Henri Brochet et le R.P. Émile Legault, c.s.c. [1] : rencontre et correspondance
Jacques Cotnam
Université York
Résumé
Cet article propose l’édition de 16 lettres qu’échangèrent le R.P. Émile Legault, c.s.c., et Henri Brochet, entre le 31 janvier 1938 et le 4 mai 1946. Ces lettres nous fournissent des renseignements intéressants sur le séjour d’Émile Legault en France, au lendemain de la visite de Henri Ghéon à Montréal, et sur les débuts des Compagnons de Saint-Laurent [2]. Auteur prolifique de pièces de théâtre chrétien, acteur, metteur en scène, directeur des Compagnons de Jeux — dont s’inspirent les Compagnons de Saint-Laurent —, et ami de Henri Ghéon, Henri Brochet était aussi le fondateur de la revue Jeux, Tréteaux et Personnages, dont le premier numéro parut le 15 octobre 1930 et qu’il dirigea jusqu’à la fin.
Abstract
Henri Brochet and the Reverend Father Émile Legault, CSC : Meeting and Correspondence
This article proposes the edition of 16 letters exchanged between Father Émile Legault, CSC, and Henri Brochet from January 31, 1938 to May 4, 1946. These letters offer interesting details on Émile Legault’s sojourn in France following the visit of Henri Ghéon to Montreal and on the beginnings of the Compagnons de Saint-Laurent. A prolific author of Christian plays, an actor, producer and director of the Compagnons de Jeux—which inspired the Compagnons de Saint-Laurent—and a friend of Henri Ghéon, Henri Brochet was also the founder of the journal Jeux, Tréteaux et Personnages, the first issue of which was published October 15, 1930 and which he edited until his death.
Henri Brochet (1898-1952) : ce nom, sans doute peu connu de nos jours tant en France [3] qu’au Québec, était pourtant devenu familier, encore qu’à un moindre degré que celui de Henri Ghéon (1875-1944), à ceux qui, au cours des années 1930 et 1940, appelaient de leurs voeux l’avènement d’un théâtre chrétien au Canada français — ainsi qu’on disait alors. « Comme on le sait, Monsieur Henri Brochet, ainsi que Monsieur Henri Ghéon, sont deux maîtres incontestés du théâtre catholique à notre époque », affirme déjà un rhétoricien dans l’Annuaire du Collège Séraphique pour l’année scolaire 1929-1930 [4]. Dès décembre 1924, Gaillard de Champris, dans un article sur le renouveau du théâtre chrétien [5], avait associé le nom de Brochet à celui de Ghéon, dont celui-là se reconnaissait le disciple. Ce n’est toutefois, à notre connaissance, que le 1er mai 1928 qu’une pièce de Henri Brochet fut représentée pour la première fois sur une scène québécoise. Ce jour-là, en hommage au R.P. Supérieur, les élèves de quatrième année du Collège Bourget, à Rigaud, interprétèrent Les trois pains dans la main du bon Dieu. Le 10 février 1930, c’est Saint Félix et ses pommes de terre qu’on met en scène au Collège Bourget et qu’on y reprendra le 24 février 1936 ; les 17 et 21 décembre 1934, Saint Ours et le cheval Pie est offert aux élèves du Collège Brébeuf ; deux ans plus tard, ceux du Collège Saint-Laurent assistent à une représentation des Matines de saint Joseph, alors que Oui, Monsieur pour l’amour de Dieu retient l’attention des juvénistes de Saint-Jean Berchmans, à Québec, le 11 mars 1937.
Notons encore que le frère Denis Périgord prit soin de faire tenir son article sur « Le mouvement actuel du théâtre religieux [6] » à Henri Brochet et qu’il s’est réjoui que ce dernier, après l’avoir lu, lui ait répondu pour apporter quelques précisions [7]. C’est aussi à Brochet que le R.P. Eugène Poirier, s.j., peu avant de publier son article sur « Henri Ghéon au Canada [8] », transmet une « classification chronologique » des oeuvres de Ghéon en le priant de bien vouloir la lui soumettre pour que ce dernier la corrige et la complète : « Du Canada reçu récemment des notes et croquis à propos de la représentation de votre St-Thomas », marque Brochet à l’intention de son ami en l’informant de la demande de son correspondant [9].
Certes, cinq pièces et quelques mentions en dix ans — et même si l’on tient compte du fait que notre inventaire est loin d’être exhaustif —, c’est peu. Il n’en reste pas moins que le nom de Brochet était suffisamment connu en 1936 pour qu’à l’instar du R. P. Poirier, le jeune Jean-Marie Parent, alors élève au Séminaire de Sainte-Croix, ait recours à lui pour acheminer une lettre à Henri Ghéon [10]. Brochet transmit à son ami « cette lettre d’un jeune, candide et touchant Canadien [11] », sans se douter qu’il initiait ainsi un échange qui allait conduire à la venue de Ghéon au Canada. C’est, en effet, par l’intermédiaire de Jean-Marie Parent que le R. P. Émile Legault (1906-1983), c.s.c., apprit que Ghéon était disposé à écrire une pièce sur saint Laurent et à venir la mettre en scène à Ville Saint-Laurent. Émile Legault accepta les conditions de Ghéon avec enthousiasme et le lui laissa savoir lui-même le 4 janvier 1938. Après avoir abordé la question du cachet (8 000 francs, plus les frais de voyage) et apporté quelques précisions quant au spectacle qu’il envisageait, Legault qui, peu auparavant, avait décidé de former avec Roger Varin la troupe des Compagnons de Saint-Laurent [12] se permit de solliciter l’aide de celui dont il affirmait vouloir poursuivre l’oeuvre au Canada :
Mais il va falloir m’aider. Je suis le directeur des Compagnons. Il paraît que j’ai quelque talent pour cela. Encore un coup, c’est le bon Dieu qui dispense ces choses. Mais je n’ai pas d’école. Il va falloir me fournir une bibliographie sur la technique du théâtre, sur les principes qui vous ont amené à révolutionner le répertoire traditionnel, etc…
Nous adoptons le règlement des Compagnons de Notre-Dame [13]. Vous êtes de ce fait compromis ; nous avons le droit de nous considérer comme vos fils spirituels. Et vous ne pouvez récuser une paternité que vous avez souhaitée peut-être, avec toutes ses exigences. Je devine que vous êtes débordé. Mais vous savez que ce sont les débordés à qui on demande toujours davantage.
Je voudrais aussi constituer pour les Compagnons une bibliothèque aussi complète que possible du répertoire auquel vous avez donné naissance. Je n’ai actuellement que vos deux volumes de Jeux et Miracles pour le peuple fidèle, plus quelques volumes isolés. Serez-vous assez gentil pour ré[u]nir à mon intention tout ce que vous pourrez de vous, de Brochet, etc. J’aimerais avoir aussi le Mystère de sainte Colombe de Dubosq. Envoyez-moi tout ce que vous pourrez, par l’intermédiaire de votre libraire. Je paierai sur réception du colis. Mais, je vous en prie, faites diligence. Je voudrais bien aussi posséder la collection complète de Jeux et Tréteaux, avec un abonnement régulier à dater de maintenant. C’est encore un service que je réclame de vous. Vous direz à l’Administrateur de la Revue de m’envoyer la note qui ne devra pas être trop salée. Pensez à l’indigent budget d’une troupe qui débute […] [14].
Henri Ghéon s’empressa de faire part de cette demande à son ami Brochet. Constamment en quête de nouveaux abonnés pour sa revue, dont il avait peine à assurer la survie, Henri Brochet expédie aussitôt les volumes demandés et adresse sa première lettre à Émile Legault (lettre 1, reproduite à la suite de cet article). Ce dernier en accusa-t-il réception en réglant sa facture ? C’est probable, encore que nous n’ayons trouvé aucune trace de cette réponse. Quoi qu’il en soit, il faudra attendre une dizaine de mois, semble-t-il, pour qu’une véritable correspondance s’établisse entre les deux hommes. Entre temps, c’est le R. P. Poirier qui, en lui envoyant des coupures de journaux, informe Brochet du « bon début » du séjour de Ghéon au Canada [15]. Venu y créer, le 10 août 1938, son Saint-Laurent du Fleuve, Ghéon séjourne plus de deux mois au Collège de Saint-Laurent, ce qui fournit à Legault l’occasion de le côtoyer presque tous les jours. Un lien d’amitié se tissa entre les deux hommes. Aussi, peu après que Legault eut obtenu une bourse d’études du gouvernement provincial lui permettant d’aller se perfectionner en Europe, n’est-il pas étonnant de lire, dans un numéro de la Jeunesse étudiante catholique, revue que Legault avait lui-même lancée en 1935 : « Ghéon consent à se faire le pilote du Père et à l’introduire dans tous les grands centres de théâtre chrétien en France, en Angleterre et dans les autres pays d’Europe [16]. »
Ce n’est pas Ghéon, pourtant, qui annonça à Brochet la présence du père Legault en France. La nouvelle lui était peut-être parvenue du Canada, en même temps qu’on lui avait fait tenir le numéro de Mes fiches consacré à Ghéon [17] et publié chez Fides, la maison d’édition des Pères de Sainte-Croix. Toujours est-il qu’il écrit à Ghéon, le 29 octobre 1938 : « Je savais que le Père Legault est en France. Où est-il ? Sans doute me mettra-t-il un mot ? Si vous savez où il est possible de le joindre, dites-le moi. […] À propos du Canada, j’ai reçu ces derniers temps plusieurs abonnements par l’intermédiaire de Mes Fiches et du fascicule qu’elles vous ont consacré [18]. » Point ne lui fut nécessaire, cependant, d’attendre la réponse de Ghéon [19] car, heureuse coïncidence, une lettre de Legault lui apportait, le lendemain, les renseignements demandés (lettre 2). À cette lettre, Henri Brochet répondit sur le champ, peut-on supposer — télégramme ou téléphone ? — car, dès le jour suivant l’envoi de sa lettre, Legault annonçait son arrivée à Auxerre (lettre 3).
Dans son agenda, Henri Brochet note, en date du 1er novembre 1938 : « Déjeuner chez nous. (20 pers.) PP. Legault [et] Lamarche viennent. Farce. Dîner maman. Très bonne journée — les PP. Legault, Lamarche repartent [20]. »
Il y avait là, se souviendra le R. P. Antonin Lamarche, c.s.v., outre MM. Py et Brochet, le compositeur Paul Berthier, notre ami Pierre Delbos et Monsieur Henri Rivière dont nous venions d’applaudir la souple adaptation d’une impayable « farce » du Moyen Âge. Au cours du dîner et de la soirée, ces messieurs causèrent naturellement de leurs plus récentes réalisations, dans les domaines respectifs où ils poursuivent le même idéal de Beauté. Or, je fus des plus surpris en constatant la rude liberté des jugements qu’ils échangeaient, le franc-parler qui caractérisait leurs propos. À certain moment, la discussion devint si animée que je crus pour de bon que « ça allait tourner mal » ! Mais, ma petite psychologie se trouve, fort heureusement, prise en défaut : j’avais eu le tort de tabler sur le genre « proche de ses pièces », sur la mentalité « ne me touchez pas » qui sévit chez nous, à l’état aigu [21].
Encore sous le charme de cette rencontre, Legault, avant même de remercier celui qu’il considère d’ores et déjà comme un « ami » (lettre 4), confiera à Ghéon quelques jours plus tard :
J’ai rencontré à la Toussaint les Compagnons de Jeux. Brochet m’avait envoyé, à la suite d’une lettre de moi, une invitation fort aimable à leur spectacle d’Auxerre.
Réception on ne peut plus cordiale. Brochet est assurément un type charmant, plein de coeur, avec une simplicité facile dans les relations. Sa tête me va tout plein [22].
Les deux hommes se revoient à Paris, le 11 novembre 1938, en compagnie de « divers Canadiens [23] ». C’est lors de cette rencontre, semble-t-il, qu’Émile Legault laissa entrevoir à Henri Brochet la possibilité de le faire venir à Montréal pour y travailler pendant quelque temps avec les Compagnons de Saint-Laurent. « Ravi de vos rapports avec le P. Legault… et de ses projets ! », répond Ghéon à son ami auxerrois [24], peu après que ce dernier lui eut fait part de ses entretiens avec Legault.
On peut supposer qu’il a été de nouveau question de ces projets, sinon le jour même où, à Paris, les pères Legault et Lamarche tirèrent les rois avec les Compagnons de Jeux [25], du moins le 24 janvier 1939, alors que, invité une seconde fois à Auxerre, Legault put s’entretenir à loisir avec son hôte [26] (lettre 5). C’est vraisemblablement à cette occasion, ou peu de temps après, que Brochet, désireux sans doute d’obliger le directeur des Compagnons de Saint-Laurent, ébaucha une enseigne à leur intention (lettres 6 et 7). Il voulut encore faire plaisir à son ami canadien en l’invitant à une représentation du Chemin de la Croix et des Disciples d’Emmaüs, le 13 mars 1939, et en lui offrant un « portrait à la gouache » en guise de souvenir. Legault, qui se préparait à prendre le chemin du retour la semaine suivante, l’en remercia aussitôt. Comme pour confirmer qu’il n’était point homme à se dédire, il confia à Brochet qu’il avait rencontré le comte de Fleury aux Affaires étrangères : « C’est un homme qui pourra servir nos intérêts quand nous méditerons d’appeler nos amis au Canada. Je lui écris précisément nos intentions » (lettre 7).
Quelles étaient exactement ces intentions ? Nous l’ignorons, mais il est facile de supposer qu’elles s’apparentaient à celles dont fait état la lettre du 6 juillet 1939 (lettre 8). Henri Brochet n’hésita guère ou bien peu ; par retour du courrier, il accepta l’invitation de Legault et lui suggéra nombre de rôles qu’il était disposé à interpréter (lettre 9). Preuve supplémentaire de l’intérêt qu’il attachait à ce projet, il envoya Le mystère du coeur serti d’épines au directeur des Compagnons de Saint-Laurent, deux jours plus tard, dans l’espoir, bien sûr, de l’encourager ainsi à monter cette pièce à Montréal (lettre 10). La guerre, toutefois, força Legault à modifier ses plans, ainsi qu’il l’explique à son ami auxerrois dans une lettre que nous n’avons pas retrouvée, mais dont Henri Brochet cite un fragment :
P. S. Une longue lettre du P. Legault : lui, prépare à Montréal de grandioses représentations du Mystère de la Messe : « J’avais amorcé des démarches pour vous avoir, en dépit des difficultés présentes, — S.G. [Sa Grandeur] Mgr Deschamps, auxiliaire de Montréal, m’a dissuadé d’insister alléguant que les événements d’Europe constituaient un obstacle inéluctable ou presque. » Il me charge de ses meilleurs souvenirs pour les Compagnons [27].
Après un silence long de cinq ans, Henri Brochet sera le premier à donner signe de vie (lettre 11). Chose étonnante, Legault ne paraît pas avoir répondu à cette carte qu’il publia, cependant, dans Les Cahiers des Compagnons [28], en la qualifiant de « carte émouvante dans sa sobriété obligée ». Huit mois plus tard, dans une lettre de huit pages, Brochet, après avoir donné de ses nouvelles, lançait un pressant appel à l’aide : « Nous aurons fort à faire pour que Ghéon soit reconnu ici pour l’un des maîtres du théâtre contemporain. Unissez-vous à nous. Et il faudra que Jeux, Tréteaux et Personnages […] trouve au Canada de nouveaux lecteurs et amis : je compte sur vous, mon cher père » (lettre 12).
De plus en plus accaparé par ses multiples tâches et, notamment, par la préparation de la « première saison officielle » des Compagnons de Saint-Laurent, Legault met plusieurs mois à répondre à celui que, dans les toutes premières pages des Cahiers des Compagnons, il avait reconnu au nombre de ses maîtres, au même titre que Jacques Copeau, « le plus grand de tous, […] Chancerel, Stanislavsky et Ghéon [29] ». Dans l’intervalle, Henri Rivière avait aussi repris contact avec lui, ainsi qu’il nous l’apprend dans une lettre inédite adressée à Brochet et datée du 10 décembre 1945 :
À propos du Canada, je pense sérieusement à aller y travailler et j’ai écrit au P. Legault pour lui en faire part. (J’ai fait l’hypothèse qu’il pouvait avoir des relations dans divers milieux mêmes [sic] très éloignés de ses préoccupations habituelles). Il s’agit d’un avant[-]projet bien nébuleux aussi il n’est pas temps que vous trembliez pour les Cdj [30] (lesquels d’ailleurs renaîtraient aussitôt là-bas, avec le même nom), mais je rêve d’un pays où un ingénieur gagnerait autant qu’une ouvreuse de cinéma ou qu’un garçon de café et où il serait doté de moyens de travail dignes de ses capacités.
Si nébuleux fût-il, pareil projet de faire renaître les Compagnons de Jeux au Canada n’était sûrement pas de nature à sourire à Legault, à supposer que Rivière le lui ait aussi laissé entrevoir. Mieux valait sans doute faire en sorte que les Compagnons de Jeux continuent à exercer leur action en France !
Le 22 janvier 1946, quoi qu’il en soit, Émile Legault répond à Henri Brochet. Il lui brosse alors un tableau des activités des Compagnons de Saint-Laurent qui ne laisse aucun doute quant à leur essor et précise même qu’ils sont en voie de devenir une troupe permanente. Et de lui promettre l’appui total des Compagnons de Saint-Laurent : « Le Secrétariat des Compagnons, explique-t-il, se chargera de grouper les abonnements et de vous les transmettre ; j’ai confiance que vous aurez bon nombre de lecteurs au Canada où vous êtes de plus en plus connu » (lettre 13). Promesse aussitôt tenue. Dès le mois suivant, des « notes brèves » apprenaient aux lecteurs des Cahiers des Compagnons qu’une Association des Amis de Henri Ghéon avait été fondée [31] et que Henri Brochet avait repris la publication de Jeux, Tréteaux et Personnages : « Il faut aider Brochet, ajoutait-on, parce que ses cahiers doivent vivre et se développer. Qu’on nous envoie des abonnements ». Un article de Michel Florisoone [32], l’un des Compagnons de Jeux, était au sommaire de ce même numéro.
« Si vous aviez dans vos rayons quelque chose de vous dont vous seriez disposés [sic] à vous départir et qui plairait au Canada, vous nous obligeriez également en nous en envoyant une copie », demande Legault dans sa lettre du 22 janvier 1946. Brochet s’empresse de lui faire plusieurs suggestions (lettre 14) ; il n’en retiendra aucune. À vrai dire, s’il avait une très grande estime pour l’homme, l’animateur et l’artiste qu’était Henri Brochet, Legault en avait sans doute moins pour son oeuvre qui convenait davantage à la scène des collèges et des patronages qu’à celle sur laquelle les Compagnons de Saint-Laurent entendaient dorénavant se manifester. Du reste, Legault avait prévenu son ami : « Je dois vous dire que nous ne nous cantonnons pas exclusivement dans le répertoire strictement chrétien » (lettre 13).
Quant à l’invitation d’avant-guerre, il n’en fut plus question. Les Compagnons de Saint-Laurent avaient le vent dans les voiles et Legault avait acquis suffisamment de confiance en sa troupe et en ses moyens pour voler de ses propres ailes. Après avoir fait parvenir à Henri Brochet les photos que celui-ci lui avait demandées (lettre 15), il ne paraît pas s’être manifesté de nouveau — du moins n’avons-nous pas retrouvé de lettre qui indiquerait le contraire. Commencée huit ans plus tôt, cette correspondance semble donc se clore, le 4 mai 1946, sur l’appel réitéré de Henri Brochet, en quête d’abonnements : « Alors, résumons-nous d’un mot : VITE ! VITE ! RÉPONSE ! Que votre affection décide. » Une fois de plus, dans leur avant-dernière livraison, celle de janvier-février 1947, Les Cahiers des Compagnons font la promotion de la revue de Henri Brochet dans une note de « Un Canadien à Paris » de Marcel Raymond : « Jeux, Tréteaux et Personnages devrait avoir de nombreux lecteurs au Canada. On peut s’abonner en s’adressant aux Éditions Fides ($2.25 par année) [33]. »
Il se peut que Legault ait communiqué avec Henri Brochet lorsqu’il retourna en Europe, à l’été 1949, dans l’intention de « créer un échange dramatique franco-canadien ». Cependant, c’est en compagnie de l’acteur britannique Robert Speaight qu’il revint à Montréal pour y monter Meurtre dans la cathédrale de T. S. Eliot [34]. Enfin, chose étrange, il évoquera avec une profonde émotion le souvenir de Henri Ghéon, dans ses Confidences [35], mais il passera sous silence celui de Brochet.
Lettre 1 : Lettre de Henri Brochet au R. P. Émile Legault, c.s.c. [36]
Jeux
Tréteaux
Et Personnages
Henri Brochet
5 Place St-Étienne
Auxerre (Yonne)
31. 1. 38
Monsieur,
À la demande de Henri Ghéon, je vous fais parvenir par ce même courrier tous les cahiers parus de Jeux Tréteaux et Personnages [37]. Les quelques cahiers manquants sont épuisés.
En même temps je vous inscris au nombre de nos abonnés.
Et je vous envoie quelques unes des pièces dont je suis l’auteur qui me semblent susceptibles de vous intéresser. — Au reste un assez grand nombre d’entre elles a été publié dans Jeux, T. P.
Je souhaite vivement un gros succès aux Compagnons de Saint Laurent [38] et me réjouis du voyage de Ghéon qui ne pourra que resserrer les liens entre nous.
Tenez nous au courant de tout ce qui sera fait à [2] Montréal en fait de théâtre chrétien : nous y ferons écho avec joie dans nos pages.
Veuillez croire, cher Monsieur, à mes sentiments très dévoués.
Henri Brochet
P. S. Vous n’aurez qu’à nous faire parvenir par le moyen qui vous conviendra les 327 frs que représente notre envoi, soit :
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Livres divers |
39 f |
|
Abonnement 1 an |
35 f |
|
Jeux T. P. 1re série |
94 f |
|
” ” 2e série |
138 f |
|
port 1re série |
9.45 |
|
2e série |
8.05 |
|
port livres |
3.50 |
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_____ |
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327.00 |
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Merci d’avance |
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Lettre 2 : Lettre du R. P. Émile Legault, c.s.c., à Henri Brochet [39]
M. Henri Brochet
Auxerre (Yonne)
Cher monsieur,
Étant à Paris pour quelques mois, je voudrais bien vous y rencontrer le plus tôt possible [40]. Vous ne refuserez pas cette faveur à un Canadien qui a pour vous et votre oeuvre une considération bien sincère. Peut-être savez-vous que nous avons bien en tête, au Canada, de copier, dans la mesure de nos moyens, votre effort et celui de vos collaborateurs. Je suis, actuellement[,] à l’Hôtel de Bretagne, 10 rue Cassette, Paris (VI) ; j’y attendrai un mot de vous où vous me direz le moyen de vous voir.
Veuillez me croire
Votre tout dévoué
Émile Legault
En la fête du Christ Roi [41]
Paris 1938
Lettre 3 : Télégramme du R. P. Émile Legault, c.s.c., à Henri Brochet [42]
31 octobre 1938
Serai Auxerre 11 heures 15. Enchanté invitation. Joie [de] rencontrer compagnons = Legault.
Lettre 4 : Lettre du R. P. Émile Legault, c.s.c., à Henri Brochet [43]
Monsieur Henri Brochet
Auxerre
Cher Monsieur et ami,
C’est allé un peu vite en affaire que de vous servir ainsi, indiscrètement, le « cher ami ». Ne protestez pas, je vous le demande. La cordialité de votre réception et l’enchantement que je garde de votre coeur rencontré m’y autorisent bien un peu.
Je veux en tous cas vous remercier, vous et madame Brochet, de m’avoir ouvert si largement les portes de votre cher foyer, à l’ombre de la cathédrale. Pour la première fois que je prenais contact avec la famille française, je reconnais n’avoir pas été trop mal servi.
Les compagnons ont été également charmants ; ils sont évidemment à bonne école. Delbos se multiplie depuis son retour pour être agréable et utile [44]. Je ne suis pas encore allé rue Dantzig [45] ; j’ai bien peur de devoir surseoir. Je passerai à Londres rencontrer St-Denis [46], au début de la semaine prochaine, mais à mon retour… après quelques semaines là-bas.
Je vous envoie quelques photos en cordial hommage.
Avec l’espoir de profiter bientôt d’une invitation que je garde bien précieusement je vous dis, encore un coup, ma gratitude et mon admiration.
Votre très obligé
Émile Legault
10 rue Cassette
Paris (VI)
8 nov[embre] 1938
Lettre 5 : Lettre du R. P. Émile Legault, c.s.c., à Henri Brochet [47]
Monsieur Henri Brochet
Auxerre
Cher monsieur et ami,
Au milieu de votre courrier officiel, voici le mot d’un ami qui vient vous dire le merci tardif de son coeur pour tout ce que vous avez fait pour lui et ses amis, au beau pays d’Auxerre. Si j’avais eu besoin de me réconcilier avec la famille française, j’en aurais eu à ma suffisance dans mes rencontres avec la chère « colonie » Macquin, mère, enfants et gendres et petits enfants [48]. Dites bien à Madame Brochet que je garde le meilleur souvenir d’elle et de ses petits soins maternels pour moi. Et recommandez à Mimi et à Colette d’être sages par amour pour leur chère maman qui le mérite bien.
Je dois déjeuner avec M. Cohen et M. Dupuy de la légation canadienne, probablement samedi ; vous savez que les Théophiliens méditent une tournée au Canada, en septembre prochain. L’idée me sourit médiocrement ; je ne crois pas que la qualité du spectacle justifie tant de peine ; et M. Cohen porte un nom et un nez assez peu attrayants. Dupuy me dit qu’il est catholique [49] ; je le souhaiterais sans en être sûr. Et s’il ne l’est pas… son influence là-bas pourrait être désastreuse.
J’ai fait, par votre intermédiaire, la connaissance des demoiselles Foatelli [sic ?] qui sont des jeunes filles d’une rare qualité.
Je vous quitte, avec l’espérance de vous revoir prochainement.
Bien vôtre
É. Legault
Lettre 6 : Lettre du R. P. Émile Legault, c.s.c., à Henri Brochet [50]
M. Henri Brochet
Auxerre
Cher monsieur et ami,
Le Père Houle [51] me communique la trop aimable proposition que vous me faites au sujet du « Chemin de la Croix [52] » de Ghéon. Vous devinez que j’accepte avec joie. Je me ferais libre le 13 à cette intention. Cette date vous ira-t-elle ? Je serai heureux de serrer la main aux Compagnons avant mon départ.
La Belgique est extrêmement hospitalière ; le not[aire] Thuysbaert [53] entre de plain-pied dans la théorie des grands coeurs que j’ai rencontrés en Europe. Il a été pour moi d’une cordialité qui me confond un peu [54]. J’ai vu hier le P. Boon [55] qui me charge de tous ses respects pour vous qu’il estime.
Pouvez-vous disposer d’une vingtaine de copies du Mystère du Feu vivant [56] ; je les apporterais avec moi au Canada [57].
Une autre faveur ; vous me rendriez service en dressant la liste des « Jeux Tréteaux » dans lesquels se retrouvent des textes (de vous, de Ghéon, etc.) et que vous avez encore en quantité suffisante pour répondre à la demande. C’est une indication qui me sera précieuse pour notre service de librairie. Je crois bien que j’en apporterai également quelques exemplaires avec moi, environ dix de chacun. Faites-moi un colis avec la note.
[2] J’ai toujours ici le projet d’enseigne pour les Compagnons de saint Laurent ; vous savez qu’il me plaît. Quelques modifications de détails seulement à suggérer. Je vous en causerai quand nous nous verrons le 13.
Dites bien bonjour pour moi à Madame Brochet, à Colette, à Mimi.
Pour vous mon amitié entière
Émile L[egault]
6 mars 1939.
Lettre 7 : Lettre du R. P. Émile Legault, c.s.c., à Henri Brochet [58]
Monsieur Henri Brochet
Auxerre
Mon cher monsieur Brochet
J’ai plusieurs mercis à vous dire, pour toutes sortes de raisons. Vous êtes vraiment un homme qui ne songe qu’à obliger et faire plaisir. Le Père Houle m’a appris que vous m’aviez apporté le portrait à la gouache ; premier merci. Je conserverai ce bon souvenir de vous, sorti immédiatement de votre main d’artiste. Second merci pour cette représentation du Chemin de la Croix et des Disciples d’Emmaüs [59]. Si j’en avais encore douté, ce geste m’eut révélé à l’évidence la cordialité et le dévouement des Compagnons. Il faudra leur dire, n’est-ce pas, en quelle estime je les tiens. Et pas seulement à cause de leur bienveillance à mon égard ; à cause surtout de leur ténacité à servir le Christ par le théâtre, dans des conditions particulièrement ingrates. Dites leur bien qu’il faut tenir ; leur influence ne se mesure pas à leur seul rayonnement immédiat et tangible. Si les Compagnons de saint Laurent au lointain Canada réussissent à faire quelque bien ils le devront à l’inspiration venue du petit noyau de la rue Dantzig [60]. Troisième merci que vous partagerez avec maman Brochet ; elle est bien la réplique de ma propre maman, attentive à tout ce qui peut éviter à son gars les ennuis de la maladie.
Je vous envoie le projet que vous avez imaginé d’une enseigne pour les Compagnons de saint Laurent ; dans son ensemble il me plaît beaucoup. Puisque vous m’y invitez, je me permets cependant de vous faire quelques remarques :
1˚ Au lieu du L. C. S. L. incorporé à l’ensemble, je préfèrerais que vous écriviez en dessous et tout au long compagnons de saint Laurent, en mettant une minuscule au « s » de saint et en mettant le trait d’union [61].
Je crois qu’une ligne ou deux (au besoin) de caractères noirs et solides constitueraient comme une sorte de base à l’emblème.
2˚ La tête de saint Laurent n’est guère har monieuse ; je sais que vous n’avez jeté là qu’une esquisse et que vous avez, au bout de vos doigts, ce qu’il faut pour soigner notre patron.
[2] 3˚ Je me demande l’aspect que prendrait votre dessin si vous lui donniez la forme nettement carrée ; peut-être aussi pourriez-vous accentuer les bords du gril par un trait plus fort et plus décisif.
Ce sont là des suggestions dont vous restez juge.
Je ne sais de quels loisirs vous disposez pour l’instant ; si je vous dis que je serais bien aise d’apporter avec moi l’emblème terminé, c’est sur toute réserve. J’abuse déjà assez de votre bienveillance pour ne pas poser [sic ?] de limites.
J’ai vu le Comte de Fleury, aux Affaires Étrangères. C’est un homme qui pourra servir nos intérêts quand nous méditerons d’appeler nos amis au Canada. Je lui écris précisément nos intentions.
J’ai fait l’emplette d’un appareil Ducretel Thompson de grande classe (pick-up et haut parleur dysharmonique[)] ; vous connaissez peut-être ce résonateur surmonté de tuyaux comme d’un orgue. La qualité de sonorité et la puissance de ces appareils est [sic] étonnante. Par extraordinaire la direction nous fait des conditions exceptionnelles (extraordinaires — exceptionnelles… je suis logique, vous voyez) ; un chèque supplémentaire que je recevais l’autre jour du gouvernement y passera tout entier. Mais je crois que c’est là une heureuse emplette ; nous y mettrons d’abord les disques des Compagnons [62].
Je vous redis bonjour et au revoir ; je vous tiendrai au courant de nos projets au Canada.
Bien vôtre
Émile L[egault]
17 mars 1939
Mes respects à Madame Brochet ; un bonjour à Colette et à Michel.
Lettre 8 : Lettre du R. P. Émile Legault, c.s.c., à Henri Brochet [63]
Monsieur Henri Brochet
Auxerre
Cher, très cher ami,
Vous excuserez et mon retard inexcusable et cette liberté que je prends de vous donner ainsi du « très cher ami » à la tête, comme si vous n’étiez pas Henri Brochet et moi le pauvre petit canadien indigent et démuni. Mais vous avez un si rare coeur.
Très occupé actuellement, à la préparation, pour le Congrès général de la J.O.C. canadienne, d’une adaptation de la « fête nocturne du travail [64] » donnée à Paris il y a deux ans : la chère France continue d’être la grande inspiratrice que l’on pille sans relâche. Vous ne saurez jamais assez combien j’aime la France et ceux qui lui donnent une âme. Nous jouerons également en tournée de vacances La farce du pendu dépendu [65] de Ghéon. Quelle rare finesse est enclose dans cette oeuvre de notre grand ami : voilà, à mon sens, une de ses bonnes réussites.
Nous avons un autre projet en tête. Reprendre à Montréal en juin prochain, Le mystère de la messe [66]. Vous y seriez le Christ. Qu’en dites-vous ? Vous nous arriveriez au début de mai ou avant, à votre gré. Vous pourriez donner une série de conférences dans nos maisons d’éducation, quelques conférences à la radio. Et puis nous mettrions au point ensemble le « Mystère ». Ensuite, et si vous pouviez prolonger sans trop d’inconvénients votre séjour, nous pourrions faire une courte tournée en province avec une de vos pièces et une autre à choisir. Évidemment, nous ne pourrions guère vous assurer plus que vos frais de traversée et de séjour au Canada. Nous ne sommes pas riches et pour une troupe dramatique, c’est là un mal presqu’incurable. Mais j’estime que pour nous qui désirons très fort vous avoir quelque temps avec nous, cette disposition nous permettrait d’envisager votre venue comme réalisable. Nous pourrions peut-être aussi, c’est une chose à laquelle je pense à l’instant, prévoir notre spectacle en tournée à l’avance, ce qui permettrait d’étoffer davantage un programme dont vous seriez la vedette, à titre de conférencier puis d’interprète. Pensez à tout cela et dites m’en votre pensée. Faites-moi aussi quelques suggestions pour l’élaboration d’un programme ; je vous dirai de mon côté ce qui m’apparaîtrait, parmi vos suggestions, comme mieux adapté à nos exigences locales. Il faudra aussi, et ce ne sera pas la moindre chose[,] décider la chère maman Brochet à laisser partir son époux pour au moins deux mois. Vous lui direz que nous prendrons de vous un soin maternel et que[,] vous retrouvant après une longue séparation, elle aura l’impression de revivre à nouveau sa lune de miel.
Bref, à travers ce galimatias et ce petit nègre, tâchez de voir les grandes lignes de notre projet qui n’est encore, même pour nous, qu’à l’état d’étude. J’ai besoin d’avoir une acceptation de principe pour procéder plus avant.
Dites bien bonjour à toute votre chère famille, à maman Brochet surtout, à qui je dois un spécial merci pour les pilules contre la nausée. Elles n’ont pas empêché que je ne sois malade un tantinet, au cours de la traversée, mais sans elles, sans doute l’aurais-je été davantage.
Voulez-vous présenter mes respects à Monsieur le Recteur et à la famille Berthier, à Madame Parquin aussi, la chère grand’maman qui ne craint pas les fauves.
J’attendrai de vos nouvelles.
Bien vôtre
Émile Legault
6 juillet 1939
P. S. Les Compagnons de saint Laurent vous envoient, en attendant de vous serrer la main, l’expression de leur amical respect. Ils sortent à l’instant d’une retraite fermée, sous la direction de l’abbé Saey, une sorte de curé d’Ars qui compte à peine trois ans de sacerdoce et qui fait un bien extraordinaire chez nos chrétiens falots de Montréal. Je suis bien content de l’atmosphère qui règne chez les Compagnons. Dieu fasse que se maintienne ce climat splendide.
Il faudra dire mon amitié à chacun des Compagnons de Jeux : Rivière, Luigi, Girard, Sacchi, etc. Ma mémoire de singe m’empêche d’aligner tous les noms mais je les vois tous nettement, même l’ineffable paysanne de Marie, Reine de France [67], comparse de Luigi.
Vous remarquerez que nous avons modifié notre devise, empruntée aux Compagnons de Notre-Dame [68]. Nous avons en tête d’élargir quelque peu notre champ d’action et de ne pas nous en tenir au seul domaine du théâtre. Il y a, à côté de celui-ci, l’art sacré (peinture, arts plastiques, etc.) qui est à peu près inexistant au Canada. Je crois qu’il y aura moyen de donner à celui-ci par l’intermédiaire du Secrétariat des Compagnons un coup de pouce fort souhaitable. C’est déjà commencé.
Lettre 9 : Lettre de Henri Brochet au R. P. Émile Legault, c s.c. [69]
20 juillet 1939 [70]
Mon bien cher père et silencieux ami,
Devant votre silence, je me demandais si vous aviez fait escale à Montréal… ou si vous aviez continué votre croisière autour du monde au risque de débarquer un jour place St-Étienne pour la joie de ses habitants. Mais non, vous voici de nouveau bien canadien, encore que Français à demi. Et vous voulez que ce soit l’habitant de la place St-Étienne qui débarque aux rives de Montréal. Que vous répondre si longtemps d’avance ? En principe, vous pensez bien que je ne peux dire autrement que oui… La « chère maman Brochet » consultée ne dit pas non, et elle y a quelque mérite puisque le jour de l’An 1940 doit voir s’accroître sa progéniture d’une unité (je ne dis pas de 5 à la fois : nous ne sommes pas au Canada !) Alors, sauf le cas d’impossibilité, actuellement imprévue, je ne demande pas mieux que de passer deux mois (deux « petits mois » si possible) au delà de l’Atlantique. — Tenez-moi au courant. — Il faudra seulement, et sans attendre trop, que nous nous mettions d’accord sur un plan de travail un peu précis. — J’accepte volontiers de reprendre le rôle du Christ dans le Mystère de la Messe. — Les conférences, il faudra que vous me disiez exactement ce qu’il faudra préparer : conférences écrites sur des sujets donnés, ou causeries préparées à bâtons rompus avec des lectures ou exemples. — La tournée, soit encore ; je suis tout prêt à me mêler aux Compagnons de Saint Laurent pour faire avec eux ce que vous voudrez et jouer ce qu’il convient de jouer. — Un répertoire ? Il dépend essentiellement de la composition de la « compagnie de tournée ». — Parmi les pièces de moi que j’aimerais jouer, déjà Béatrice (le père ou le visitateur), Histoire de France [71] (vieux Serviteur), Ruth et Booz [72] (Booz), Disciples d’Emmaüs (le Christ), le Pauvre qui mourut pour avoir mis des gants [73] (Mainbeuf) ; Les trois pains dans la main de Dieu [74] (le P. Robert), Le jardinier qui eut peur de la mort (Phocas), St Félix et ses pommes de terre [75] (Félix ou secundo) — ou encore dans Ghéon, Le chemin de Croix, — ou ce que vous voudrez, je ne peux pas mieux vous dire — ou encore quelque chose de nouveau et d’inédit que je pourrais écrire exprès, si vous avez un sujet à me proposer (en me disant exactement ce que ce doit être et le nombre de rôles dont vous pouvez disposer).
Dites-moi également assez longtemps d’avance quelle date vous conviendrait, pour que je puisse préparer comme il faut l’hiver des Compagnons et des Cahiers [76]. — Les Cahiers vont bien mais les Compagnons ont eu bien des misères, cet hiver, car les [mot illisible] ont continué après votre départ : nous n’avons pu monter Béatrice [77] que j’avais écrit spécialement car, au même moment, Sacchinetti nous a quittés. — Je me suis aussitôt remis au travail (c’est en train) — on verra ce qu’il en sortira.
D’autre part j’avais écrit, pour jouer à Annecy, en soirée, dans le choeur d’une église en construction, un grand « Mystère du Coeur serti d’épines » (St François de Sales, Ste Jeanne de Chantal, la Visitation, Ste Marguerite Marie et le Sacré Coeur) de l’importance du Mystère de Pontmain [78], — avec musique, choeur, etc. Des difficultés d’interprétation ayant surgi sur place, le mystère est tombé dans le lac.
Mais on ne se décourage pas pour autant ; j’en suis à ma 9e pièce depuis janvier. J’ai le temps d’en écrire encore plusieurs avant Noël !
Quant à vous, mon cher père, ne nous laissez pas si longtemps sans nouvelles, — tâchez de nous écrire souvent. — J’ai transmis votre bon souvenir aux Berthier et à ma famille ainsi qu’à Py [79] et à Dési [sic ?], le seul Compagnon vu depuis les vacances.
Nous vous envoyons tous nos plus affectueux et fidèles souvenirs.
Henri Brochet.
Lettre 10 : Lettre de Henri Brochet au R. P. Émile Legault, c.s.c. [80]
R. P. Legault
Collège St-Laurent
Station O
Montréal
22. VII. [1939]
Mon bien cher père,
Comme suite à votre lettre, je vous envoie ce « Mystère du Coeur serti d’épines » qui n’a pas eu de chance à Annecy — qui sait ? Peut-être aurait-il plus de chance en 1940 à Montréal (200e anniversaire de la mort de Sr Marguerite Marie).
En hâte. — Bien fidèlement
Henri Brochet
Lettre 11 : Carte de Henri Brochet au R.P. Émile Legault [81]
Auxerre, 11 octobre 1944
Une porte s’ouvre sur l’océan ; je m’y précipite. Place Saint-Étienne, on vit : un peu dispersés et dans une ville qui, comme tant d’autres villes françaises, a souffert des bombardements et de la guerre. On travaille, et on a travaillé, puisque depuis le début de la guerre, j’ai écrit près d’une quarantaine de pièces nouvelles et créé de nouveaux « compagnons » auxerrois. Voilà pour nous. Mais, vous le savez sans doute, la grande famille des « Compagnons » est en deuil ; le 13 juin notre cher Ghéon est mort, en quelques jours, emporté brusquement par un cancer au foie qui s’est subitement généralisé [82]. J’ai appris sa mort au hasard d’un voyage à Paris : il avait rendu son âme à Dieu, quelques heures plus tôt et j’ai pu le voir étendu sur son lit, dans le grand habit blanc de saint Dominique. Les événements font que sa mort, comme sa vie, hélas ! est passée presqu’inaperçue dans son pays. Nous sommes bien décidés à faire tout ce que nous pourrons pour défendre sa mémoire partout où il est passé, laissant le souvenir d’un grand Français et d’un grand chrétien. Une de ses dernières joies aura été d’apprendre le débarquement des alliés sur les côtes normandes : trois jours plus tard, il avait perdu connaissance. Donnez-nous de vos nouvelles : nous les attendons avec impatience. Il nous tarde de vous envoyer un « journal » alors que nous n’avons encore droit qu’à cette carte. J’ai voulu pourtant vous dire aussitôt que le souvenir des amis lointains ne nous a pas quitté. Je vous envoie aussi les bonnes amitiés de Fernand Py. Et je vous prie de me croire fidèlement vôtre. Henri Brochet.
Lettre 12 : Lettre de Henri Brochet au R.P. Émile Legault, c.s.c. [83]
Jeux
Tréteaux
et Personnages
Henri Brochet
5, Place St-Étienne
Auxerre (Yonne)
25. VI. 45
Mon cher Père,
Dès que les relations postales ont repris entre France et Canada, c’est-à-dire il y a sept ou huit mois, je vous ai écrit une carte pour vous donner un signe de vie et pour vous dire qu’à Auxerre, au 5 de la place St-Étienne, il y avait une famille amie qui n’oubliait pas votre séjour d’avant guerre — j’ai attendu en vain votre réponse — et voilà que, il y a quelques jours, à Paris, mon éditeur me montrait quelques nos du Passe temps dans lesquels quelques lignes rendaient compte de l’activité des Compagnons de St Laurent, et de l’existence des « Cahiers des Compagnons » —. Tout est donc maintenu, chez vous, de ce que vous avez fait à la suite de notre cher Ghéon. Vite un mot, mon cher père, car je vous assure qu’à Auxerre, comme à Paris rue de Dantzig, le souvenir des PP. Legault, Houle et Lamarche est toujours bien vivant.
Je voudrais de mon côté vous donner en détail de nos nouvelles. — Ce serait un peu long, car les années que nous venons de vivre ont été particulièrement mouvementées, vous vous en doutez. Sachez seulement que les bombardements d’Auxerre (il y en eut trois) n’atteignirent à peu près pas le centre de la ville. — Nous n’avons eu qu’un éclat de bombe à travers un mur ; — autant dire rien. — Nos biens (auxerrois) n’ont été ni pillés, ni anéantis, — Deo gratias ! — Quant aux membres de la famille, ils ont augmenté, — Dominique venant, à la fin de 1939, s’ajouter à Pierre, Colette, François, André et Michel. — D’autre part, Pierre s’est marié l’an dernier. — Il habite en face de chez nous et, depuis 6 mois, je suis grand’père d’un Jean Daniel. François, après s’être engagé dans les Forces françaises de l’intérieur au moment de la libération, a passé un dur hiver dans les neiges d’Alsau, — puis il est entré en Allemagne par Strasbourg et il a été en occupation dans la pointe ouest de l’Autriche. — Il vient de nous annoncer son engagement pour la campagne d’Extrême Orient ! — Je ne sais ce que cette décision lui promet. — André est dans une école d’horticulteur près de Paris. — Colette, Michel et Dominique sont encore avec nous.
Voilà du côté familial.
Côté Arts : Le Brochet-peintre est depuis quatre ans directeur de l’École municipale de dessin d’Auxerre. — Le Brochet-auteur dramatique a écrit depuis 1939 une quarantaine d’oeuvres nouvelles dont plusieurs assez importantes. — Je pense que vous les verrez,... et les jouerez un jour. — Depuis le début de 1942, nous avons repris la publication de Jeux, Tréteaux et Personnages et, pour éviter des demandes d’autorisation de l’occupant, nous avons renoncé provisoirement à la périodicité mensuelle d’avant 1939 : nous paraissons quand nous pouvons, et nos souscripteurs s’abonnent à une série de six cahiers. — Le prochain sera consacré à la mémoire de notre cher Ghéon [84]. — Mais actuellement, nous avons de moins en moins de papier et les difficultés que nous rencontrons sont très grandes.
Côté Compagnons de Jeux : ceux-ci, dispersés par les évènements, n’ont à peu près rien fait pendant la guerre et l’occupation. — Ils viennent de se regrouper autour de Rivière, et de donner, en hommage à Ghéon, pour l’anniversaire de sa mort, une partie du Noël sur la place [85] et Le chemin de croix.
Faute de Compagnons parisiens, j’avais réuni à Auxerre, sous l’occupation, des « Compagnons de Roger Bontemps » avec lesquels j’ai donné des spectacles très réussis — un troisième, en cours de répétitions l’an dernier, n’a pu être donné à cause des événements de notre libération [86]. — Pourrons-nous reprendre ? Je crois que mes Compagnons de Jeux suffiront à mon activité.
Et puis, il y a la relève de notre cher Ghéon à assurer, et de nombreux textes nouveaux à composer.
Quelle douloureuse surprise, il y a un an, quand, de passage à Paris, j’appris la mort de notre ami, que je ne savais même pas malade ! Nous avons fondé une « Association des Amis d’Henri Ghéon » qui consacrera son activité à sa mémoire [87]. — Il faut que cette Association trouve au Canada un grand nombre d’adhérents. — Sa mort, au moment du débarquement, est passée presque inaperçue. — Ces jours ci [88], plusieurs articles importants lui ont été consacrés — hélas ; — André Gide, bien entendu, dit nettement que Ghéon était un grand homme avant sa conversion mais que son retour à Dieu a été le signe d’une dégringolade [89] … etc... Dans Le Figaro, Jean Schlumberger dit, plus courtoisement, la même chose, parlant du « fatras d’enfantillages » de notre théâtre chrétien [90]. — Nous aurons fort à faire pour que Ghéon soit reconnu ici pour l’un des maîtres du théâtre contemporain [91]. Unissez-vous à nous.
Et il faudra que Jeux, Tréteaux et Personnages, désormais édités par Billaudot, trouve au Canada de nouveaux lecteurs et amis : je compte sur vous, mon cher père. Que pouvez-vous faire pour nous aider ? Qui peut nous aider, à Montréal ou ailleurs ? Quel libraire ? Quelles revues ? Répondez-moi à ce sujet, — et pensez à me faire parvenir tous les Cahiers des Compagnons de St Laurent parus jusqu’à ce jour [92]. — Tout ce que nous avons fait les uns et les autres avec Ghéon, et à son exemple, il faut que nous le fassions encore maintenant pour lui, et pour montrer notre fidélité. — Il compte sur nous et, avec nous il est encore, lui qui recueille maintenant les fruits de son labeur acharné.
Des nouvelles des Compagnons et des amis que vous connaissez ? Py va bien, encore que se fatiguant un peu. — Delbos et Sacchinette, des Compagnons, nous ont à peu près quittés pour entrer dans des compagnies professionnelles — mais nous les voyons encore et leur amitié nous demeure. Les Florisoone [93], Luigi, Rivière, Olivier, Mlle Lafeuille font toujours partie de la Compagnie (Delbos a été prisonnier au début de la guerre —). Le R. P. Roguet est toujours poète. — C’est lui, dimanche dernier, qui a célébré la messe anniversaire pour Ghéon [94].
Vite, mon cher père, répondez moi. Vite… c’est-à-dire quand ? car je crois que les lettres ne parviennent pas rapidement au Canada.
Toutes mes amitiés aux PP. Houle et Lamarche [95] si vous correspondez avec eux.
Quand nous reverrons-nous ?
… Et nous reverrons nous ?
que notre amitié demeure, en union avec le cher Ghéon qui fut notre ami.
Et croyez, mon cher père, à mes sentiments les plus fidèles.
Henri Brochet
Lettre 13 : Lettre du R. P. Émile Legault, c.s.c. à Henri Brochet [96]
22 janvier 1946 [97]
Cher ami,
Je vous dois depuis longtemps une longue lettre. J’ai un tas de choses à vous dire. Il faut d’abord que je vous remercie de votre dernière lettre ; les nouvelles qu’elles [sic] contenaient à votre sujet et au sujet de votre chère famille m’ont réconforté. Ghéon, l’inoubliable Ghéon[,] est parti mais au moins vous restez et avec vous quelques autres, décidés à venger sa mémoire et à poursuivre son oeuvre. Marcel Raymond [98] m’a remis deux numéros de Jeux, Tréteaux et Personnages [99]. Je les ai palpé [sic] comme de bonnes choses familières et… inespérées. Je ne sais pas ce que vous avez pensé, dans votre intime, de notre hommage au « grand ami ». La sincérité y était, à défaut des vrais moyens de la traduire. Ghéon reste pour moi un être supérieur, comme tous les siècles n’en donnent pas souvent… J’enrage, à part moi, quand je vois de petits torchonneurs de plume [100] régler[,] d’un trait apitoyé ou persifleur, « le cas Ghéon ». Il a une telle envergure qu’on n’en rend pas compte si aisément ; vous le savez mieux que moi. Et comme l’homme était attachant. Une de nos grandes joies aurait été de le rappeler au Canada…
Nous ferons toute la propagande que nous pourrons à votre revue. Le Secrétariat des Compagnons se chargera de grouper les abonnements et de vous les transmettre ; j’ai confiance que vous aurez bon nombre de lecteurs au Canada où vous êtes de plus en plus connu [101].
Les Compagnons vont au mieux ; nous prenons figure de troupe permanente et tout un public, de jeunes et de moins jeunes, nous met au premier rang du mouvement (?) [102] dramatique au Canada. Il a fallu trimer très dur et nous ne sommes pas encore arrivés. Pour l’instant nous sommes installés sur la scène du Gesù : une scène collégiale rajeunie, située au centre névralgique de Montréal. Nous donnons, pour la première fois de notre histoire, cette année, une saison officielle, avec répertoire établi, billets de saison, imprésario haut coté, etc... Ça reluit mais on se prend à regretter le bon temps où le public ne nous poussait pas dans le dos et où le boulot était moins impérieux. Mais il faut tenir le coup et progresser si nous voulons concurrencer le théâtre « en place » et asséner de bons coups de massue au répertoire boulevardier qui perd de plus en plus la faveur populaire ; les Compagnons ne sont pas étrangers, loin de là, à cette orientation favorable de l’optique populaire, en matière d’art dramatique. Je ne sais ce que vous penserez de notre répertoire. Certains titres vous étonneront, s’ils ne vous déçoivent pas sérieusement. En fait, j’avoue que nous avons fait une erreur avec Musset. Nous en avons évité une autre de justesse ; nous avions d’abord annoncé Sartre : Les mouches [103]. Depuis, j’ai lu ce qu’on en écrivait en France et nous n’avons pas voulu nous entêter dans une voie équivoque. À part Musset [104] et Les mouches, nous avons inscrit à notre programme, cette année, Marivaux [105], Obey (Noé) [106], La nuit des Rois de Shakespeare [107], Le bal des voleurs de Anouilh [108], Le misanthrope de Molière [109], Le Noël sur la Place de Ghéon, La farce du pendu dépendu [110]. Pour l’heure nous travaillons très dur avec Anouilh.
Je dois vous dire que nous ne nous cantonnons pas exclusivement dans le répertoire strictement chrétien. Mais comme nous retournons avec allégresse vers un Noël sur la Place par exemple. C’est à qui y serait distribué, chaque fois que nous le reprenons, à l’époque des Fêtes. Ce spectacle est devenu une tradition chez nous [111].
Nous nous acheminons à grands pas vers la constitution officielle d’une troupe permanente. Déjà, quelques Compagnons donnent la majeure partie de leur temps au travail dramatique. La radio d’État, où quelques-uns jouent régulièrement, permet de vivre tout en laissant d’abondants loisirs. Je voudrais bien, dès l’an prochain, verser à quelques-uns des cachets au moins occasionnels qui grossiraient ceux qu’ils reçoivent à Radio-Canada. Nous voudrions également établir une « colonie » des Compagnons, à la campagne, à proximité de Montréal. Quelques-uns s’y établiraient en permanence (avec leurs épouses et leur jeune famille), la Compagnie y aurait une centrale où fréquenterait ce que nous appelons l’équipe gravitante, i.e. Compagnons amateurs non rétribués. J’attache une extrême importance à des contacts fréquents sinon constants avec la virginité de la grande nature. Pour la récupération spirituelle des comédiens, pour la réaction contre le cabotinage, pour le rétablissement dans la vérité des choses et de la vie. Il y a des perspectives intéressantes, sur ce chapitre, à l’horizon. Vous savez, peut-être, que nous possédons déjà une Centrale, dans la banlieue de Montréal. Nous y avons chapelle, salle de répétition, costumier, atelier de décors, etc. Le dimanche, les Compagnons viennent à la messe et nous déjeunons ensemble : fraternité, camaraderie, fusion de l’équipe, etc.
Nous avons installé les bureaux de l’administration dans le foyer du Gesù : nous sommes ainsi dans le centre de la ville et à proximité de la scène où nous faisons d’occasionnelles répétitions.
Marcel Raymond m’a dit que vous possédiez un jeu complet du répertoire de Ghéon. J’aimerais fort, si vous n’y aviez d’objection, recevoir le plus tôt possible, le texte recopié (nous solderons les frais…) de sa Judith [112]. Si vous jugiez qu’un autre inédit de lui pouvait avoir quelque intérêt pour nous, vous nous rendriez grand service en nous l’envoyant. Évidemment, nous solderions tous les frais de copie etc. Si vous aviez dans vos rayons quelque chose de vous dont vous seriez disposés [sic] à vous départir et qui plairait au Canada, vous nous obligeriez également en nous en envoyant une copie. J’y vais avec beaucoup de désinvolture mais vous me comprendrez.
Je veux vous dire aussi que nous sommes disposés à considérer ici l’impression ou la réimpression de certains textes dramatiques de vous, de Ghéon, etc. Peut-être le projet vous agréera-t-il, étant donné le rationnement tragique du papier en France. Ce serait un moyen d’attendre de meilleurs jours. Dites-moi ce que vous en pensez et pressentez les éditeurs si la chose apparaît nécessaire. Vous pourriez en nous faisant tenir des textes préciser les conditions financières d’une entente en ce domaine.
Il est question d’une tournée des Compagnons en Amérique du Sud pour le mois de mai. Nous avons été pressentis par l’impresario qui fit venir Jouvet, il y a quelque temps. Nous attendons des précisions.
Je m’excuse de cette lettre décousue et hâtive. Croyez à mon amitié constante. Vous saluerez bien Madame Brochet et la nichée. Saluez également pour moi tous les amis : Py, Rivière, Luigi, Delbos, Sacchinette, Marie Noël [113], Berthier, S. Bing, André Blot, etc. etc.
Je pense à une autre pièce de Ghéon que je ne connais pas : Violante [114] ; à une autre aussi, La Complainte de Pranzini [115]. Si vous les croyez susceptibles de figurer à notre répertoire… Notre saison officielle de Montréal s’adresse à un public mondain, le moins comblant mais qu’on ne peut ignorer.
Quand nous allons en province : Québec, Chicoutimi, Rimouski, Ottawa, nous rencontrons un public beaucoup plus vrai, plus français dans l’ensemble, moins snob, aux réactions plus spontanées et plus directes. La jeunesse surtout a opté massivement pour une rigueur esthétique au théâtre ; c’est là ce qui est consolant et ce qui vous donne du courage pour tenir le coup. Le bouquin de Marcel Raymond : Le jeu retrouvé [116] a largement contribué à rectifier l’optique [117].
Nos Cahiers ont du [sic] vous décevoir. Je me rends compte qu’ils ne sont guère personnels ni assez pratiques. Nous voudrions améliorer tout cela très bientôt.
Je vous laisse, cher Brochet, avec l’espoir et la détermination de vous retrouver bientôt épistolairement.
Bien vôtre dans le souvenir de Henri Ghéon.
Émile Legault c.s.c.
1200 rue Bleury
Montréal, Canada
22 janvier 1946
Lettre 14 : Lettre de Henri Brochet au R. P. Émile Legault, c.s.c. [118]
18. 2. [19]46
Mon cher Père,
Enfin une lettre du père Legault ! Je pensais devoir plus en recevoir, mais le père Legault fait partie des bons amis dont les réponses sont sans prix, parce qu’elles sont la rareté même. Estimons donc votre lettre à sa juste valeur !
Je réponds d’abord à tous ses points.
Votre Cahier des Compagnons consacré à Ghéon m’a beaucoup intéressé et je l’ai trouvé fort bien fait pour n’avoir pas été rédigé sur plan. Au reste fort bien documenté. Je suis moi-même en train de consacrer un livre à notre cher ami ; puis-je vous demander… mais c’est pressé [119] et je ne sais si je puis compter sur vous ? des clichés photographiques, au moins ceux que vous avez reproduits et que je trouve excellents. Je vous rappelle que c’est urgent car je vais remettre mon manuscrit et ses illustrations le 1er Avril.
Merci de la propagande que vous me promettez pour Jeux, Tréteaux et Personnages. J’ai été (je l’ai écrit à Raymond) en Belgique, le 1er janvier et, pressé par Wallons et Flamands, j’ai décidé, d’accord avec Billaudot, d’ouvrir largement ma porte à tous ceux qui se réclament de Ghéon, pour faire de Jeux T[réteaux et] P[ersonnages] un lieu de rencontre international du Théâtre chrétien. Mais il faut que le nombre de nos abonnés se multiplie très rapidement, car nous voulons pouvoir développer nos cahiers. Envoyez nous donc de nouveaux abonnés nombreux. Entre amis, inutile d’avoir peur des mots : dans notre pauvre pays, c’est pour nous une question d’argent, avant tout, car le moral est excellent et la volonté également. Et puis le cher Ghéon est plus que jamais avec nous. Alors, aidez nous, en son nom, pour que nous puissions maintenir son oeuvre dans son pays. Aidez nous tout de suite, même vous, cher père, qui ne répondez pas aux lettres, et pensez bien à ce que tout de suite veut dire… pour quelqu’un, par exemple, qui veut [sic] son pied qui glisse, qui voit le torrent au dessous de lui, et qui crie au secours ! Ce secours vaut bien une lettre sans doute ? Aux abonnements ajoutez la collaboration : je veux qu’il y ait dans chaque cahier de Jeux T[réteaux et] P[ersonnages] un coin à vous où vous nous ferez bénéficier de votre expérience.
Je vais tâcher de vous faire envoyer un texte de la Judith de Ghéon : j’écris à Jacques Reynaud, président de l’Association des Amis d’H[enri] G[héon] de faire le nécessaire.
Vous me demandez de vous indiquer des pièces de moi qui pourraient plaire à votre public ? Il y en a deux au moins que je serais heureux de vous voir jouer : Voici Noël, notre joie, paru dans T[réteaux et] P[ersonnages] no 92 et Béatrice (Jeux T[réteaux et] P[ersonnages], nos 89 et 90). Avez-vous ces numéros ? Ghéon aimait beaucoup mon Noël. Si vous ne l’avez pas, dites-le moi, je vous l’enverrai.
Je pourrai également vous envoyer si vous le voulez des textes inédits, car j’en ai encore un certain nombre (un Rosaire, — 3 petits actes sur St Benoît, — 3 petits actes sur St-André, — un Cadet Roussel jongleur de Notre-Dame, — un miracle de N[otre] D[ame] en 3 petits actes, — etc...) Continuons à correspondre à ce sujet [120].
Pour terminer quelques dernières nouvelles de la maison et du travail : en décembre, j’ai écrit à la demande de 175 scouts auxerrois (garçons et filles) un « Jeu de la Guerre et de la Paix » que j’ai joué cette semaine (dans la salle qui est derrière chez moi, où vous avez applaudi les Compagnons de Jeux.) Cette évocation des années sombres et de notre fragile espoir a beaucoup plu, et touché les spectateurs — malgré une préparation un peu hâtive, l’interprétation n’était pas trop inférieure et je menais le jeu de mon mieux.
Dans quelques temps, je devrai me mettre au grand jeu de la paix qu’on m’a demandé de composer pour les fêtes anniversaires de la prédication de la Croisade par St Bernard à Vézelay — la représentation doit avoir lieu en plein air sur les pentes de Vézelay, au lieu même de la prédication de la Croisade [121]. C’est une assez grosse affaire qui m’effraye. Priez pour sa réussite, car il faut non seulement que j’écrive le texte mais que j’en assure personnellement la mise en scène et l’interprétation : ce n’est pas une petite besogne ! Mais avant il faut que je termine le livre sur Ghéon qu’on m’a commandé et qui doit être terminé le mois prochain [122]. Pour tout cela, aidons nous, n’est-ce pas. Aidez moi, car je sens mon insuffisance devant la tâche. Au point de vue familial, rien de cassé actuellement. Du moins je l’espère au moment où je vous écris, de mon François (le 2e) qui est aux environs de Saigon, dans des coins où il ne fait pas bon vivre. Mon aîné est marié (vous l’ai-je dit ? Et que j’étais grand père depuis un an ?). Les autres ont moins d’histoire.
Pour moi, je me maintiens, avec un coeur qui se fatigue un peu plus vite… [mot illisible]
Et puis la vie matérielle n’est plus ce que nous l’avons connue : une grande maison sans domestiques où le chauffage central est fermé depuis sept ans, où on se démène pour maintenir un train de vie décent… tout cela fatigue un corps mal exercé à ces petites fantaisies.
L’important est de savoir dire un ainsi soit-il quotidien avec une joie que rien n’atteint et une confiance qui se rit des mauvais jours. — Des mauvais jours, nous en aurons encore, des bons aussi, bien entendu. Parmi les bons, il y aura ceux que nous vouerons à l’amitié, ce jour-ci, par exemple[,] au cours duquel j’aurai passé avec vous quelques bons instants, dans le souvenir, et dans l’espoir.
Entre l’un et l’autre, le présent est un don de Dieu qu’il faut accueillir avec reconnaissance.
J’attends réponse à cette lettre, le plus tôt que vous pourrez.
Et je vous prie de croire à notre fidèle attachement.
Henri Brochet.
Lettre 15 : Lettre de Henri Brochet au R. P. Émile Legault, c.s.c. [123]
Jeux
Tréteaux
et Personnages
Henri Brochet
5, Place St-Étienne
Auxerre (Yonne)
2. 4. 46
Mon cher Père,
Merci du mot et des photos que je reçois bien à temps : mon texte terminé est à Paris. — Il faut encore que je dessine des ornements de présentation — mais, avant, je dois me battre avec mon texte de jeu pour Vézelay : c’est à quoi je pense surtout, actuellement. — Il y a certaines difficultés que je prévois. Les catholiques français,… y compris la hiérarchie, sont bien décevants. On va tout de même tâcher de réussir.
Avez-vous reçu le dernier cahier de Jeux T. P. ? Celui du nouveau départ… qui compte tellement sur vous ! Les Compagnons de St Lambert, de Liège, marchent à fond et le nombre d’abonnés croit chaque jour suivant un bon rythme. Vous me demandez comment je préfère recevoir paiement des abonnements. Sans doute nous manquons terriblement de sucre en particulier, et nous serions très heureux d’en recevoir : la maîtresse de maison vous ferait son plus large sourire… mais d’autre part le pater familias est chargé du budget et si vous saviez quel casse tête chinois c’est pour lui, vous comprendriez qu’il souhaite aussi quelques espèces. (Nous avons supprimé toute domesticité, nous faisons tout par nous mêmes… et nous ne parvenons pas à boucler la boucle car tant plus on en rajoute à un bout, tant plus elle diminue comme par enchantement à l’autre.) Donc, coupez la poire en deux, si vous voulez : sucre (en particulier) — chocolat, etc... d’une part, et money d’autre part.
… mais tout cela pour quels abonnements ? En avez-vous tant à m’envoyer ? Alors, vite la liste au moins, que je puisse dire à Billaudot, mon éditeur, qui me fait jusqu’à présent confiance, mais qui attend avec impatience les résultats tangibles, que nous avons 20, 50, 100 abonnés nouveaux, ou plus. Et que ça va ! (Et c’est pourquoi, encore, je souhaite « espèces », car entre Billaudot et moi, nous avons des comptes à régler pour lesquels il faut que la bourse ne soit pas trop plate.)
Donc, vite, une liste copieuse de nouveaux abonnés.
Et puis, de la collaboration, car je voudrais que Jeux T. P. soit un carrefour où tous les fils de Ghéon se rencontrent. Des textes, sur les sujets les plus variés (non seulement comptes rendus de vos activités, mais de la technique dramatique, en fonction de votre expérience, à la fois sérieux et utile pour tous ceux qui suivent notre exemple). Si possible, un petit comité de rédaction.
J’attends avec impatience l’exemplaire de Judith pour vous l’envoyer. S’il tarde, je vous enverrai le mien, mais il est actuellement en Belgique.
Je me réjouis de vos succès. Tenez moi toujours au courant. Et des croquis ou photos si possible.
… Mais la liste des nouveaux abonnés par retour du courrier, s. v. p.
Tous mes bons souvenirs aux amis canadiens, connus et inconnus. Reçu lettre [de] Pierre Boucher [124]. Il paraît que ce qu’il fait est bien ?
Très fidèlement vôtre
Henri Brochet
Lettre 16 : Lettre de Henri Brochet au R. P. Émile Legault, c.s.c. [125]
H. Brochet
5, pl. St-Étienne
Auxerre (Yonne)
4. 5. 46
Mon cher Père
Un mot, un simple mot de rappel.
Et un mot de remerciement, car on me dit que vous faites pour Jeux, Tréteaux et Personnages la plus active et affectueuse propagande, — la plus exceptionnelle aussi.
Or, ainsi que je vous l’ai déjà dit, Billaudot, mon éditeur (il me le répète dans une lettre reçue il y a quelques jours) me fait confiance pendant quelques mois, — en gros, jusqu’à la fin de l’année. Et il faut que je lui prouve [127] par des chiffres [128] que j’ai eu raison d’avoir confiance en tous nos chers amis lointains. Il ne continuera (et, donc, je ne pourrai continuer) que si je lui présente un nombre d’abonnés considérablement accru [129], et ceci, immédiatement [130], car les frais qu’il supporte actuellement (et moi avec lui) sont écrasants pour notre actuelle pauvreté.
Votre dernière lettre, me faisant choisir paiement en nature ou en espèces, prouvait que vous aviez un assez grand nombre de nouveaux abonnés en réserve, et je vous demandais de me communiquer immédiatement [131] leurs adresses. Il faut [132] que je puisse dire à Billaudot : j’ai, ce mois-ci, 50, 100, ou 200 abonnements nouveaux. Comme soeur Anne, je ne vois rien venir et je vous lance un nouveau S. O. S. pressant [133]. Répondez-moi, je vous en supplie [134], par retour de courrier, et toute autre affaire cessante.
Je rentre de Vézelay. En juillet, grandes fêtes en l’honneur du centenaire (8e) de la prédication de la Croisade par St Bernard. Je viens de terminer un grand « St-Bernard, le porte croix » que je jouerai avec des groupes auxerrois les 21 et 22 juillet — les pères de Vézelay en sont enchantés — mais quelle aventure ! La représentation aura lieu sur la terrasse, derrière la Basilique (je vous y ai photographié, près d’un gros arbre sans feuilles, avec les pp. Houle et Lamarche [135]).
Quant à mon « Ghéon », il est, avec des illustrations, chez l’Éditeur. J’attends les épreuves — merci encore de votre contribution.
Autre chose (j’en reviens à Jeux, T. P.). Et la « collaboration » ? Que fait Marcel Raymond ? Y pense-t-il ? En Belgique, le P. Fasbender est très actif [136]. Et la propagande qu’il fait commence à rendre.
Enfin, triste nouvelle : la mort, en quelques jours, de Louise Audry Florisoone [137], d’une méningite tuberculeuse. C’est le Vendredi Saint que notre Seigneur lui a fait signe et que le cher Ghéon l’a accueillie. Que vos compagnons prient avec vous pour elle ; il y avait 20 ans qu’elle était à nos côtés. — Prions pour elle, — pour eux, et avec eux, car nous avons aussi besoin de protection.
Alors, résumons-nous d’un mot : VITE ! VITE ! RÉPONSE ! Que votre affection décide.
Toujours bien fidèlement
Henri Brochet
Notice biobibliographique
Jacques Cotnam
Professeur de littérature française et québécoise à l’Université York (Toronto) de 1964 à 2003, Jacques Cotnam a publié plusieurs livres sur Gide et sur le théâtre québécois. Son ouvrage le plus récent s’intitule Correspondance André Gide — Pierre de Massot (1923-1950), édition établie et présentée par Jacques Cotnam (Nantes, Centre des études gidiennes, 2001, XXVIII-267 p.). La Correspondance André Gide —

