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Études internationales

Volume 43, numéro 3, septembre 2012, p. 484-486

Raymond Aron et les relations internationales : 50 ans après Paix et guerre entre les nations

Sous la direction de Jean-Vincent Holeindre

Direction : Louis Bélanger (directeur) et Richard Ouellet (directeur adjoint)

Rédaction : Pauline Curien (rédactrice en chef)

Éditeur : Institut québécois des hautes études internationales

ISSN : 0014-2123 (imprimé)  1703-7891 (numérique)

DOI : 10.7202/1012828ar

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Compte rendu

Ethical Foreign Policy ? US Humanitarian Interventions, Chih-Hann Chang, 2011, coll. Ethics and Global Politics, Burlington, VT, Ashgate, 198 p.

Irving Lewis

Département de science politique, Université Laval


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Avec la fin de la guerre froide et la multiplication des conflits ethniques et religieux dans de nombreuses régions du monde, la question de la responsabilité morale de protection des droits humains a commencé par s’imposer dans les relations internationales et plus précisément en politique étrangère, un domaine jusque-là structuré autour de la poursuite de l’intérêt national.

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Issu d’une thèse de doctorat à l’université de Durham, en Grande-Bretagne, cet ouvrage organisé en sept chapitres explore cette dimension éthique dans les affaires internationales avec l’ambition de contribuer à une meilleure compréhension de la politique étrangère éthique, aussi bien sur le plan théorique qu’empirique, en appliquant le réalisme éthique comme cadre analytique pour évaluer la politique étrangère de l’administration Clinton en matière d’intervention humanitaire. Pour ce faire, l’auteur procède en trois temps.

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Premièrement, il discute le réalisme éthique et le concept de puissance responsable de Max Weber, censé « équilibrer la tension entre l’éthique et la politique étrangère », alors que le réalisme classique semble n’accorder aucune importance à la morale et à l’éthique en politique internationale. Le réalisme éthique repose sur le postulat selon lequel les États les plus puissants devraient avoir des responsabilités et exercer leur leadership avec des obligations éthiques, la conduite de la politique étrangère ne devant pas être uniquement motivée par la poursuite de l’intérêt national défini en termes de puissance.

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Étant donné qu’il existe, malgré tout, une relation hiérarchique dans le système international considéré comme anarchique, les grandes puissances ont la responsabilité d’aider les autres États à améliorer leur existence. En le faisant, elles consolident leur position en tant que leaders, en matière de morale, sur la scène internationale. Mais, en choisissant de sacrifier la moralité sur l’autel de leurs intérêts égoïstes, elles précipitent le monde dans le chaos.

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Deuxièmement, l’auteur fait une analyse empirique des interventions humanitaires des États-Unis sous l’administration Clinton. D’une part, parce qu’avec la fin de l’ordre bipolaire, ainsi que de la stratégie de l’endiguement qui l’a caractérisé, il était intéressant de voir quelle stratégie alternative allait guider le rôle international des États-Unis à l’époque unipolaire. D’autre part, le choix des interventions du gouvernement Clinton s’imposait, puisque ce dernier est le premier président après-guerre froide des États-Unis.

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Profondément influencée par le courant libéral des relations internationales et la théorie de la paix démocratique, la politique étrangère de l’administration Clinton a penché vers la stratégie de l’élargissement démocratique en remplacement de celle de l’endiguement. Alors que les débats sur la posture diplomatique à adopter par les États-Unis après la fin du conflit Est / Ouest ont été dominés par les deux couples antinomiques isolationnisme / interventionnisme et unilatéralisme / multilatéralisme, c’est l’interventionnisme pragmatique qui a émergé au cours des années Clinton.

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Si la débâcle de l’intervention humanitaire en Somalie, en octobre 1993, a montré les difficultés de transformer une opération de maintien de la paix en une opération de consolidation de la paix, elle a surtout eu pour conséquence majeure qu’on a réévalué les décisions militaires subséquentes de l’administration Clinton, comme en témoigne le choix de ne pas s’impliquer dans le génocide rwandais de 1994, alors que la crise haïtienne des réfugiés a fait l’objet d’une intervention la même année. En réalité, comme l’a reconnu Clinton, l’intérêt national des États-Unis n’était pas en jeu lors des tensions entre les Hutus et les Tutsis pour justifier une action militaire américaine – une décision qu’il présentera néanmoins, plus tard, dans ses mémoires, comme l’un des plus grands regrets de sa présidence ; c’est pour cette raison qu’une aide humanitaire classique a été fournie aux populations. À l’opposé, la crise haïtienne constituait, pour les États-Unis, un véritable test par rapport à leurs engagements à défendre la démocratie dans le monde et surtout à prévenir la déstabilisation de leur région.

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Troisièmement, l’auteur explique les motivations (pour des raisons humanitaires ou d’intérêt national) ayant présidé à deux cas spécifiques d’interventions humanitaires dans les Balkans, la Bosnie (durant le premier mandat de Clinton) et le Kosovo (durant son deuxième mandat). Les deux cas à l’étude fournissent trois niveaux d’analyse pour comprendre le processus de décision en matière de politique étrangère de Clinton : le niveau individuel avec la psychologie du leader, le niveau national avec le rôle joué par le Congrès, l’opinion publique et les médias, et le niveau international avec les changements systémiques dans la période de l’après-guerre froide. Dans les deux conflits, il semble que des raisons purement stratégiques, en l’occurrence le renforcement de la relation transatlantique, la stabilité et la sécurité de l’Europe, aient plus pesé dans l’engagement américain que ne l’a fait la seule volonté de sauver de civils innocents. Au demeurant, les expériences bosniaque et kosovare démontrent la possibilité d’une intervention dans des conditions où les motivations morales sont renforcées par des considérations géopolitiques.

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Finalement, fait remarquer Chih-Hann Chang, attendre de la superpuissance mondiale qu’elle intervienne dans toutes les crises humanitaires, au nom de principes moraux universels, revient à occulter la réalité du système international tel qu’il est ; c’est-à-dire un système organisé en États souverains qui sont, avant tout, les premiers responsables de la sécurité de leurs propres citoyens et de leur survie. Car, aussi longtemps que le monde sera ainsi divisé, aucune puissance, fût-elle la plus dominante, ne se risquerait à envoyer ses troupes à l’étranger pour des raisons strictement humanitaires, sans que ses intérêts soient, tout au moins indirectement, en jeu.

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Parce que son aspect empirique, basé sur une recherche archivistique approfondie mais aussi et surtout sur des entretiens riches avec des personnes- ressources, est très documenté, cet ouvrage sera d’une grande utilité pour ceux qui étudient la formulation et la mise en oeuvre de la politique étrangère américaine.


Auteur : Irving Lewis
Ouvrage recensé : Ethical Foreign Policy ? US Humanitarian Interventions, Chih-Hann Chang, 2011, coll. Ethics and Global Politics, Burlington, VT, Ashgate, 198 p.
Revue : Études internationales, Volume 43, numéro 3, septembre 2012, p. 484-486
URI : http://id.erudit.org/iderudit/1012828ar
DOI : 10.7202/1012828ar

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