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Fabian Johannes, 2008, Ethnography as Commentary. Writing from the Virtual Archive. Durham, Duke University Press, 139 p., bibliogr., index

  • Olivier Wathelet

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  • Olivier Wathelet
    LASMIC, Université de Nice-Sophia Antipolis, Centre de Recherche de 'Institut Paul Bocuse, Écully, France

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Johannes Fabian, célèbre pour sa contribution à une anthropologie critique avec Le temps et les autres (1983), propose dans Ethnography as Commentary…, qu’il décrit comme le dernier essai de sa carrière, une nouvelle réflexion sur la fabrique du savoir anthropologique. Deux projets importants y sont abordés : une expérimentation épistémologique sur le commentaire comme genre ethnographique et une réflexion concernant l’anthropologie à l’ère du numérique. Entreprise originale, l’ouvrage repose sur la publication en ligne de la retranscription d’une conversation avec un informateur – Kahenga Mukonkwa Michel – enregistrée en 1974 à Lubumbashi (aujourd’hui en République Démocratique du Congo) au cours d’un rituel de protection au sein de sa propre maison. Cette conversation, reproduite en intégralité sur le site de Language and Popular Culture in Africa (Université d’Amsterdam)[1], est absente de l’ouvrage qui est plutôt consacré à son commentaire et à la discussion de l’intérêt d’une telle forme d’écriture. En réalité, l’articulation du livre en six chapitres, plus une introduction, accorde une place relativement faible à la conversation avec Kahenga. Sont abordés, dans un premier temps, les conditions de la rencontre de Fabian avec son informateur et le cheminement entre l’événement, le dépôt du texte dans des archives, et sa valorisation sous sa forme numérique. L’entreprise ethnographique comme commentaire est concrètement mise en oeuvre dans trois chapitres, décrivant le travail, le monde (social et matériel) et la pensée de Kahenga.

Le commentaire, explique Fabian, est un genre littéraire qui, accordant la primauté à un texte présent sous une forme virtuelle, entend « re-présenter le document d’un événement dans le passé de sorte qu’il soit possible de le confronter au présent » (p. 113, notre traduction). À la différence de la démarche monographique classique, soumise à l’autorité du chercheur, le commentaire rend manifeste les conditions de la rencontre ethnographique. Dans le mode d’analyse pratiqué par Fabian, cette intention est également mise en oeuvre par l’attention portée aux mécanismes dialogiques de la formation, dans le cours du rituel, des catégories sociales et ethnoscientifiques. Sensible aux inclinaisons de la conversation originale, le commentaire préserve ainsi les enjeux de la rencontre et les incertitudes du jugement de l’ethnologue, confronté à l’indétermination de la situation autant qu’aux retenues de son informateur.

La proposition de Fabian constitue à cet égard un mode d’écriture stimulant qui permet une lecture rapprochée des enjeux inhérents à la rencontre ethnographique, tout en produisant une connaissance originale sur des pratiques et des savoirs rituels. Le commentaire comme genre ethnographique possède par ailleurs une souplesse qui permet à son auteur de se prémunir de « la pression de devoir constamment juger de la valeur de vérité des affirmations de Kahenga » (p. 99, notre traduction).

Par contre, Fabian se montre moins convaincant quant à la manière de mettre en oeuvre cette démarche au regard des enjeux inhérents au travail d’archivage en ligne. L’enjeu de cette présence numérique n’est explicitement abordé qu’à l’occasion des trois dernières pages du livre où Fabian analyse et réduit sa contribution au sein des dynamiques d’appropriation de l’information rendues possibles par cette présence numérique à une position fort modeste de passeur de savoir.

Si Fabian reconnaît l’existence d’enjeux inhérents à cette « nouvelle présence » et appelle à leur clarification théorique et épistémologique, son analyse autant que son acte d’auteur réduit cette question à une interrogation sur la disponibilité des données et non à leur forme. Pourtant, les opportunités de transformation radicale de l’écriture ethnographique sont importantes, considérant en particulier les possibilités offertes par l’hypertexte et l’existence de dispositifs dialogiques nouveaux (voir les travaux plus ambitieux de Sarah Pink 2001 et 2004). Dès lors, on ne peut manquer de poser cette question, à laquelle Fabian n’apporte pas de réponse : pourquoi avoir articulé sous deux formats distincts et d’accès très différents la rencontre avec Kahenga et son analyse ? Si le commentaire est un moyen pour l’anthropologie de trouver sa place dans un monde nouveau, postcolonial et global (p. viii), sa publication sous la forme d’un ouvrage apparaît non seulement peu féconde (on en revient aux formes anciennes et académiques de légitimation de la connaissance) mais également contre-productive : en séparant matériellement la transcription ethnographique de son commentaire, le texte de la rencontre apparaît singulièrement neutre et masque les enjeux que l’analyse de Fabian révèle. Alors que le commentaire en tant que mode d’écriture ethnographique permet d’articuler différents niveaux de lecture, nous faisons le pari qu’il gagnera à prendre appui sur des formes d’archivage en ligne mieux travaillées dont l’hypertexte, par sa capacité à faire dialoguer deux fragments textuels distincts, ne rend pas nécessaire l’autorité du livre ou la séparation de la rencontre, d’une part, et du savoir, d’autre part.

Appendices