Restricted access to the most recent articles in subscription journals was reinstated on January 12, 2021. These articles can be consulted through the digital resources portal of one of Érudit's 1,200 partner institutions or subscribers. More informations

EntrevueInterviewEntrevista

Autour du gesteEntretien avec le Professeur Alain Berthoz (Collège de France)[Record]

  • Joël Candau and
  • Arnaud Halloy

…more information

  • Joël Candau
    Laboratoire d’Anthropologie et de Psychologie Cognitives et Sociales (LAPCOS), E.A. 7278 Université de Nice Sophia Antipolis, Campus Saint-Jean-d’Angély, SJA3/ISHSN 3, boulevard François Mitterrand, 06357 Nice Cedex 4, France
    joel.candau@unice.fr

  • Arnaud Halloy
    Laboratoire d’Anthropologie et de Psychologie Cognitives et Sociales (LAPCOS), E.A. 7278 Université de Nice Sophia Antipolis, Campus Saint-Jean-d’Angély, SJA3/ISHSN 3, boulevard François Mitterrand, 06357 Nice Cedex 4, France
    arnaud.halloy@unice.fr

Donc, pour répondre à votre question, la plus-value d’une coopération avec l’anthropologie pour les sciences cognitives est évidente. Bien sûr, chaque discipline doit développer ses modèles et il n’est pas facile de relier le fonctionnement du cervelet ou des ganglions de la base avec le fonctionnement d’une société. Mais aujourd’hui, effectivement, il y a éclosion de ce lien. Enfin, une autre raison des difficultés de collaboration entre, d’une part, la psychologie et les neurosciences cognitives et, d’autre part, les sciences sociales, est le fait qu’une grande partie de la psychologie ou des neurosciences porte sur le sujet solipsiste, le sujet seul, et qu’il n’y a eu que très peu de recherches concernant les interactions avec autrui. L’intérêt actuel pour l’aspect social des émotions est, par exemple, matérialisé par la création par Jean Decety du journal Social Neuroscience. Sur le problème de l’expression corporelle, il y a aussi des livres comme celui de Guillemette Bolens (2008), professeure à Genève, non pas sur les techniques du corps, mais sur le geste dans la peinture, la littérature, etc. Pour moi, cela évoque tout le problème de la gestuelle, de l’expression par le geste des sentiments, des codes sociaux, comme le geste au Moyen Âge étudié par Jean-Claude Schmitt (1990), comme l’étude des gestes de Bouddha, des rituels ou même du geste d’élévation de l’hostie en relation avec la cathédrale dans les travaux de Roland Recht (1999). Voilà ce qu’évoque en moi le nom de Marcel Mauss. Il y a là une interface extrêmement intéressante entre les répertoires de gestes et leur utilisation pour des codages culturels et sociaux. Votre deuxième question concerne le problème du contraste entre diversité et universalité. C’est un des principaux débats scientifiques aujourd’hui dans les sciences de la cognition, et pas uniquement pour le geste. Vous savez qu’il y a eu une guerre totale entre les représentants en France de la grammaire générative de Chomsky, défendant la thèse de l’universalité des langues, et des chercheurs tels que mon collègue Claude Hagège, qui insiste sur la diversité des langues et leur richesse. Il a même écrit un livre récemment à ce sujet (Hagège 2012). La question universalité-diversité est une question fondamentale dans toutes les disciplines, qu’il s’agisse des neurosciences ou des sciences humaines et sociales. En ce qui concerne la psychologie, c’est aussi un débat majeur. Il y a en France un courant que l’on pourrait appeler « universaliste », qui a été représenté en particulier par Jacques Melher, psycholinguiste et élève de l’École de Boston. D’ailleurs, Stanislas Dehaene, au Collège de France, s’intéresse aujourd’hui davantage aux aspects universels qu’aux aspects de diversité, dans le domaine des bases neurales des mathématiques par exemple. Face à ce courant, qui cherche les invariants, les universaux, en biologie, en neurosciences, dans l’imagerie cérébrale, dans ce que vous appelez les sciences de la vie, il y a un courant qui était très fort en France, qui a été oublié, qui a disparu, qui s’intéressait surtout à la diversité. Ce courant, appelé « psychologie différentielle », était représenté en France par Maurice Reuchlin, à l’INOP (Institut national d’étude du travail et d’orientation professionnelle), aujourd’hui par Théophile Ohlmann qui est encore à Grenoble, cela autour du concept de vicariance que j’ai rappelé dans mon dernier cours au Collège de France. C’est un grand concept de la psychologie différentielle des années 1950, qui insistait justement sur la variété des processus mentaux possibles pour faire la même chose. Nos cerveaux sont tous différents, mais nous pouvons accomplir la même tâche en utilisant des processus différents. Par exemple, on peut se rappeler son chemin depuis chez soi …

Appendices