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Études internationales

Volume 39, numéro 2, juin 2008, p. 343-347

Direction : Gordon Mace (directeur)

Rédaction : Claude Basset (rédactrice en chef)

Éditeur : Institut québécois des hautes études internationales

ISSN : 0014-2123 (imprimé)  1703-7891 (numérique)

DOI : 10.7202/019214ar

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Compte rendu

David, Charles-Philippe et Julien Tourreille (dir.), Le conservatisme américain. Un mouvement qui a transformé les États-Unis, coll. Enjeux contemporains, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2007, 171 p.

Simon Petermann

Département de science politique

Université de Liège, Belgique


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Voilà un ouvrage collectif qui arrive à point nommé, alors que la vie politique s’anime aux États-Unis en vue des élections présidentielles. Beaucoup d’excellents livres existent en anglais sur le conservatisme américain (notamment ceux de George Nash, de John Micklethwait et d’Adrian Wooldridge) mais il y en a très peu en français. Le présent ouvrage comble donc un vide. Il analyse en profondeur un courant politique, à savoir le conservatisme américain, qui a profondément transformé les États-Unis et qui a un impact sur les relations de ce pays avec ses voisins, ses alliés et le monde dans son ensemble. Cet ancrage à droite est relativement récent. Dans leur introduction, Charles-Philippe David et Julien Tourreille, qui ont dirigé l’ouvrage, montrent bien que pendant la première moitié du xxe siècle les idées de gauche, qualifiées de « libérales » aux États-Unis sont largement dominantes. Le virage à droite va se faire paradoxalement à l’époque même où le libéralisme connaît son apogée. La défaite de Barry Goldwater aux élections présidentielles de 1964 s’inscrit dans une période de gestation des idées conservatrices. C’est lui qui insuffle le conservatisme au sein du Parti républicain. Mais la définition même du conservatisme pose problème. En effet, ce courant rassemble des sensibilités diverses, qui vont des conservateurs traditionnels opposés à des changements sociaux trop rapides aux néoconservateurs militants d’une politique étrangère proactive, en passant par les paléoconservateurs, tenants d’un ordre social articulé autour de valeurs traditionnelles, au premier rang desquelles se situe la famille. C’est pourquoi les auteurs de l’ouvrage se sont attachés à dégager les grands principes, les composantes et les tendances du conservatisme.

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Élu triomphalement en 1980, c’est Ronald Reagan qui, en fait, imposa le conservatisme dans la vie politique américaine. Il fut le véritable instigateur d’une « révolution » d’essence conservatrice. Celle-ci s’inscrit autour de trois axes principaux. Le premier axe est la réduction de la taille du gouvernement fédéral, en particulier dans ses fonctions de régulation. Beaucoup de mesures adoptées sous les administrations précédentes, telles la discrimination positive ou normes environnementales, ont été revues à la baisse parce que considérées comme trop contraignantes pour les entreprises. Le second axe est la diminution des impôts mise en oeuvre avec l’Economic Recovery Act (1981). Et le troisième est l’augmentation massive des budgets du département de la Défense et le projet de bouclier antimissiles Star Wars. Cette course aux armements finira, on le sait, par épuiser l’urss et précipiter sa décomposition.

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Cette longue marche conservatrice qui a permis au parti Républicain de connaître de nombreux succès est marquée également par de nombreux déboires. S’ils gagnent la majorité au Congrès en 1994 (une première depuis les années 1950), ils perdent cette majorité en 1998 et, entretemps, sont incapables en 1996 de reconquérir la Maison Blanche. Avec l’élection de George W. Bush en 2000 et sa réélection en 2004, le courant conservateur semble l’emporter mais, en réalité, il n’est pas à l’abri de fortes turbulences. Le président s’appuie à la fois sur les conservateurs traditionnels (y compris la droite religieuse) et sur les néoconservateurs dont l’influence sera surtout forte dans le domaine de la politique étrangère après les attentats du 11 septembre 2001. Mais si le président parvient à maintenir une certaine cohésion lors de son premier mandat, celle-ci s’effrite au cours du second mandat. La gestion désastreuse des conséquences de l’ouragan Katrina, les scandales de corruption, la gestion incertaine de la guerre en Irak et les images d’Abou Ghraib ont provoqué un mécontentement grandissant chez les conservateurs et le retrait des néoconservateurs de l’avant-scène. La victoire des démocrates aux élections de novembre 2006, voire aux élections présidentielles de 2008, ne signifie pas pour autant un reflux décisif du conservatisme dans le champ politique américain. Lee Edwards, dans le chapitre 1, intitulé Les origines du mouvement conservateur américain contemporain, montre bien que le « chaos », ou le désarroi actuel, n’est qu’une péripétie et que le conservatisme américain dispose de puissants atouts : les think tanks (notamment l’Heritage Foundation) ; des organisations étudiantes dans un grand nombre d’universités ; des émissions de radio populaires et des revues avec des journalistes renommés. Il analyse les origines du conservatisme à partir de la publication de l’ouvrage fondateur de Russel Kirk, The Conservative Mind, en 1953. Il montre notamment comment l’idée centrale de cet ouvrage, celle de la liberté ordonnée (ordered liberty) va profondément influencer tout un courant de pensée, et décrit l’évolution de ce courant à travers les trois grandes figures politiques qu’en sont Barry Goldwater, Ronald Reagan et George W. Bush. Dans ses conclusions, après avoir constaté l’effet structurant du mouvement conservateur sur la société et la politique américaines des cinquante dernières années, il continue de penser que ce mouvement, malgré ses aléas, reste un acteur majeur, et souvent dominant, dans la vie politique et économique des États-Unis.

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Élisabeth Vallet (chap. 2) analyse le lien étroit entre « religiosité » et conservatisme social. Elle montre combien la religion est l’un des éléments fondateurs de la nation américaine et comment elle a imprégné la société. L’auteure analyse également de manière fine l’émergence des fondamentalismes chrétiens et l’alliance qui s’est progressivement établie entre deux courants conservateurs : le conservatisme social et le conservatisme religieux. Selon elle, c’est sous George W. Bush que ces convergences se sont établies. Et c’est notamment Karl Rove, l’artisan des victoires de Bush fils, qui a permis aux fondamentalistes de se faire entendre à la Maison-Blanche. Élisabeth Vallet montre cependant que les convergences entre la droite néoconservatrice, la droite traditionnelle et chrétienne et la droite évangélique, stimulées par les attentats du 11 septembre, demeurent fragiles parce que ces trois factions sont constamment en compétition et que l’idée d’un pôle conservateur unifié, impérialiste, chrétien fondamentaliste et traditionaliste n’est pas pertinente. L’auteure constate néanmoins un glissement de la société américaine en général vers plus de religiosité et, sur le plan politique, vers la droite. La preuve en est que l’ensemble des candidats potentiels pour les élections présidentielles de 2008, tant républicains que démocrates, accordent une plus grande importance à la religion et prennent en compte l’existence de cette droite religieuse active, prosélyte et médiatique.

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Le troisième chapitre intitulé Le conservatisme chez les minorités raciales et sexuelles. Une percée inéluctable, sous la plume de Greg Robinson, met en évidence une tendance assez paradoxale. Alors que les Afro-Américains ainsi que les gays et lesbiennes constituent deux communautés traditionnellement libérales, le conservatisme semble y gagner aujourd’hui en influence. Une influence mesurée, certes, mais significative tant la fracture était profonde entre ces communautés et le conservatisme. L’auteur montre, par exemple, que George W. Bush et ses alliés ont fait des efforts soutenus pour courtiser une fraction de l’électorat afro-américain, et que la nomination de Colin Powell et de Condoleezza Rice à des postes importants s’inscrit dans cette volonté de capter le vote d’une fraction des Afro-Américains afin de diviser l’opposition libérale. L’auteur insiste également sur le fait que le mouvement gay et lesbien est également marqué par le succès de l’idéologie conservatrice. Si cette tendance est minoritaire, elle est toutefois significative de l’évolution générale de la société américaine. Dans le cas des gays et lesbiennes, c’est autour du mariage, une valeur fondamentale pour les conservateurs, que s’est cristallisé le débat, dans la mesure où le mariage entre personnes du même sexe constitue une forme de « normalisation » opposée à une sexualité débridée qui favorise, notamment, l’expansion du sida.

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Karine Prémont (chap. 4) rappelle que pendant longtemps les médias furent perçus par les conservateurs comme favorables aux idées libérales véhiculées par les démocrates. Or, l’évolution récente du paysage médiatique permet de constater un certain virage à droite dont les effets sur les préférences de l’opinion publique ne sont pas négligeables. L’auteure insiste sur le fait que la voix des conservateurs (regroupés autour de Fox News et des médias locaux) semble aujourd’hui plus unifiée, alors que les libéraux donnent l’impression d’être divisés et affaiblis.

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La seconde partie de l’ouvrage s’attache à analyser les répercussions politiques du conservatisme américain. Devant les progrès et l’ancrage de celui-ci, le Parti démocrate, qui incarne le libéralisme, est, selon Julien Tourreille, confronté à un défi majeur. L’auteur analyse longuement (chap. 5) de manière critique les problèmes du Parti démocrate et soutient que l’avenir des démocrates passe certes par leur capacité à surmonter l’obstacle libéral, mais surtout par la réaffirmation de leur identité progressiste. Pour cela, les démocrates doivent reconquérir les quatre mythes du discours politique américain : le triomphe de l’individu ; la bienveillance de la communauté ; la menace provenant de l’étranger et la corruption des élites, mythes confisqués par les conservateurs. Julien Tourreille pense qu’avec la fin du mandat de George W. Bush, les démocrates disposent d’une fenêtre d’opportunité pour reconquérir le pouvoir politique.

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Frédérick Gagnon dresse dans le chapitre 6 le bilan de l’influence du conservatisme au Sénat depuis la victoire des républicains aux élections de 1994. Bien qu’importante, elle n’a pas suffit aux conservateurs pour pouvoir concrétiser toutes les ambitions de leur programme. L’auteur analyse longuement l’impact du conservatisme au Sénat sur la politique américaine. Il montre également que si le Parti démocrate a remporté les élections de 2006, cette victoire ne marque pas la fin de l’influence du conservatisme au Sénat.

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Jean-Frédéric Légaré-Tremblay (chap. 7) s’intéresse à l’essor et au déclin d’une autre influence importante au sein de l’Administration Bush : celle des néoconservateurs. Les représentants de cette faction du conservatisme ont acquis un rôle déterminant au lendemain du 11 septembre, en particulier avec l’intervention en Irak, mais ils n’ont pas pour autant fait main basse sur la politique étrangère des États-Unis. Leur influence a été importante du fait de leur alliance avec les nationalistes avec lesquels ils partageaient une même vision réaliste des relations internationales. Mais cette alliance idéologique n’a pas résisté à l’épreuve des événements. Les déboires de la guerre en Irak ont donné le coup de grâce aux néoconservateurs dont beaucoup se sont reconvertis. Et l’auteur estime, à juste titre, qu’ils devront à tout le moins traverser un long purgatoire, avant de retrouver une capacité d’influence.

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Alors que les alliés traditionnels des États-Unis n’ont pas toujours pris conscience du poids du conservatisme dans la société américaine, l’ancrage de celui-ci peut-il remettre en question les relations qu’entretiennent les Américains avec les Canadiens et les Européens ? Louis Balthazar (chap. 8) concède que la montée du conservatisme aux États-Unis, avec en particulier la réélection de George W. Bush en 2004, a passablement affecté les relations avec le Canada. Pour autant l’incompréhension mutuelle nord-américaine ne semble que passagère tant les sociétés américaine et canadienne sont moins différentes qu’on ne le dit et plus similaires qu’on ne le reconnaît.

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Barthélémy Courmont (chap. 8) analyse l’évolution des relations transatlantiques. Celles-ci ont connu une période de tension indéniable lors de la crise irakienne de 2003. Les difficultés de l’Administration Bush en Irak, son retour vers le multilatéralisme laissent entrevoir un renouveau de la relation entre les États-Unis et l’Europe. Mais ce renouveau passera par une évaluation critique du passé le plus récent.

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Au terme de la conclusion rédigée par Christian Rioux, le lecteur appréciera la tentative réussie des auteurs de mettre en évidence à quel point la montée du conservatisme constitue un changement structurel majeur qui a transformé la société et la politique américaines. La lecture de ce livre s’impose d’autant plus que de nouvelles péripéties politiques s’annoncent aux États-Unis dans les mois à venir.


Auteur : Simon Petermann
Ouvrage recensé : David, Charles-Philippe et Julien Tourreille (dir.), Le conservatisme américain. Un mouvement qui a transformé les États-Unis, coll. Enjeux contemporains, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2007, 171 p.
Revue : Études internationales, Volume 39, numéro 2, juin 2008, p. 343-347
URI : http://id.erudit.org/iderudit/019214ar
DOI : 10.7202/019214ar

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