Article body

Contrairement à une projection dangereuse et malhonnête fort répandue dans le monde occidental, qui voit les chiens domestiques comme autant d’enfants à poils, les chiens ne renvoient pas à l’humain.

Haraway 2010 : 19

Les ethnologues ont parfois des enfants, au moins un. En Occident, l’enfant unique ne tarde pas à demander un ou une compagne de jeu « à poils » ou plutôt avec des poils. Dans le récit qui va suivre, il sera question de Bellina, la compagne-chienne d’un fils d’ethnologue africaniste. Bellina a été désirée, rêvée, espérée puis enfin trouvée alors qu’elle venait d’être sevrée. Elle a été adoptée plus que domestiquée. Son nom s’est imposé à l’enfant en extase devant la beauté de celle qui est devenue sa plus proche complice pendant des années. Bellina, infatigable, toujours enjouée et jamais trop occupée, s’avère omniprésente dans ses dessins.

Dessin 1

Bellina et l’enfant

Bellina et l’enfant

-> See the list of figures

Belle « enfant » de France

Alors que l’enfant représente sa famille, Bellina se dresse sur ses pattes arrière comme pour s’adosser à lui. Ses parents et ses grands-parents sont également présents mais un espace sépare chacun des protagonistes. L’enfant et Bellina se touchent ou presque.

Dessin 2

Dessin de famille avec Bellina

Dessin de famille avec Bellina

-> See the list of figures

Depuis qu’il est âgé de sept ans, lorsque le temps des grandes vacances arrive, il migre et part avec sa mère en pays lobi burkinabé. Sur place, dès son arrivée en 2005, on l’a désigné à l’aide d’un nom lobi : il est appelé Toulou. Bellina reste en France. Sur le terrain, Toulou mène une autre vie en partageant le quotidien de la grande famille de Désiré Tiatouré Pooda aux sept femmes et à la très nombreuse descendance. Il s’agit en fait de notre famille d’adoption du Burkina. Avec ses jeunes frères du pays lobi, il joue beaucoup « au ballon », mais il ne viendrait à l’esprit d’aucun chien de se mêler ou de se retrouver mêlé à ces activités ludiques. Les enfants de la région ne s’amusent pas avec les chiens. Toulou a été prévenu et il s’est adapté.

Passe le temps, Toulou participe à sa façon à quelques entretiens que j’effectue. Il entre dans des échanges qu’il m’arrive d’enregistrer. Nous sommes dans le hors-champ de l’investigation ethnographique mais l’ethnologue, par définition, note tout ou presque, comme cet extrait, qui doit dater de 2006.

Le devin-guérisseur du pays lobi : « Et toi tu veux rester seul ou tu veux avoir des frères ? »

Toulou : « Oui, bien sûr, je veux plein de frères, c’est pourquoi j’ai une chienne, ma chienne c’est comme ma soeur. »

Le devin-guérisseur : « La chienne c’est pas ta soeur, c’est pas ta maman qui l’a mise au monde, ça c’est pas bon ! »

Toulou : « Je l’adore ma chienne, c’est pourquoi je dis que c’est ma soeur, je la nourris, je fais tout pour elle. »[1]

Les festivités du Wathil

C’est dans ce contexte, brossé à grands traits, que l’annonce de la mort imminente de Bellina arrive. Nous sommes en 2011. Nous étions dans un autre hors-champ de l’enquête. Nos bagages étaient à peine posés que Désiré Tiatouré Pooda nous avait demandé de « monter » avec lui assister aux festivités de notre matriclan : celui des Pooda[2]. La société lobi est divisée en quatre grands matriclans. C’est le matriclan qui préside aux questions relatives tant à la fécondité des femmes qu’à celles liées aux activités cynégétiques des hommes. Dans notre village d’adoption se trouve un des principaux autels qui abritent le Wathil, ou esprit-fétiche protecteur de ce matriclan pour l’ensemble du pays lobi. Chaque année, en décembre, on célèbre la fête du Wathil. On sacrifie des volatiles en quantité astronomique sur l’autel du Wathil. De la bière de mil (dolo) est préparée. Chacun doit boire le dolo du Wathil qui assure la prospérité de ceux qui s’en délectent.

Peu importe le sujet de mon investigation présente. Nous allons donc, tous ensemble, passer une partie de la nuit à fêter l’esprit tutélaire de notre matriclan. Désiré dit à l’enfant, alors âgé de treize ans, de prendre son appareil photographique car « lors de cette fête les hommes lobi ne laissent plus leur carquois à la maison ». Sur le lieu de la cérémonie, Toulou monte sur un toit terrasse afin de prendre de la hauteur pour ses prises de vues. De mon côté, je n’ai aucun appareil photo et le téléphone portable que je viens d’acheter à Ouagadougou ne ressemble en rien à un « smartphone ». J’ai transmis « mon » nouveau numéro à Madame S. qui, en France, s’occupe de Bellina, du chat tigré, du pigeon-paon et des poissons rouges qui partagent notre quotidien. Madame S. pourra donc nous donner des nouvelles, si nécessaire, juste pour la forme. Nous venons d’arriver, rien ne presse et pourtant le téléphone sonne. Madame S. ne tarde pas à m’apprendre que Bellina va très, très mal. Depuis notre départ, son manque d’appétit s’était aggravé. Madame S. l’a conduite chez le vétérinaire, et la nouvelle est tombée. Elle serait atteinte d’une maladie des reins aussi soudaine que gravissime, tout en s’avérant relativement fréquente chez les Golden Retriever âgés de sept à huit ans. La surprise est totale.

Trop plein d’affects

Comme nous sommes dans l’effervescence de la cérémonie du Wathil, que les calebasses de bière passent et repassent de lèvres en lèvres, que je suis assise auprès des anciens, juste à côté de mon cher Désiré avec lequel sont échangés des propos anodins sur la chaleur ambiante, que ceux qui vont et viennent le saluer me saluent par la même occasion, je me sens bien. Même le dolo, pourtant si amer d’habitude, me paraît doux. Dans ces conditions, j’enregistre l’information transmise par Madame S. et la relativise illico. Je suis en pays lobi, lors de la très grande fête du Wathil. La prospérité de tous en dépend. Que m’importe la santé de Bellina, elle est si loin et ce n’est qu’un chien, juste un chien. Alors que je n’ai pas encore raccroché, Toulou s’approche de moi. Je lui passe, ou plutôt me débarrasse ainsi de ce téléphone portable. La nouvelle qu’il vient de colporter n’a pas sa place, ici et ce soir.

L’enfant ne l’entend pas de cette oreille, il se déconnecte immédiatement du pays lobi, pose des questions précises à Madame S., me retend l’appareil et éclate en sanglots. Que faire ? Bellina n’est-elle pas encore vivante ? Pour l’ethnologue, la présence du terrain l’emporte sur l’émotion à l’annonce de ce type de nouvelle. Pour l’heure, je ne sais surtout comment faire face aux pleurs de l’enfant qui veut tout de suite rentrer, là où nous dormons. Cette cérémonie religieuse lui importe peu. Il veut juste fuir pour se mettre au diapason de son coeur, pour épancher son immense chagrin. Ne venait-il pas ce même jour d’être témoin de la mise à mort, sans autre forme de procès, d’un chien qui avait volé ? L’animal avait été abattu, avant d’être préparé pour être mangé. L’enfant était sous le choc. Interloqué par la violence de la sanction, Toulou était venu m’en rendre compte. Comme à mon habitude, j’avais précisé que nous n’avions pas à juger de ce que les Lobi avaient estimé bon de faire en pareille occasion. Le chien avait volé de la nourriture, on allait donc le transformer en nourriture lui aussi, telle était la sanction qui s’était abattue sur lui. Cette sanction était-elle courante ? J’allais mener l’enquête pour le savoir, ai-je tenté de lui asséner en guise de réponse. C’était une leçon de relativisme en direct[3]. L’enfant avait fait mine de ravaler les sentiments d’incompréhension profonde qu’il ne pouvait qu’éprouver.

Mais maintenant, durant cette festivité où nombre de participants sont ivres, cette douleur retenue trouve à s’exprimer. C’en est trop, il a assisté à cette mise à mort qu’il n’arrive pas à comprendre, et son propre chien, sa Bellina, celle qu’il considère comme sa soeur, va peut-être mourir. Je tente d’expliquer la situation à Désiré qui comprend ou fait semblant de comprendre. Désiré est l’être le plus mystérieux à mes yeux. Toulou est son petit-fils. Rien n’est à rajouter. Cet enfant pleure, il veut rentrer, donc nous devons rentrer. Plus tard, Désiré, alors que notre chienne est condamnée, dira à l’enfant qu’il priera pour que la situation n’empire pas.

En faire une bonne soupe ?

Changement de décor à la maison où nous retrouvons Fêssité Pooda, jeune ami-assistant-interprète-confident avec lequel mes précédentes recherches ont été conduites (Cros 2005). À Fêssité, que je comprends ou pense comprendre plus limpidement, comme s’il était mon premier fils, nous rendons compte de la situation. « Si votre chien est malade, il faut vite le tuer pour en faire une bonne soupe », dit-il.

Je retranscris de mémoire ses paroles mais elles s’avèrent de cette teneur. Son empathie est donc très mesurée. Plus tard, Fêssité nous expliquera même que le chien, la viande de chien est très bonne pour la santé, elle contiendrait plein de vitamine A…

Konkilé Pooda, un autre habitant du village qui vient nous rendre visite au lendemain de cette scène, corrobore cette remarque tout en la nuançant :

Ici les chiens, ils durent pas, c’est comme du poulet, on en fait une bonne soupe. Il y a des chiens qui font du mal. On les tue s’ils mangent des oeufs de poule ou de pintade. On fait tirer la langue du chien en lui donnant un bon coup et on le mange bien.

Il me faut donc mener l’enquête en commençant par rassembler quelques données glanées lors de précédentes investigations. L’administrateur-ethnographe Henri Labouret, dans sa célèbre monographie sur les Lobi, avait déjà souligné :

Les habitants du Lobi élèvent les chiens en assez grand nombre. [...] Leur rôle est donc assez restreint à la chasse, puisqu’ils ne savent ni lever, ni suivre le gibier à la trace. Cependant, leurs maîtres les soignent en général avec une extraordinaire sollicitude, les petits chiens sont nourris de beignets délayés dans du lait de vache. Celui qui est chargé de les alimenter prend un peu de ce mélange dans sa bouche et le souffle dans la gueule de l’animal appuyée contre ses lèvres.

Labouret 1931 : 124-125

Dans cet extrait, Henri Labouret rend compte d’un réel attachement des chasseurs du Lobi pour leurs chiens qu’ils nourrissent, lorsqu’ils sont petits, avec sollicitude en dépit de leur utilité restreinte à la chasse, à ses yeux tout du moins. Les chiots (bebiri) que l’on qualifie parfois de rusés (bebi kpeenani) sont bien nourris et traités avec sollicitude. Deux proverbes recueillis en lobiri, la langue des Lobi, en attestent[4] :

Da do kpaa wiri u n haan Biin ga / ce n’est battue jour on nourrit chien pas / ce n’est pas le jour de la battue qu’on nourrit son chien. Il faut être prévoyant si on veut une bonne aide pour la chasse le jour de la battue.

Mol n daaro di bebiri n ba benii / jeu intéressant et le chiot terrasse la mère chienne / c’est pour la beauté du jeu que la chienne se laisse vaincre par le chiot.

Le devin-guérisseur Souété Palé, lors de précédentes recherches, m’avait souligné que :

Lorsque la femme prépare la cuisine, elle enlève la part du chien, il ne s’agit pas de restes. Le chien mange comme un homme. Le chien garde ta maison pour empêcher les voleurs de rentrer. Parfois il aboie seul et on ne sait pas pourquoi. Cela veut dire qu’il a vu un sorcier ou un revenant.

Que mange un chien ?

Récapitulons les données collectées. Le chien (biin) mange comme un homme. Ce serait donc un « mangeur de mil »[5]. Petit, il serait nourri de beignets délayés dans du lait de vache avant d’être à son tour mangé dès lors qu’il a lui-même volé de la nourriture. Un proverbe en rend compte de façon elliptique :

Bekhuon i mama u n hiin si di u kho bekpere i nun / chien gros son passé on regarde et on mange chien maigre sa viande / c’est au regard du passé du chien maigre qu’on consomme sa viande[6].

Pour aller plus avant dans l’exposé de ces façons de faire avec le chien en pays lobi, nous allons nous aider d’extraits de deux cahiers de dessins consacrés aux chiens (bena) effectués par Diniaté Pooda[7]. Ces chiens mis en images font écho aux lions dessinés lors d’une précédente recherche (Cros 2010). Dans le cas présent, nous disposons d’une série de 24 dessins dont la moitié traite de cette question fondamentale de l’alimentation à donner aux chiots puis aux chiens avec l’instauration d’une distance, de plus en plus grande, entre l’homme et l’animal.

Au commencement « On leur donne de la bouillie de mil ou de maïs. On paye aussi des arachides », est-il précisé. Dans le dessin 3, un homme, comme dans la description de Labouret, souffle de la nourriture dans la gueule du chiot en le tenant dans ses bras sous le regard de deux autres de ses « frères » qui se sont installés sur le toit-terrasse de leur maison. Puis, lorsque les chiots grandissent, l’homme délaye du gâteau de mil () et en verse dans une écuelle qui leur est réservée qui n’est autre qu’un tronc d’arbre évidé (dessin 4).

Dessin 3

Bouillie

Bouillie

-> See the list of figures

Dessin 4

Tô

-> See the list of figures

On pourrait ici parler d’une sorte de « paternage » alimentaire. Il s’agit d’une activité uniquement masculine. Diniaté précise :

Si une femme nourrit un chiot, alors il va poursuivre la femme, il va pas partir en brousse pour aller à la chasse. On élève des chiens pour aller à la chasse. C’est l’homme qui donne le puis il appelle les chiens pour qu’ils mangent et qu’ils ne volent pas.

Si c’est la femme qui prépare le gâteau de mil pour la famille, c’est l’homme qui en donne au chien après avoir fini son propre plat. La femme ne nourrit le chien qu’en son absence.

Si l’homme est là, il donne, car le chien appartient à l’homme. L’homme s’en va avec le chien. Quand la femme prépare le , elle prépare un certain nombre d’assiettes plus un plat pour le chien. Quand elle sert à manger, elle passe à son mari le plat du chien. Si la femme ne donne pas le plat du chien, l’homme peut alors prendre le plat de la femme et le lui donner. Il y a des maris mauvais…

[Plus tard] Quand il est devenu un grand chien, on le laisse, le chien couche dans la cendre et si on mange, on lui donne à manger en jetant sa part à terre. Si le chien adulte mangeait dans un récipient, après il ne mangerait pas à terre. Si tu vas au besoin, il mange… tout ce qui se trouve à terre, il mange.[8]

Il m’est bien précisé : « C’est toi, l’homme, qui l’éduque, c’est toi qui dois l’appeler. Tu peux aussi manger sans lui donner (dessin 5). C’est toi l’homme qui décides ». Deux autres dessins illustrent cette mise à distance dans l’acte alimentaire qui implique aussi de mettre à l’épreuve le chien appelé à se retenir face à l’homme qui mange. Cette retenue culmine dans le dessin 6, où les chiens « sont venus voir leur tuteur : ils ont faim ». Un homme, m’explique Diniaté en commentant son dessin, « peut avoir beaucoup de chiens s’il peut les nourrir. Parfois, il peut en avoir jusqu’à dix ».

Dessin 5

Manger sans leur donner

Manger sans leur donner

-> See the list of figures

Dessin 6

Ils ont faim

Ils ont faim

-> See the list of figures

Le chien voleur : on le mange bien !

Un chien se dresse et ce dressage passe par la canalisation de ses instincts, en matière alimentaire en premier lieu[9]. Diniaté en rend compte de façon explicite lorsqu’il dessine un vieil homme qui mange de la viande en laissant des os pour les chiens. Ces derniers attendent le signal de ce vieux pour s’en délecter.

Un bon chien : tu peux déposer à terre, il t’attend. Il garde ta natte. Si un chien vole, on ne le laisse pas deux jours. Même s’il vole des oeufs, on le tue, on l’abat, c’est un voleur[10]. Nous, même si tu es humain, on te tue. Encore moins un chien. Un homme voleur, on le laisse pas. Le chien voleur, tu le tues et tu le manges. [Dans ces conditions,] le chien est tabassé avec un gourdin [dessin 7]. Il y en a qui élèvent leurs chiens comme leurs bêtes, pour leur viande. Vers Loropéni il y a des ethnies qui ne mangent pas de chien. Les Lobi mangent les chiens. Ceux de Galgouli ne mangent pas non plus de chien. Ceux qui ont le fétiche Bekour n’en mangent pas. Chez nous les femmes lobi n’en mangent pas. Ce sont les femmes dagari[11] qui les mangent. D’autres n’en mangent pas car ils ont honte. C’est en cachette qu’ils en mangent. Chez nous, ici, il n’y a pas de honte.

La cynophagie est donc reconnue comme une pratique alimentaire masculine chez les Lobi tout en étant réprouvée par certains. Ce sont par ailleurs les hommes qui, en brousse, cuisinent le chien abattu dans une grosse marmite (dessin 8), il ne s’agit pas d’un mets usuel[12].

Dessin 7

Chien tabassé

Chien tabassé

-> See the list of figures

Dessin 8

Chien cuisiné

Chien cuisiné

-> See the list of figures

Diniaté, en commentant cette préparation, précise à nouveau :

On dit que le chien est un voleur. Les femmes ne mangent pas non plus de rats voleurs. C’est de la viande que les femmes ne mangent pas, chez nous c’est comme cela. [...] C’est comme pour les singes. Les femmes ne mangent pas non plus de singes car ce sont des voleurs. On dit que le chien est un voleur. Le chien s’il attrape un oeuf ou des poussins, on le tue. D’autres hommes viennent de commander. Sinon tu découpes et tu vends. Si c’est un gros chien, avec les Dagari la somme gagnée peut monter jusqu’à 15 000 CFA. En principe un chien se vend à 5 000 CFA.[13] [Dans un autre dessin, on voit la découpe de la viande[14]] Les hommes se bousculent. Chaque homme enlève son argent et donne 1 000 CFA, ça dépend pour combien de francs il a commandé.

Soins palliatifs

Un jour se passe. Lorsque la nuit tombe, le téléphone sonne à nouveau. Bellina ne va pas mieux mais, explique Madame S., il est possible de soulager sa souffrance en ayant recours à des soins palliatifs. Madame S. n’a d’ailleurs pas attendu ma réponse pour mettre en place ces soins avec l’aide d’une vétérinaire qui se serait immédiatement prise d’affection pour Bellina. Puisqu’il en est ainsi, à notre retour, nous devrions pouvoir la revoir en vie, avant qu’elle ne parte pour toujours !

Nous sommes en pays lobi, et même en étant très attachée à Bellina – dont on n’insistera pas ici sur les multiples vols alimentaires dont elle était pourtant coutumière – comment ne pas mesurer le fossé émotionnel mis en ondes à l’occasion de cet appel. Il existerait donc en Occident des soins palliatifs pour chiens. On en parle sur le Forum : « Chiens en fin de vie » du site Uniteddogs[15] et dans la rubrique « Animaux » d’un autre site, EDUKEO, consacré à l’éducation et à la famille où le recours aux « Soins palliatifs Pet » relève de l’élémentaire[16]. Il est souligné qu’un « chien peut vivre dans l’inconfort et la douleur immense, mais si vous l’aimez »… En un clic, vous pouvez entrer dans « La Chapelle virtuelle des animaux »[17]. Il s’agit là d’un lieu de recueillement où il est précisé que les prières adressées à Saint François d’Assise concernent autant « vos compagnons vivants et défunts » que « toutes les espèces persécutées à travers le monde par l’homme ». Dans le même esprit, on découvre également sur le site Frenchtoutou[18] le lien permettant de télécharger la vidéo YouTube consacrée à « La bénédiction des toutous du paradis »[19], permettant ainsi de communier via le Web à une messe des animaux[20].

Le prix d’une « fin décente »

Dans les bras de Madame S., Bellina a cessé de vivre le 24 décembre 2011. Nous ne rentrerons pas dans le détail du détail de ce qui me fut conté en France. Dans la littérature comme dans de nombreux blogs, on évoque l’intensité poignante de l’ultime regard échangé lors de cette déliaison finale. Celui de la chienne Karénine, « d’une effrayante confiance » dans L’insoutenable légèreté de l’être, ne peut être oublié (Kundéra 2013 : 436).

Comme nous étions en pays lobi, notre cécité s’est imposée. Madame S. attendra elle-même plusieurs jours avant de nous annoncer la mort de Bellina. Venons-en directement aux traces matérielles découvertes à notre retour en France. Une sorte d’urne funéraire en carton mâché de couleur lie de vin nous attendait dans l’entrée de la maison ainsi que deux factures. Dans la première, trois journées d’hospitalisation accompagnées d’une perfusion et de quelques analyses sont mentionnées. La facture s’élève à 236,60 euros. Une autre facture l’accompagne, avec pour toute désignation : « Euthanasie incin. indiv. Chien pour un total de 185 euros ». Il y est bien précisé son nom : Bellina, le jour de sa naissance : le 01/01/2004, son numéro d’identification et le fait qu’elle soit décédée « par nécessité médicale »[21] et qu’à « ma » demande, les cendres furent confiées au vétérinaire dans le cadre de cette incinération individuelle. En gras il est mentionné : « en lui assurant cette fin décente, vous lui témoignez affection et fidélité ». En caractères italiques, il est écrit que « son incinération a été réalisée avec le plus grand soin [...] et nous vous assurons de la restitution intégrale de ses cendres. Les docteurs [...] ainsi qu’Incinéris partagent votre peine dans ce moment difficile et vous remercient de la confiance que vous leur avez accordée ». Il nous était également proposé de commander une véritable urne funéraire afin de conserver les cendres de Bellina[22]. Le cimetière des chiens à Asnières est loin mais il est désormais possible, au temps du Net, de recourir au « Cimetière virtuel pour chiens »[23]. Nombre de compagnies d’assurance offrent d’ailleurs le choix d’une souscription « Garantie décès ». Celle proposée par SantéVet pour 8,99 euros par mois se propose d’être « à vos côtés jusqu’au bout » en promettant à son souscripteur de « recevoir une indemnité de 510 euros pour faire face aux frais liés à cet événement ou pour vous permettre de trouver un nouveau compagnon le plus rapidement ».

Il s’agit donc de penser à l’après, déjà, très vite et même sans « Garantie décès ». Nous avons trouvé non loin des cendres de Bellina, déposées avec attention, quelques adresses d’élevages pour partir à la recherche d’un autre Golden Retriever. L’élevage qui fut retenu joue, non sans efficacité émotionnelle, et ce, dès le devant de sa grande porte d’entrée, la carte du tendre de la famille animale. Avant de la franchir, nous avions découvert sur le site Internet de cet élevage des « couples » de chiens aux noms précis assortis de leurs photos ; et lorsqu’une femelle est « grosse », on peut suivre sa gestation, l’arrivée des chiots, etc.

D’un chien de Blanc à l’autre

Bellina est partie, et quelques mois plus tard, un autre Golden Retriever lui a donc succédé sans la remplacer (Pageat 2010 : 303). Nous nous sommes engagés dans une cohabitation d’une tout autre nature dont il serait hors sujet de rendre compte ici, à la façon d’une E. Von Arnim (1999)[24]. Quand nous sommes repartis en pays lobi en 2013, Toulou a montré les photos de son nouveau compagnon canin à l’ensemble des membres de notre maisonnée. Diniaté s’en est fait l’écho dans l’un de ses cahiers de dessins consacré aux chiens dont le commentaire débute par cette interrogation : « Pourquoi on n’a pas de gros chiens comme vous ? Ça dépend de l’entretien et de la nourriture ». Nous l’avons vu, les chiens des Lobi sont nourris par les hommes et comme dans le dessin 6, ils ont parfois très faim, ce qui ne saurait arriver à un chien de Blanc, selon Diniaté. Il évoque à ce propos celui qu’il a vu en vidéo dans mon iPhone : le successeur de Bellina, et il le dessine avec « beaucoup de poils et de larges oreilles. Les chiens de blancs ont de bons traitements, ils sont comme leurs enfants, ils ont une bonne assiette, c’est pour cela qu’ils sont en forme ». Puis il a représenté un chien bénéficiant de « la visite du vétérinaire » qui « attrape son oreille. Nous on ne fait pas ça. S’ils ont des poux et tout ça, on s’en fout », me dit-il en éclatant de rire. Dans le dessin 9, il illustre « la vaccination du chien, nous ici, ça ne se fait pas. Ici on a pas de traitement »[25]. C’est enfin à mon tour de sourire à la vue de cet autre dessin 10 où je ne peux m’empêcher intérieurement de reconnaître Bellina. Diniaté insiste : « Le chien est bien lavé et couché sur un coussin. La femme le regarde et voit comme il est joli ». 

Un autre chien aimé

Diniaté achève la partie de son cahier consacré aux chiens des Blancs en représentant « une promenade avec un chien en laisse ». On passe de la sorte à une vie de chien traité « comme un enfant » (Renaud 2012) à un univers médicalisé où le chien bénéficie de soins préventifs destinés à le maintenir en forme, à le rendre « joli » avant d’être tenu en laisse. Si l’image d’un humain promenant en laisse son chien ne relève pas de l’ordinaire en Afrique, même en univers urbain (Singleton 1998), l’usage de colliers destinés à certains chiens du pays lobi avait déjà été remarqué dans la région au début du siècle passé. « L’amour des propriétaires se traduit encore par le soin avec lequel sont confectionnés les colliers et les sonnettes que portent quelquefois ceux-ci » (Labouret 1931 : 125).

Dessin 9

Chien vacciné

Chien vacciné

-> See the list of figures

Dessin 10

« Comme il est joli »

« Comme il est joli »

-> See the list of figures

J’en fus le témoin direct en 2006, lors d’un travail mené dans la chambre des esprits (thildu) de Léiouté Kambiré, un devin-guérisseur. Un homme y entre, accompagné de son chien. À mon grand étonnement, Léiouté Kambiré ne fait pas déguerpir le chien. Ce dernier ne tarde pas à s’allonger aux pieds de celui qui doit être son « tuteur ». Le chien a une ficelle autour du cou avec un cauris bien attaché à l’aide de plusieurs noeuds. Je m’étonne à haute voix de cette présence canine en un tel lieu et de ce cauris ainsi donné à voir. Les cauris sont les coquillages qui servent au devin à consulter ses esprits. Ce sont des instruments de divination que les humains doivent porter comme protections consécutivement à une consultation en monde autre. Les cauris ne sont pas de simples ornements. J’interroge « l’homme au chien » et face à sa réponse, qui me sidère, j’évoque la pratique de la cynophagie, qui me semblait contrecarrer le tendre lien matérialisé de la sorte :

L’ethnologue : « Ce chien porte un cauris ! »

L’homme au chien : « J’ai piégé mon chien, on peut pas le prendre, je l’aime bien. »

L’ethnologue : « Vous ne mangez pas du chien ? »

L’homme au chien : « Je peux manger le chien de quelqu’un d’autre mais je ne mangerai pas de mon chien. »

Je lui demande s’il veut bien être pris en photo avec son chien, ce qu’il accepte volontiers. Aucun entretien ne sera mené, je ne travaillais pas alors sur la relation au chien. Mais le souvenir de cette coprésence aimante illustre cette remarque de Konkilé Pooda : « Il existe des chiens qui durent dans la famille et qu’on ne mange pas » et sont donc tenus à l’écart de la scène sacrificielle[26]. Diniaté évoque à l’avenant ces chiens qu’on ne peut pas manger :

Ceux qui gardent bien ton plat, ton gobelet. Pour cette manière de chien, on le laisse, on peut même faire des funérailles pour lui. On tire un coup de fusil comme si une personne était décédée. On peut même faire ses secondes funérailles. Dans les cahiers je ne peux pas tout dessiner.

De fait, lors du commentaire du dessin 7 où l’homme tue son chien voleur, Diniaté, devant ma mine sombre, précise :

Parfois tu peux pleurer si ton chien meurt, si ton chien est très, très fidèle, tu le considères comme un enfant, tu le laisses vieillir, tu peux même l’enterrer, tu cherches un arbre avec un tronc qui a un trou et tu le mets dedans[27].

On l’aura donc compris, si le chien métamorphosé en « bonne soupe » n’est pas qu’une métaphore, au Burkina comme ailleurs : « On ne mange pas son chien, on ne mange pas du chien, mais on mange un certain chien » (Milliet 1995 : 88).

Un chien qui n’est pas un chien

En pays lobi, au temps des vengeurs de sang, un sacrifice de chien était effectué pour ceux qui étaient considérés comme de grands guerriers. À l’arc du défunt était attaché un chien que personne ne pouvait plus toucher une fois cette jonction opérée. Le chien était alors immolé et son cadavre pendu à un arbre, en pleine brousse, avant de se retrouver dévoré par une hyène ou une panthère. C’était comme si, en l’honneur du vengeur de sang émérite, on sacrifiait un « humain métonymique » (Lévi-Strauss 1962 : 274) : un autre mangeur de mil courageux.[28]

Ce contexte d’assimilation rend compte de l’échange de doubles opérés parfois entre un moribond et un chien au moyen justement du sacrifice sanglant de ce dernier. Il va s’agir ici de gagner éventuellement quelques années de vie, comme l’indique Konkilé Pooda : « Si tu vas mourir, si tu as l’âge, ça va te pousser un peu avant ». Ce qui m’apparaissait jusqu’à présent comme une sorte de cas de figure difficilement représentable, mais évoqué à plusieurs reprises lors de nos travaux sur le sida (Cros 2005), m’a été dessiné dans le contexte d’une nouvelle étude sur le don du sang lié, notamment, aux attaques en sorcellerie.

Dessin 11

Le sacrifice d’un chien à la suite d’une attaque en sorcellerie

Le sacrifice d’un chien à la suite d’une attaque en sorcellerie

-> See the list of figures

Dans ce cas, m’explique Diniaté Pooda, également auteur de ce dessin : « on voit que c’est un chien, on dit qu’on sacrifie un chien, mais c’est la personne », celle qui, en l’occurrence, serait le sorcier à l’origine du mal létal dont souffre l’homme attaqué en sorcellerie et que le devin-guérisseur tente de secourir à l’aide de ce sacrifice d’un chien qui n’en est pas vraiment un. Notons qu’il existe en pays lobi – comme ailleurs en Afrique (Copet-Rougier 1988 ; De Garine 1999) – de nombreuses autres situations nécessitant de recourir à un sacrifice de chien, censé faire office d’homme.

Par exemple, lorsqu’on désire trouver de l’or en abondance, il est recommandé de faire un sacrifice de chien. « L’or est un être vivant, il a besoin de sang » et dans ces conditions, plutôt que de se laisser vampiriser par le métal jaune et de perdre sa vie au fond de la mine (Mégret 2008), un sacrifice de chien est opéré dans des conditions rituelles précises. « On peut pas faire cela avec un homme, le chien représente l’homme ». Ce sacrifice s’effectuerait en aval de l’extraction, l’orpailleur ayant promis à l’or de faire effectuer ce type de sacrifice. Diniaté en a rendu compte de lui-même dans l’un de ses nombreux cahiers où il représente « un orpailleur venu pour le travail de l’or ». Un chien est promis car « pour l’or, le chien, c’est lui qui coiffe tout ».

Dessin 12

Le sacrifice d’un chien pour le travail de l’or

Le sacrifice d’un chien pour le travail de l’or

-> See the list of figures

Diniaté commente son histoire dessinée :

Ça a réussi, il a gagné, c’est le fétiche du huon, le huonthil : le fétiche de brousse. [...] L’orpailleur a besoin de l’or, c’est l’or qu’il veut. Il promet au fétiche : « Le jour que j’aurai beaucoup d’or je t’amènerai un chien ». Le fétiche huonthil a de la force. On met le sang du chien sur le fétiche. On a accroché ses pieds à l’arbre. Après ils vont manger. On te donne ta part. Ça ne se vend pas, un sacrifice on ne vend pas. On ne vend pas d’un animal sacrifié. Si tu fais un sacrifice et si tu ne veux pas donner, le fétiche te tue. C’est le sang et les plumes qu’on donne au huonthil plus quelques os. Le fétiche n’a pas de bouche, c’est nous qui mangeons.

Noms de chien, d’homme ou de fétiche ?

Le dessin, qui clôt le premier cahier sur les chiens effectué par Diniaté, est consacré à l’élevage. Et comme à son habitude, Diniaté commente :

Là, c’est l’élevage pour pouvoir vendre pour un sacrifice ou pour tuer. C’est la maman des chiots ; elle laisse d’abord les petits se rassasier et puis celui-là est un mauvais, il veut gronder. Les 4 chiots tout ça c’est bon, ça sauve la cour aussi.

Ce dessin, non reproduit ici, fait pendant à celui par lequel Diniaté débute, un an plus tard, son second cahier sur les chiens avec des chiots en train de téter sous le regard attentif de l’homme qui ne tardera pas à leur donner de la bouillie puis du délayé.

On retrouve ce même engouement réaliste de l’auteur dans le commentaire d’un autre dessin.

Ici le chien est tout pour nous, il nous donne la viande et il nous aide pour les sacrifices et on le tue quand on le considère comme de la viande. Aujourd’hui l’homme est parti en brousse et il a dit à son chien d’attraper le lièvre par les oreilles.

L’homme parle à son chien, il s’adresse à lui à l’aide du nom qu’il lui a donné. Diniaté précise qu’il n’existe pas de noms ordinaires ou spécifiques pour les chiens mâles ou femelles. « Si quelqu’un te fait du mal, tu peux pas l’insulter directement », alors on donnera à l’un de ses chiots un nom qui témoigne de cette situation intolérable, à l’instar de ce que Cécile Leguy (2012 : 181) a observé en situation d’énonciation chez les Bwa du Mali.

Deux exemples précis recueillis en terrain lobi en attestent. Dans le premier, « le chien s’appelle Filper, c’est-à-dire mot à mot : quelqu’un est contre moi, mais c’est pas sa volonté, c’est quelqu’un qui l’a poussé ». Dans le second cas, le nom donné est encore plus explicite. Le chien répond au nom de Lalaoré : « mon ennemi se fatigue pour rien. Toutes choses que tu vois, cela montre aux gens que tu sais plus », commente-t-il. Ces appellations s’apparentent à des noms de défi semblables aux noms d’homme que tout jeune adulte se donne lui-même en complément de son nom d’initiation attribué par l’un des responsables de son patriclan (Cros 2006 : 69).

Certains chiens portent également des noms de fétiches. « On peut prendre un chiot pour nettoyer le corps d’un malade, on lui coupe l’oreille et s’il vient à se libérer des mains du devin-guérisseur, on le laisse partir », m’explique Diniaté. On lui donne alors le nom d’un fétiche, personne ne peut le tuer et encore moins le manger si ce n’est le devin-guérisseur en question.

De l’origine des chiens

Le chien « mangeur de mil », porteur d’un nom d’homme, serait-il en pays lobi aussi une « personne pas tout à fait comme les autres » (Dalla Bernardina 1991), mais une personne tout de même, comme en atteste cette capacité de permutation qu’il offre à l’humain en maintes situations sacrificielles accompagnées ou non de cynophagie rituelle ? Lors d’une précédente recherche sur les étiologies fantasmatiques du sida où il est question de zoophilie en relation avec le chien ou le singe, j’avais interrogé nombre de devins-guérisseurs sur les conséquences délétères de ces brouillages ontologiques bien particuliers. Et c’est alors que le vieux Dinguélé Pooda, aujourd’hui parti au pays des morts, m’avait expliqué l’origine de la présence des chiens sur la terre. Le récit qu’il m’a confié, à voix basse, est très long, avec de nombreux rebondissements. Faute de place, il en sera livré ici une version courte.

Pour le chien, il faut se souvenir de l’histoire du pauvre et du richard. Si le richard sort pour aller au cabaret, il doit voir le pauvre, sinon il ne sort pas. Le richard lui paye de la bière de mil (dolo) et une fois qu’ils sont bien saouls, il insulte le pauvre. La scène se répète tous les jours jusqu’à ce que le pauvre finisse par s’énerver. Il ne veut plus bouger même si la faim le tue ! C’est alors qu’un petit génie de la brousse (kontee) lui vient en aide et décide de le rendre riche à son tour en donnant un supplément de puissance à la queue-fétiche (nansuo) qu’il avait déjà. Et c’est ainsi qu’il arrive à avoir des boeufs, des enfants, et pour finir une femme. Cependant le pauvre n’a toujours pas d’argent. Alors le kontee à l’aide de sa propre queue-fétiche fait apparaître une voiture et une caisse emplie d’argent. Le pauvre et le kontee la mettent dans le véhicule. Le kontee lui dit de repartir en voiture à la maison du riche et à son tour de l’inviter à boire. Une fois qu’ils arrivent tous les deux au cabaret, l’ancien pauvre sort son nansuo et alors qu’ils sont encore enfermés dans la voiture, il frappe fort le richard à l’aide de sa queue-fétiche. Et le richard s’est transformé en grand chien énorme. Une fois cette transformation effectuée, l’ancien pauvre devenu riche est descendu de la voiture avec le chien et il crie dessus : « J’ai dit à ma femme d’attraper le chien et on t’a laissé entrer dans ma voiture ! »

Il tape le chien qui se met à aboyer. Puis il part boire et le chien s’assoit à ses pieds. Il le tape et lui ordonne de se lever et le chien aboie. Il ne peut plus encore « parler la langue des hommes ».

C’est alors que l’ancien pauvre commande une jarre en entier de bière de mil (12 000 francs) pour que tous les gens présents puissent bien boire. Puis il a repris le chien, l’a jeté dans la voiture et ils sont partis. Une fois arrivé chez son ami richard, il a demandé après lui, en expliquant à l’une de ses femmes qu’en cours de route son mari est allé aux besoins et il n’est plus revenu ! Puis il la tape avec sa queue de boeuf-fétiche et elle se transforme en chienne. Il a attrapé la chienne et il l’a jetée dans sa voiture où se trouvait déjà le mari richard transformé en chien. Il est parti retrouver le petit génie de la brousse qui a gardé ces deux nouveaux chiens et ils ont fait des chiots…

C’est depuis ce jour qu’il existe des chiens dans ce monde. Ce sont des personnes transformées en chiens. C’est pourquoi le chien vit toujours avec les hommes. L’histoire dit aussi que lorsqu’on voit un pauvre, on doit lui donner dix francs, on ne doit pas l’insulter, on ne connaît pas l’avenir. C’est comme ça maintenant, dans le pays lobi, rien n’est tard pour nous, on peut être pauvre le matin et riche le soir. On peut être riche le matin et pauvre le soir.

Autre histoire de soupe en guise de conclusion

Si l’on s’en réfère au récit aux accents de mythe qui vient d’être conté par le devin-guérisseur Dinguélé Pooda, les chiens du Lobi qui portent des noms de défi, voire d’insulte, sont les descendants d’humains métamorphosés, animalisés au sens propre en chiens, faute d’avoir su retenir leur mauvaise langue et d’avoir partagé leurs biens sans humilier ceux qui se débattent dans la pauvreté. Dans cet univers lignager, longtemps considéré comme une sorte de modèle en matière de société dite « acéphale », la règle du partage des biens ne se négocie pas[29]. Et c’est pourquoi, peut-être, il importe ici de dresser ou de redresser les chiens en conséquence. S’ils volent, ils sont immédiatement tués et mangés. Si l’on désire les manger, ils ne tardent pas à être considérés comme des voleurs. La mise à mort s’impose, avec sa variante sacrificielle, au bénéfice, une fois de plus, de l’humain. Les chiens renvoient bien à l’humain.

Ils y renvoient d’autant plus qu’ils sont aussi à l’origine de la non réversibilité de la mort des hommes sur cette terre. Un mythe du Lobi rapporté par Hervé Sansan Pooda relate comment, aux temps anciens, Dieu demanda aux hommes de choisir entre « si on meurt on revient » ou « si on meurt on ne revient pas ». Les hommes n’arrivèrent pas à se décider même si la majorité préférait revenir, alors ils organisèrent une sorte de course entre le chien et le bouc, le premier étant chargé de transmettre à Dieu le désir de la plupart des hommes du Lobi et le second celui de la minorité.

Les deux messagers prirent la route vers le pays lointain de Thâgba Dieu. En cours de route, le bouc céda à la tentation des herbes tendres qui jalonnent la route menant chez Thâgba Dieu. Le chien en profita pour prendre une bonne longueur d’avance sur son concurrent. Mais au point d’atteindre le but, il succomba à la tentation des os en découvrant au passage une soupe en préparation chez une parturiente. Confiant de l’avance considérable qu’il avait prise, il décida de patienter jusqu’au repas de la femme pour espérer se régaler des os de la viande contenue dans la soupe.

Pooda 2010 : 111

Inutile de poursuivre l’énoncé de la parole du mythe, le chien est arrivé second et la mort n’est plus réversible pour les humains[30]. Il s’agit ici d’une autre histoire de soupe – à mille lieues de celle à laquelle a échappé Bellina –, qui donne une assise encore plus radicale à ces liaisons vitales qui nous unissent au monde canin, en France comme au Burkina.