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Études internationales

Volume 41, numéro 3, 2010, p. 397-399

Direction : Gordon Mace (directeur) et Richard Ouellet (directeur adjoint)

Rédaction : Pauline Curien (rédacteur en chef)

Éditeur : Institut québécois des hautes études internationales

ISSN : 0014-2123 (imprimé)  1703-7891 (numérique)

DOI : 10.7202/044908ar

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Compte rendu

Annette Freyberg-Inan, Ewan Harrison et Patrick James (dir.), 2009, Rethinking Realism in International Relations. Between Tradition and Innovation, Baltimore, md, The Johns Hopkins University Press, 305 p.

Thomas Juneau

Département de science politique, Université Carleton, Ottawa


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Cet ouvrage collectif pose deux questions fondamentales : quelle est la voie de l’avenir pour l’école réaliste en relations internationales et quels critères peuvent servir à répondre à cette première question ? Les auteurs principaux orientent la discussion en proposant que la voie la plus prometteuse se situe dans le débat entre le réalisme structurel élaboré et le réalisme néoclassique. Certains des chapitres sont critiques face au réalisme, d’autres y sont favorables ; mais tous sont unis par la conviction que les débats intra- et inter-paradigmatiques sont nécessaires à la progression théorique. En réponse à ces questions, les contributeurs axent la discussion sur trois plans – épistémologique, ontologique et théorique.

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Sur le plan épistémologique, chaque chapitre aborde à sa façon la question de l’évaluation de la rigueur, la viabilité et l’utilité d’une théorie. Les contributions illustrent deux courants en apparence contradictoires au sein du réalisme, avec d’un côté les positivistes proches du réalisme structurel, et de l’autre les néoclassiques, dans certains cas sympathiques aux courants constructivistes et sociologiques et dans d’autres tout au moins en faveur d’un éclectisme épistémologique.

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Selon Patrick James, une théorie devrait être capable de prédire l’avenir ; à cet effet, elle doit être basée sur la clarté conceptuelle et sur une logique déductive. Jacqui True, quant à elle, soutient que, si les réalistes sont souvent critiqués en raison de l’hétérogénéité de leurs critères pour juger de la qualité d’une théorie, il s’agit au contraire d’une force et d’une caractéristique intrinsèque pour les féministes. Enfin, Jennifer Sterling-Folker rejette les critères conventionnellement utilisés pour évaluer les théories des relations internationales, proposant plutôt l’outil des « traditions philosophiques ». Reformulant le fameux concept de Benedict Anderson, elle définit une tradition comme étant une communauté analytique imaginée. Cette approche, au lieu d’être basée sur des critères popperiens ou kuhniens, soutient qu’une théorie est valide et productive si son nombre d’adhérents augmente et si ceux-ci font preuve de dynamisme (au regard, par exemple, de leurs publications et de leur participation à des conférences). Sterling-Folker conclut que cette approche soutient l’hypothèse d’un avenir prometteur pour le réalisme néoclassique.

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La dimension ontologique est la moins explorée des trois. Quels acteurs doivent être pris en considération par les théories réalistes ? Jusqu’à quel point doit-on comprendre les situations du point de vue de ces acteurs afin d’apprécier leurs choix ? Plusieurs auteurs s’entendent pour affirmer que l’une des forces du réalisme néoclassique réside en sa capacité d’incorporer un élément d’éclectisme dans ses choix ontologiques. Ces derniers devraient être décidés selon les circonstances propres au problème étudié, et non en fonction de règles universelles et rigides. Balkan Devlen et Özgür Özdamar, par exemple, suggèrent que le réalisme doit revenir à ses racines classiques et prendre davantage en compte le premier niveau d’analyse, c’est-à-dire le rôle des leaders.

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La troisième dimension explorée concerne le développement théorique du réalisme. Selon Christopher Layne, l’ascension du réalisme néoclassique ne signifie pas le déclin du néoréalisme, mais doit au contraire être perçue comme une extension logique et nécessaire de ce dernier. En prenant l’exemple de la grande stratégie américaine à l’endroit de la Chine, Layne propose que l’objectif poursuivi par Washington – établir et maintenir une hégémonie extrarégionale en Asie de l’Est – ne peut être expliqué par le réalisme structurel. Le réalisme néoclassique, en revanche, propose une analyse à deux niveaux : il explique d’abord pourquoi Washington agit comme il le fait depuis 60 ans, puis explique en quoi ces choix sont porteurs de conséquences négatives pour les États-Unis. Layne conclut que la sécurité américaine serait maximisée par l’adoption d’une grande stratégie d’off-shore balancing.

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Le chapitre de Devlen et Özdamar illustre toutefois un danger qui guette le réalisme néoclassique. Selon cette branche encore jeune de la famille réaliste, la puissance relative d’un État demeure le principal déterminant de sa politique étrangère. Si le réalisme néoclassique accepte que des variables domestiques puissent s’insérer dans la chaîne causale et jouer un rôle de « filtre », il n’en demeure pas moins que ce qui différencie le réalisme néoclassique du Innenpolitik – ces approches d’analyse de la politique étrangère qui l’emportent principalement sur les explications intérieures – demeure le rôle primordial de la puissance. Or selon le modèle de Devlen et Özdamar, appliqué à la crise du Kosovo de 1999, l’essentiel de la puissance causale semble être attribué au rôle des leaders des principaux pays concernés. Cette erreur, qu’un certain nombre d’auteurs qui s’identifient au réalisme néoclassique ont également commise, tend à donner raison aux critiques tels que Jeffrey Legro et Andrew Moravcsik, selon qui le réalisme s’éparpille de manière ad hoc et en vient à perdre tout son sens.

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On pourra déplorer, toutefois, la place de choix accordée dans cet ouvrage au réalisme structurel élaboré. En effet, cette version du réalisme demeure relativement marginale, et – mis à part son fondateur, Patrick James, l’un des auteurs principaux de l’ouvrage – peu de réalistes s’y identifient. Il est beaucoup plus aisé, toutefois, de soutenir la conclusion des auteurs principaux et d’une majorité de chapitres – y compris ceux écrits par des critiques du réalisme, comme True et Stephen Rosow – selon laquelle l’avenir du réalisme se situe dans sa branche néoclassique. Sa flexibilité ontologique et épistémologique, l’importance qu’elle accorde à l’intégration des différents niveaux d’analyse, son attention au détail, de même que sa capacité déjà prouvée, en font, en effet, une piste d’exploration potentiellement fructueuse.

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L’orchestration d’un dialogue cohérent entre tenants et critiques du réalisme représente sans contredit la grande réussite de cet ouvrage. Les contributions incluent des perspectives tant féministes ou constructivistes que réalistes de toutes sortes – défensif, structurel et néoclassique. On retiendra en particulier l’excellent travail de coordination des auteurs principaux, qui ont réussi à provoquer un réel débat entre les différents chapitres. Comme Annette Freyberg-Inan, Ewan Harrison et James l’écrivent en introduction, les débats robustes entre et au sein des paradigmes sont essentiels au progrès théorique.


Auteur : Thomas Juneau
Ouvrage recensé : Annette Freyberg-Inan, Ewan Harrison et Patrick James (dir.), 2009, Rethinking Realism in International Relations. Between Tradition and Innovation, Baltimore, md, The Johns Hopkins University Press, 305 p.
Revue : Études internationales, Volume 41, numéro 3, 2010, p. 397-399
URI : http://id.erudit.org/iderudit/044908ar
DOI : 10.7202/044908ar

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