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Recherches sociographiques

Volume 43, numéro 2, mai-août 2002, p. 437-440

Direction : Andrée Fortin (rédactrice)

Rédaction : Simon Langlois (administrateur)

Éditeur : Département de sociologie, Faculté des sciences sociales, Université Laval

ISSN : 0034-1282 (imprimé)  1705-6225 (numérique)

DOI : 10.7202/000560ar

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Compte rendu

Michel Bock, Comment un peuple oublie son nom. La crise identitaire franco-ontarienne et la presse française de Sudbury (1960-1975), Sudbury, Institut franco-ontarien / Prise de parole, 2001, 119 p. (Ancrages.)

Jean Lafontant

Collège universitaire de Saint-Boniface,

Université du Manitoba.


1

En gros, ce livre examine le jeu des facteurs macro-politiques canadiens dans l’évolution des vocables identitaires collectifs, plus précisément ceux ayant eu cours en Ontario français de 1960 à 1975. Les quatre chapitres qui le constituent évoquent d’ailleurs l’ossature de l’argumentation.

2

Le premier chapitre, « Les États généraux du Canada français, ou l’éclatement de la nation », reprend une thèse connue[1] : le néo-nationalisme québécois et le rituel décisif des États généraux (1966-1969) affirment la spécificité d’une nation québécoise, ce qui a pour conséquence objective de rendre caduque la notion de Canada français et donc d’enjoindre les frères ou cousins, ailleurs au Canada, à se redéfinir. Dans ce chapitre, ainsi que dans le quatrième, « L’âne ou la carotte », l’auteur montre comment, dans ce vacuum idéologique, l’État fédéral prend en charge les communautés francophones hors Québec, mais dans une perspective qui sert ses intérêts de définiteur de la nation canadienne, compte tenu du défi, sinon de la menace d’éclatement, occasionné par le néo-nationalisme québécois. Pareille thèse est connue, avons-nous dit, mais gagne à se vérifier empiriquement, ce que d’autres ont commencé à faire[2] et ce que l’auteur poursuit avec brio sur le terrain sudburois, avec les nuances et éclaircissements que l’analyse empirique apporte toujours aux thèses générales. Toutefois, Bock laisse de côté la très difficile question de savoir si l’intervention accrue du gouvernement fédéral auprès des communautés francophones hors Québec en a été une de proaction ou de rétroaction. Question difficile en effet par l’ampleur, en surface et en profondeur, des travaux empiriques qu’il faudrait effectuer pour en décider, notamment si l’on tient compte de l’action politique et idéologique de longue date du Ministère que l’on appelait, jusqu’à récemment, le Secrétariat d’État du Canada.

3

Le troisième chapitre expose les résultats empiriques de la recherche. Il s’agit d’une analyse lexicographique de l’évolution du discours identitaire franco-sudburois à travers la presse locale, communautaire et estudiantine. L’auteur tâche d’y mesurer, au cours de la période 1960 – 1975, la fréquence d’emploi des vocables « Canadien-Français », « Franco-Ontarien », « d’expression française / de langue française » et « francophones ». Tandis que le corpus de la presse estudiantine a été consulté dans son entier, celui de la presse communautaire est le résultat d’un échantillonnage au sujet duquel le lecteur aurait apprécié plus de précisions et de justifications à propos des décisions méthodologiques prises.

4

L’hypothèse sous-jacente à l’analyse empirique est que l’augmentation ou la diminution relative de tel ou tel vocable identitaire révèle une modification de perspective quant à la définition culturelle de soi que se sont donnée respectivement l’élite communautaire et les étudiants francophones de l’Université Lauren*tienne, au cours de la période allant de 1960 à 1975. L’orientation théorique explique ces modifications par le jeu de facteurs macro-politiques canadiens. Les résultats empiriques confirment la théorie, soit « le recul progressif, mais définitif, du terme « Canadien-Français », et l’essor non moins spectaculaire du terme « francophone » (p. 69). Dans le passage suivant, l’interpellation du lecteur n’est en fait qu’un procédé rhétorique réaffirmant la thèse : « Le moment précis où le vocabulaire fédéral en vient à dominer le lexique identitaire de la presse de Sudbury n’est-il pas en soi un indice hautement révélateur de cette influence ? » (p. 90). Quant au vocable « Franco-Ontarien », son usage a varié, connaissant des pics passagers en 1960 et 1975, mais dans l’entre-deux « ne réussit pas à franchir le cap des 30 % » (p. 72). Finalement, l’emploi du vocable « d’expression française / de langue française » semble avoir été relativement marginal, généralement « sous la barre des 20 % » (p. 72), à cause sans doute de sa synonymie avec le terme de « francophone ». L’auteur prend soin de noter – quand il y en a et les périodes où elles se manifestent – les différences de perspective entre la presse communautaire et celle des étudiants universitaires.

5

Au-delà des facteurs politiques évoqués, la discussion théorique est assez courte. Bock se contente de relever, pour la critiquer, l’interprétation « marxiste » que proposait Dennie en 1978, laquelle faisait entrer en jeu les notions telles que la stratification intra-ethnique (les élites versus les masses « canadiennes-françaises »), la mystification idéologique, la pénétration d’« une culture industrielle fondée sur la lutte des classes » (p. 94) minant les marquages ethnoculturels traditionnels, bref « le passage des Canadiens français à la modernité » (p. 95). Certes, élargissant l’interprétation à la transformation d’un système social, l’interprétation de Dennie semblait faire la part chiche aux facteurs méso-sociaux, soit le néo-nationalisme québécois, ainsi que le discours, les lois et programmes fédéraux visant à le contenir. Bock n’a pas de peine à montrer la puissance explicative de sa propre interprétation, en particulier si l’on tient compte de l’isomorphie entre l’évolution du discours identitaire franco-ontarien d’une part et, de l’autre, la périodisation de l’action visible et vigoureuse du gouvernement fédéral dans les affaires des minorités de langue officielle, dans le cas étudié : celle de l’Ontario. Notons que des phénomènes équivalents ont été observés dans d’autres provinces (je pense en particulier au Manitoba), ce qui légitime encore davantage l’interprétation de Bock. Cela dit, l’interprétation des phénomènes politiques relatifs aux « communautés » francophones canadiennes gagnerait à distinguer, au sein desdites « communautés », divers types de stratification entés sur des intérêts systémiques, comme nous le rappellent depuis longtemps les travaux de Raymond Breton. Une analyse éclairante des « choix » faits par les preneurs de décisions des différentes « communautés » – et les répercussions de ces choix, entre autres, sur l’évolution des effectifs – doit prendre en compte non seulement la dynamique des contraintes externes (par exemple l’action fédérale) mais également les tensions internes (intracommunautaires) liées à la diversité des réseaux d’intérêt et d’allégeance.

6

Dans la discussion des répercussions identitaires de la prévalence du vocable « francophone » à partir de 1971, Bock, s’appuyant sur des citations de Roger Bernard et Fernand Dumont, adopte d’emblée la thèse d’un lien essentiel entre la langue et la culture.

La promotion, dans les rangs fédéraux, d’un paradigme identitaire fondé simplement sur l’expression linguistique procède d’une tout autre logique. Dans ce cas, l’exaltation de la langue, réduite à un simple outil de communication, ne cherche pas à valoriser, mais plutôt à occulter l’existence d’une communauté de culture distincte, d’un « peuple fondateur », dans le but de saper à la base le mouvement indépendantiste québécois.

P. 97.

7

Comme on le sait, le lien entre la langue et la culture est une proposition ancienne (généralement appelée l’hypothèse Sapir-Whorf, bien que l’on puisse la faire remonter au moins à Herder, dans son Traité de l’origine du langage) mais elle est loin de faire l’unanimité, en particulier si l’on entend par lien un rapport de type organique.. Sur la nature et la force du lien, Joshua A. Fishman a passé sa carrière à établir les nuances qui s’imposaient. Certes, Bock a raison de soupçonner que le discours fondateur de la politique fédérale du bilinguisme et du multiculturalisme était intéressé. Mais on ne peut, dans la même foulée et indistinctement, réduire tous les postulats « théoriques » de ce discours à de l’idéologie. En effet, si l’existence d’une nation et d’une culture canadiennes paraissent discutables, l’amalgamation, par décret, de la langue et la culture, ainsi que la notion de « peuples fondateurs » ne le sont pas moins. Une discussion avec les « Autres » (ceux dont le référent est toujours éphémère, à cause des migrations, luttes et projets) serait sans doute instructive à cet effet.

8

Tout compte fait, l’ouvrage est intéressant et agréable à lire. Il sera utile à tous ceux qu’intéresse le processus sociohistorique de transformation des « identités collectives », en particulier dans les situations où la langue constitue l’élément symbolique nodal de la différence.


 

Notes

[1]

On pourra se référer, pour ne citer que celui-là, à l’ouvrage : Les États généraux du Canada français, trente ans après, Actes du colloque tenu à l’Université d’Ottawa les 5, 6 et 7 novembre 1997, textes réunis par Marcel Martel avec la collaboration de Robert Choquette, Centre de recherche en civilisation canadienne-française, Université d’Ottawa, 1998.

[2]

Nous pensons, entre autres, à Richard Arès s.j., Jean-René Ravault, Gratien Allaire, Daniel Savas, Marcel Martel.

Auteur : Jean Lafontant
Ouvrage recensé : Michel Bock, Comment un peuple oublie son nom. La crise identitaire franco-ontarienne et la presse française de Sudbury (1960-1975), Sudbury, Institut franco-ontarien / Prise de parole, 2001, 119 p. (Ancrages.)
Revue : Recherches sociographiques, Volume 43, numéro 2, mai-août 2002, p. 437-440
URI : http://id.erudit.org/iderudit/000560ar
DOI : 10.7202/000560ar

Tous droits réservés © Recherches sociographiques, Université Laval, 2002

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