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Études internationales

Volume 41, numéro 2, 2010, p. 280-282

Direction : Gordon Mace (directeur) et Richard Ouellet (directeur adjoint)

Rédaction : Pauline Curien (rédacteur en chef)

Éditeur : Institut québécois des hautes études internationales

ISSN : 0014-2123 (imprimé)  1703-7891 (numérique)

DOI : 10.7202/044625ar

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Compte rendu

Bernard Lugan, 2009, Histoire de l’Afrique. Des origines à nos jours, Paris, Ellipses, 1245 p.

Claude Comtois

Département de géographie

Université de Montréal


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L’Afrique demeure à la croisée d’influences culturelles très variées. Ce continent qui présente une grande diversité de repères géographiques fait l’objet de toutes les attentions des écoles de géographie politique. Malgré les nombreuses publications sur le sujet, la rédaction d’un ouvrage sur l’histoire de l’Afrique demeure un pari audacieux. L’auteur rédige l’histoire de l’Afrique en 28 chapitres. Mais il est possible de rythmer cette histoire en fonction de quelques grandes mutations.

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La première mutation porte évidemment sur l’origine du peuplement de l’Afrique. L’auteur démontre que les premières transformations africaines résultent de grands changements climatiques. L’alternance de périodes humides et de périodes sèches explique l’histoire du peuplement et les grandes vagues migratoires pastorales du nord vers le sud. Lugan explique que les changements climatiques ont contraint les populations à entreprendre des travaux collectifs destinés à augmenter les productions agricoles par l’utilisation efficace de la circulation de l’eau. S’appuyant sur une analyse comparative des variations entre des représentations artistiques des peintures rupestres, la démonstration de l’auteur constitue un des points forts de l’ouvrage.

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La seconde mutation porte sur le processus d’islamisation de l’Afrique. L’auteur présente une histoire des conquêtes arabo-musulmanes de l’Afrique du Nord et explique les grandes étapes de l’occupation de l’Afrique subsaharienne, la constitution de grands empires et l’histoire commerciale du littoral de l’Afrique orientale. Ces chapitres du livre sont particulièrement décevants. Pour Lugan, l’islam forme un bloc monolithique, alors que l’islamisation se résume au djihad. Aucune explication n’est donnée sur le schisme de l’islam et ses conséquences en Afrique du Nord. Lugan ignore que les musulmans intégraient d’abord les peuples du livre (juifs et chrétiens) et non les polythéistes. Par conséquent, il était plus facile d’islamiser sous le califat. Contrairement à ce qu’affirme l’auteur, l’islam ne fut pas un facteur de cristallisation des réalités ethniques. Dans toute l’Afrique, il est extrêmement rare que les mouvements religieux aient permis de dépasser l’ethnie. Les rassemblements de tribus et de clans sont essentiellement ethnocentrés. Cette profonde indigence de l’analyse devient apparente lorsque l’auteur ne peut expliquer le recul de l’islam, l’incapacité des empires et cités-États africains à s’organiser à l’instar des régions de la chrétienté.

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La troisième mutation s’applique aux grandes découvertes. Pour Lugan, fortement influencé par l’école positiviste, l’histoire ici se résume à une rubrique des différents souverains africains, à une chronologie des découvertes européennes ou à une description des champs de bataille sous la forme de poids de l’infanterie et de valeur des différentes stratégies militaires. S’appuyant sur des récits de voyage, des correspondances diplomatiques et des archives gouvernementales, Lugan réussit néanmoins à démontrer que les explorations et les campagnes militaires européennes ont provoqué une mutation en profondeur de la berbérité en raison de l’affaiblissement de l’Empire ottoman et de la pénétration des puissances européennes, une transformation du poids stratégique de l’Égypte, en raison de l’ouverture du canal de Suez, et surtout une cassure des royaumes locaux africains en lien avec l’imposition de la souveraineté des puissances coloniales. Le chapitre sur les traites esclavagistes est toutefois plus rigoureux. Lugan démontre, chiffres à l’appui, une solide connaissance du rôle des Africains, de la rentabilité des opérations pour les négriers européens, des effets de la ponction esclavagiste sur la démographie africaine et des motifs qui ont présidé à son abolition.

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La quatrième mutation se rapporte à la colonisation. Sous quatre chapitres, l’auteur décrit les actions et les modèles de colonisation de chaque puissance européenne. Sa contribution la plus originale concerne l’utilisation des progrès techniques dans le domaine des transports pour la construction des empires coloniaux. Lugan démontre en effet que l’impérialisme britannique s’exerçait du Caire au Cap dans le but de verrouiller les noeuds de communication de la route des Indes, notamment par Suez. À son avis, la stratégie de la France reposait sur le contrôle des régions riveraines du lac Tchad et sur la construction de corridors de transport émanant de ce point central vers les arrière-pays de l’Algérie, du Sénégal et des comptoirs commerciaux du golfe de Guinée. En ce qui a trait à l’Allemagne, l’auteur explique que le soutien de l’industrie germanique par une politique maritime reposait non seulement sur la liberté commerciale sur toutes les mers du globe, mais également sur la possession de points d’appui sous la forme de colonies. La stratégie allemande visait à entreprendre la réalisation d’ambitieux projets ferroviaires en vue de transformer les colonies en plaques tournantes pour les régions limitrophes. Lugan démontre que l’une des limites de la participation du Portugal, de la Belgique, de l’Italie et de l’Espagne à la colonisation de l’Afrique résidait dans la difficulté de mise en valeur des territoires par l’absence de voies de communication.

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La cinquième grande rupture correspond à l’émergence des mouvements nationalistes et aux processus de décolonisation. L’auteur démontre que l’Europe, sortie affaiblie par les guerres mondiales, n’était pas en mesure de contenir les vagues nationalistes qui ont connu une certaine ampleur dans l’Afrique. La présentation de l’auteur demeure généralement trop factuelle. L’identification des conflits, la présentation des revendications nationalistes et la remise en cause de la colonisation sont présentées sous l’angle des chancelleries. L’analyse de la politisation du destin africain est absente. Il aurait également été intéressant d’expliquer que les mouvements nationalistes, notamment en Afrique du Nord, s’inspiraient du mouvement des idées en Europe, soit l’éveil des nationalités. La principale contribution de l’auteur repose sur une historiographie qui permet de démontrer que la colonisation était économiquement ruineuse et génératrice de nombreux problèmes sur le plan de la politique internationale. L’un de ses arguments consiste à démontrer que l’existence d’un marché colonial impérial créait des habitudes qui freinaient la compétitivité commerciale des entreprises européennes sur les marchés internationaux. Lugan explique que les débouchés commerciaux du colonialisme étaient des marchés protégés, fondés sur des contingentements et des préférences tarifaires. Il en résultait que ce protectionnisme empêchait le développement d’innovations au sein d’importants secteurs de l’économie européenne.

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La sixième mutation concerne l’histoire moderne de l’Afrique depuis les indépendances. Lugan fait reposer son analyse sur trois grands problèmes: frontaliers, démographiques et institutionnels. Il démontre que le tracé des frontières était un phénomène arbitraire peu démarqué, un découpage frontalier non adapté à l’État-nation, mais qu’on ne peut penser refaire les frontières. Le maintien des frontières est le seul moyen de maintenir la paix sur le continent. L’auteur explique la dynamique démographique du continent africain en fonction d’une variété d’indices. Sur le plan institutionnel, il explique que les processus de libéralisation et de démocratisation ont débouché sur l’ethno-mathématique, soit la victoire des peuples les plus nombreux. Son analyse des différents pays permet de démontrer que les élites africaines peuvent être remarquablement aptes à mener les relations avec des acteurs externes et à manipuler différents intérêts entre ces acteurs pour contrer les menaces internes et externes sans s’engager à édifier des institutions étatiques fortes. La lecture des six chapitres sur la période moderne de l’Afrique est riche d’enseignement. Lugan donne l’impression que l’objectif de nombreux dirigeants africains n’est pas de poursuivre une plus grande autonomie de l’État, mais bien de développer de nouvelles formes de contrôle social. En encourageant les acteurs externes à s’aligner avec leur réseau politique d’intérêts privés, les dirigeants maximisent les ressources disponibles pour leur coalition, renforcent leur capacité de contrôler la distribution de ressources et accroissent leur autorité politique.

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Appuyé par 180 illustrations et une bibliographie de plus de 700 références, ce texte s’inscrit dans la grande tradition française des études historiques inspirées du positivisme. Lugan décrit bien certains des faits qui ont jalonné l’histoire africaine. Leurs interprétations nécessitent cependant de la part du lecteur un accès à une littérature historique critique afin de bien comprendre les causes et les conséquences des grandes ruptures qui caractérisent l’histoire de l’Afrique.


Auteur : Claude Comtois
Ouvrage recensé : Bernard Lugan, 2009, Histoire de l’Afrique. Des origines à nos jours, Paris, Ellipses, 1245 p.
Revue : Études internationales, Volume 41, numéro 2, 2010, p. 280-282
URI : http://id.erudit.org/iderudit/044625ar
DOI : 10.7202/044625ar

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