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Introduction

En guise d’introduction à cet article publié dans un numéro sur les approches inductives et critiques, nous tenons à souligner que du moment que l’individu pense les actes communicationnels caractérisant les expériences quotidiennes dans nos sociétés, il s’inscrit dans un processus comportant un défi inductif et un élan critique. Le défi inductif se résume dans cette observation continue et renouvelée cherchant à remettre en question des constats, à voir et à revoir les hypothèses guides et les démarches de collecte et d’analyse des données. L’élan critique se manifeste par cette volonté profonde d’aller au-delà de ce qui est connu, reconnu et accepté comme connaissances, théories et façons de faire. Autrement dit, si la démarche inductive est basée sur l’acceptation de l’existence de plus d’une réalité et de plus d’une vérité, la démarche critique, elle, est animée par cette proposition sérieuse de nouvelles vérités et de nouvelles formes d’émancipation qui soulignent les limites des vérités antérieures acceptées et adoptées au quotidien.

Nous avouons que, dans la présente étude, notre point de départ était fortement inspiré par la logique inductive. Nous avons constaté que les blogues sur la maternité sont publics, ouverts et accessibles à tout le monde, quantitativement riches en informations et en partage. Cette richesse rend ces espaces comme des boîtes noires (Latour, 1987) où les actes communicationnels se multiplient tellement que nous ne pouvons plus reconnaître la dynamique et les constructions de ces partages. Une étude exploratoire permet de mieux comprendre ces construits en analysant le contenu publié dans ces espaces virtuels.

Notre objectif premier était d’observer les échanges dans ces blogues pour comprendre comment les auteurs de ces environnements numériques construisent leurs savoirs sur la maternité. La dimension critique de notre recherche se manifeste plus dans l’objet concret de notre réflexion, soit le contenu des billets et des commentaires publiés dans les blogues du site web Naître et grandir.

La coprésence de parents et de professionnels de la santé dans ce milieu virtuel n’est pas anodine. Notre lecture de la structure des billets et des commentaires a permis de comprendre qu’il ne s’agit pas d’une rencontre entre experts et profanes, entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas, et encore moins entre des parents qui posent des questions et des experts qui répondent à ces questions. Il s’agit plutôt d’une rencontre entre des parents qui exposent leur quotidien, avec tout ce qu’il comporte d’anecdotes et d’intimité, et des experts qui présentent leur savoir, avec tout ce qu’il inclut de mots techniques et d’outils de travail. Aucun acteur, c’est-à-dire ni les parents ni les experts, n’impose son savoir en présumant qu’il possède la vérité (la bonne réponse). Dans les récits, les billets et les commentaires de ces blogues, nous trouvons qu’il y a une ouverture vers l’autre, comme si les spécialistes se dirigent vers le quotidien des parents et les parents écoutent attentivement le discours des spécialistes. Cette écoute et cette ouverture témoignent de la dimension critique de ces environnements virtuels. Les parents lisent les billets des spécialistes parce qu’ils reconnaissent la limite de leurs expériences quotidiennes et l’éclaircissement que le savoir professionnel et spécialisé (d’une orthophoniste, d’un psychologue ou d’une nutritionniste) pourrait leur apporter. Dans le même ordre d’idées, nous trouvons que ces mêmes spécialistes écoutent attentivement l’expérience quotidienne des parents pour bien cerner une réalité ou mieux comprendre une situation liée à l’éducation ou au développement d’un enfant. Bref, dès nos premières lectures, en remarquant que le billet d’un professionnel comporte des questions posées aux parents, leur demandant de partager leurs expériences quotidiennes avec leurs enfants, nous avons compris que le contenu des blogues de Naître et grandir présente les éléments de base d’un projet critique.

Ce dernier repose essentiellement sur des efforts de questionnements ainsi que sur des logiques de ruptures, d’ouvertures et de constructions. En outre, ce qui rend ces espaces asynchrones pertinents à étudier c’est que les questionnements, les ruptures, les ouvertures et les constructions ne se font pas seulement par les parents ou uniquement par les professionnels, mais plutôt par les deux groupes d’acteurs. Dans ce sens, et pour ce cas étudié, le virtuel n’a pas permis uniquement de relativiser le savoir spécialisé (médical, professionnel, thérapeutique, etc.) et de reconnaître le savoir expérientiel. Il devient aussi, et surtout, un cadre de rencontre entre pensée (spécialisée) et intuition (expérimentée au quotidien par les parents) ; entre sensibilité (à ce quotidien riche en apprentissages) et entendement (au sens de conceptualisation, de théorisation et d’abstraction) ; entre savoir scientifique et sens commun (Kant, 1990). D’ailleurs, le slogan de l’ensemble des blogues de Naître et grandir, Derrière la théorie, il y a la vraie vie!, confirme cette rencontre entre les différents savoirs.

Nous étudions les usages socionumériques depuis presque dix ans (Ben Affana, 2008, 2015). Cette réflexion s’effectue d’une manière graduelle et continuelle (Guillemette, 2006) et elle est guidée par le (re)questionnement des résultats de recherches qualitatives exploratoires et par une écoute attentive de notre terrain. Ce terrain ne comporte pas uniquement les pratiques communicationnelles émergentes dans les espaces numériques en mouvement, mais aussi notre réalité personnelle. Intéressée par la dimension communicationnelle et interactionnelle des espaces numériques asynchrones et mère depuis 2013, nous étions fortement interpellée par ce qui émerge des blogues liés à la maternité et à la vie familiale dans son ensemble.

Rappelons que la multiplicité des pratiques communicationnelles et numériques (le partage d’informations, le travail collaboratif, l’apprentissage en ligne, que ce soit dans les forums, les blogues ou les différentes plateformes de connexion de masse, et qu’il soit réalisé par des jeunes, des personnes âgées, des femmes, des hommes ou des chercheurs) rend le web social un objet d’étude complexe (Millerand, Proulx, & Rueff, 2010). Cette diversité était considérée comme une limite théorique et une source d’émiettement (Jouët, 2000). Nous l’avons plutôt considérée comme une richesse méthodologique puisque l’absence d’un modèle d’usage unique prêt à penser et à appliquer à ces différentes pratiques communicationnelles et numériques a donné sens et force à la démarche inductive pour penser, étudier et questionner ces usages sociotechniques (Anadón & Guillemette, 2007; Blais & Martineau, 2006). D’ailleurs, les études sur la sociologie des usages ont encouragé l’observation puis l’émergence de modèles d’usages multiples, en mouvement continu et ouverts à être questionnés et revisités (Cardon, 2010; Carey & Elton, 2009; Carré & Panico, 2012; Proulx, 2005). C’est à travers ces observations et ces moments d’écoute que la démarche inductive est pratiquée afin de penser, de juger et de revisiter les types d’usage animés par une double médiation, soit la médiation sociale et la médiation technique. La médiation est en effet technique, car l’outil utilisé structure la pratique, mais elle est aussi sociale, car le sens accordé à la pratique se ressource dans le social puisque l’individu instrumentalise cette technique en étant et en restant ancré dans le social, dans son quotidien avec tout ce qu’il comporte de pratiques communicationnelles.

1. Constats sociotechniques

Dans une société considérée incertaine et à risque, la volonté d’agir se manifeste par des actions sociales, citoyennes et participatives très importantes (Beck, 2003; Callon, Lascoumes, & Barthe, 2001; Le Bossé, 2003). Cette volonté devient de plus en plus intense et profonde lorsqu’il s’agit de notre santé et de notre bien-être individuel, familial et collectif. En outre, depuis au moins le début de ce siècle, les savoirs scientifiques et médicaux sont relativisés puisque, d’une part, le médecin n’est plus le seul interlocuteur qui répond aux questions du patient et que, d’autre part, le citoyen est considéré comme un acteur actif dans la construction de ce savoir lié à la santé (Sintomer, 2008). En relativisant le savoir médical, non seulement il y avait identification de la limite de cette connaissance spécialisée, mais il y a eu aussi reconnaissance du savoir expérientiel. C’est dans cet ordre d’idées qu’en Amérique du Nord et dans le domaine de la santé, dès les années 1980, les individus vivant des situations problématiques et ayant des intérêts communs et des expériences diversifiées se sont regroupés en mouvements sociaux pour mener collectivement des activités de réflexion, de questionnement, de critique et de mise en commun (Herzlich, 1995; Lamoureux, Lavoie, Mayer, & Raymond, 1996). C’est ce qu’illustre l’émergence des associations de patients dans l’espace public qui deviennent dès lors des experts de leur quotidien, soulignant ainsi les limites du savoir médical fragmenté et parfois déconnecté de leur réalité. À titre d’exemple, les associations de lutte contre le sida ont su théoriser et mettre en pratique, avec une efficacité jamais atteinte auparavant, le courant anglo-saxon du self-help (Hyndman, 1996), devenant ainsi des agents d’empowerment.

Dans cette même logique sociale de se donner le pouvoir de l’expression et de l’action, il y a l’émergence de blogues de santé et de bien-être. Des études sur les forums médicaux (Senis, 2003) ont démontré que les personnes préoccupées par des sujets semblables liés à la santé peuvent mieux se comprendre. Ces personnes se connectent à des pages web pour partager une information ou bien une émotion (Clavier et al., 2010), proposer des récits d’états physiques, de traitements et d’expériences vécues qui transcendent un savoir médical de plus en plus spécialisé et fractionné. En outre, comme jeune maman, nous avons rapidement réalisé que les blogues liés à la maternité/paternité ont toujours réponse aux multiples questions que l’on se pose. Concrètement, le discours alarmiste sur la santé a aussi touché la maternité/paternité. Les fausses couches, les malformations des nouveau-nés, la croissance et le développement des enfants lors de leurs premières années préoccupent particulièrement les parents. Dans ce contexte social, pour que la maternité/paternité soit un acte d’épanouissement et d’émancipation, il faut s’inscrire dans un processus de partage d’informations justes et rassurantes et dans une quête de compréhension. Cette quête ne se base pas uniquement sur la recherche et le stockage d’information, mais plutôt sur le développement de la capacité à s’interroger sur les informations recueillies, les expériences partagées et les solutions proposées.

Ce projet de penser la santé, le bien-être et la maternité/paternité, ou ce que Giddens (1991) nomme l’autoréflexivité, est un acte communicationnel nécessitant l’ouverture au réseautage et à une pluralité de sources d’information comme les mouvements de soutien, les magazines, les journaux, les livres, les programmes de radio et de télévision. Désormais, depuis plus de vingt ans, Internet s’est ajouté à cette liste d’échanges et de transferts de connaissances (Kivits, Laviell, & Thoër, 2009). En outre, la sociabilité en ligne complète les interactions plus traditionnelles de face-à-face en même temps qu’elle les reconfigure (Casilli, 2010). Les parents connectés aux différents blogues liés à la maternité/paternité partagent leurs expériences, parfois les plus intimes, afin de construire un savoir expérientiel et opérationnel (Thoër, 2011). Ce savoir comporte plusieurs moments d’intercompréhension et de collaboration entre pairs, soit des personnes qui ont des intérêts communs et des expériences diversifiées. Cette intercompréhension engendrerait une participation, un engagement, une identification, une appartenance, une négociation et une appropriation à la fois individuelle et collective (Freire, 1973). Bref, la dimension dialogique de ce savoir prend tout son sens en construisant un espace de sociabilité, soit un espace d’échanges, de partage, d’interaction, de mise en commun et surtout de construction. Ces parents, acteurs actifs, s’inscrivent dans une approche de collaboration, de construction, de work in progress et d’ajustement. Ces moments d’ajustement sont nécessairement animés par des remises en question critiquant les façons de faire antérieures.

2. Internet : un objet d’étude inductive par excellence

Rappelons que dans les années 1990, se connecter à Internet était un acte essentiellement technique qui exigeait l’adoption d’une posture interactive particulière basée sur une logique technique prédéterminée comme la connaissance de codes, le respect des principes de programmation et de la logique séquentielle. Néanmoins, avec l’émergence du web social, cette exigence cognitive de la technique est devenue minime. Depuis le début des années 2000, Internet est considéré comme un excellent environnement de convivialité. D’ailleurs, ce réseau des réseaux est reconsidéré comme étant un objet de consommation accessible à ceux qui veulent appartenir à un cercle relationnel spécifique, à un espace professionnel, à ceux qui veulent exposer leur soi, comprendre leur environnement ou encore tisser des liens sociaux (Denouël & Granjon, 2011; Jouët, 2000).

Des études sur les listes de diffusion (Beaudouin, & Velkovska, 1999), les courriers électroniques (Millerand, 2003), les clavardages (Pastinelli, 2006), les forums et les blogues (Thoër & De Pierrepont, 2009) ont permis de souligner, entre autres, l’accessibilité et la facilité d’utilisation de ces médias. Ces connexions de masse ont clairement bousculé nos manières habituelles de problématiser et de penser l’appropriation sociale des médias sociaux. Les individus se connectent à des microsphères numériques, multiples, plurielles et hétérogènes facilitant l’autopublication et la coécriture. Ces actes rédactionnels sont basés sur les principes de participation, de contribution et de production collective de savoirs profanes communs localisés au sein d’une communauté, non pas dans le sens marchand, mais plutôt dans le sens épistémique, c’est-à-dire comme lieu de production collective d’une nouvelle connaissance commune (Paquienséguy, 2010). Ainsi, ces lieux numériques permettent de produire, de consommer, de s’informer, de minimiser une peur ou simplement répondre à une question « parfois mieux que le meilleur expert » (Surowiecki, 2008, p. 13).

Malgré cette richesse communicationnelle et collaborative, les blogues et les forums sont étudiés seulement comme des espaces d’échanges et de convivialité et non pas comme des environnements de partage d’expériences, de production (Proulx, 2016) et de construction de connaissances, de façons de faire et d’agir. C’est sur cet élément cognitif que nous concentrerons notre réflexion. D’ailleurs, une lecture rapide des blogues liés à la maternité/paternité permet de comprendre que les parents, à travers leurs actions de connexion et de réseautage, construisent leur savoir expérientiel. Ce processus de construction ne comporte pas seulement des moments d’échanges et de partage, mais aussi des efforts de communication, d’interaction et de renouvellement des façons de faire et d’agir. Ce renouvellement est essentiellement basé sur une logique de jugement et de critique des autres savoirs qui pourraient alimenter ces connaissances et ces pratiques quotidiennes. Nous supposons que les acteurs de ces espaces ne tentent pas simplement d’exposer leurs expériences d’une manière rapide et instantanée. Ils viseraient aussi, et surtout, à faire durer leur partage dans le temps, de l’archiver, de le classer et de le rendre une référence, un point de repère pour d’autres parents ayant des préoccupations semblables. Ces références seront vues et revues par ceux qui ont des expériences communes, des questions qui sont restées sans réponses, mais qui ont aussi une volonté profonde de mieux comprendre une situation du quotidien et le désir d’aider et de soutenir son pair qui vit la même situation.

En nous inspirant des travaux sur l’appropriation sociale d’un objet technique (Perriault, 1989; Scardigli, 1992; Vitalis, 1994), nous considérons l’individu comme étant un acteur responsable, actif, créatif, participatif et surtout producteur d’un savoir expérientiel et opérationnel. Il se connecte pour en retirer des satisfactions spécifiques répondant à ses besoins, c’est-à-dire poser des questions, proposer des réponses à d’autres questions, partager des expériences vécues, des incertitudes et des peurs. Selon cette logique, nous avançons la thèse que la connexion d’un individu à un environnement virtuel est une pratique créative permettant de construire sa relation avec l’outil de communication et d’établir des manières d’être, de faire, d’agir et de penser (de Certeau, 1980; Rieffel, 2005). Cette logique d’ouverture pourrait faciliter la construction d’un réseau horizontal de sociabilité entre pairs, soit des individus ayant des intérêts communs et des expériences diversifiées (expériences, savoirs professionnels, etc.). C’est dans cet ordre d’idées que nous nous demandons comment la maternité/paternité est revisitée et repensée dans les blogues du site web Naître et grandir. Nous considérons ces blogues comme un prolongement de notre expérience sociale, mais pas dans le sens de reproduire ou de cloner notre vécu. Il s’agit plutôt d’une expérience de production décentralisée (Delmas-Marty & Massit-Folléa, 2007), de coconstruction d’un savoir numérique en se référant essentiellement à l’expérience du quotidien, dans sa simplicité et sa complexité, et en donnant au professionnel non pas le statut de celui qui sait et qui répond aux questions, mais plutôt le statut de celui qui accompagne, qui s’émerveille devant le quotidien des parents et qui accepte de construire autrement et différemment son savoir lié à la maternité/paternité.

3. Projet Naître et grandir : un lieu d’empowerment

Les analyses au sujet des impacts d’Internet sur le savoir en matière de santé fourmillent de spéculations théoriques. Si certains chercheurs estiment que cette technologie permet aux individus de franchir les limites et les inégalités de la société moderne (Turkle, 1995), d’autres soutiennent que la masse d’informations disponibles sur Internet, dans un contexte général d’incertitudes, s’avère une menace et un défi fondamental à la connaissance (Lash, Celia, & Andreas, 2002). Ces positions extrêmes ne sont que des idéaux types et des formes de déterminisme technique et social (Proulx, 2005). Nous estimons que seules des recherches empiriques permettront de savoir comment, en ce qui a trait à la santé, les acteurs utilisent le web social et relationnel.

Comme corpus, nous avons sélectionné le contenu des blogues de Naître et grandir publié en 2015. Pour notre grille d’analyse, nous nous sommes inspirée des travaux d’Akrich et Méadel (2007). En étudiant des forums virtuels portant sur la santé et la maladie, ces deux auteures ont identifié trois formes rhétoriques : le communiqué (circulation d’information et de connaissances), le récit biographique (narration d’un parcours thérapeutique ou d’un épisode de sa trajectoire) et le débat (confrontation de plusieurs points de vue afin de formuler une position commune minimale sur le problème en cause). Ces trois formes apparaissent comme des concepts sensibilisateurs entre lesquels nous pouvons découvrir d’autres catégories d’échanges et de savoir.

Naître et grandir est un projet d’information, de sensibilisation et de communication. Il permet de suivre le développement de l’enfant de la grossesse jusqu’à l’âge de 8 ans. Sur son site Internet, nous trouvons des dossiers thématiques et des blogues. Il y a aussi des infolettres[1] envoyées aux parents et un magazine[2] distribué dans les milieux fréquentés par les familles ayant des enfants en bas âge (CPE, garderies, CLSC, etc.). En outre, depuis 2009, Naître et grandir lance chaque automne une importante campagne sociétale visant la sensibilisation des parents à l’importance de stimuler leur enfant, et ce, dès le plus jeune âge. Ces campagnes se traduisent notamment par des publicités et la participation à des événements à travers le Québec[3]. Dans ces différents outils de communication, nous trouvons un contenu clair et respectueux responsabilisant les parents et les encourageant à prendre des décisions adéquates et bien pensées. Dans notre recherche, nous nous intéressons aux 16 blogues du site Naître et grandir. Chacun d’eux est teinté par cette philosophie de responsabilisation et de se donner le pouvoir du savoir et de l’action (empowerment) pour que les parents ne soient pas uniquement des consommateurs du savoir diffusé par des professionnels, mais aussi, et surtout, des participants à la production de ce savoir.

Nous considérons ces blogues comme un espace d’information, de communication et d’intercompréhension. Rappelons qu’à ses débuts, Internet était un objet technique promettant en particulier l’échange d’informations et de connaissances au-delà des frontières géographiques, spatiales et temporelles. Cet outil nous fascinait parce qu’il permettait de communiquer d’un bout à l’autre du monde à tout moment, ce qui ouvrait une fenêtre sur le savoir non local et donnait accès à des connaissances géographiquement éloignées, socialement et culturellement différentes. Mais, dans les blogues étudiés, nous trouvons une déconstruction de ce déterminisme de globalisation (Pastinelli, 2006) et une recherche d’un cadre de construction de savoir commun localisé concernant la santé et le bien-être de la famille québécoise.

Le site Naître et grandir est passé de 2 blogues en 2009 à 16 blogues en 2015. Parmi les auteurs de ces blogues, nous trouvons trois administrateurs du site Naître et grandir, quatre parents (trois mères et un père) et neuf professionnels (une nutritionniste, une sexologue, un psychologue, une bibliothécaire, une orthophoniste, une auteure, une journaliste scientifique, une éducatrice en CPE et une comptable et professeure à l’Université du Québec à Chicoutimi). Le Tableau 1 illustre l’émergence de ces blogues et le nombre de billets publiés par année.

Le classement des blogues par nombre de billets publiés permet de distinguer deux moments clefs dans l’histoire de l’émergence de ces espaces virtuels. Entre 2009 et 2011, il y avait seulement trois blogues : celui de la nutritionniste, celui d’une mère et un autre de la directrice de Naître et grandir. À partir de 2012, les blogues se sont multipliés pour ouvrir d’autres espaces d’échanges et présenter d’autres thèmes liés à la maternité/paternité comme la psychologie, la sexologie et l’orthophonie. Dans ces blogues publics, ouverts aux professionnels et n’exigeant aucune inscription, nous trouvons un système riche d’archivage des billets. Pour chaque blogue, les billets et les commentaires sont archivés par auteur, par année et par mois.

Tableau 1

Classement par nombre de billets (2009 – 2015)

Classement par nombre de billets (2009 – 2015)

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Chaque billet comporte cinq éléments : 1) le titre; 2) l’identification de l’auteur (nom, spécialité et présentation); 3) les options de partage (Facebook, Tweeter, écoute et téléchargement du texte); 4) l’archivage de billets (billets sur le même thème et tous les billets de l’auteur); 5) les commentaires sur le billet. La Figure 1 Exemple de billet tiré du blogue de la nutritionniste illustre ces cinq parties.

Figure 1

Exemple de billet tiré du blogue de la nutritionniste (1er janvier 2015).

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Cette structure technique rend le blogue comme un espace dialogique original comportant deux moments clefs très significatifs : le billet comme objet d’information et les commentaires comme objet de communication et d’intercompréhension.

En 2015, sur le site Naître et grandir, il y avait 11 blogues actifs[4]. Pendant cette année et dans ces 11 blogues, 110 billets ont été publiés. Généralement, chaque billet a suscité entre 4 et 16 commentaires. L’ensemble des 110 billets publiés en 2015 a suscité 1668 commentaires[5]. Ces billets et leurs commentaires ont constitué notre corpus d’analyse. Dans ces onze blogues, il y avait deux espaces animés par les administrateurs du site (en bleu dans le Tableau 2), deux autres par des parents (en jaune dans le Tableau 2) et les sept autres blogues étaient animés par des professionnels (en vert dans le Tableau 2), soit une auteure, une nutritionniste, une orthophoniste, un psychologue, une journaliste, une bibliothécaire et une sexologue. Le Tableau 2 classe les blogues par nombre de commentaires envoyés au cours de l’année 2015.

Tableau 2

Classement des blogues par nombre de commentaires sur les billets publiés en 2015

Classement des blogues par nombre de commentaires sur les billets publiés en 2015

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En classant les blogues de cette façon, nous voyons que les billets rédigés par la nutritionniste, par l’orthophoniste et par le psychologue ont suscité le même intérêt et presque le même nombre de commentaires et d’implication de la part des lecteurs que les billets des deux parents blogueurs. Ces données quantitatives permettent de penser que les frontières entre expert et profane, de même que entre savoir professionnel et savoir expérientiel, sont minimes. Il est évident que la valorisation de l’expérience quotidienne des parents anime ces blogues puisqu’il n’y a pas seulement les experts qui proposent des billets. Les témoignages des parents constituent aussi un objet tangible, susceptible d’être commenté, bonifié, questionné, et surtout reconnu.

4. Témoignage : rencontre des savoirs

La première description donnée à la structure technique de ces blogues laisse croire que la majorité des auteurs de ces espaces virtuels sont des professionnels spécialisés qui instrumentalisent le numérique pour informer les parents, les conseiller, répondre à leurs questions et même effectuer des consultations en ligne. Par contre, dès la lecture des présentations de ces professionnels de la santé (trouvées au début de chaque billet), nous pouvons facilement et rapidement déconstruire cette compréhension. Ces professionnels blogueurs se présentent comme étant essentiellement des parents. Afin d’illustrer cette reconnaissance du quotidien, nous avons sélectionné quatre présentations de quatre blogueurs, soit la présentation de l’orthophoniste, du psychologue, d’un père et d’une mère.

  • Je vous parle dans mes mots du développement de la communication et du langage de mes 2 enfants.

  • Mes 3 enfants me permettent de peaufiner mes talents de psychologue tous les jours.

  • Je suis un père passionné, un grand amoureux qui aborde sa vie avec humour, mais surtout, un vrai gars!

  • Mère de 4 enfants, dont des jumeaux, ma famille est mon oasis pour décrocher de mon travail mouvementé. Et mon travail est une soupape à ma vie de famille trop remplie!

Ces présentations permettent de comprendre qu’aussi bien les professionnels (dans ce cas, l’orthophoniste et le psychologue) que les parents se réfèrent à leur vécu de tous les jours dans la rédaction de leurs billets et l’animation de ces sphères de rencontre et de partage. En outre, l’analyse de ces billets et de leurs commentaires a permis de savoir qu’à maintes reprises, l’expert rédige son billet en se référant à son expérience de mère ou de père en premier et à son expertise en deuxième, comme dans le cas du psychologue, dans son billet du 9 septembre 2015. Partant d’une situation familiale vécue dans un passé très proche (la semaine dernière), il a tenté d’expliquer le complexe d’Électre. Ce billet a suscité 13 commentaires où les mères ont partagé des situations semblables. Dans les cinq citations suivantes, nous présenterons un extrait du billet du psychologue (1), le témoignage de deux mères (2 et 4) et les commentaires du psychologue sur ces partages (3 et 5).

  1. La semaine dernière, nous devions séparer la famille pour une soirée […] Maman explique donc la situation :

    • Tu vas passer la soirée avec papa et moi je m’en vais avec ton frère.

    • Toute seule avec papa?

    • Oui, toute seule.

    • Comme si on était des amoureux? Est-ce qu’on va être tout-nus?

    • Quoi? (Réaction de papa!)

    En réagissant, j’ai immédiatement compris. Ma fille, qui a presque 4 ans, entrait dans la période de son développement affectif que l’on nomme le complexe d’Électre, l’équivalent féminin du complexe d’Oedipe (psychologue, 9 septembre 2015).

  2. Mon fils a manifesté cette attitude avec moi. Effectivement malaisant mais j’en ai parlé avec mon époux et nous avons fait comprendre à notre garçon de 4 ans la différence entre l’amour d’un papa et d’une maman versus l’amour entre un fils et une maman […] Il a 5 ans aujourd’hui et ça s’est calmé. Les « Je t’aime fort! » sont demeurés les mêmes pourtant (Mère).

  3. Bonne attitude qui souligne bien l’importance d’accueillir le besoin de l’enfant. On continue les câlins, mais on est plus attentifs à leur sens et on fait un effort pour délimiter clairement les câlins plus « sexualisés » (Psychologue).

  4. Il (mon fils de 4 ans) est très affectueux et démonstratif avec des « je t’aime », il me fait souvent des beaux compliments : « tu es belle maman, tu as des beaux cheveux » et il me fait des caresses avec bisous sur les bras […] je me demande si ces comportements sont seulement un trait de personnalité comme quoi il est plus affectueux ou si c’est vraiment relié au complexe d’oedipe? (Mère).

  5. Bonjour, je n’oserais pas qualifier des comportements à distance, mais ce que vous me décrivez ressemble beaucoup à des comportements reliés au complexe d’Oedipe […] Dans ce que vous me décrivez, votre fils vous fait clairement la cour et se place en opposition avec son père. J’ai l’impression qu’il est temps d’intervenir! Au plaisir (Psychologue).

Selon ces extraits, il est évident que le psychologue s’est référé en premier à son statut de père (il écrit d’ailleurs « réaction de papa »). Dans ses commentaires sur les témoignages partagés, il tente de définir davantage le complexe d’Oedipe tout en soulignant la « bonne attitude » prise par la mère (extrait 4) et la nécessité « d’intervenir » (extrait 5).

Toujours dans cette perspective de reconnaître et de valoriser l’expérience des parents, nous avons trouvé que l’expert pose des questions pour inciter les parents connectés à partager leurs histoires et leurs observations quotidiennes afin de mieux comprendre un sujet donné, comme dans le cas de la nutritionniste dans un de ses billets. Elle a demandé à ses lecteurs de partager leur organisation des portions de repas (plat principal vs dessert). Ce billet a suscité 16 commentaires où les mères ont partagé leurs façons de faire et leurs pensées. Dans les quatre citations suivantes, nous présenterons un extrait du billet de la nutritionniste (1), un partage des choix des mères au quotidien pour l’alimentation de leurs enfants (2 et 3) et un commentaire de la nutritionniste valorisant ces choix (4).

  1. « Qu’est-ce qu’il y a pour dessert? » C’est la première question que ma fille pose en commençant le repas. Avez-vous aussi des petits amateurs – ou obsédés – du dessert autour de votre table? (Nutritionniste).

  2. À la fin de chaque repas, ma fille de 4 ans mange des fruits... et un carré de chocolat! :-) pas de gâteau, pas de desserts sucrés... Elle a trouvé comment se gâter, même si elle n’a plus très faim après son plat principal. Je la laisse faire et elle mange très bien à tous les repas (Mère).

  3. Je suis d’accord que gaspiller est moche, mais alors pourquoi ne pas servir de petites portions à toute la famille? Chez nous, je me sers moins que je pense manger. Mes enfants apprennent ainsi qu’écouter sa faim est quelque chose que tout le monde fait chez nous […] Le vrai problème alimentaire de notre société n’est-il pas que les gens mangent trop; mangent sans avoir vraiment faim, mangent leurs émotions, mangent par gourmandise... (Père).

  4. Vous touchez un point très pertinent, et votre façon de faire est intéressante également. Merci pour votre commentaire (Nutritionniste).

Ces extraits montrent clairement que « le point pertinent » et la « façon de faire intéressante » n’étaient pas présentés par la professionnelle, mais ils étaient plutôt identifiés dans les commentaires et témoignages des lecteurs-auteurs. Cette valorisation de l’expérience quotidienne avec tout ce qu’elle comporte de peurs et de défis est aussi remarquée dans le blogue de l’orthophoniste où les lecteurs demandaient à la professionnelle de ce blogue conseil et même consultation. L’orthophoniste encourageait ses lecteurs à se concentrer sur ce qui est rassurant et à consulter un professionnel en cas de doute. Un de ses billets portant sur les troubles de langage a suscité l’envoi de 16 commentaires. Dans les cinq extraits suivants, nous trouvons une description de ce trouble par l’orthophoniste (1) et par des mères d’enfants vivant ce trouble (2 et 4). Les commentaires de l’orthophoniste étaient encourageants, rassurant et valorisant l’expérience des parents et leurs décisions (3 et 5).

  1. Dans mon quotidien d’orthophoniste, j’aide du mieux que je peux les enfants qui ont un trouble de langage […] Chacun réagit aux difficultés à sa manière. Certains vivent de la frustration, d’autres de l’anxiété. Mais tous m’impressionnent par les efforts qu’ils mettent, déjà tout-petits, pour en venir à mieux communiquer ce qu’ils veulent, ce qu’ils aiment. Ce sont tous de grands champions, des superhéros (Orthophoniste).

  2. Bonjour, Nous avons un petit garçon qui va sur ses 4 ans et sa maîtresse veut nous voir parce qu’apparemment, il ne comprend rien, ses réponses sont à côté de la plaque et il ne fait pas ce qu’elle demande. Nous avons testé son audition et rien à faire. Comment savoir s’il a besoin d’un orthophoniste et par où commencer? Notre généraliste? Merci à vous (Mère).

  3. Les difficultés importantes de compréhension du langage à 4 ans méritent qu’on s’y arrête. Je vous encourage à consulter votre médecin ou votre CLSC pour connaître les ressources publiques offertes dans votre région. Si vous désirez consulter en clinique privée, vous pouvez également trouver des ressources en cherchant sur internet (Orthophoniste).

  4. En ma qualité de maman d’un garçon adorable de 11 ans à qui le diagnostic de trouble du langage a été posé dés l’âge de 3 ans, je connais très bien cette réalité décrite dans ce billet. J’en ai eu les larmes aux yeux tellement que cet article nous décrivait, mon petit gars et moi! Le cheminement de mon garçon, rendu actuellement en 6e année au régulier, est un vrai parcours du combattant fait de beaucoup d’embûches. Cependant, on arrive toujours à voir la lumière au bout de tunnel (Mère).

  5. Merci pour ce commentaire et aussi ce témoignage. Comme vous le dites, les troubles du langage sont des handicaps invisibles […] Moi, je lève mon chapeau à vos enfants et vous. Ils sont chanceux de pouvoir compter sur votre compréhension (Orthophoniste).

Le billet portant sur le trouble de langage et les commentaires effectués tentent de souligner le courage des enfants atteints par ce trouble et celui de leurs parents. Il s’agit d’un contenu teinté par les émotions des parents qui vivent une réalité sociale et familiale difficile. À travers cette série de témoignages, de l’orthophoniste comme professionnelle qui tente d’outiller ces enfants et des parents comme accompagnateurs de leurs enfants (consultation, école, vie sociale, etc.), cet espace numérique a clairement redéfini ce « handicap invisible ».

5. Espace numérique : lieu de construction et de critique

Dans les blogues de Naître et grandir, nous trouvons non seulement des billets rédigés par des professionnels et des commentaires envoyés par des parents, mais aussi des textes vrais mettant des mots sur les émotions, racontant des anecdotes, des histoires, et exposant des questionnements que vivent quotidiennement des parents d’enfants en bas âge. Ces contenus constituent une preuve concrète du web social où Internet n’est plus l’apanage des professionnels. Cet objet technique prend son sens et sa légitimité sociale en étant instrumentalisé par des citoyens responsables, actifs et tentant continuellement d’innover leur quotidien, de le revisiter et de l’améliorer. Ainsi, l’individu connecté peut devenir lecteur, auteur, consommateur, producteur ou constructeur d’un sens. Dans le cas étudié, ces usagers-producteurs se connectent pour proposer des récits de vie, des témoignages et des expériences vécues qui transcendent un savoir médical de plus en plus spécialisé, fragmenté et modelé par la médecine.

Il est évident que lorsqu’on veut partager notre expérience quotidienne, le témoignage devient une forme rhétorique omniprésente (Georges, 2009; Jauréguiberry, 2000). Dans les blogues de Naître et grandir, les auteurs des billets (et des commentaires) se réfèrent aux simples détails de leur quotidien pour écrire leurs billets. Il est certain que, hors ligne, le quotidien surchargé des parents ne permet pas de partager ces détails. Par contre, l’archivage des blogues (classés par auteur et par ordre chronologique) offre ce temps/espace non disponible. En outre, il transforme les messages envoyés en objets tangibles qui pourront non seulement être archivés, juxtaposés, mais aussi manipulés, annotés, commentés, critiqués et restructurés. Ainsi, les individus connectés deviennent, à travers leurs usages subjectifs, créatifs et distincts, des lecteurs-auteurs qui s’inscrivent dans une boucle de rédaction techniquement illimitée et cognitivement riche.

Ces partages entre parents et entre parents et professionnels permettent à l’expérience individuelle d’être complétée, mais elle peut également être transformée et médiatisée par l’expérience des autres (Racine, 2000). La diversité de ces partages offre la possibilité de construire un savoir commun en se référant aux expériences quotidiennes et aux expertises des professionnels. Selon cette lecture, le savoir expérientiel n’est plus considéré comme l’expression de ceux qui ne savent pas. Il devient plutôt le savoir de ceux qui cherchent à mieux comprendre leur quotidien familial pour être en action et pour l’améliorer. Ces acteurs actifs échangent un ensemble de points de vue qui peuvent être aussi établis, aussi fondés, aussi utiles et opérationnels que ceux des scientifiques.

Concrètement, dans les témoignages des parents et des professionnels étudiés, il y a eu l’éclatement des frontières entre privé et public. Avec ces partages personnels, les blogues deviennent un terrain d’expérimentation de l’écriture hypertextuelle (Beaudouin & Velkovska, 1999) et une mise en oeuvre d’un individualisme expressif (Allard & Vandenberghe, 2003). Ces partages personnels, et parfois même intimes (Klein, 2001), dans un espace numérique public et visité par des professionnels, font du virtuel un environnement distinct où chaque acteur connecté associe ce qu’il vit et ce qu’il pense (son expérience) avec ce que l’autre vit et sait (son expérience et son expertise). Ainsi, chaque interlocuteur passe par un double mouvement : à la fois centripète, par un retour sur ses pratiques quotidiennes, et centrifuge, par leur mise à distance et, parfois, par leur remise en question face à la suite de nouvelles connaissances que lui fournissent ses interlocuteurs. Ces partages virtuels constituent une médiatisation de l’expérience quotidienne pour qu’elle soit lue, manipulée, annotée, commentée, questionnée, critiquée et restructurée. Autrement dit, ces auteurs qui partagent des bribes de leur quotidien savent qu’ils peuvent être lus par des professionnels et des parents. C’est d’ailleurs ce qui les pousse à cette activité communicationnelle : ils souhaitent être lus et recevoir des réactions à leur texte.

Dans la présente recherche qualitative exploratoire, nous avons compris que c’est dans cet ordre de logique réflexive que l’individu se connecte au réseau pour construire un sens et des manières de faire et d’agir qui pourraient s’opposer aux discours centralisés et rationalisés de la production dominante (Jouët, 2000). Selon cette thèse, l’usager se donne le pouvoir et l’action du consommateur, de l’utilisateur, du tacticien et même du producteur de sens qui fait émerger son modèle d’usage, soit sa façon d’exposer le soi, son expérience et même la limite de cette expérience. En identifiant cette limite, il s’ouvre sur l’expérience de l’autre (parent ou professionnel) et sa richesse. Bref, cette exposition du savoir-faire et l’ouverture sur l’expérience de l’autre dépassent la logique de l’échange et de la convivialité pour rendre les espaces numériques des lieux de construction et de critique par excellence. Ainsi, à travers son usage, l’individu connecté, qu’il soit parent ou professionnel, fait tomber non seulement la frontière entre social et technique, mais aussi entre production et consommation, et, dans le cas qui nous intéresse, entre savoir expert et savoir profane, pour s’inscrire dans des processus de construction avec l’autre, de collaboration et de traduction. D’ailleurs, l’émergence du web social dans notre société a été accompagnée par cette volonté de revisiter nos actes communicationnels pour enlever cette distinction tranchante entre émetteur/récepteur, auteur/lecteur, expert/amateur, consommateur/producteur, actif/passif.

Selon cette logique, l’acte communicationnel et interactionnel dans ces blogues devient une opportunité de rencontre de plus d’une forme de savoir-faire et de connaissance. Ces rencontres ne se font pas selon un mouvement de cohabitation et de juxtaposition, mais plutôt selon une logique de construction et de réflexion. Autrement dit, l’étude de notre corpus nous a permis de comprendre que les blogues Naître et grandir ne permettent pas seulement de présenter et d’échanger des expériences et des expertises liées à la maternité, mais de faire rencontrer des façons de faire appartenant à des registres différents afin de se compléter et de se bonifier. Dans ces actes d’intercompréhension et de coconstruction, nous trouvons, même si c’est de manière minime, les traits du projet critique qui est une rencontre entre pensée et expérience et entre observation et raisonnement.

Conclusion

Critiquer c’est étudier des réalités sociales autrement pour garantir l’émancipation des acteurs qui s’inscrivent dans ce processus de questionnement et de construction. Les blogues de Naître et grandir ne constituent pas uniquement un espace de rencontre et d’échanges, mais aussi, et surtout, un cadre qui responsabilise les parents. Cette responsabilisation, liée au fait de prendre en main la santé et le bien-être des enfants, dans une société à risque, semble un défi de taille. Dans le cas étudié, pour soulever ce défi et en faire face, la rupture avec les modèles des savoirs antérieurs n’a pas pris ni la forme ni la logique du débat, mais plutôt une démarche de collaboration, de construction, d’aller vers le savoir de l’autre et de ce qui est différent.

En guise de conclusion, nous tenons à mentionner que notre démarche inductive dans l’étude des usages de blogues liés à la maternité/paternité nous a aidée à mieux comprendre le rôle actif et collaboratif de l’individu connecté. Nous pouvons considérer les auteurs des blogues regroupés sur le site Naître et grandir comme étant des agents d’empowerment qui ne se sont pas référés à un seul modèle de savoir (savoir professionnel vs savoir commun). Ils étaient plutôt ouverts à cette possibilité de rencontre, de questionnement et de construction. Dans cet ordre d’idées, nous pensons que, dans tout processus de construction, il y a une dimension critique émergente. Les questions des professionnels concluant leurs billets deviennent une opportunité pour annoncer la limite de leur expertise et leur ouverture pour compléter et approfondir leurs connaissances par l’expérience quotidienne des parents. En outre, l’expertise des professionnels permet de compléter et d’enrichir davantage l’expérience des parents. Le vécu des parents offre le concret de ce défi social quotidien.