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Études internationales

Volume 41, numéro 2, 2010, p. 266-268

Direction : Gordon Mace (directeur) et Richard Ouellet (directeur adjoint)

Rédaction : Pauline Curien (rédacteur en chef)

Éditeur : Institut québécois des hautes études internationales

ISSN : 0014-2123 (imprimé)  1703-7891 (numérique)

DOI : 10.7202/044618ar

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Compte rendu

Romain Yakemtchouk, 2009, L’islam face à l’Occident. Un heurt des civilisations ?, Paris, L’Harmattan, 240 p.

Simon Petermann

Département de science politique

Université de Liège, Belgique


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Voilà un livre qui peut s’avérer utile pour le lecteur qui s’interroge sur les convulsions du monde musulman et qui émet des doutes ou formule des critiques sur le thème du conflit des civilisations. L’auteur, très prolixe, s’est lancé cette fois-ci dans la rédaction d’un ouvrage pour le moins ambitieux. Sans être islamologue, en seize chapitres, il nous entraîne d’une plume alerte dans l’histoire lointaine et immédiate d’un monde musulman encore fort méconnu et dont il souligne à juste titre la grande diversité. Dans son ouvrage, constatant « que beaucoup d’Européens ont une mauvaise image de l’islam » surtout depuis le 11 septembre 2001, l’auteur s’efforce de couvrir le champ le plus large possible du monde de l’islam dans un esprit d’ouverture et de dialogue. Il ne se contente pas de mettre en lumière ses tendances lourdes, de décrire et d’analyser ses courants et ses contradictions, mais s’efforce de répondre à la question fondamentale qui se dégage de son titre en prenant à contre-pied l’argumentation que développait jadis Samuel Huntington dans sa fameuse thèse sur le choc des civilisations. Selon lui – comme pour beaucoup d’autres auteurs –, le conflit se situe d’abord à l’intérieur des civilisations, pour autant qu’on puisse bien cerner leurs contours. Pour développer cette thèse et comprendre le présent, il fait constamment allusion au passé parfois lointain dans la mesure où, dans les discussions entre Occidentaux et islamistes, les deux parties s’y réfèrent pour étayer leurs attitudes respectives. C’est pourquoi son livre est parsemé de références historiques et de faits d’actualité. Des rappels utiles pour le lecteur mais qui parfois rendent la lecture fastidieuse tant le texte est dense. L’auteur nous mène d’un continent à l’autre, voire d’un pays à l’autre en montrant chaque fois combien l’islam progresse à travers ses contradictions et ses divisions. C’est ainsi qu’après un premier chapitre sur l’unité et les divisions de l’islam contemporain, il revient en quelques pages sur l’expansion de l’islam à l’époque des califes qui succédèrent au Prophète, sur les splendeurs et finalement la décadence de l’Empire ottoman, la colonisation de l’Afrique du Nord par la France, la révolte arabe, Atatürk, le fondateur de la Turquie moderne. Le Proche-Orient est évidemment au coeur du problème. Le réveil de l’Égypte, le panarabisme de Nasser, l’émergence – largement sous-estimée au départ – du Hamas devenu un acteur quasi incontournable en Palestine, la difficile cohabitation islamo-chrétienne au Liban. Chaque fois, l’auteur retrace les contextes historiques pour faire comprendre les différents enjeux en présence. Après un détour par les pays du Grand Maghreb (Maroc, Algérie, Tunisie, Mauritanie, Libye), il revient sur l’islam dans les pays du Moyen-Orient et plus particulièrement sur la situation en Irak et en Arabie saoudite. Il analyse également la pénétration de l’islam en Afrique subsaharienne (Nigéria, Sénégal, Soudan, etc.) depuis quelques décennies. Du continent africain l’auteur nous ramène vers l’islam dans les Balkans (Bosnie-Herzégovine, Kosovo et Albanie) avant d’aborder la résurgence de l’islam en Russie et en Ukraine. Il nous livre ici quelques réflexions sur les causes profondes de cette résurgence après des décennies de communisme et de tentatives d’éradication de la religion. L’islam dans les républiques de l’Asie centrale n’est pas omis (Turkménistan, Ouzbékistan, Kirghizistan, Tadjikistan et Kazakhstan). On peut regretter qu’il n’ait consacré que dix pages à ces républiques issues de l’ex-Union soviétique dont quelques-unes regorgent de richesses et occupent une situation géostratégique importante, mais il avait sans doute hâte de revenir sur l’islam en Asie (Indonésie, Pakistan, l’Inde avec ses 13,4 % de musulmans, l’Afghanistan, l’Iran, le Bangladesh, Brunei et la Malaisie) en proie à des développements inquiétants (montée de l’islamisme radical, présence d’Al-Qaïda, etc.) avant d’analyser de manière plus approfondie le regain de l’islamisme en Turquie. Dans ce chapitre intéressant, l’auteur analyse avec précision les différentes composantes de la société turque avec ses tensions entre courants laïque et religieux, la nature des partis politiques et le rôle de l’armée, gardienne de l’héritage d’Atatürk. Il évoque également la révolution islamique en Iran et ses retombées. Des origines du pouvoir islamique à l’affaire des caricatures de Mahomet en passant par la fatwa contre l’écrivain Salman Rushdie, tous ces événements sont analysés de manière assez détaillée ou résumés de façon didactique. La dernière partie de l’ouvrage est consacrée à l’hégémonisme des États-Unis face à l’islam ainsi qu’au terrorisme antiaméricain. L’auteur s’étend d’abord sur l’islam aux États-Unis avant d’évoquer les événements du 11-Septembre et leurs conséquences (guerre contre le régime des talibans en Afghanistan, invasion de l’Irak et destruction du régime de Saddam Hussein), puis s’interroge sur les perspectives de la présidence d’Obama. Il dresse également le tableau des communautés musulmanes en Europe (entre 11 et 15 millions de musulmans) et au Canada, et s’interroge notamment sur le bien-fondé de certaines lois adoptées pour prévenir le terrorisme islamiste et plus généralement pour combattre le radicalisme islamiste. Dans le cas du Canada, on peut regretter que l’auteur n’y ait consacré qu’une quinzaine de lignes, alors que la présence de la communauté musulmane y remonte à 1871. Enfin, dans ses conclusions, l’auteur évoque le dialogue en cours (et souvent difficile) entre les chrétiens et les musulmans, entre l’Église catholique et l’islam et l’attitude des autres églises chrétiennes devant le dialogue mentionné plus haut, de même que la problématique de l’islam face à l’Occident : un dialogue des civilisations à l’opposé de la théorie du conflit des civilisations. C’est nettement en faveur de ce dialogue que penche l’auteur, mais il reconnaît que faute de continuité et de qualité celui-ci risque de n’être qu’un dialogue de sourds. Néanmoins, selon lui « il est grand temps d’atténuer les heurts civilisateurs, c’est dans l’intérêt de tous ».

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Le livre de Romain Yakemtchouk, qui contient un index des noms, est certes utile, comme tous les livres de synthèse, mais il manque parfois d’épaisseur scientifique. On aurait souhaité qu’il consacre plus de temps à l’analyse du radicalisme islamiste qui ronge plusieurs sociétés musulmanes et qui s’affirme comme une force nettement hostile à tout dialogue. L’auteur n’étant pas un spécialiste de l’islam, il a construit son livre sur des sources diverses, parfois pertinentes, parfois trop légères, ce qui vaut au lecteur d’éprouver un sentiment de déjà lu (il se cite d’ailleurs lui-même à plusieurs reprises). C’est dommage, car la tentative était prometteuse.


Auteur : Simon Petermann
Ouvrage recensé : Romain Yakemtchouk, 2009, L’islam face à l’Occident. Un heurt des civilisations ?, Paris, L’Harmattan, 240 p.
Revue : Études internationales, Volume 41, numéro 2, 2010, p. 266-268
URI : http://id.erudit.org/iderudit/044618ar
DOI : 10.7202/044618ar

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