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L’ouvrage publié par Belachew Gebrewold sous le titre Anatomy of Violence. Understanding the Systems of Conflict and Violence in Africa est une contribution remarquable à la sociologie des conflits. En effet, la littérature des relations internationales d’après-guerre froide s’est généralement caractérisée par la propension à rechercher des qualificatifs exotiques à portée plus suggestive qu’analytique pour rendre compte des conflits en Afrique ou encore en Europe centrale et orientale. Aussi a-t-on parlé des « guerres sauvages », des « conflits moléculaires », des « guerres nouvelles ». Tout semblait se passer comme si, à l’aide des catégories classiques des relations internationales et de la sociologie des conflits, il n’était pas possible d’expliquer et de comprendre les conflits en Afrique. À cet égard, l’un des principaux mérites de Belachew Gebrewold est de montrer et de démontrer que les conflits en Afrique peuvent être expliqués à l’aide des concepts classiques d’État, de sécurité et de système dont la fécondité heuristique est éprouvée. Cette démarche est faite dans le cadre de la réfutation de la distinction classique entre l’interne et l’externe. Cette distinction est jugée artificielle et poreuse ; car les conflits en Afrique participent de l’interaction dynamique entre l’interne et l’externe, entre le dedans et le dehors : ces deux pôles de référence sont inextricablement liés. D’où la proposition de comprendre les conflits en Afrique à partir de la notion de « système de conflit ». Cette notion est éprouvée à partir de l’étude des conflits de la République démocratique du Congo, de la Somalie, du Soudan et de la Corne de l’Afrique.

L’approche systémique des conflits africains proposée par Gebrewold a pour points de départ : d’abord, l’analyse du système d’États en Afrique pour mettre en relief les réussites et les échecs d’institutionnalisation du pouvoir, la revendication réussie ou ajournée du monopole de la violence physique légitime, les influences de l’environnement international ; ensuite, la place de l’Afrique dans le système international de sécurité dans lequel le programme en matière de sécurité des grandes et moyennes puissances, telles que la Chine, l’Union européenne et la France notamment, a des impacts sur les États faibles ; enfin, l’insistance sur la relation qualifiée de structurelle entre conflit, d’une part, État et sécurité, d’autre part. C’est dans ce cadre que se déploie l’analyse systémique des conflits africains. Ici, l’auteur choisit de relativiser la notion de conflit intraétatique, bien qu’il soit amené à l’utiliser en examinant de manière partielle le conflit soudanais et somalien. L’option épistémologique majeure de l’auteur, c’est de ne pas considérer les conflits comme des « monades closes » mais plutôt comme des « vases communicants », comme des situations en interaction, mieux en relation d’interdépendance. Il en est ainsi notamment des conflits de la République démocratique du Congo et de la Corne de l’Afrique. Certes, le conflit congolais est un conflit interne lié à la contestation de la légitimité du régime de Mobutu. Cependant, il s’agit aussi, d’une part, d’un conflit régional impliquant des dynamiques propres au Rwanda, à l’Ouganda, au Burundi, à l’Angola, au Zimbabwe et, d’autre part, d’un conflit global du fait du jeu des États occidentaux comme la France, la Belgique ou encore les États-Unis d’Amérique. Le conflit de la Corne de l’Afrique participe de la même logique transnationale en tant qu’il entremêle la Somalie, le Soudan, l’Érythrée, le Kenya, etc. En raison de la dimension régionale des conflits, Belachew Gebrewold propose « la transformation systémique » comme moyen de mettre fin à la violence et au conflit. En d’autres termes, c’est une mutation qualitative du système global qui constitue la solution.

En définitive, l’ouvrage de Gebrewold est remarquable aussi bien par sa démarche que par sa proposition. Toutefois, mention doit être faite de ce que, liant la fin des conflits en Afrique à la transformation du système global, l’auteur introduit une approche contestable fondée sur la dépendance et le déterminisme : le national n’est pas toujours déterminé de manière mécanique par le global ; il a ses enjeux pouvant alimenter des conflits indépendamment de toute mutation globale. En fait, les conflits africains tels qu’analysés par Gebrewold relèvent d’un ensemble flou en ce sens qu’ils participent en même temps du national, du régional et du global. Dès lors, pour que soit admise la proposition suivant laquelle une transformation qualitative de l’ordre global entraînera automatiquement la fin des conflits africains, il aurait fallu démontrer que le degré d’appartenance des conflits africains à l’ordre global est supérieur à tout autre et que le global est le niveau déterminant en dernière instance. En l’absence d’une telle démonstration, la proposition est difficilement recevable.