Article body

Introduction

Nous présentons quelques développements récents en économie expérimentale sur la relation entre la « loi » et les « normes » dans la détermination des comportements. À l’instar de certains théoriciens du droit (par exemple Raz, 1980), nous entendons par « loi » les obligations ou prescriptions formelles émanant d’une autorité reconnue et dont la transgression est assortie d’une sanction. Par « normes », nous entendons les règles de conduite immanentes dans la société et les mécanismes d’interactions sociales sous-jacents qui induisent des comportements allant au-delà de la simple recherche de l’intérêt individuel au sens de la définition traditionnelle de l’économiste, c’est-à-dire l’intérêt « matériel » défini en termes de richesse, de consommation, de désutilité de l’effort, etc. Cette distinction entre la loi et les normes est classique en sociologie. Elle rejoint celle de Durkheim (1893) entre d’une part les règles légales dont la sanction est administrée de manière organisée par l’autorité publique et d’autre part les règles sociales ou morales pour lesquels les motivations sont intériorisées ou les sanctions sont informelles et distribuées de manière diffuse.

Dans les études d’économie comportementale et dans les formalisations microéconomiques qui lui sont associées, le concept de norme sociale a été abordé par le biais de la notion de « préférences sociales », c’est-à-dire de fonctions d’utilité qui incorporent d’autres motivations que celles des préférences traditionnelles de l’homo oeconomicus. Les individus ne sont pas uniquement préoccupés par leurs gains ou avantages tels que définis dans le sens habituel, mais sont également concernés par les conséquences de leurs actions sur les autres membres de la société ou se sentent directement concernés par les actions des autres. Ces fonctions d’utilité « élargies » permettent l’émergence d’équilibres sociaux qui peuvent être analysés avec les outils de la théorie des jeux. On peut ainsi expliquer, par exemple, des comportements pro-sociaux par une préférence pour la réciprocité. On peut aussi expliquer que les comportements antisociaux soient sanctionnés spontanément, même si l’imposition de sanctions informelles est coûteuse pour ceux qui les imposent. Les normes, au sens où nous l’entendons, diffèrent donc des conventions ou équilibres résultant de dynamiques d’interactions répétées (par exemple dans des jeux sans horizons finis) entre agents avec des préférences standard.

Dans cet article, notre angle d’attaque sera d’examiner comment les obligations légales (ou obligations « formelles ») interagissent avec les normes sociales, ces deux facteurs étant le plus souvent considérés séparément. À cette fin, nous nous concentrerons sur quelques études expérimentales de la relation entre loi et normes dans le cadre de jeux de contributions volontaires à un bien public. Le jeu du bien public – ou son équivalent qu’est le jeu de la ressource commune – est important pour notre propos parce qu’il est emblématique des inefficiences et distorsions de type dilemme social que les obligations légales visent précisément à corriger. Par ailleurs, ces jeux, abondamment étudiés par les expérimentalistes, révèlent des phénomènes complexes de coopération spontanée et de comportement pro-social. Étant donné ces comportements « normatifs », dans quelle mesure l’introduction d’obligations formelles améliore-t-elle la coopération? Et si oui, par quels canaux comportementaux cet effet joue-t-il? Ou pour le dire autrement, comment l’obligation formelle interagit-elle avec les déterminants de la coopération spontanée?

Au préalable, nous rappelons brièvement l’approche conventionnelle en analyse économique du droit. Les insuffisances de cette approche sont bien connues, ce qui explique l’émergence de l’intérêt pour les normes sociales au sein même de cette approche. Nous rappellerons ensuite les principaux résultats expérimentaux sur les jeux de contribution volontaire à un bien public, ce qui permettra de mieux situer la thématique de cet article. Nous nous concentrerons par la suite sur les expériences plus spécifiques où des obligations formelles, avec ou sans sanction, sont introduites dans un jeu de bien public.

1. Les normes sociales dans l’analyse économique du droit : un survol

Dans l’approche économique traditionnelle, telle que développée dans l’article fondateur de Becker (1968), le respect des lois dépend du caractère plus ou moins dissuasif du système répressif[1]. Face à l’obligation de faire (ou de ne pas faire) quelque chose, l’individu met en balance son coût d’opportunité à obtempérer et le risque de sanction auquel il s’expose en contrevenant, compte tenu de la probabilité de détection des infractions et de la sévérité des sanctions. L’approche classique est donc centrée sur la dissuasion ou, si l’on préfère, sur les incitations « matérielles » définies par la loi, les sanctions s’interprétant comme le « tarif » ou le « prix » appliqué à certaines actions.

Les incitants matériels ont souvent les effets prédits par la théorie économique. Pour prendre un exemple relié au respect des lois, Drago et al. (2009) exploitent les résultats d’une expérience naturelle de grande envergure découlant de la procédure de grâce collective adoptée par le parlement italien en 2006. La décision du parlement libérait 20 000 prisonniers dont la sentence résiduelle était inférieure à trois ans. La mesure spécifiait que, s’il y avait récidive dans les cinq ans suivant la libération, la sentence résiduelle pour laquelle l’individu avait été gracié serait rajoutée à la sentence pour le crime nouvellement commis. Différents individus faisaient donc face à des sanctions différentes en fonction uniquement de l’importance de leur sentence résiduelle. Sur l’ensemble des individus graciés, les sentences résiduelles (conditionnellement aux sentences initiales lors de l’incarcération) étaient réparties de manière aléatoire. Les auteurs montrent que, conformément aux prédictions de la théorie standard, ceux qui faisaient face à une sentence plus lourde étaient moins enclins à récidiver.

Il y a cependant un grand nombre de situations où les incitations formelles semblent jouer un rôle secondaire dans la conformité aux lois, en ce sens que le respect des lois repose sur d’autres motivations ou d’autres mécanismes que la seule crainte de sanctions. Ainsi, on a souvent fait remarquer que l’évasion fiscale est moins importante que ce qu’on pourrait anticiper à partir du risque réel de sanction[2]. Dans les années quatre-vingt-dix, à l’intérieur du courant de l’analyse économique du droit, le modèle de dissuasion à la Becker a commencé à faire l’objet d’une remise en question fondamentale. Ellickson (1998) soulignait que le law and economics découvrait alors les normes sociales. Aux États-Unis, cette remise en question était due, en partie, à l’inadéquation évidente du modèle classique pour la répression effective de la criminalité et de la délinquance urbaine, comme l’avaient montré de nombreuses études empiriques en sociologie ou criminologie.

Chez les économistes, une illustration de ce changement de perception est l’étude empirique de Glaeser et al. (1996), dont le titre (« crime et interaction sociale ») prenait le contrepied de celui de l’article de Becker (« crime et punition »). Glaeser et ses coauteurs montraient que les déterminants incitatifs et les facteurs économiques habituels ne pouvaient expliquer la variance des taux de criminalité entre les villes américaines. Les différences s’expliquaient plutôt par des effets locaux d’imitation ou de contagion dans la délinquance, ce qu’on peut associer à un effet de « multiplicateur social »[3]. De 1996 à 2001, une demi-douzaine de symposiums ou conférences ont été organisés aux États-Unis sur le thème « lois et normes ». Ces conférences impliquaient des juristes, mais aussi des économistes, associés de près ou de loin à la méthodologie de l’analyse économique du droit (voir McAdams et Rasmusen, 2007). Ellickson (1998) résumait cet intérêt par trois observations qui commençaient alors à faire consensus : l’approche classique exagérait l’importance de la loi et de la répression formelle comme moyens de contrôle social; en contrepartie, cette approche sous-estimait le rôle de la socialisation (inculcation de normes de conduite, etc.) et des interactions sociales comme moyens informels de régulation; enfin, l’approche classique, en se focalisant sur les incitations matérielles, avait une perception trop étroite des motivations individuelles aux dépens d’autres formes importantes de motivations, comme la recherche de statut et d’approbation sociale.

À ces observations, on peut en ajouter deux autres largement discutées à la même époque. Premièrement, les actions des individus ont une « signification sociale » – les économistes diraient un rôle de signal – en ce qu’elles peuvent révéler des prédispositions socialement valorisées ou au contraire désapprouvées par le groupe de référence. L’effectivité d’une obligation légale dépend alors de la façon dont son respect ou sa transgression est interprété par la collectivité ou le groupe de référence. Ce rôle de signal est complexe puisqu’il repose sur les équilibres sociaux eux-mêmes et que la « pression sociale » est endogène à ces équilibres (Kahan, 1997, 1998; Posner, 2000a, 2000b). Par exemple, une infraction fréquente n’a pas la même signification qu’une infraction rare : on n’en tire pas les mêmes inférences quant aux caractéristiques des individus impliqués, de sorte que les sanctions informelles (désapprobation, stigmatisation, etc.) ne sont pas les mêmes. Deuxièmement, l’obligation légale a par elle-même une « valeur expressive » en ce qu’elle indique le « bon comportement » (Sunstein, 1996; Cooter, 1998). Si l’obligation ou l’autorité qui l’édicte sont perçues comme légitimes, la conformité à la loi pourrait alors découler d’une simple norme d’ « obéissance aux lois » (Tyler, 1990), ce que McAdams et Rasmusen (2007) qualifient de norme « métalégale » d’obéissance aux lois considérées comme légitimes.

La notion de valeur expressive de la loi est susceptible de plusieurs interprétations. Dans son sens fort, elle signifie que la loi communique ou officialise des valeurs sociales. Ainsi, l’interdiction de la discrimination selon le sexe dans les lieux de travail énonce que cette pratique est répréhensible, ce qui peut changer les attitudes. Dans son sens faible, l’obligation légale apparaît au minimum comme un moyen de coordination dans des situations s’apparentant à des jeux de coordination. Lorsqu’il s’agit de situations sans véritables conflits d’intérêts (par exemple rouler à droite plutôt qu’à gauche), l’utilité de l’obligation légale est évidente puisqu’elle indique un point focal (McAdams, 2000). Cependant, elle est également utile dans des jeux de coordination avec conflits d’intérêt en présence de complémentarités entre les comportements. Par exemple, une règle légale précise et connue de tous peut faciliter la résolution des litiges et orienter les comportements en conséquence (Hay et Shleifer, 1998). Bohnet et Cooter (2003), et McAdams et Nadler (2005) montrent expérimentalement que l’énoncé d’une obligation, sans sanction ou avec une sanction symbolique, facilite la coordination sur le « bon » équilibre parmi les multiples équilibres de Nash possibles.

Un test plus exigeant du rôle des obligations légales devrait cependant porter sur leurs effets dans des situations de type dilemme social, lorsqu’il y a conflit entre les intérêts individuels et l’intérêt collectif. Une obligation assortie d’une sanction sévère et une probabilité élevée de détection des infractions aura évidemment un effet incitatif fort. Une des questions soulevée par l’interaction entre lois et normes est donc de savoir si une obligation sans sanction ou avec une sanction légère (ou à un faible risque), donc non dissuasive en principe, joue également un rôle utile.

2. Les « normes sociales » dans les jeux de contribution volontaire à un bien public

La littérature expérimentale sur les jeux de bien public est maintenant considérable. Les survols récents de Chaudhuri (2011), Bowles et Polanía-Reyes (2012) et Villeval (2012) montrent que la compréhension de ces situations d’interaction a atteint un degré de maturité incontestable, tant par la diversité des situations étudiées que par la richesse des grilles d’interprétation des phénomènes[4].

Dans la version la plus simple des jeux de contribution volontaire, les individus ont une dotation initiale identique y et chacun doit décider du montant ai ≤ y de sa contribution au bien public. Pour un groupe de taille n, la fonction de gain de l’individu i est alors donnée par

Dans cette expression, y – ai s’interprète comme une consommation de bien privé et forme: forme pleine grandeur comme la quantité de bien public consommée conjointement par tous les individus. Le paramètre m mesure le rendement marginal par tête des contributions individuelles au bien public. On suppose m < 1 et nm > 1. La première condition implique qu’un individu égoïste n’a pas intérêt à contribuer puisque ∂Xi/∂ai = –1 + m < 0. La seconde condition signifie qu’il serait pourtant dans l’intérêt de tous que chacun contribue la totalité de sa dotation.

L’unique équilibre de Nash du jeu ci-dessus, qu’il soit joué une seule fois ou avec un nombre fini de répétitions, est que personne ne contribue au bien public. On a donc une situation classique de dilemme social avec comme stratégie dominante le comportement de passager clandestin. Dans les nombreuses expériences de laboratoire, on observe cependant que la contribution moyenne est de l’ordre de 40 à 60 % de la dotation lorsque le jeu est non répété. Lorsque le jeu est répété (avec ou sans recomposition des groupes), la contribution moyenne est du même ordre de grandeur à la période initiale de jeu, mais elle décline par la suite tout au long du jeu et tend à se rapprocher de l’équilibre de Nash. L’explication maintenant courante de ces déviations par rapport à la prédiction théorique est que les individus ont des préférences non conventionnelles qualifiées de « préférences sociales ». En particulier, une proportion non négligeable d’individus serait constituée de « coopérateurs conditionnels » disposés à contribuer dans la mesure où ils anticipent que les autres feront de même (Keser et van Winden, 2000; Fischbacher et al., 2001). Plusieurs expériences ont permis de préciser la nature de l’hétérogénéité des préférences. Par exemple, Fischbacher et Gächter (2010) identifient dans leur expérience 55 % de coopérateurs conditionnels et 22 % de passagers clandestins (correspondant à l’homo oeconomicus traditionnel). Le reste est constitué soit de joueurs aux stratégies complexes soit, pour 10 % d’entre eux, de coopérateurs inconditionnels (les « altruistes ») ou de joueurs sans stratégies bien définissables. D’autres expériences conduisent à des résultats similaires.

La notion de coopérateur conditionnel peut être rationalisée de plusieurs façons, par exemple avec les notions de réciprocité « positive » ou « négative », c’est-à-dire que certains individus répondent de manière bienveillante à la bienveillance des autres et de manière négative à leur malveillance; voir notamment Rabin (1993), Charness et Rabin (2002) et Falk et Fischbacher (2006). Pour ce qui nous concerne ici, l’important est qu’un coopérateur conditionnel est motivé à contribuer au bien public en fonction de la contribution anticipée des autres joueurs. Une conséquence fondamentale est que le jeu de bien public change alors de nature d’un point de vue stratégique. Alors que le jeu se réduit à un pur dilemme du prisonnier quand il est connaissance commune que tous les joueurs sont des égoïstes rationnels, ce qui implique que ne pas contribuer est la stratégie dominante, la situation d’interaction acquiert les propriétés d’un jeu de coordination en présence de coopérateurs conditionnels. Il y a alors possibilité d’équilibres multiples puisque la motivation à contribuer dépend des anticipations que forment les joueurs quant aux intentions de leurs partenaires. On peut ainsi expliquer le déclin des contributions au cours d’un jeu répété par l’apprentissage que font les joueurs, dans les expériences en question, de la proportion effectivement faible de coopérateurs dans le groupe.

Fehr et Gächter (2000, 2002) introduisent dans le jeu de bien public décrit ci-dessus une seconde étape de jeu. À la première étape, les participants décident de leurs contributions au bien public comme précédemment. À la seconde étape, les joueurs sont informés des contributions individuelles des autres participants et ont la possibilité de sanctionner les autres membres du groupe en distribuant des « points de sanction ». Un point de sanction réduit le revenu de celui à qui il est imposé, mais il est également coûteux pour celui qui l’impose. Ces points de sanction s’interprètent comme des sanctions « informelles », administrée de manière « diffuse » pour reprendre la formulation de Durkheim. La prédiction classique serait ici encore qu’aucun joueur ne sanctionne en seconde étape et qu’aucun ne contribue au bien public à la première étape. Les résultats expérimentaux sont cependant tout autres. Que le jeu ne soit joué qu’une seule fois ou qu’il soit répété avec ou sans recomposition des groupes, on observe des sanctions pro-sociales à l’encontre des faibles contributeurs. La possibilité de sanctionner augmente significativement la contribution moyenne au bien public. La convergence vers l’optimum est sensible au coût des sanctions pour celui qui punit comparativement au coût que subit celui qui est puni. Nikiforakis et Normann (2008) montrent que le taux de contribution ne se maintient durablement à un niveau élevé que si les sanctions sont relativement peu coûteuses pour le punisseur, mais coûteuse pour le sanctionné. Masclet et al. (2003) montrent aussi que des sanctions même purement symboliques et non coûteuses – un simple signal de désapprobation sans effet sur les gains – ont un effet significatif, quoique non durable, sur les comportements.

Les travaux que l’on vient de décrire suggèrent l’existence de normes implicites de comportement. Comme on l’a souligné dans l’introduction, dans la littérature économique, la notion de norme a été traduite en termes de « préférences sociales ». On entend par là des fonctions d’utilité qui n’ont pas pour seul argument le gain propre de l’individu tel que défini dans la théorie standard. Ainsi, les coopérateurs conditionnels subiraient une désutilité (par exemple un sentiment de culpabilité) à ne pas rendre la pareille si les autres adoptent un comportement coopératif ou bienveillant à leur égard. De même, la coordination sur des équilibres de coopération, en incluant certains comportements de sanctions pro-sociales, peuvent s’expliquer par les modèles d’aversion à l’inégalité de Fehr et Schmidt (1999) ou Bolton et Ockenfels (2000). Dans ces modèles, les individus ont des préférences distributives et subissent une désutilité dans le cas d’inégalités en leur faveur ou en leur défaveur. Les individus désavantagés par des comportements de passagers clandestins sont disposés à sanctionner ces comportements dans la mesure où la sanction réduit l’inégalité. Les travaux plus récents tendent cependant à expliquer les comportements de sanction (ou de réciprocité « négative ») comme résultant d’un effet d’indignation par rapport à la transgression d’une norme ou d’une obligation implicites, indépendamment de toute considération de réciprocité ou de réduction des inégalités (Fehr et Fischbacher, 2004; Falk et al., 2005; Bochet et al., 2006; Carpenter et Matthews, 2012)[5]. Enfin, d’autres approches mettent l’accent sur la recherche de statut ou d’approbation sociale, les individus se souciant de la bonne ou mauvaise opinion que l’on a d’eux; voir Rege et Telle (2004), Bénabou et Tirole (2006), Andreoni et Bernheim (2009), et Ariely et al. (2009) pour une modélisation théorique. Ces différentes approches ne sont évidemment pas mutuellement exclusives.

3. L’effet des « obligations légales » sur les comportements

Dans ce qui précède, nous avons résumé de manière sommaire le rôle que peuvent jouer les normes implicites et les mécanismes de sanctions informelles ou décentralisées. Nous discutons maintenant de l’interaction entre les normes et les obligations formelles.

Un exemple éloquent est celui des mesures interdisant de fumer dans certains lieux publics. Ces mesures ont rapidement modifié les comportements, même si dans la plupart des pays la répression formelle a été plus symbolique que réelle. Nyborg (2003) et Nyborg et Rege (2003) montrent que l’interdiction de fumer s’est non seulement imposée facilement dans les lieux publics visés, mais qu’elle s’est aussi traduite par des changements de comportements dans des lieux qui n’y étaient pas soumis, par exemple les soirées chez des particuliers. On peut parler ici d’un changement d’équilibre social dont la police s’est faite de façon diffuse par le corps social lui-même. De même, mais a contrario en quelque sorte, l’abolition d’une obligation légale faiblement sanctionnée peut avoir des effets importants. Par exemple, Funk (2007) montre que l’abolition de l’obligation de voter dans certains cantons suisses, laquelle n’était sanctionnée que par une amende symbolique, s’est traduite par une baisse significative du taux de participation au vote. Cela suggère que l’obligation jouait un rôle par elle-même, indépendamment de la sanction qui lui était attachée. Pour les cantons où l’obligation de voter était maintenue, l’introduction de la possibilité de voter par correspondance (plutôt que seulement au bureau de scrutin), ce qui réduit le coût d’opportunité de la participation au vote, s’est traduite en fait par une baisse du taux de participation dans les petites collectivités (Funk, 2010). L’effet est donc le contraire de ce qu’aurait prédit la théorie standard. L’interprétation est que la pression sociale jouait un rôle important lorsque la participation (ou non-participation) au vote était visible.

Dans ce qui suit, nous présentons deux catégories d’expérience où une « obligation légale » de contribution est introduite dans un jeu de bien public. Ces expériences visent à tester si les sujets se conformeront à l’obligation pour des raisons normatives (la « norm-activation ») et dans quelles conditions ils le feront, plutôt que par la crainte de sanctions s’ils ne s’y conforment pas. L’élément clé de ces expériences consiste à associer à l’obligation des sanctions matérielles qui ne sont pas incitatives, de manière à identifier l’effectivité du contenu de l’obligation par elle-même. Un homo oeconomicus standard n’aurait alors aucune raison de respecter l’obligation puisque les infractions sont insuffisamment sanctionnées (ou que le risque de sanction est trop petit). En revanche, un individu avec des préférences sociales pourrait s’y conformer. La première catégorie d’expériences représente une situation où les lois, parce qu’elles agrègent des préférences diffuses, fournissent de l’information sur le type de norme prévalant dans une société. La seconde catégorie d’expériences vise à évaluer l’effectivité des obligations par elles-mêmes, indépendamment de ce qu’elles pourraient révéler quant aux caractéristiques du groupe.

3.1 Légitimité et effet d’engagement

Dans un article très souvent cité, Tyran et Feld (2006) considèrent un jeu de bien public non répété avec ou sans obligation. Les différents scénarios du protocole de base sont les suivants : soit il n’y a aucune obligation (no law) soit l’expérimentateur annonce que chacun a l’obligation de contribuer la totalité de sa dotation au bien public. Dans ce second cas, un mécanisme de sanction est introduit. Il y a deux possibilités : soit une amende faible et non incitative (mild law), soit une amende élevée et incitative (severe law). Une sanction non incitative signifie que le gain net individuel de ne pas respecter l’obligation est strictement positif malgré l’amende, de sorte que la stratégie dominante avec des préférences classiques est de ne rien contribuer comme dans le traitement no law. La sanction incitative signifie au contraire que l’amende est suffisamment élevée pour que la stratégie dominante soit de respecter parfaitement l’obligation. L’objectif est évidemment de vérifier si l’obligation dans le traitement mild law aura un effet sur les comportements, les traitements no law et severe law n’étant introduits qu’à des fins de comparaison. Les instructions sont données dans un langage neutre : le bien public est appelé « compte commun » et les amendes sont appelées « déductions ». L’obligation, lorsqu’elle est introduite, est elle-même présentée de manière neutre : on indique simplement qu’une déduction, faible ou élevée selon le traitement, sera imposée à ceux qui contribueront moins que la totalité de leur dotation.

Sur la base de la prédiction classique en théorie des jeux, les contributions au compte commun seront nulles dans les traitements no law et mild law et elles seront égales aux dotations dans le traitement severe law. Les résultats de l’expérience sont que les taux moyens de contribution, en pourcentage des dotations, sont respectivement de 30 % pour le no law, 38 % pour le mild law et 93 % pour le severe law. Des contributions positives en l’absence d’obligation ne surprennent pas au vu de la littérature expérimentale sur les jeux de bien public. Les taux de contribution sont ici du même ordre de grandeur que ce qu’on observe généralement dans des jeux similaires. Par ailleurs, le traitement mild law n’augmente que marginalement les contributions par rapport au traitement no law, la différence n’étant pas statistiquement significative. Les auteurs en concluent par conséquent que l’imposition d’une obligation avec sanction non incitative n’a pas d’effet comparativement aux comportements spontanés de coopération.

Dans le protocole de base, l’obligation ou l’absence d’obligation sont introduites de manière exogène par l’expérimentateur. Les résultats décrits ci-dessus correspondent ainsi aux traitements que les auteurs désignent par « NoEx », « MildEx » et « SevereEx » respectivement, où « Ex » renvoie à exogène. Dans une seconde série d’expériences, les sujets participent à un jeu à deux étapes. À la première étape, les participants se prononcent par référendum sur l’introduction d’une obligation légale. S’il y a vote majoritaire en faveur de l’obligation, celle-ci est introduite par l’expérimentateur à la seconde étape (sinon aucune obligation n’est introduite) et le jeu de contribution se déroule alors comme précédemment. Selon le cas, les participants ont à voter entre no law et mild law ou entre no law et severe law. La prédiction classique est que dans le premier cas mild law sera rejeté alors que dans le second cas severe law sera accepté. En effet, pour des individus avec des préférences classiques, l’obligation avec sanction non incitative devrait être rejetée puisque chacun des participants devrait anticiper que personne, y compris lui-même, ne contribuera au compte commun, de sorte que l’adoption de l’obligation n’aurait pour seul effet que d’introduire la certitude d’une sanction. En revanche, l’obligation avec sanction incitative devrait être acceptée puisque chacun devrait anticiper que tous contribueront, ce qui est évidemment collectivement avantageux.

Dans cette seconde série d’expériences, l’introduction ou non d’une obligation est endogène puisqu’elle résulte d’un référendum. Lorsque le choix est entre no law et mild law, 50 % des participants votent en fait pour l’adoption de l’obligation. Les décisions de contribution à l’issue de ce vote se font donc alors sous deux régimes possibles, soit l’absence d’obligation soit l’obligation avec sanction non incitative, ce que les auteurs désignent par « NoEnd-Mild » et « MildEnd » respectivement pour distinguer ces traitements du cas où les même régimes ont été imposés par l’expérimentateur ( « End » renvoie à endogène). Lorsque le choix est entre no law et severe law, 70 % des participants votent pour l’adoption de l’obligation. Les deux traitements possibles sous lesquels se prennent les décisions de contribution sont alors « NoEnd-Severe » ou « SevereEnd ». Cette expérience à deux étapes utilise la méthode dite stratégique, en ce sens que chaque participant doit indiquer ses niveaux de contribution conditionnellement à l’issue du référendum, avant de connaître le résultat. On demande aussi aux participants d’indiquer leurs prévisions quant aux contributions des autres participants conditionnellement aux votes hypothétiques des autres membres du groupe.

Le taux moyen de contribution dans le régime « SevereEnd » est de 96 %, ce qui n’est pas statistiquement différent de ce qui avait été observé lorsque l’obligation avec sanction incitative était imposée de manière exogène. En revanche, la différence est notable pour le cas de l’obligation avec sanction non incitative. Le taux moyen de contribution est de 64 % sous le régime « MildEnd », soit beaucoup plus que lorsque la même obligation était introduite de manière exogène (« MildEx »). Les auteurs en concluent qu’un régime de mild law endogène, c’est-à-dire choisi par les participants, a un effet significatif sur les comportements pro-sociaux, En contrepartie, l’expérience montre aussi que, lorsque les participants votent contre l’adoption de l’obligation de contribution (ce qui conduit aux régimes « NoEnd-Mild » ou « NoEnd-Severe » selon le cas), les taux moyens de contributions (de 22 % et 15 % respectivement) sont significativement plus faibles que sous le même régime (« NoEx ») imposé par l’expérimentateur. Enfin, deux autres observations s’avèrent importantes pour l’interprétation des comportements. Premièrement, les prévisions des participants sont positivement corrélées avec les résultats possibles du vote : chaque participant anticipe des contributions d’autant plus élevées de la part des autres participants que le nombre de votes en faveur de l’adoption de l’obligation de contribution est grand. Deuxièmement, on observe que la contribution d’un participant est elle-même d’autant plus élevée qu’il a des anticipations optimistes quant aux contributions des autres.

Les auteurs dégagent deux conclusions principales. Premièrement, une obligation exogène avec sanction non incitative n’a pas d’effet significatif sur les contributions au bien public. Autrement dit, elle ne renforce aucune norme de coopération. Ils suggèrent que ce résultat pourrait découler du langage neutre utilisé pour décrire l’obligation, ce qui s’apparente à un effet de framing[6]. En effet, l’introduction de l’obligation se résumait pour l’essentiel à l’annonce d’une sanction « légère » pour défaut de contribution, de sorte qu’il n’est pas clair dans quelle mesure les participants ont véritablement interprété l’annonce de sanction comme une « obligation » de contribuer à hauteur de la totalité de leur dotation. Deuxièmement, une obligation endogène avec sanction non incitative a en revanche un effet important. Cet effet passe par deux canaux. Premièrement, les participants percevraient un vote en faveur de l’adoption de l’obligation comme un engagement à s’y conformer. Une interprétation possible est que cela découlerait du fait que les individus seraient plus enclins à respecter les obligations qu’ils s’imposent eux-mêmes[7]. De nombreux travaux ont montré que la communication entre les joueurs, avant la prise de décision, était susceptible de favoriser la coopération (par exemple Isaac et Walker, 1988; Ostrom et al., 1992; Bochet et al., 2006). Le vote joue ici un rôle analogue, de sorte que l’obligation prend alors une autre signification que lorsqu’elle est imposée de manière exogène[8]. Deuxièmement, l’effet d’engagement influence les prévisions des participants. La norme de coopération conditionnelle fait alors en sorte que l’anticipation d’un taux élevé de contribution motive aussi les participants à contribuer. On a l’effet inverse si le résultat du vote est négatif.

3.2 Obligations exogènes et effet d’énonciation

L’une des critiques que l’on peut faire de l’expérience précédente tient au fait que, lorsque l’obligation de contribuer est introduite de manière exogène, l’injonction de contribuer pourrait ne pas être véritablement perçue comme une obligation. En un sens, l’obligation n’est qu’implicite en ce qu’elle découle de l’introduction d’une sanction pour défaut de contribution. Galbiati et Vertova (2008) présentent une expérience permettant d’identifier l’effectivité de l’obligation par elle-même, laquelle est explicitement décrite comme « contribution minimale requise », indépendamment du régime de sanction. Le régime de sanction est lui-même explicitement défini en fonction d’une vérification ou audit stochastique de la conformité de la contribution effective à l’obligation.

Désignons comme précédemment la dotation initiale par y. La contribution minimale requise est â < y. L’obligation de contribution est renforcée par une structure d’incitations : chaque participant est contrôlé avec une probabilité p; si la contribution effective ai de l’individu i est inférieure au minimum requis, il paie une pénalité égale à g(â – ai) où g > 1 est un paramètre; si sa contribution est supérieure au minimum requis, on lui verse une rémunération égale à g(ai – â) L’espérance de gain net de l’individu i est alors donnée par l’expression

m est le rendement marginal per capita du bien public avec évidemment mn > 1. Les paramètres de la structure d’incitations satisfont m + pg < 1 Le système de pénalité-récompense est alors non incitatif puisque

Autrement dit, la stratégie dominante pour un individu neutre au risque est de ne pas contribuer au bien public[9]. L’autre propriété essentielle de cette structure d’incitations est que les incitations marginales matérielles sont indépendantes de la contribution minimale requise â. On peut donc modifier l’obligation de contribution tout en maintenant fixe la structure incitative.

Dans Galbiati et Vertova (2008), l’expérience porte sur trois niveaux de contribution minimale requise : aucun minimum requis (le traitement 0), une contribution égale à 40 % de la dotation (le traitement L) et une contribution égale à 80 % de la dotation (le traitement H). Le traitement 0 s’apparente au no law de Tyran et Feld (2006), à cette différence près qu’il y a un petit incitant matériel à contribuer[10]. Les traitements L et H correspondent tous deux à la notion de mild law mais avec des obligations différentes et une structure d’incitations marginales qui reste inchangée entre les traitements. Le taux moyen de contribution est de 45 % dans le traitement 0 et de 43 % dans le traitement L, soit une différence non significative dans les comportements, contre un taux moyen de 66 % dans le traitement H[11]. Les auteurs en concluent que les obligations ont donc bien un effet par elles-mêmes, mais seulement dans la mesure où le minimum de contribution requis est suffisamment plus exigeant que les contributions qui se réaliseraient spontanément en l’absence d’obligation.

Galbiati et Vertova (2014) approfondissent l’expérience précédente dans deux directions. Premièrement, en modifiant à tour de rôle le niveau de l’obligation et les paramètres du régime de sanction-récompense (tout en conservant son caractère non incitatif), ils sont en mesure d’identifier les effets autonomes et conjoints des obligations formelles et des incitants matériels. Deuxièmement, ils analysent les canaux comportementaux par lesquels ces effets opèrent. Pour chaque traitement, (i) en plus des contributions réelles des participants (appelées contributions inconditionnelles), on recueille leurs contributions conditionnelles à des niveaux hypothétiques de contribution moyenne des autres participants; (ii) on demande aux participants d’indiquer leurs anticipations quant à la contribution moyenne du groupe[12]. Les canaux comportementaux incluent donc un effet sur les préférences, telles que mesurées par les contributions conditionnelles, et un effet sur les anticipations.

La structure du jeu est semblable à l’expérience précédente mais avec un jeu non répété et une plus grande variété de traitements. En plus des scénarios 0 et H définis comme précédemment, on examine les situations suivantes : un traitement de base dénoté PG sans contribution minimale requise et sans incitation, donc avec pg = 0; un traitement dénoté H(no-i) avec contribution minimale de 80 % de la dotation mais également sans incitations; enfin, un traitement H(low-i) avec contribution minimale requise de 80 % de la dotation mais avec des incitants très faibles comparativement au traitement H (une probabilité de contrôle p = 1/100 comparativement à p = 1/12). Les résultats suivants sont obtenus :

  1. Le taux moyen de contribution est le même, de l’ordre de 40 % de la dotation, dans les scénarios PG et 0. Dans un cas comme dans l’autre, il n’y a pas de contribution minimale requise mais le traitement 0 introduit des incitations faibles comme on l’a vu à l’expérience précédente. La comparaison montre donc que ces incitations n’ont aucun effet sur les comportements.

  2. Le taux moyen de contribution est de l’ordre de 56 % de la dotation dans le traitement H(no-i). Comparativement au traitement PG, l’introduction d’une obligation de contribution a donc un effet positif même en l’absence d’incitations[13].

  3. Le taux moyen de contribution est le même, de l’ordre de 74 %, dans les traitements H et H(low-i). Ces deux traitements se différencient du traitement H(no-i) par le fait que l’obligation de contribution est maintenant appuyée par des incitants matériels, même si le régime est non incitatif. La conclusion est donc qu’il y a une complémentarité entre l’introduction d’une obligation et l’encadrement de cette obligation par un régime de sanction-récompense, mais que le niveau des incitations (toujours en restant à des niveaux non incitatifs) ne joue par lui-même aucun rôle.

Les anticipations que forment les sujets quant aux contributions des autres participants sont en moyenne à peu près égales au taux moyen de contribution effectivement observé dans chaque traitement. Par exemple, dans les traitements PG et 0, les participants anticipent une moyenne de contribution de l’ordre de 40 %. On a donc que le passage du scénario PG au scénario 0 n’a pas d’effet sur les anticipations. En revanche, le passage du traitement PG au traitement H(no-i) a un effet positif modéré et le passage aux traitements H ou H(low-i) un effet positif important. Par conséquent, l’introduction d’une obligation de contribution influence les anticipations et cet effet est encore plus important si l’obligation est soutenue par un régime de sanction-récompense.

En ce qui concerne les comportements de contribution conditionnelle en fonction de niveaux hypothétiques de contributions des autres participants, les traitements H ou H(low-i) se traduisent par un déplacement vers le haut des barèmes de contributions. Ces barèmes sont approximativement linéaires dans chacun des traitements[14]. Nous les reproduisons de manière stylisée dans le graphique 1. Le déplacement des barèmes de contributions capte un effet comportemental important qui ne dépend pas des anticipations et qu’on peut dès lors attribuer à une modification des préférences. Les barèmes de contributions conditionnelles sont les mêmes dans les traitements PG et 0; ils sont également les mêmes, mais à un niveau plus élevé, dans les traitements H et H(low-i). Le barème de contribution conditionnelle pour le cas H(no-i), non représenté dans la figure, se situe à un niveau intermédiaire entre les deux barèmes précédents. L’interprétation est que, toutes choses égales par ailleurs pour ce qui est du comportement anticipé des autres participants, l’introduction d’une obligation de contribution a par elle-même un effet sur la motivation à contribuer.

Graphique 1

Barèmes de contributions conditionnelles

Barèmes de contributions conditionnelles
Source : Galbiati et Vertova (2014)

-> See the list of figures

La conclusion d’ensemble qui se dégage de cette expérience est la suivante. L’introduction d’une obligation sous forme de contribution minimale requise se traduit par une augmentation de la propension à contribuer, même en l’absence de sanctions. Cependant, l’association d’incitants matériels à l’obligation, même à un niveau « non incitatif », renforce fortement l’effet de l’obligation. Les auteurs interprètent ce phénomène par le fait qu’un régime de sanctions accentue la « visibilité » ou la « prégnance » de l’obligation puisqu’elle a maintenant des conséquences, comme c’est le cas pour les règles légales en général. Le contenu de l’obligation et les incitants matériels sont donc complémentaires pour favoriser les comportements de coopération.

3.3 Coopération conditionnelle et norme d’obéissance à la loi

Dans la théorie de la loi comme point focal dans des jeux de coordination, telle que développée par McAdams (2000) ou Bohnet et Cooter (2003), l’obligation légale influence les comportements en facilitant la coordination sur un équilibre particulier parmi plusieurs équilibres de Nash possibles. Comme on l’a déjà souligné, en présence d’un nombre suffisant de coopérateurs conditionnels, le jeu du bien public a les caractéristiques d’un jeu de coordination : compte tenu des préférences sociales de certains membres du groupe, il y a alors plusieurs équilibres de Nash possibles. L’obligation de contribution, lorsqu’elle est perçue comme crédible ou légitime, peut ainsi être interprétée comme favorisant la coordination sur un équilibre plus coopératif. En termes de théorie des jeux, la coordination passe par un effet sur les anticipations. L’expérience de Tyran et Feld (2006) comme celle de Galbiati et Vertova (2014) démontrent bien la présence d’un effet sur les anticipations. On pourrait interpréter l’effet d’anticipation-coordination comme une pure sélection d’équilibre, sans qu’il y ait besoin d’expliquer pourquoi un équilibre est sélectionné plutôt qu’un autre. Les expériences présentées ici vont cependant plus loin en ce qu’elles cherchent à expliquer les sous-jacents des équilibres. Nous argumenterons que l’explication proposée par Tyran et Feld peut se ramener à des concepts standard de la théorie des jeux dès lors qu’on admet la présence de coopérateurs conditionnels. En revanche, l’explication proposée par Galbiati et Vertova fait appel à une notion additionnelle que l’on peut associer à la norme d’obéissance à la loi.

Tyran et Feld (2006) expliquent la modification des anticipations comme résultant d’un effet d’engagement lorsque l’obligation de contribution est adoptée par référendum. On peut reformuler leur explication un peu différemment à partir du concept de forward induction (Kohlberg et Mertens, 1986). En votant pour l’adoption de l’obligation mild law, les participants signalent qu’ils sont des coopérateurs conditionnels et qu’ils ont l’intention de contribuer au bien public. Lorsque l’obligation mild law est adoptée, les participants peuvent donc rationnellement anticiper un taux de contribution élevé, ce qui en retour soutient la stratégie de contribution des coopérateurs conditionnels[15]. En d’autres termes, ce qui apparaît comme un effet d’engagement pourrait s’interpréter à l’aide de la boîte à outils standard de la théorie des jeux, dans la mesure où il y a des coopérateurs conditionnels dans le groupe.

Dans l’expérience de Galbiati et Vertova (2014), l’obligation de contribution ne signale rien quant aux caractéristiques ou aux intentions des participants puisqu’elle est imposée de manière exogène. L’effet pur d’anticipation-coordination, compte tenu de la présence de coopérateurs conditionnels, est que l’obligation est respectée parce qu’on s’attend à ce que les autres participants la respectent. Au-delà de cet effet, cependant, l’obligation est respectée parce que c’est « la loi », celle-ci étant en l’occurrence vraisemblablement perçue comme légitime. Ce second effet est capté par le déplacement vers le haut des barèmes de contributions conditionnelles. Il s’agit ici d’un effet direct sur les motivations ou les préférences renvoyant à la notion de la « valeur expressive » de la loi (Cooter, 1998) ou à celle de la « métanorme » d’obéissance aux lois (McAdams et Rasmusen, 2007).

Cette interprétation soulève évidemment la question de la perception qu’ont les participants de l’injonction qui leur est faite de contribuer minimalement 80 % de leur dotation au compte commun. On doit ici se limiter à inférer que l’injonction est perçue comme une obligation « légitime » à partir des effets observables de l’injonction. À l’inverse, Dal Bó et Dal Bó (2014) présentent une expérience visant à identifier le rôle normatif du contenu d’un message et l’effectivité de la persuasion morale. Les sujets participent à un jeu de bien public répété sur 20 périodes, sans structure incitative. Avant le début de la 11e période, différents groupes sont exposés à des messages différents, le message étant connaissance commune pour les membres du groupe. Le message est soit vide (c’est-à-dire sans contenu), soit une simple suggestion de contribuer formulée dans un langage neutre, soit un message à contenu normatif véhiculant explicitement l’idée que l’action « morale » consiste à contribuer la totalité de sa dotation au bien public. À la 11e période de jeu, les contributions dans les groupes ayant observé le message à contenu moral sont significativement plus élevées que pour les groupes ayant eu le message vide ou la simple suggestion[16]. L’effet n’est cependant pas persistant, en ce sens qu’il y a un déclin des contributions lorsqu’on approche de la 20e période de jeu. Dans une seconde série d’expériences, les auteurs comparent l’effet du message vide et d’un message à contenu moral dans un jeu à la Fehr et Gächter (2000) où les participants ont la possibilité de punir les non-contributeurs. Le message à contenu moral a alors un effet important et persistant sur les périodes 11 à 20 comparativement au message vide (les contributions sont près du double). La persuasion morale et la possibilité de sanctions endogènes « informelles » jouent donc un rôle complémentaire. Enfin, dans une troisième série d’expérience, les auteurs testent pour les canaux comportementaux par lesquels les effets opèrent. Comme chez Galbiati et Vertova (2014), ils montrent que cela passe par un changement des anticipations et une modification des préférences.

Riedel et Schildberg-Hörisch (2013) présentent également une expérience permettant d’identifier l’effectivité intrinsèque des obligations comparativement à l’effet d’anticipation-coordination. La structure du jeu est identique à Galbiati et Vertova (2008) avec un régime de sanction-récompense non incitatif défini comme aux équations (2) et (3). La différence est que les obligations de contribution peuvent maintenant être asymétriques. Chaque groupe comprend deux participants. On compare différents traitements selon que les deux membres du groupe se voient imposer le même niveau de contribution minimale requise, par exemple 80 % de la dotation initiale, ou des niveaux différents, par exemple 80 % pour l’un des participants et 20 % pour l’autre. Les contributions minimales requises de chacun des participants sont connaissance commune. L’intuition est que l’asymétrie des obligations pourrait venir brouiller la possibilité de coordination sur un comportement coopératif[17]. L’expérience montre toutefois que les participants répondent à l’obligation de contribution qui leur est imposée individuellement, indépendamment de celle qui a été imposée à leur partenaire de jeu. En d’autres termes, les participants réagissent à l’obligation par elle-même.

Par ailleurs, le fait que les participants, ou du moins certains d’entre eux, réagissent à une obligation par elle-même – un effet sur les « préférences » – ne signifie pas non plus que le caractère exogène ou endogène de l’obligation ne fait aucune différence. Il se pourrait qu’une obligation adoptée par vote majoritaire ait plus tendance à être perçue comme véritablement « obligatoire », ce que certains ont qualifié de « dividende démocratique ». Comme on l’a vu, l’une des questions soulevée par l’expérience de Tyran et Feld (2006) tient au fait que l’augmentation de la coopération suite à un vote en faveur de l’obligation pourrait refléter un effet de sélection : les groupes avec beaucoup de coopérateurs conditionnels seront plus enclins à voter en faveur de l’obligation et signalent par le fait même leurs caractéristiques. Dal Bó et al. (2010) présentent une expérience qui contrôle un possible effet de sélection. Ils montrent qu’après élimination de cet effet, l’obligation adoptée par référendum a un effet plus marquée qu’une obligation imposée de manière exogène.

Conclusion

Les travaux dont on vient de faire état font partie d’un vaste corpus de résultats expérimentaux démontrant que les préférences sociales jouent un rôle important dans les comportements. Le contenu des obligations légales formelles peut favoriser l’émergence d’équilibres vertueux par l’activation des préférences sociales, par exemple en favorisant chez les coopérateurs conditionnels des anticipations positives quant aux intentions de coopération de leurs partenaires ou encore en réduisant les inégalités anticipées chez les individus avec de l’aversion à l’inégalité. Ces travaux montrent aussi – notamment Galbiati et Vertova (2014) et Dal Bó et Dal Bó (2014) – que les obligations légales peuvent jouer sur les valeurs individuelles en modifiant les préférences. Ces résultats sont utiles pour comprendre l’impact possible de nouvelles législations ou réglementations. Ils suggèrent également que les lois peuvent avoir des effets de long terme si elles contribuent à modifier les valeurs des individus, compte tenu de la transmission intergénérationnelle des valeurs. Cette question a été relativement peu explorée; voir toutefois l’expérience de Chaudhuri et al. (2006) sur la transmission intergénérationnelle de recommandations de jeu. Ces effets de transmission contribuent à expliquer la divergence des comportements sociaux entre pays ou entre régions d’un même pays qui ont connu des régimes juridiques ou institutionnels différents dans le passé (voir Guiso et al., 2014).

Les enseignements de l’économie comportementale ont des implications importantes pour l’analyse économique du droit. Dans le modèle économique classique de mise en oeuvre des lois, les obligations légales et les mesures répressives qui leur sont associées ont pour but de corriger un écart entre les coûts ou avantages privés de certaines conduites et leurs coûts ou avantages sociaux. L’application des lois impose toutefois des coûts à la collectivité : coût de détection des contrevenants, de perception des amendes ou même coût social des sanctions elles-mêmes, par exemple lorsqu’il s’agit de peines de prison. Dans une perspective utilitariste, la politique optimale est alors le plus souvent une politique de sous-dissuasion résultant d’un arbitrage entre le degré de dissuasion obtenu et le coût de la répression des infractions. À la limite, on peut avoir une solution de coin où il est préférable de ne pas introduire d’obligation puisque le coût de sa mise en oeuvre serait trop important par rapport aux effets attendus en termes de prévention des comportements socialement indésirables. On voit bien, dans ce contexte, que la prise en compte de l’effet comportemental des normes et des interactions sociales peut changer considérablement la donne en ce qui concerne l’évaluation des politiques.

Par exemple, Angelova et al. (2013) présentent une expérience de laboratoire où les participants peuvent se trouver dans la situation d’auteur de dommages accidentels causés à un tiers ou dans la situation de victime, sans savoir initialement dans quelle situation ils seront à l’issue du jeu. Ils ont la possibilité de prendre une action coûteuse pour eux mais réduisant le risque pour les tiers. L’expérience vise à vérifier le rôle incitatif de la responsabilité civile, définie comme l’obligation de réparer ou compenser les dommages causés. On compare des traitements « avec responsabilité légale » et « sans responsabilité légale ». L’expérience montre que la responsabilité légale pour les dommages causés augmente les incitations, ce qui correspond à la prédiction de la théorie standard, mais que cependant la proportion des participants prenant des précautions (de l’ordre de 50 %) est très élevée même en l’absence d’une règle de responsabilité, contrairement à ce que prédirait la théorie standard. Dans un calcul avantages-coûts, l’intérêt que présente l’introduction d’une règle de responsabilité civile, compte tenu des coûts de justice qu’elle entraîne, doit donc être évalué au regard des comportements normatifs spontanés de prévention des risques. Par ailleurs, comme on l’a vu, l’obligation légale et le mécanisme d’interaction sociale peuvent être complémentaires d’un point de vue stratégique – l’obligation formelle contribuant alors à « activer » la norme – ce qui accroît la rentabilité sociale de l’obligation formelle, nette du coût de sa mise en oeuvre et même si l’application de la loi est imparfaite (la mild law).

Pour conclure, l’approche comportementale oblige d’aller bien au-delà du modèle classique de dissuasion pour comprendre l’effectivité des lois. Ainsi, Kube et Traxler (2011) étudient expérimentalement l’interaction entre les sanctions formelles centralisées (la « loi ») et les sanctions informelles décentralisées (ce qu’on peut rattacher aux « normes »), en identifiant les effets d’éviction possibles des mécanismes formels. Markussen et al. (2014) étudient la question du choix des institutions : les individus ont à choisir entre l’adoption d’obligations légales soutenues par un système répressif incitatif mais avec un coût fixe élevé ou un mécanisme de sanctions non incitatives peu coûteuses. Enfin, les expériences de laboratoire et les modélisations qu’elles ont suscitées ont fait émerger de nombreuses questions qu’il était impossible de traiter, voire même de formuler avec l’appareil analytique standard de l’analyse économique du droit. On peut citer, à titre d’exemple, la question de la complémentarité ou de la substituabilité entre la loi et les normes sociales (Zasu, 2007); celle de la publicité des sanctions et de la stigmatisation (Harel et Klement, 2007); le problème de la catégorisation des délits et du rôle incitatif de l’information véhiculée par une condamnation en justice (Deffains et Fluet, 2013, 2014); la question de la valeur expressive de la loi du point de vue de sa capacité à modifier les perceptions quant aux conduites socialement acceptables (Bénabou et Tirole, 2011); le rôle symbolique des sanctions et leur valeur rétributive, une question déjà abordée par Diamond (2002) mais qui rejoint aussi le phénomène de la « demande de sanction » étudié par les expérimentalistes (Carpenter, 2007; Hopfensitz et Reuben, 2009; Joffily et al., 2014). Le développement de la recherche sur ces thématiques nécessitera à la fois des avancées analytiques, qui commencent tout juste à émerger, ainsi que des allers et retours avec l’expérimentation.