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Études internationales

Volume 42, numéro 4, décembre 2011, p. 543-547

Direction : Gordon Mace (directeur) et Richard Ouellet (directeur adjoint)

Rédaction : Pauline Curien (rédactrice en chef)

Éditeur : Institut québécois des hautes études internationales

ISSN : 0014-2123 (imprimé)  1703-7891 (numérique)

DOI : 10.7202/1007561ar

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Compte rendu

Bombs and Ballots. Governance by Islamist Terrorist and Guerrilla Groups, Krista E. Wiegand, 2010, Burlington, vt, Ashgate, 187 p.

Simon Petermann

Département de science politique, Université de Liège, Belgique


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Le livre de Krista E. Wiegand n’est pas un simple essai. C’est un ouvrage scientifique au sens plein du terme qui associe une approche théorique avec une expérience de terrain qui fait souvent défaut lorsque des auteurs abordent les questions de terrorisme et de guérilla. Les contacts de l’auteure sur le terrain (notamment avec le Hezbollah au Liban) lui ont d’ailleurs valu quelques déboires aux États-Unis. L’originalité de son ouvrage réside dans l’étude approfondie de la manière dont certaines organisations abandonnent la violence terroriste pour se métamorphoser en organisations politiques dans un contexte particulier. Mais l’ouvrage analyse également les organisations qui combinent les deux approches pour atteindre leurs objectifs politiques. Bien que son étude soit largement focalisée sur le Hezbollah libanais et le Hamas palestinien, Krista E. Wiegand analyse le comportement de diverses organisations terroristes et de guérillas qui ont adopté des stratégies diverses au cours de leur histoire. L’argument principal développé dans son livre est que l’usage de la violence politique est un choix rationnel et stratégique dans certaines conditions, alors que dans d’autres l’abandon de la violence et la participation politique relèvent tout autant d’une forme de rationalité. Il n’est d’ailleurs pas rare que coexistent ces deux rationalités. En d’autres termes, le choix d’une stratégie n’exclut pas l’autre. Ce qui finalement importe, c’est l’objectif poursuivi. Pour ouvrir son étude, l’auteure montre, à juste titre, combien il est difficile de définir les notions de terrorisme et même de violence politique. Examinant quelques-unes des définitions proposées par divers auteurs, elle reprend à son compte la définition selon laquelle le terrorisme n’est pas une idéologie, mais une violence politique non conventionnelle menée par des acteurs non étatiques qui visent des non-combattants dans le but d’atteindre des objectifs politiques. Sa définition de la guerre de guérilla est semblable sauf en ce qui concerne les personnes ciblées. Dans son premier chapitre consacré au terrorisme islamiste au Moyen-Orient, l’auteure prend soin d’établir d’utiles distinctions entre les divers groupes de radicaux islamistes selon leurs objectifs. Elle distingue ainsi entre les terroristes islamistes qui instrumentalisent la religion et se considèrent comme des combattants transnationaux (Al-Qaïda et ses affidés, par exemple), et d’autres organisations comme le Hamas, le Hezbollah, le fis algérien et le al-Gamaa al-Islamiya égyptien, dont l’inspiration religieuse est avérée, mais dont les objectifs sont prioritairement politiques plutôt que religieux et dont l’action s’inscrit à l’intérieur de frontières nationales. Wiegand prend soin de ne pas confondre les fondamentalistes religieux avec les éléments islamistes les plus radicaux.

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Elle poursuit sa réflexion en mettant l’accent sur les options non violentes que les organisations mettent en oeuvre, principalement en se constituant en partis politiques et en participant aux élections. Le tableau est extrêmement diversifié. Depuis plus d’un demi-siècle, le Moyen-Orient n’a connu que des dictatures militaires, des monarchies autoritaires et des systèmes à partis hégémoniques qui tolèrent rarement ou découragent les partis d’opposition (le Baath syrien, le fln algérien ou le pnd en Égypte). Ces partis laïques ont réprimé les organisations islamistes, qui risquaient de leur porter ombrage, par la force (interdiction, répression et harcèlement policiers) ou en modifiant les règles électorales de manière à ce qu’elles ne puissent participer aux élections. Malgré toutes ces mesures, le jeu politique s’est progressivement ouvert avec l’apparition de partis politiques islamistes qui ont accepté de participer au système. Cette mutation a débuté à la fin des années 1970, lorsque des islamistes commencèrent à modérer leurs objectifs et adoptèrent des positions plus pragmatiques. D’autres, moins nombreux mais plus déterminés, se tournèrent à l’époque, notamment sous l’influence de la révolution khomeyniste en Iran (1979), vers la violence sous toutes ses formes. L’auteure montre que les plus pragmatiques se sont détournés de la sphère politique (du moins provisoirement, car l’islam n’est pas seulement une religion mais également un système politique) pour mieux s’incruster dans les sociétés civiles comme les Frères musulmans en Égypte. Une fois leur popularité acquise, ces organisations se présentent comme les seules solutions alternatives aux pouvoirs en place. Elles entrent en politique souvent avec succès (Turquie, Jordanie, Algérie, Koweït, Liban, Palestine, Yémen). Parfois elles deviennent des partis dominants (en Turquie par exemple) ou les principaux partis d’opposition (au Maroc, au Pakistan, etc.). En Algérie, le Front islamique du Salut (fis), a remporté les élections en 1992, mais il fut banni et les résultats des élections annulés par les militaires. Ce n’est qu’à partir de ce moment qu’il opta pour la violence. Il en résulta durant les années 1990 une terrible guerre civile qui fit des dizaines de milliers de victimes.

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L’auteure cherche à expliquer pourquoi certaines organisations renoncent à la violence et se transforment en partis politiques, alors que d’autres s’engagent en politique tout en continuant à user de la violence. Ces derniers sont des acteurs politiques rationnels qui choisissent une stratégie ou l’autre en fonction de leur aptitude à atteindre leurs objectifs politiques. Lorsque la violence est payante, elle sera mise en oeuvre. Dans le cas contraire, on renonce à la violence et l’on mise sur la participation politique. Souvent le terrorisme ne porte pas ses fruits. Il existe cependant des situations où la violence s’avère payante, du moins dans des conditions spécifiques. Mais, de manière générale, la démocratisation relative d’un système autoritaire offre des incitations à la participation des islamistes à la sphère politique.

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Wiegand revient par la suite sur les groupes terroristes ou de guérilla qui ont abandonné le recours à la violence, notamment en se transformant en partis politiques. Elle analyse divers exemples, notamment l’ira/Sinn Fein, l’olp/Fatah ou encore l’Irgoun/Likoud, sans omettre de nombreux groupes en Amérique latine (les Tupamaros en Uruguay, par exemple). Les raisons de ce renoncement ne sont pas exclusivement politiques. Elles le sont lorsque les objectifs politiques sont atteints (le cas du fln algérien après l’indépendance, par exemple). Mais Wiegand relève d’autres raisons liées au manque de financement, aux mutations politiques, au recrutement, à la répression. Elle examine les différentes étapes de cette transformation (le renoncement à la violence selon un processus qualifié de ddr – désarmement, démobilisation et réintégration –, l’acceptation du statu quo politique existant, la création d’un parti politique, etc.). Cette transformation ne peut aboutir que si le gouvernement en place reconnaît sa légitimité, ce qui n’est pas toujours le cas.

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L’auteure examine le cas des organisations duales, qui s’engagent dans des activités politiques mais continuent d’user de la violence pour atteindre leurs objectifs. La faiblesse politique des régimes politiques, les jeux politiques compliqués, l’appui populaire dans certains cas, l’existence d’une cible extérieure qui focalise l’action (Israël par exemple) sont autant de facteurs qui expliquent cette dualité. Dans ses derniers chapitres, l’auteure revient sur les deux organisations qu’elle a étudiées très méticuleusement sur la base d’enquêtes de terrain : le Hezbollah libanais et le Hamas palestinien. Le lecteur y trouvera une multitude de détails concernant les origines de ces organisations, leurs chartes fondatrices, leurs structures, leurs stratégies et leurs divers modes opératoires, mais également leurs liens avec des États qui les soutiennent et les financent (notamment l’Iran et la Syrie). Le Hezbollah libanais, fondé en 1982, va participer à la guerre civile libanaise et pratiquer le terrorisme (contre la présence américaine et française, contre l’occupation israélienne du sud du Liban et contre certaines factions chrétiennes). Il commence cependant à faire preuve de pragmatisme à partir des élections de 1992 en s’insérant dans le jeu politique compliqué libanais. L’auteure montre bien comment cette organisation joue constamment de cette dualité de manière rationnelle. Son engagement militaire contre Israël (surtout entre 1990 et 2006) lui assure une large popularité dans la population musulmane (chiite et palestinienne sunnite), de même que ses réseaux sociaux alimentent son assise dans la société. S’écartant de son programme originel (visant à instaurer un État islamique) et obtenant le soutien d’autres forces (notamment celui du chrétien Michel Aoun qui dirige le Courant patriotique libre – cpl), le Hezbollah deviendra une force d’opposition capable de peser lourdement sur le jeu politique libanais et imposant le maintien de sa milice armée. Cette capacité d’influence (et de nuisance) est rendue possible par la faiblesse de l’État libanais en proie à ses divisions confessionnelles et à ses rivalités partisanes.

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On retrouve la même profondeur d’analyse dans le chapitre consacré au Hamas palestinien. Considéré au même titre que le Hezbollah comme une organisation terroriste par les États-Unis et l’ue, le Hamas présente grosso modo les mêmes caractéristiques que l’organisation libanaise. Branche palestinienne des Frères musulmans égyptiens, fondée lors de la première intifada en 1987, cette organisation rivale du Fatah de Yasser Arafat a très rapidement acquis une grande popularité du fait de ses actions sociales et de son refus de reconnaître l’État d’Israël. Elle sera responsable de nombreux attentats suicides visant des civils israéliens et participera activement à la seconde intifada à partir de 2000. L’idéologie du Hamas est aux antipodes de celle du Fatah, dont l’idéologie est nationaliste et laïque. Son nationalisme intransigeant plonge ses racines dans la religion. Mais, selon Wiegand, ses dirigeants sont capables de faire preuve de pragmatisme quand la situation politique l’exige. Sa victoire électorale de janvier 2006 a montré que le Hamas est fortement ancré dans la société palestinienne. Lorsque ses relations avec l’Autorité palestinienne se détériorent (entre décembre 2006 et juin 2007), il a de nouveau recours à la violence. En juin 2007, après des affrontements meurtriers avec les milices du Fatah, le Hamas s’empare du pouvoir dans la bande de Gaza (évacuée par Israël en 2005), consacrant ainsi la division du camp palestinien. Dans ses conclusions, l’auteure s’interroge sur le devenir de ces organisations dualistes et sur l’attitude qu’il convient d’adopter afin de les amener à renoncer définitivement à la violence et de les intégrer durablement dans leurs systèmes politiques respectifs.

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Krista E. Wiegand a écrit un ouvrage méticuleux et scientifiquement solide sur une problématique qui n’a pas fait, jusqu’à présent, l’objet d’investigations nombreuses. Sa lecture, rendue aisée par une écriture fine et lisible, est donc plus qu’utile pour tous ceux qu’intéresse l’avenir d’une région qui demeurera sans doute encore longtemps un foyer d’instabilité.


Auteur : Simon Petermann
Ouvrage recensé : Bombs and Ballots. Governance by Islamist Terrorist and Guerrilla Groups, Krista E. Wiegand, 2010, Burlington, vt, Ashgate, 187 p.
Revue : Études internationales, Volume 42, numéro 4, décembre 2011, p. 543-547
URI : http://id.erudit.org/iderudit/1007561ar
DOI : 10.7202/1007561ar

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