiques de base qui ont révolutionné l’Église brésilienne et donné naissance à la théologie de la libération. L’auteur analyse également dans ce chapitre les conséquences de l’absence de renouvellement à grande échelle du personnel des administrations publiques dans de nombreux pays d’Amérique latine ainsi que le fait que pendant de longues années les militaires ont persisté à se montrer sur la scène publique afin de réaffirmer à la fois leur présence et le rétablissement de la démocratie. À l’image des militaires kémalistes qui sont devenus les gardiens de la laïcité en Turquie, les forces armées en Amérique du Sud se sont conféré le rôle de gardiennes de la révolution conservatrice pour éviter l’élucidation des violations des droits de l’homme et des crimes de droit commun – comme l’appropriation des biens publics. Tout cela a contribué à la fragilité des institutions démocratiques nouvelles.

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Dans le troisième chapitre intitulé Une représentation politique à contresens, Alvaro Artigas cherche à démontrer que l’évolution de la démocratie en Amérique du Sud dépend moins de la relation entre pouvoir civil et militaire que de l’interaction entre frustration des demandes sociales et attitude du pouvoir politique. L’auteur montre que l’affrontement doctrinaire se transformera en un conflit déterminé par des identités sociales, et que les partis politiques traditionnels ont montré leurs limites et ouvert la voie à des mouvements politiques nouveaux, menés par des leaders populistes. Dans des pays comme l’Argentine, le Brésil et l’Équateur, la surenchère populiste s’est propagée au-delà des partis pour imprégner le système politique tout entier. L’auteur analyse de manière approfondie ce phénomène et montre que la vague populiste a été l’élément le plus marquant des années 1980.

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Le quatrième chapitre, intitulé Des décennies perdues et le parti néolibéral, est consacré aux problèmes économiques et à l’introduction du modèle néolibéral sur le continent latino-américain. Dans ce chapitre, l’auteur montre bien que cette conversion au modèle néolibéral a bien souvent constitué une surprise pour des électorats désabusés et combien la conjugaison de candidats populistes avec la mise en oeuvre des principes de l’économie de marché est une caractéristique récurrente des années 1990. L’auteur y analyse de manière détaillée les différentes politiques économiques adoptées dans des pays comme le Brésil, l’Argentine ou le Chili.

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Dans le chapitre cinq intitulé La question sociale entre inégalités et violences, l’auteur insiste sur le fait que l’application des programmes de réformes structurelles a respecté les impératifs de la stabilisation économique, mais qu’elle a relégué la question du bien-être matériel à une place secondaire. Le résultat, c’est qu’au cours des années 2000, les populations d’Amérique du Sud ne sont pas plus prospères qu’elles ne l’étaient en 1980, et que l’écart entre les couches les plus aisées et les plus défavorisées n’a jamais été aussi important qu’aujourd’hui. Dans ce long chapitre, l’auteur s’interroge sur les causes de la mobilisation sociale qui touche un grand nombre de pays, sur les inégalités sociales et régionales, sur les réformes structurelles et la dette sociale, et surtout sur la dégradation de la sécurité de la population et des rapports sociaux. L’auteur y analyse notamment les divers mouvements sociaux (mst brésilien, paysans cocaleros en Bolivie, etc.) qui agitent le continent, la violence presque endémique qui y règne ainsi que les nouvelles formes de participation politique.

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Le chapitre six est consacré à la place de l’Amérique du Sud dans le monde. L’auteur y montre d’emblée que les nouveaux dirigeants élus démocratiquement n’ont pas remis en cause l’insertion internationale de leurs pays ni le mariage de raison avec les politiques de stabilité économique. « La gouvernance sud-américaine s’inscrit désormais, constate l’auteur, sur des programmes pragmatiques, mais déterminés à apporter une solution à la dette sociale ». En revanche, l’intégration régionale est restée faible et n’a abouti qu’à des résultats décevants. Dans ce chapitre, l’auteur analyse la coopération continentale et les différentes organisations mises en place depuis l’oea, l’aladi, le Pacte Andin et bien entendu le mercosur et ses relations avec l’ue sans omettre les relations internationales de pays comme le Brésil, puissance émergente. Il constate que la relance d’une nouvelle forme de panaméricanisme se heurte aujourd’hui à de nombreux adversaires parmi les gouvernements et les sociétés sud-américaines, que les négociations au sein de l’omc se trouvent toujours dans l’impasse, et que le continent sud-américain diversifie ses partenaires commerciaux et aspire, malgré les difficultés, à faire survivre son projet d’union régionale.

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Dans sa conclusion, Alvaro Artigas constate que la situation économique est toujours délicate pour la plus grande partie du continent, ce qui ne manquera pas de confronter les nouvelles autorités politiques à des choix difficiles. Mais il constate également que les élites politiques commencent à évaluer avec davantage de pragmatisme les possibilités qui sont offertes au continent (la Chine est devenue une destination prioritaire des exportations agroalimentaires de la région). Enfin, si la région reste critique face au projet néolibéral, à l’exception notable du Chili, elle a cependant compris que la meilleure défense de ses intérêts passe par l’existence d’une régulation économique et commerciale au niveau mondial.

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L’ouvrage, qui est écrit dans un style clair et concis, s’achève sur une bibliographie indicative et un index fort utile. Ce livre passionnera tous ceux qui s’intéressent à l’histoire récente et à l’actualité du continent sud-américain.


Auteur : Simon Petermann
Ouvrage recensé : Artigas, Alvaro, Amérique du Sud. Les démocraties inachevées, Paris, Armand Colin, 2005, 242 p.
Revue : Études internationales, Volume 38, numéro 3, septembre 2007, p. 448-450
URI : http://id.erudit.org/iderudit/016568ar
DOI : 10.7202/016568ar

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