You are on Érudit's new platform. Enjoy! Switch to classic view

Introduction : approches inductives en communication sociale

  • Jason Luckerhoff and
  • François Guillemette

…more information

  • Jason Luckerhoff
    Université du Québec à Trois-Rivières

  • François Guillemette
    Université du Québec à Trois-Rivières

Cover of Approches inductives en communication sociale, Volume 1, Number 1, Fall 2014, pp. 1-268, Approches inductives

Article body

La communication sociale a en commun avec la méthodologie de la théorisation enracinée (MTE), et d’autres approches inductives, une influence de l’interactionnisme symbolique qui a d’abord été théorisé par les sociologues de l’École de Chicago, notamment par Herbert Blumer qui en a proposé le nom dès les années 30[1]. Puisque l’interactionnisme est né d’échanges interdisciplinaires entre la psychologie, l’anthropologie, la sociologie et les sciences de l’information et de la communication, l’interdisciplinarité peut être considérée comme constitutive de la communication sociale autant que de la MTE.

En diffusant un appel à textes sur les approches inductives en communication sociale, notre intention n’était pas seulement de regrouper des textes de chercheurs en communication qui procèdent de manière inductive dans leurs recherches, mais aussi de porter un regard sur les liens qui unissent la communication plus spécifiquement sociale et les approches inductives. L’histoire du développement de la communication, et en particulier de la communication sociale, est liée à certaines « Querelles autour des méthodes » (Groulx, 1997, p. 1). Le radicalisme de certains paradigmes (Kuhn, 1970) mène à des oppositions sur les plans ontologique, épistémologique et méthodologique, et provoque un développement morcelé de la communication comme champ scientifique.

Alors que les chercheurs en communication de la première génération en France proviennent surtout de la sémiologie et des lettres, « au Québec, la sociologie est la discipline d’origine qui prédomine » (Breton & Proulx, 2002, p. 337). C’est à Chicago, où la ville devient un véritable laboratoire social, que des sociologues développent un intérêt pour la marginalité, l’acculturation et les phénomènes sociaux émergents, en procédant surtout par observation directe. Caractérisée par une ouverture inconnue auparavant, l’École de Chicago va proposer une autre façon de faire de la recherche à une époque où les chercheurs mènent des enquêtes par questionnaire et procèdent quasi uniquement par traitement statistique. La perspective ethnographique sera ainsi valorisée pour étudier les interactions sociales et les processus symboliques. L’accent mis sur la recherche « sur le terrain » et sur l’analyse des processus (plutôt que des structures) permet à ces sociologues de comprendre la construction de sens que réalisent des participants au travers de leurs interactions.

Selon Cabin (2000),

à la fin des années 50, la sociologie américaine est dominée par deux démarches. D’une part la théorie structuro-fonctionnaliste de Talcott Parsons; d’autre part la sociologie quantitativiste et statistique incarnée par Paul Lazarsfeld. C’est en partie en réaction à cette double hégémonie que l’école de Chicago va renaître de ses cendres. Sous le nom d’« interactionnisme symbolique », expression formulée dès 1937 par Herbert Blumer, ce qu’il est convenu d’appeler la seconde école de Chicago développe une façon radicalement nouvelle de penser et d’analyser la société

p. 99

Cabin continue :

les interactionnistes postulent que le fait social n’est pas un donné, mais un processus, qui se construit dans le cadre de situations concrètes. […] C’est dans la dynamique des échanges entre les personnes (les interactions), et à travers le sens que donnent les individus à leur action (d’où le qualificatif de symbolique), que l’on peut saisir l’essence du jeu social

Cabin, 2000, p. 99-100

On voit clairement ici le lien essentiel entre l’interactionnisme symbolique et la communication sociale.

Nous pouvons considérer que l’interactionnisme symbolique, et plus largement l’École de Chicago, ont grandement influencé les deux fondateurs de la Grounded Theory, Barney Glaser et Anselm Strauss. Ce dernier est considéré comme un des sociologues de l’École de Chicago. Selon Glaser (1998),

Auprès d’Anselm, j’ai commencé à apprendre la construction sociale des réalités par les interactions symboliques et à travers des messages à soi et aux autres. J’ai appris que l’être humain est un animal qui crée du sens. Ainsi, il m’a semblé qu’il n’y avait aucune nécessité d’imposer du sens aux participants, mais qu’il y avait plutôt une nécessité de se mettre à l’écoute de leurs propres significations, de comprendre leurs perspectives, d’étudier leurs préoccupations et leurs motivations[2] [traduction libre]

p. 32

Erving Goffman, qui a aussi fait partie de l’École de Chicago, a grandement contribué au développement de l’approche communicationnelle et de la communication sociale. Il existe donc une parenté épistémologique entre la communication sociale et la Grounded Theory.

Les interactionnistes ont dû, plus tard, défendre leur conception de la recherche. Dans les années 40, la grande influence de l’École de Chicago décline alors qu’on reproche à ces chercheurs un manque de rigueur. À cette démarche qui visait à construire des catégories d’analyse et des théories compréhensives, s’oppose la démarche déductive sous prétexte qu’elle seule permet la généralisation et la réplicabilité, deux critères considérés par le courant hypothético-déductif comme essentiels à toute démarche scientifique. Pourtant, la visée d’exploration ouverte (sans préconception), suivie d’une inspection méthodique et rigoureuse (Blumer, 1969), constitue une fidélité à une manière millénaire d’appréhender les phénomènes humains et les phénomènes naturels.

Les liens de filiation entre les chercheurs en communication sociale et les interactionnistes dans les autres disciplines, d’une part, et les chercheurs en Grounded Theory, d’autre part, sont nombreux. Les reproches qui leur seront adressés se ressemblent également. La nécessité d’enraciner la théorie dans la réalité telle que vécue par les acteurs, qui vient du pragmatisme américain, et l’importance de mettre entre parenthèses les présupposés et les notions préexistantes, qui vient de la phénoménologie, rendent compte du fait que le sens se construit dans le processus d’interaction. Le sens n’est pas fixe ou immuable, il est modifiable parce qu’il est constamment dans des processus d’interactions sociales (Blumer, 1969). D’une certaine façon, l’interactionnisme symbolique était en partie une réaction contre les grandes théories structuralistes et fonctionnalistes qui dominaient la pensée sociologique au milieu du 19e siècle (Bowers, 1988). Glaser et Strauss (1967) considèrent que la Grounded Theory a été développée spécifiquement pour étudier les phénomènes sociaux dans la perspective de l’interactionnisme symbolique. Ils ont interprété les travaux de John Dewey, George Herbert Mead, Herbert Blumer et Anselm Strauss, qui ont tous contribué à l’École de Chicago. Selon Chenitz et Swanson (1986), en utilisant une approche interactionniste, les chercheurs en Grounded Theory étudient le comportement humain et l’interaction dans des situations complexes afin de comprendre des problèmes sociaux sous-investigués ou émergents. L’accent est alors mis sur le sens des événements naturels ou de la vie de tous les jours. Il s’agit d’une perspective proche de la phénoménologie. Pour les interactionnistes, le sens guide les comportements et on ne peut pas étudier les phénomènes humains en distinguant hermétiquement les actions et leur sens.

Les chercheurs en communication sociale se situent dans la même perspective lorsqu’ils accordent une grande importance au sens et au lien social. En effet, en communication sociale, les productions sont analysées dans leur contexte d’échanges. Une production est destinée à un public même si cette rencontre est différée et si l’auteur affirme s’en désintéresser. La communication sociale s’intéresse à la dimension intersubjective de toute production et au fait que toute communication est culture et toute production culturelle est communication. Autrement dit :

La communication ne se limite pas à la transmission; il s’agit d’un processus de mise en commun dans lequel des participants partagent des liens (engagements) et des contenus (informations, messages) dans le but de créer une totalité, un être-ensemble qui les inclut et les organise. La communication sociale vient qualifier cette définition de la communication en spécifiant que cette communication qui permet de mettre en commun s’accomplit par le biais d’(inter)actions orientées vers autrui (Weber, 1995). Étant donné qu’aucun des participants à la communication ne connaît ou ne peut correctement anticiper l’orientation ou le sens de l’action d’autrui, le sens étant toujours rétrospectif (Weick, 1995), on se retrouve en face du problème de la double contingence (Luhmann, 1995, 2010). La communication sociale est la communication qui permet de résoudre, pour un système social qu’elle constitue, l’incertitude et l’indécidabilité inhérentes à la double contingence. Elle se manifeste alors dans la transparence et l’inclusion propre au dialogue. Cette communication sociale parvient à résoudre la double contingence par a) la prise en compte d’autrui, de ses attentes et de ses valeurs, b) l’affirmation de sa liberté d’agir, c’est-à-dire de sa face positive et négative (Goffman, 1973) et c) la montée en généralité anticipant l’accord et le consensus (Thévenot, 2006).

Katambwe, 2008

Ainsi, la communication sociale comme champ scientifique appelle des approches épistémologiques et méthodologiques diverses. Elle appelle aussi une grande ouverture à cause non seulement de l’interdisciplinarité qui se situe du côté des approches, mais aussi à cause du caractère tellement complexe de l’objet lui-même :

Les sciences de la communication ne sont pas enfermées dans un objet d’étude ni dans une problématique unique. Bien au contraire, elles se voient en mesure de questionner nombre d’activités humaines, de structures sociales et d’objets, du travail et de son organisation au musée, de la publicité aux rituels religieux, de la structure économique des chaînes de télévision à la circulation du texte littéraire. Cette variété ne signifie pas inconsistance scientifique. […] Elle constitue plutôt les sciences de la communication comme un lieu à partir duquel on peut interroger la société et les groupes, les hommes et leurs machines, les messages et leurs conditions de production, de circulation, de réception et d’interprétation. Un tel statut épistémologique n’est pas exceptionnel. La sociologie ne possède pas en elle-même d’objet d’étude unique ni de méthodologie unifiée. […] La rigueur des choix méthodologiques et épistémologiques est, en conséquence, de la plus grande importance pour ces sciences

Ollivier, 2007, p. 168, cité dans Derèze, 2009, p. 19

Les différents articles de ce numéro reflètent bien la riche complexité des phénomènes de la communication sociale, de même que la richesse des approches qui appréhendent ces phénomènes.

Dans son article, Ariane Normand met en lumière les liens entre les différents courants de pensée en analyse de discours et les approches inductives, notamment la méthodologie de la théorisation enracinée (MTE). Elle montre avec une argumentation solide la cohérence d’adéquation entre, d’une part, les principes épistémologiques inductifs de la MTE et, d’autre part, les principes fondateurs de l’essence même de l’analyse de discours (sur un plan plus fondamental que celui des différences entre les approches) où l’on retrouve d’abord et avant tout le souci de fidélité au discours analysé.

Dans l’article de Sophie Boulay et de Chantal Francoeur, on découvre les traces d’un parcours méthodologique où l’induction s’est imposée comme issue pour sortir d’une impasse. Dans leur projet de recherche, un changement méthodologique a fait en sorte que l’objectif général de recherche a pu être atteint de manière beaucoup plus satisfaisante. En effet, l’analyse de contenu documentaire a été remplacée par une collecte de données plus ouverte et inductive sous la forme d’entretiens semi-dirigés. À partir d’une illustration dans le cas d’une recherche à propos de l’influence des relations publiques sur les informations journalistiques, les auteures montrent le processus d’ouverture inductive et sa fécondité dans l’obtention des résultats.

Sofia Tourigny offre un texte sur la recherche théorique. Ce genre de proposition méthodologique sur une approche théorique est plutôt rare. Son texte devient donc précieux pour ceux qui empruntent cette voie. L’auteure a réfléchi à partir d’un principe qu’on retrouve dans l’approche inductive de la MTE. Celui-ci consiste à considérer les écrits scientifiques comme des données à analyser au même titre que les données empiriques dans le processus global de théorisation sur un phénomène à l’étude.

Dans leur article, Agnès D’Arripe, Alexandre Oboeuf et Cédric Routier montrent l’impact du choix épistémologique de l’induction sur la manière d’utiliser concrètement les méthodes de collecte de données. À partir d’une description de l’utilisation de ces méthodes dans un projet de recherche précis, on voit le travail particulier de l’équipe de recherche notamment sous l’angle de l’interdisciplinarité et sur le plan de l’adaptation itérative imposée par l’induction.

Marie-Chantal Falardeau et Stéphane Perreault rendent compte de leur expérience d’un passage vers une approche inductive durant le processus d’analyse des données. L’élément déclencheur de ce passage vers l’induction a été le constat des limites de l’analyse à partir d’un cadre théorique fermé. De plus, après une analyse plutôt hypothético-déductive, les chercheurs ont eu l’intuition qu’une approche inductive allait permettre une exploitation plus riche de ce que les données avaient comme potentiel de compréhension du phénomène de la musique rock chrétienne.

Robert Newell et Ann Dale présentent une méthode d’analyse inductive appliquée à un type particulier de données de conversation, mais qui pourrait certainement être utilisée pour toutes sortes de données qui proviennent d’échanges entre plusieurs personnes. Une des particularités de cette méthode est la représentation cartographique des complexités des échanges à l’intérieur d’un groupe. Le nom de cette méthode dont on n’a pas fini d’entendre parler est la Technique Newell & Dale de modélisation des conversations (TNDMC).

Les processus méthodologiques des grandes enquêtes publiques se situent rarement dans une perspective inductive. Raymond Corriveau propose un article dans lequel il illustre, par deux exemples, la parenté entre une certaine façon de faire une enquête publique et certains principes au fondement de la méthodologie de la théorisation enracinée (MTE). Ces principes sont l’exploration et l’inspection, le critère de l’emergent-fit, l’échantillonnage théorique, le recours aux écrits scientifiques, la sensibilité théorique et la circularité de la démarche. Corriveau établit un lien très éclairant entre le souci de la MTE de demeurer toujours « groundée » et le souci proprement démocratique des enquêtes publiques de rendre compte du vécu et de la parole des citoyens.

L’article de Virginie Soulier constitue une illustration de la fécondité de la réflexivité inductive, c’est-à-dire de cette réflexivité qui consiste à poser un regard à rebours sur la démarche méthodologique d’une recherche. Plus particulièrement, Soulier retrace les changements dans sa façon de problématiser son objet de recherche tout en tenant compte des enjeux épistémologiques complexes qui sont liés à ces changements.

Jo M. Katambwe, Kéren Genest et Béatrice Porco proposent pour leur part une réflexion riche sur différentes approches méthodologiques qui peuvent être utilisées lorsque, dans la recherche organisationnelle, on a besoin d’adopter une perspective d’induction. De plus, les chercheurs montrent la pertinence d’une articulation « multiétagée » de ces différentes approches dans l’étude d’objets d’induction organisationnels.

Appendices