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Études littéraires

Direction : Anne-Marie Fortier (directrice)

Éditeur : Département des littératures de l'Université Laval

ISSN : 0014-214X (imprimé) 1708-9069 (numérique)

etudlitt

Volume 41, numéro 2, 2010, p. 7-170La lecture littéraire et l’utopie d'une communauté

Sous la direction de Frédérik Detue et Christine Servais

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Frédérik Detue et Christine Servais

La littérature comme bouteille à la mer, ou que reste-t-il de la communauté ?

Pages 7–16

[HTML]  [PDF 160 ko]  [Notice

 

Études  

   

Annie Epelboin

La communauté poétique : Mandelstam et la bouteille à la mer

Pages 19–31

[HTML]  [PDF 198 ko]  [Résumé

L’image de la bouteille à la mer désigne, dans la tradition littéraire, les aléas de la transmission, le lien ténu entre le poète et ses lecteurs à venir. Pour Mandelstam et Celan, elle prend une dimension supérieure car ce lien du poète au lecteur est fondateur de l’acte de poésie en lui-même. Dans l’essai « De l’interlocuteur » (1913), Mandelstam privilégie la rencontre avec le destinataire-lecteur : celui qui trouve devient l’égal et le frère de celui qui envoie. Ainsi s’érige dans le moment de la reconnaissance une réciprocité amicale, intrinsèque à la vie du poème et comme contenue par lui. Cet échange s’effectue avec Villon comme avec Dante, de même que Dante l’avait mis en oeuvre avec Virgile et entre les poètes de l’Antiquité, dans l’uchronie de L’Enfer. À son tour, Celan « reconnaîtra » en Mandelstam le maître et l’ami, constatant qu’ils se destinent mutuellement leurs poèmes. Cette joyeuse communauté poétique est donc interactive, elle fonde une vaste confrérie transnationale autant que transtemporelle, en ce qu’elle naît d’une lecture-reconnaissance qui ignore les frontières et le vecteur temps.

   

Christine Servais

Un cas d’urgence qui barre l’horizon du lecteur : L’abbé C., de Georges Bataille

Pages 33–45

[HTML]  [PDF 202 ko]  [Résumé]  [Plan

Cet article interroge la manière dont le texte de Bataille, s’adressant singulièrement au lecteur, met en oeuvre une performativité de la fiction. Il montre en quoi L’abbé C. « barre » l’idéalité du sens et de la norme partagée, précipite le lecteur dans une instabilité de lecture et néanmoins l’inscrit dans une forme de partage susceptible de « fonder » une communauté. Cette lecture derridienne du texte de Bataille s’attache aux figures du texte (le double, le mensonge, l’enveloppement) ainsi qu’à la feinte que constitue le texte lui-même pour montrer en quoi la dramatisation et la fiction se trouvent être chez cet auteur des formes particulières de destination en relation avec une communauté d’expérience — et non communauté de sens ou d’interprétation : « [J’]écris pour qui, entrant dans mon livre, y tomberait comme dans un trou, n’en sortirait plus » (Georges Bataille, L’expérience intérieure, Paris, Gallimard, 1954, p. 148). En l’espèce de sa lecture, c’est une certaine notion de « vie commune » que L’abbé C. figure et représente.

   

Céline Pardo

Le poète au micro et l’utopie poétique : Paul Éluard, Les chemins et les routes de la poésie (1949)

Pages 47–58

[HTML]  [PDF 177 ko]  [Résumé

En 1949, le poète communiste Paul Éluard, engagé pour la paix, écrit pour la Radiodiffusion française une série de cinq émissions poétiques, Les chemins et les routes de la poésie, visant non seulement à transmettre aux auditeurs une conception élargie de la poésie, mais encore à convaincre ceux-ci de leurs propres facultés poétiques. Véritable exercice d’enthousiasme caractéristique de certaines pratiques poétiques de l’après-guerre, ces émissions inventent, joignant à l’art de l’énonciation et du discours celui de l’éloquence et du maniement des techniques radiophoniques, une communauté émotionnelle d’auditeurs et de poètes.

   

Frédérik Detue

Quand écrire, c’est blesser (les lecteurs) : témoignages des camps et communauté négative

Pages 59–79

[HTML]  [PDF 293 ko]  [Résumé]  [Plan

Il s’agit de considérer ce que la césure littéraire d’Auschwitz fait à la lecture littéraire. C’est une question qui s’impose au regard de ce nouvel art d’écrire qu’est au XXe siècle le témoignage. Pour les rescapés des camps de concentration, en effet, c’est la transmission même de leur expérience qui rend problématique l’appartenance de leur témoignage à la littérature. Soucieux de la valeur documentaire de leur déposition, ils sont cependant confrontés à l’ignorance et, au-delà, au refus de comprendre des non-déportés, de sorte qu’ils ne peuvent se contenter de rapporter des faits, qui resteraient inaccessibles aux lecteurs. Pour atteindre ceux-ci malgré eux, ils prennent alors parfois le parti d’écrire depuis une conscience de victime ; or, là où le récit tend vers l’essai, les lecteurs ne doivent pas demeurer indemnes. Car, alors que l’expérience des camps, intégralement négative, a brisé irrémédiablement les témoins, les lecteurs sont appelés à reconnaître leur semblable dans la victime. Telle est l’utopie paradoxale du témoignage, cependant, que, si les lecteurs ne se sentent plus à l’abri du danger, une communauté, négative certes mais viable, se réalise, par une transmission du « rien d’humain » qui demeure malgré tout dans une condition inhumaine.

   

Élise Vandeninden

Comment le texte touche le corps

Pages 81–88

[HTML]  [PDF 155 ko]  [Résumé]  [Plan

Le corps est la plupart du temps absent des théories de la réception : on évoque peu sa matérialité (le corps « objet »), encore moins son sentir (le corps « sujet ») empreint de pensée. À cette résistance correspond sans doute le trouble qu’il sème sur notre appréhension de la lecture comme activité herméneutique. Penser le corps dans la réception implique d’emblée l’examen de son inéluctable bouleversement sur le sens du texte : le lecteur, investi affectivement dans le livre, y plonge avec son histoire, ses souvenirs, ses désirs. Il ne décode plus seulement le texte mais il le « sur-code », dit Roland Barthes, y ajoute des éléments et, en définitive, le « pervertit ». Mais lire avec son corps, cela signifie surtout, pour nous, aller au-delà du sens, le dépasser, peut-être même l’ignorer, pour découvrir autre chose : la possibilité de se faire toucher par le livre en dehors des mots. Ce « quelque chose » qui nous touche, ce serait l’auteur présent dans le texte en tant que corps ; voilà l’origine d’une réception sensorielle, voire sensuelle, que nous nous proposons d’esquisser dans le cadre de cet article en rapprochant la pensée de Roland Barthes de celle de Jean-Luc Nancy.

   

Adeline Liébert

Gérard Macé et son lecteur : un compagnonnage orienté

Pages 89–103

[HTML]  [PDF 216 ko]  [Résumé]  [Plan

Si l’on en croit certains propos de Gérard Macé, son écriture n’est pas de celles qui font grand cas de leurs lecteurs. Son geste d’écrivain semble plutôt dirigé à rebours de ces derniers, vers ses propres lectures, à la rencontre notamment de vies antérieures qui l’habitent et qu’il habite. Et pourtant, on n’entre pas par effraction dans les textes de Macé. Une hospitalité itinérante se met en place au fil de l’oeuvre, au travers de laquelle l’écriture s’affirme comme un compagnonnage dont la nature profonde repose sur la différence plutôt que sur la ressemblance, tout comme est profondément autre l’Orient qui fascine Macé, et étrangère la « main italique » qui s’invite à sa table d’écriture. La littérature ainsi conduite ouvre un espace en mouvement dont l’orientation est celle d’une abolition de toute distance entre l’acte de lire et celui d’écrire.

   

Sylvie Ducas

L’invention du lecteur au coeur de la construction auctoriale contemporaine

Pages 105–117

[HTML]  [PDF 195 ko]  [Résumé]  [Plan

C’est un lieu commun pour l’écrivain interrogé sur sa pratique d’écriture que d’afficher un déni de lecteur que contredit à d’autres endroits de son discours un désir de lecteur indissociable de l’horizon du livre à écrire. Tel est bien le paradoxe de l’écrivain que l’on entend ici interroger. D’abord, à partir d’une enquête par entretiens menée auprès d’une soixantaine d’écrivains contemporains, pour explorer la place et le rôle de ce lecteur pluriel autant qu’imaginaire et fantasmé dans la construction auctoriale. Ensuite, en étudiant cette invention du lecteur dans la production littéraire actuelle en prenant pour exemple l’oeuvre de Jean Rouaud. La place qu’il accorde dans ses textes à l’adresse au lecteur tout comme au pacte de connivence qui la fonde, peut être lue en effet comme une tentative parmi d’autres pour faire du lecteur une instance du texte à part entière, une fiction de lecteur ami et complice où lire cette communauté rêvée par l’auteur. Entre soupçon et invention, c’est tout le dispositif d’un texte visant à écrire sur soi en sollicitant l’autre qui est dès lors revisité, par l’entremise du destinataire ambigu — ce Janus bifrons et double spéculaire que s’invente l’auteur.

 

Analyses  

   

Élise lepage

De la batture à l’écriture : les Histoires naturelles du Nouveau Monde de Pierre Morency

Pages 121–132

[HTML]  [PDF 180 ko]  [Résumé]  [Plan

Reprenant l’opposition entre les paradigmes de nature et de culture dans la littérature québécoise soulignée par André Belleau et la perspective de lecture de Pierre Nepveu dans Intérieurs du Nouveau Monde, cet article étudie comment Pierre Morency concilie nature et écriture dans ses Histoires naturelles du Nouveau Monde, entreprise poétique et naturaliste. Cette trilogie s’attache souvent à la description des battures de l’île d’Orléans, lieu qui peut surprendre au vu de la production poétique contemporaine, mais qui permet d’associer observation et connaissance, voir et savoir et se révèle propice à l’expression d’une éthique de l’écriture qui vise à dépasser l’opposition nature / culture.

   

Ernst Wolff

Le mal, le destin et l’éthique. Levinas et le Voyage au bout de la nuit de Céline

Pages 133–145

[HTML]  [PDF 201 ko]  [Résumé]  [Plan

Dans son oeuvre, Lévinas procède à une analyse de la présence ambiguë des autres, dont le sens vacille entre ontologie et éthique. Selon lui, l’être est le mal ; l’altérité de l’autre, le bien au-delà de l’être. Il est possible de voir en Céline une influence sur l’idée que Lévinas se fait de l’être. Aucune lecture lévinassienne de Céline n’est reconstituable. Quelques rares références nous permettent toutefois d’entrevoir, d’une part, une approbation de la perspective cynique de l’univers présenté dans Voyage au bout de la nuit et, d’autre part, un accord sur « l’anti-humanisme » présent dans le même ouvrage. Nous chercherons d’abord à confirmer l’influence de Céline sur Lévinas sur le point indiqué, puis nous analyserons cette influence en comparant des textes choisis ; enfin, nous montrerons brièvement que si cette thèse est correcte, l’utilisation que Lévinas fait de Céline est en accord avec ses pensées sur la littérature en général. L’argument s’achèvera sur une question concernant la possibilité d’un accord partiel entre le romancier et le philosophe sur la nature de l’éthique.

   

Hermes Salceda

Nouvelles impressions d’Afrique comme livre illustré

Pages 147–170

[HTML]  [PDF 2,6 Mo]  [Résumé]  [Plan

Examinant le rapport qu’elles entretiennent avec le texte de Raymond Roussel, cet article montre que les illustrations participent au mystère de Nouvelles impressions d’Afrique en amplifiant les emboîtements du texte,en lui opposant un type de représentation différent et en intervenant dans des réseaux textuels complexes.

URI : http://www.erudit.org/revue/etudlitt/2010/v41/n2/

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