Présentation« Il faut étudier l’homme sur son terrain si on ne veut pas avoir à le penser comme un chaos[1] »[Record]

  • Fabien Pernet

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  • Fabien Pernet
    Département d’anthropologie
    1030, avenue des Sciences-Humaines, Université Laval
    Québec (Québec) G1V 0A6 Canada
    fabien.pernet.1@ulaval.ca

L’anthropologie des cultures globalisées, marquées par la prolifération des lignes de fuites, impose un questionnement susceptible de reformuler certains postulats de la discipline. C’est à ce questionnement collectif que nous nous proposons de participer dans cette introduction, en nous fondant sur le travail des auteurs de ce numéro, et avec toute la modestie que requiert cette entreprise. Plusieurs questions méritent pour cela d’être formulées, qui permettront d’inscrire les recherches réunies dans ce numéro dans la problématique plus large de l’anthropologie des cultures globalisées. Au préalable, nous souhaitons insister sur l’engagement des auteurs de ce numéro en faveur d’une redéfinition de la légitimité du discours anthropologique, redéfinition impliquant autant l’intégration critique de la mutation des formes du terrain qu’une quête d’inspirations autres. L’anthropologie développe aujourd’hui des méthodologies novatrices et créatrices, en quête d’une adéquation aux nouvelles complexités sociales et aux cultures en pleine transformation : contestation du terrain comme localité unique et fermée, inscription des nouveaux médias, sortie de l’exotisme à tout prix, attraction pour de nouveaux objets, etc. Face à ces défis, suffisamment puissants pour imposer un effort d’imagination comme de nouvelles sources de rigueur et d’exigence, les auteurs de ce numéro proposent des réponses originales, fondées sur leurs expériences de recherche contemporaines. Cette multiplication des objets et postures de terrain devrait-elle être conçue comme le signe d’une fragmentation de la discipline? L’anthropologie peut-elle incorporer la fragmentation, les lignes de fuite, l’incomplétude, tout en restant fidèle à certains de ses fondements? Comment ces fondements sont-ils travaillés par les anthropologies « indigènes »? Mais aussi, où et comment peut-elle concevoir et révéler les continuités, les lignes dures des sociétés et cultures du monde? Nous aimerions proposer l’idée selon laquelle le noyau problématique de « l’expérience » ethnographique offre suffisamment de plasticité pour fonder une continuité dans l’exercice de la discipline, jusqu’à constituer une matrice susceptible de générer les moyens de l’exercice d’une anthropologie des cultures globalisées. On peut d’abord rappeler que l’innovation majeure de l’anthropologie moderne réside dans ce qu’en termes scientifiques on conçut alors comme une « réintroduction du sujet au coeur de l’étape expérimentale » (Dumont 1983 : 212). Ce sont les conséquences de cette réintroduction – l’indéfectible lien unissant dès lors expérimentation et conceptualisation – qui firent, plus tard, l’objet de l’attention critique des postmodernes. Leur force fut de proposer à la réflexion toutes les opérations et étapes qui inscrivent cette appréhension subjective dans une démarche collective, dans une discipline. Abstraction faite de certaines dérives narcissiques, les postmodernes fondaient la possibilité d’un élargissement de l’expérience ethnographique, tout en reconnaissant l’enracinement de chaque recherche dans une expérience particulière. L’article de D. Guilhem, qui expose avec finesse les représentations sociales et esthétiques entourant la notion de charme chez les Peuls Djeneri du Mali, offre une parfaite illustration de la valeur contemporaine de cette démarche fondatrice. La légitimité de celle-ci repose sur sa capacité à expérimenter et concevoir des catégories autres, à les comprendre, afin d’élaborer dans leur confrontation à notre sens commun des notions susceptibles de subsumer notre catégorie et celle des autres. C’est ainsi que la notion de « charme », inscrite jusque dans nos textes sociologiques du côté du naturel et de l’inné, apparaît devoir être élargie afin de rencontrer une représentation peule qui construit l’expérience du charme dans une mise en relation des ordres sociaux, culturels et biologiques. Il est particulièrement stimulant de constater à quel point cette démarche, qui place au coeur de l’expérience la confrontation de catégories et de représentations, fonde l’appropriation de nouveaux objets de recherche intrinsèquement marqués par la pluralité des représentations. M. Bujold affine ainsi cette démarche de manière à l’appliquer, …

Appendices