Temps, prédiction et avenir dans la divination rétrospectiveUne étude de cas en ZambieTime, Prediction, and the Future in Retrospective Divination A Case from ZambiaTiempo, predicción y futuro en la adivinación retrospectivaEstudio de caso en Zambia

  • Sónia Silva

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  • Sónia Silva
    Département d’anthropologie, Skidmore College, 815 North Broadway, Saratoga Springs, NY 12866, États-Unis
    ssilva@skidmore.edu

  • Article inédit, traduit de l’anglais (États-Unis) par
    Anne-Hélène Kerbiriou

Cover of Deviner, prévoir et faire advenir, Volume 42, Number 2-3, 2018, pp. 9-410, Anthropologie et Sociétés

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La vie ne se comprend que par un retour en arrière, mais on ne la vit qu’en avant.

Kierkegaard 1843[1]

Diagnostic et pronostic suivent-ils des logiques différentes ? Telle est l’hypothèse qui sous-tend le stimulant article de David Zeitlyn, « Divinatory Logics… », publié dans Current Anthropology en 2012. Nourrie par des décennies de recherche sur le sujet de « l’oracle de l’araignée » au Cameroun, la réflexion de Zeitlyn porte sur les implications du diagnostic et du pronostic dans la divination, et postule que ces deux procédures suivent des logiques différentes. Le diagnostic porte sur le passé, tandis que pronostic et prédiction concernent l’avenir. Alors que, pour le diagnostic, les devins exposent parfois au grand jour ce qui était caché, identifiant et dévoilant la personne ou la chose ayant causé la situation difficile qui leur est soumise, dans le pronostic, les devins révèlent « des scénarios futurs ou des conséquences possibles » (Zeitlyn 2012 : 526) distants de plusieurs étapes du cas en question. Pour ce qui est des prédictions, les devins identifient le scénario particulier qui se produira dans l’avenir. Cependant, Zeitlyn n’éprouve pas d’intérêt typologique pour cette situation. Ainsi qu’il le formule, « plutôt que de parler d’un type de divination diagnostique (ou pronostique), je souhaite examiner les usages diagnostiques (ou pronostiques) de la divination (quel que soit leur type) » (ibid. : 527). Zeitlyn reconnaît également que, bien que sur le plan logique et philosophique, les différences entre diagnostic et pronostic soient d’une importance capitale, en pratique, ces logiques différentes se fondent l’une dans l’autre. « Autrement dit, pour planifier l’avenir, on doit comprendre le passé » (ibid. : 526).

Une tension semblable se manifeste dans certains travaux récents portant sur la divination ancienne, entre la différentiation qui apparaît dans la classification typologique et les chevauchements qui se produisent en pratique. Les chercheurs s’accordent volontiers sur le fait que la classification des méthodes de divination reposant sur l’orientation temporelle – rétrospective ou prophétique – n’est pas sans utilité ni validité dans l’énorme tâche consistant à effectuer un tri et un classement, pour en garder la trace, dans la profusion de méthodes de divination qui existent. Cependant, l’intérêt de cette distinction dichotomique conventionnelle se dissipe rapidement dès lors que l’on s’attache à décrire et à interpréter la divination en action.

Que l’on songe à l’oracle de Dodone, dans la Grèce antique, qui ne le cédait en importance qu’à celui de Delphes. L’oracle de Dodone était-il prophétique ? Dans la mesure où cet oracle offrait des prophéties concernant l’avenir – « Réussirai-je dans mon nouvel emploi ? » ; « Devrais-je voyager l’année prochaine ? » –, on peut légitimement le considérer comme prophétique. Mais l’oracle de Dodone livrait des informations sur toutes les périodes du temps, que ce soit le passé, le présent ou le futur. Selon les termes de Kim Beerden,

On admet communément que la divination servait toujours à connaître l’avenir chez les Grecs : qu’elle était prédictive… Cependant, la divination prédictive chez les Grecs ne se produisait pas en pratique aussi fréquemment que ne le suggèrent les sources littéraires.

Beerden 2014 : 26

Ulla Koch use du même argument dans son étude de l’extispice (examen du foie) en Mésopotamie. Bien que l’extispice soit généralement décrit comme une technique prospective, Koch démontre qu’à l’époque assyrienne, un certain nombre de questions posées à l’oracle – causes de maladies, confirmation de rumeurs, espionnage militaire, par exemple – portaient sur le passé. D’où cette conclusion qui donne à penser : « la divination prospective peut, soit être pronostique en regardant vers l’avenir, soit être diagnostique en regardant le passé » (Koch 2013 : 130).

Considérons à présent la divination par panier, technique que l’on retrouve dans l’immense région où la Zambie, l’Angola et la République démocratique du Congo partagent des frontières communes. La divination par panier est-elle rétrospective ? Je dirais qu’elle l’est jusqu’à un certain point. En Afrique, les systèmes divinatoires offrent d’innombrables exemples d’interrogations rétrospectives, ce qui a amené John Mack à présenter à ses lecteurs la technique de divination prédictive des astrologues mpanandro de Madagascar en en brossant le portrait sur l’immense arrière-plan des méthodes rétrospectives en Afrique.

À ce que démontre l’ethnographie générale de l’Afrique Centrale et de l’Ouest… il n’y a généralement même pas lieu de débattre d’une vision astrologique tournée vers l’avenir. L’ensemble ésotérique qui prédomine dans les pratiques divinatoires africaines est rétrospectif ; il s’agit d’analyser les sources passées de situations actuelles pénibles, de raconter plutôt que de prédire… Amalgamer le passé au présent est plus impérieux que projeter le présent dans l’avenir.

Mack 2000 : 37

Philip Peek et Walter van Beek opineraient probablement, si l’on en juge d’après ce qu’ils font remarquer dans leur introduction à l’ouvrage qu’ils ont dirigé, Reviewing Reality… (Peek et Van Beek 2013). Ils voient, dans la divination en Afrique, « non pas tant une orientation future qu’un passage en revue de la situation actuelle du consultant et une analyse de son histoire personnelle, en bref, un examen de la réalité » (Peek et Van Beek 2013 : 2). Cette idée n’est pas nouvelle. Dans les années 1950 déjà, Victor Turner avait observé ce qui suit au sujet de la divination par panier dans le District de Mwinilunga, au nord-ouest de la Zambie : « la vision du devin est rétrospective, non prophétique ; il dévoile ce qui est arrivé et ne prédit pas d’événements » (Turner 1975 : 209).

Cependant, la divination par panier et la majorité, sinon toutes les méthodes de divination rétrospective en Afrique ne sont pas exclusivement tournées vers le passé ; elles font également face à l’avenir. Lorsque les consultants revisitent le passé, ils n’ont pas pour simple intention d’expliquer leurs tourments actuels et par là-même de les accepter. Bien qu’une meilleure compréhension de leurs infortunes puisse leur permettre de les surmonter et d’en guérir, ils espèrent également obtenir un diagnostic exact et un plan d’action afin de redresser la situation. Cette orientation vers l’avenir, comme nous le verrons, ne se reproduit pas uniquement dans la temporalité de ce que Victor Turner appelle les « drames sociaux » (social dramas), et John Janzen, « la quête de guérison », mais également, et de façon plus importante pour mon argument, dans les dynamiques internes à la divination. En faisant oralement de chaque séance un long voyage dans le temps et l’espace et en secouant le contenu de leur panier – de petits signes matériels qui orientent les participants à la séance dans la bonne direction – les devins aident leurs clients à accepter leurs difficultés et à partir vers l’avenir d’un pas plus assuré.

Plusieurs auteurs reconnaissent l’orientation vers l’avenir de ce que l’on appelle les méthodes rétrospectives. Dans un essai captivant sur la divination bilumbu, Mary Nooter Roberts raconte que les devins luba de la République démocratique du Congo utilisent deux calebasses remplies de petits objets, l’une pour les « preuves », l’autre pour les « promesses » et les recommandations. Le devin Musempe expliquait ainsi à Nooter Roberts : « après la preuve (byeleko), qui est la façon de connaître la culpabilité et l’innocence, alors je fais la promesse (mulao) » (Nooter Roberts 2000 : 63). « C’est la maîtrise de ces deux processus qui permet aux devins d’arbitrer entre passé et présent, fait historique et potentialité future », affirme-t-elle (ibid. : 64). De même, Philip Peek et Walter van Beek rappellent à leurs lecteurs que « les individus passent en revue leurs actions passées et examinent leur situation présente afin d’envisager le cours de leurs actions futures » (Peek et Van Beek 2013 : 19). De la même façon qu’à Dodone dans la Grèce antique et qu’en Mésopotamie avec l’extispice, où se formulaient à la fois prédictions et rétrospections, les systèmes de divination contemporains en Afrique tels que la divination par panier et la divination bilumbu englobent à la fois diagnostic et pronostic. Nous en revenons à l’important point signalé par Zeitlyn, à savoir que diagnostic et pronostic devraient être considérés comme des orientations temporelles différentes à l’oeuvre lors d’une même séance.

Dans ce qui suit, en me basant sur deux années de terrain ethnographique effectué dans le district de Chavuma, au nord-ouest de la Zambie, entre 1995 et 2011, je contribue à l’étude de la divination, du temps et de l’avenir en attirant l’attention sur la relation entre diagnostic et pronostic dans ce que l’on appelle les méthodes rétrospectives. Je démontre que la divination par panier, longtemps classée parmi les techniques rétrospectives (où elle était peut-être même considérée comme l’archétype de ces dernières, grâce aux travaux de Turner), n’en est pas moins orientée vers l’avenir. Je tiens cette orientation vers l’avenir pour une caractéristique déterminante de la divination par panier et d’autres méthodes censées être rétrospectives. Dans la mesure où ces méthodes identifient et expliquent la cause des problèmes actuels, réduisent l’incertitude et prescrivent un traitement, elles orientent les consultants vers l’unique direction possible dans les situations de souffrance : l’avenir.

Avant de commencer à décrire un cas que j’ai étudié à Chavuma, posons-nous la question suivante : comment pourrions-nous expliquer le paradoxe d’une divination africaine qui porte et ne porte pas sur l’avenir ? Ces descriptions et affirmations peuvent-elles s’expliquer en fonction de différentes conceptions de l’avenir ? De quel avenir parle-t-on lorsqu’on l’associe à ce que l’on appelle les types rétrospectifs de divination ? Zeitlyn soutiendrait probablement que ce paradoxe pourrait efficacement se résoudre en reconnaissant, comme il le fait, que diagnostic et pronostic suivent des logiques différentes. Bien que le diagnostic soit étroitement lié à la situation dont il s’agit, Zeitlyn soutient que ce n’est pas le cas pour le pronostic. Il illustre ce point en recourant à la biomédecine, domaine d’une pratique dans laquelle « un pronostic est explicitement une projection fondée sur des statistiques » (Zeitlyn 2012 : 526). Dans le cas du pronostic médical, il n’est pas possible de se connecter aux malaises passés de chacun des patients individuellement, ni à leurs pronostics futurs. Et cependant, mes recherches sur la divination par panier suggèrent que l’avenir induit par les pronostics des oracles est directement et explicitement inspiré par le présent que définit le cas dont il est question. En effet, le voyage divinatoire dans l’avenir aussi bien que dans le passé n’intéresse les participants à la séance que dans la mesure où il se rapporte au cas en question. Les notions actuelles du temps dans les systèmes divinatoires africains nous poussent à choisir entre les étiquettes prophétiques ou rétrospectives, selon l’hypothèse qu’elles suivent, comme le dirait Zeitlyn, différentes logiques. Placés devant le fait que les techniques prophétiques sont peu fréquentes en Afrique subsaharienne – parce que la plupart des devins, dans leurs communautés, semblables en cela à leurs collègues des services hospitaliers, ne prédisent pas d’évènements –, nous nous rabattons sur l’idée que ces techniques sont rétrospectives. Et ce faisant, nous négligeons la temporalité qui va de l’avant et qui importe le plus dans ces méthodes de divination : celle de l’avenir du long présent.

Dans Anthropology of Time…, Alfred Gell (1992) reprend la distinction souvent citée que faisait Bourdieu entre l’idée d’un « futur lointain » opposée à celle d’un avenir concret dans ses premiers travaux en Algérie[2]. Gell expose ainsi que

L’avenir est « l’à-venir » du « long présent » […] contrairement au futur, qui est le temps futur appréhendé d’un point de vue ne se situant pas dans le présent […] Ce qui est à venir est perçu de la même façon que le présent proprement dit […] [le futur] est inaccessible hormis en tant que représentation, présent imaginaire défini par opposition à celui-ci […].

Gell 1992 : 288[3]

Le futur en relation avec la divination par panier est ce qui est à venir. Il s’agit de l’avenir du long présent, l’avenir qui importe pour les consultants.

Nous pouvons à présent mieux comprendre la raison pour laquelle les catégorisations telles que diagnostic ou pronostic, divination rétrospective ou divination prophétique sont finalement restrictives. Bien que ces distinctions soient valides dans les exercices typologiques, elles sont problématiques sur le plan heuristique. En adoptant sans réserve des catégories typologiques dans l’étude de ce que l’on appelle les méthodes rétrospectives, nous négligeons forcément leur spécificité temporelle. Puisque ces méthodes, de toute évidence, ne prophétisent en rien le futur lointain (« Y aura-t-il une guerre ? » ; « La ville sera-t-elle détruite par un tremblement de terre ? »), nous les qualifions de rétrospectives. Pourtant, ces méthodes sont orientées vers l’avenir – l’avenir immédiat concernant le cas dont il est question.

J’ajouterais que cet accent mis sur le long présent – un présent non pas hors du temps, mais bien implanté dans le temps et orienté vers l’avenir – est à l’origine de la force et de la vitalité de la divination par panier et des méthodes apparentées. En privilégiant la temporalité dans le cas en question, ces méthodes occupent une position unique pour répondre aux malheurs universels de la vie humaine, depuis les problèmes conjugaux et l’infertilité jusqu’à la maladie et la mort. Et il se pourrait bien que ce soit la raison pour laquelle elles continuent de prospérer et de coexister avec d’autres techniques prédictives, depuis les pronostics médicaux fondés sur les probabilités jusqu’à l’analyse de risques. Par conséquent, nous abondons dans le sens de Jane Guyer lorsqu’elle critique toute doctrine sociale ou collective qui exclut l’avenir proche et le passé proche de l’étude du temps. Ces temporalités ne sont pas choses du passé. Au contraire, comme le dit Guyer, elles sont « encore – et à nouveau – habitées » (Guyer 2007 : 410).

Drame social et quête de guérison

Puisque mon argument exige une certaine familiarité avec au moins un cas soumis à l’oracle du panier, ou lipele, je commencerai cette section par une courte description de comment Chinyama s’est employé à trouver un traitement pour son fils. L’histoire de la maladie de Chuki a commencé par une insulte. Lors d’une veillée funéraire au village de Chitokoloki, au sud de Chavuma (Zambie), une vive dispute a éclaté dans la parenté de Chuki. L’une des personnes présentes en a insulté une autre, la traitant d’esclave. Tous les témoins savaient très bien ce que cela signifiait. Le terme « esclave » renvoyait à celui de topo, terme luvale désignant un individu insolvable donné en gage à un étranger en règlement de sa dette. Cette pratique était relativement fréquente dans la région frontalière de l’Angola et de la Zambie avant la période coloniale. Aujourd’hui, elle ressurgit de temps à autre sous la forme d’insultes blessantes qui remettent en cause le statut et la dignité de la personne insultée et la font réagir avec colère. Lors de ces funérailles à Chitokoloki, la dispute prit fin lorsque l’homme insulté et ses parents proches quittèrent les lieux, ulcérés. Par malheur pour Chuki, cette insulte allait éroder les relations entre les membres de sa parenté durant les années suivantes, et fortement contrarier un ancêtre de la famille.

Vers le début de l’année 1996, Chuki tomba malade. Ses parents du côté maternel consultèrent deux médecins : l’un était un expatrié exerçant à l’hôpital de la mission de Chitokoloki, l’autre résidait sur place et était spécialisé en médecine traditionnelle. Ce dernier diagnostiqua que Chuki souffrait d’épilepsie infantile, maladie que l’on identifie généralement « à l’oeil nu », comme le disent les gens du coin[4]. Cependant, aucun médecin ne fut capable de guérir Chuki.

À peu près au même moment, et pour compliquer encore les choses, la mère de Chuki découvrit que Chinyama, son mari, entretenait en secret une liaison avec une autre femme. Triste, se sentant trahie, elle quitta tout à la fois Chinyama et son village de Chitokoloki pour aller vivre chez des parents qui habitaient à Luambo, ville de l’Angola voisin. Elle prit également la décision d’emmener Chuki, laissant Chinyama le coeur brisé et très préoccupé par le bien-être de son fils. En 1996, Luambo fut rattrapée par la guerre civile qui a dévasté l’Angola entre 1975 et 2002. Chinyama avait l’impression que son fils serait bien mieux en Zambie.

Lorsque Chinyama reçut des nouvelles en provenance de Luambo l’informant que la santé de son fils déclinait, il décida de prendre lui-même les choses en main, démarche inhabituelle dans une société matrilinéaire dans laquelle les enfants appartiennent au groupe des ascendants de leur mère. Non seulement Chinyama décida-t-il d’aller consulter un devin du panier sans solliciter la participation des parents de Chuki, mais encore il choisit de recourir au devin Mutondo, du district de Chavuma, au nord de Chitokoloki, où résidait son propre oncle maternel, et où j’effectuais justement mon terrain ethnographique. Cela se passait en décembre 1996. Je me suis donc jointe aux consultants, avec leur accord. Nous espérions que le devin Mutondo et son oracle pourraient identifier la cause des crises d’épilepsie de Chuki et prescrire la marche à suivre pour sa guérison.

Qu’avons-nous donc appris lors de cette séance ? Le devin Mutondo expliqua que la cause des crises de Chuki était un ancêtre qui réprouvait fortement la discorde et le manque de respect entre ses descendants. Selon l’oracle, cette animosité s’était déclenchée quelques années plus tôt à l’occasion de funérailles à Chitokoloki, lors desquelles quelqu’un avait accusé une autre personne d’être un esclave. L’offensé était parti furieux, et si son départ avait empêché la dispute de s’envenimer, la rancune n’avait cessé de grandir, ce qui avait poussé l’ancêtre exaspéré à manifester sa colère en frappant Chuki d’épilepsie. Le devin Mutondo avait également prescrit la façon de procéder pour le traitement : les parents de Chuki devaient commander un petit rituel pour purifier le garçon et une cérémonie muyombo pour apaiser la colère de l’ancêtre.

Sur le chemin du retour, alors que nous marchions sur le chemin sablonneux allant du village du devin à la route principale, Chinyama et son oncle se firent mutuellement part de leur contentement à propos de la séance. Que Mutondo ait identifié la vieille rancune familiale comme principale cause de la maladie de Chuki, bien qu’un tant soit peu surprenant, leur paraissait plein de bon sens, puisqu’ils en avaient connaissance. Chinyama était sorti de cette séance déterminé à suivre les étapes du traitement. Tous deux étaient surtout très heureux de savoir que, selon la prédiction de Mutondo, le garçon vivrait.

Plusieurs semaines plus tard, une lettre postée à Chitokoloki apporta des nouvelles de la santé de Chuki à la suite du traitement. Chinyama s’était rendu à Luambo pour demander de l’aide et obtenir le soutien de la parenté de Chuki. Cependant, confronté aux mêmes vieilles querelles, il s’était décidé à ramener Chuki à Chitokoloki. Bien que la cérémonie muyombo destinée à apaiser l’ancêtre vengeur de Chuki ne pût être réalisée sans la participation des parents de celui-ci, Chinyama prit l’initiative de commander la réalisation du petit rituel de purification à un guérisseur de Chitokoloki. Ce guérisseur creusa un petit trou près d’un arbre musalya. Il demanda au garçon de s’asseoir dans ce trou tandis qu’il répandait une potion médicinale sur son corps. Le guérisseur avait suivi très soigneusement les instructions du devin au panier. Chinyama terminait sa lettre en disant que le garçon était en bonne santé.

Au dos de la lettre pliée de son neveu, Sapasa ajoutait que Chinyama avait fait tout ce qu’il pouvait pour aider son fils. Il ajoutait également que Mutondo était un bon devin. Les crises s’étaient arrêtées et Chuki, à présent, jouait comme un jeune veau, ainsi que l’avait dit le devin. L’histoire de Chuki se finissait bien.

Victor Turner aurait probablement décrit la chronique des problèmes de santé de Chuki comme un « drame social » (social drama) en raison de ses quatre phases séquentielles : la rupture des relations sociales ; la crise sociale ; l’action de réparation ; et la réunification (non réussie) du groupe social perturbé (Turner 1957 : 91-92). Tout d’abord, l’insulte, « esclave », avait provoqué une rupture des relations entre les parents maternels de Chuki ; deuxièmement, la crise sociale qui s’en était suivie s’était envenimée avec le temps, contrariant fortement un ancêtre de la famille qui avait décidé de punir ses descendants en rendant Chuki malade ; troisièmement, Chinyama avait entrepris une action en allant consulter le panier de Mutondo ; et enfin, Mutondo avait prescrit la réalisation de deux rituels : un rituel de purification et une cérémonie muyombo. Le drame social s’est déroulé dans l’intervalle de temps allant de la rupture sociale jusqu’aux vaines tentatives de réunification sociale. Le modèle de Turner place la divination par panier sur une temporalité linéaire orientée vers l’avant. Il montre aussi que les consultations d’oracles constituent un important mécanisme de réparation dans la vie sociale et le système de guérison des Ndembu et d’autres habitants de la région frontalière de la Zambie et de l’Angola (Turner 1968 : 89).

Bien que Turner décrive la divination par panier comme une méthode rétrospective, comme nous l’avons noté plus haut, il reconnaît explicitement que cette technique est orientée vers l’avenir. Dans cette idée, il décrit la divination comme « le point nodal entre la crise sociale et la réalisation du rituel de réparation » et évoque sa « fonction médiatrice » (Turner 1968 : 25). Ailleurs, il écrit : « la consultation de voyance est la phase centrale, ou l’épisode central, du processus d’ensemble de la lutte contre l’infortune, et elle regarde à la fois en arrière, vers la cause, et en avant, vers les mesures de remédiation » (Turner 1967 : 361). Plus tard, Janzen a corroboré le point de vue de Turner en soulignant le caractère essentiel de la divination dans ce qu’il appelle ngoma, terme vernaculaire largement répandu en Afrique Centrale et de l’Ouest pour désigner l’agglomérat d’opinions et de procédés relatifs à l’interprétation et au traitement de l’infortune (Janzen 1992 : 33). L’un des procédés récurrents est précisément la divination. En soulignant la place de la divination dans les procédés thérapeutiques en Afrique Centrale et de l’Ouest, Janzen confirme que la divination rétrospective, ainsi qu’on l’appelle, est bel et bien orientée vers l’avenir.

Cependant, ces processus temporels de « drame social » et de « quête de guérison » sont reconstitués par les chercheurs après-coup, une fois qu’ils rassemblent les fragments de données de leurs notes de terrain, exactement comme je l’ai fait pour reconstituer les éléments du drame social de Chuki. Les intervalles de temps entre la rupture sociale et la divination, et entre la divination et la guérison, s’étendent selon toute vraisemblance sur une période variant de quelques mois à quelques années en raison de différents facteurs, ceux-ci allant de la maladie chronique jusqu’à la situation financière de la parenté du malade. Mais pour mon argumentation, le point le plus important est que je n’avais jamais entendu aucune allusion à l’insulte consistant à traiter quelqu’un d’esclave avant la séance chez Mutondo. Sur le chemin du village de Mutondo, Chinyama et son oncle avaient brièvement mentionné les rancoeurs qui avaient déchiré la famille de Chuki, mais ils n’avaient jamais associé la maladie de Chuki à cette insulte. Cette explication allait être proposée rétrospectivement, durant la séance.

Les chercheurs reconstituent les drames sociaux a posteriori, suggérant qu’ils se produisent sur une temporalité linéaire. Cependant, la chaîne des évènements que Turner qualifie de « drame social » est plus généralement créée, non par les anthropologues, mais par les devins qui officient dans la région frontalière de la Zambie et de l’Angola et dont les séances constituent le point médian des drames sociaux qui occupent les chercheurs. En règle générale, les devins sont ceux qui frayent un chemin entre l’espace et le temps, reliant entre elles certaines occurrences et en écartant d’autres. Mais les devins ne se déplacent pas sur une temporalité en ligne droite, contrairement aux chercheurs. Ils zigzaguent du présent au passé, du présent au futur, leur « présent » correspondant aux problèmes et aux malheurs des consultants dans le temps de la divination – dans le cas dont il est question.

Ce fait essentiel imprègne la divination par panier de vitalité, de sens existentiel et d’urgence thérapeutique. En revisitant le passé proche et en anticipant le futur proche, la divination par panier apporte une réponse aux défis universels de la vie, tels que les habitants de la région frontalière de la Zambie et de l’Angola les vivent et les comprennent.

Pour résumer, la divination par panier n’est rétrospective que dans la mesure où cette orientation temporelle vers le passé constitue le moment primordial d’un long voyage vers l’avenir. Les devins tracent un chemin dans les broussailles du temps, chemin qui relie le présent au passé et à l’avenir. Tout en n’invalidant en rien l’approche processuelle de la divination et de la quête de guérison, ce point de vue nous offre une vision plus complexe du temps et de l’avenir.

Un voyage à travers le temps

Comment les devins par panier jettent-ils alors des ponts entre le passé, le présent et le futur ? Quelles formes le temps prend-il dans la divination par panier ? Et que veulent dire réellement passé, présent et futur ? Pour répondre à ces questions, je me concentre sur les « formes du temps »[5] particulières à la divination par panier. La première forme temporelle est l’encadrement discursif de chaque consultation sous la forme d’un voyage. En langue luvale, ce voyage est appelé « chemin », ou jila, ce qui indique que la spatialisation du temps est essentielle dans la divination par panier[6]. Bien que les devins, tout comme les consultants, restent assis par terre pendant toute la durée de chaque séance, ils sont capables de voyager dans l’espace-temps grâce à l’encadrement discursif qui fait de la consultation un voyage. Lorsqu’ils vont ici ou là, ils remontent le temps, reviennent dans le présent et se dirigent vers l’avenir.

La seconde forme temporelle de la divination consiste en ces petits objets-oracles que contient le panier. Au cours de la divination, tous les participants se concentrent sur ces oracles, à savoir une trentaine de petits objets allant de graines d’arbres et de pièces de monnaie d’époque coloniale à des figurines de bois sculpté. En langue luvale, ces objets sont appelés tukachikijilo ou vinjikizo, deux noms dérivés des verbes signifiant « savoir » (respectivement kutachikiza et kwinjikiza) (Silva 2016). On les connaît aussi sous le nom de jipelo, terme qui place ces objets de divination dans l’univers élargi des choses et substances puissantes telles que les bracelets protecteurs et les potions médicinales. Ensemble, ces termes luvale traduisent d’importantes dimensions de la divination par panier : moyen de savoir, façon de faire et production de résultat par des pratiques tout à la fois publiques et occultes.

Cela dit, ces objets de divination jouent également un autre rôle essentiel lors des séances. Tout en procédant à la divination, le devin tient son panier des deux mains et le secoue en un mouvement vertical syncopé qui rappelle le vannage du grain. Il pose des questions à son panier, le secoue à plusieurs reprises, puis interprète la configuration des objets qui reposent au sommet de la pile qui résulte de ce mouvement. Tout en associant chaque objet à une série de significations différentes mais apparentées, les devins doivent rapidement identifier lesquelles de ces significations ressortent dans des configurations particulières, puis interpréter la séquence des configurations qui apparaissent après chaque secousse du panier. Ces configurations consécutives sont les formes matérielles au moyen desquelles Kayongo, l’esprit ancestral associé à la divination par panier, communique avec le devin, qui ensuite traduit en mots les messages de Kayongo à ses clients. Certains objets représentent les éléments constitutifs de la vie humaine dans la région frontalière : homme (lunga), femme (pwevo), enfant (mwana), personne décédée (mufu), être malfaisant (muloji), esclave (ndungo), tombe (mbila), famille matrilinéaire (chikota), bûcher funéraire (mawiko), mot (lizu), etc. D’autres éléments permettent le mouvement à travers le temps et l’espace : saison (mwaka) et chemin (jila), par exemple. Ainsi que l’a noté Turner, le contenu du panier représente un microcosme de la vie sociale et culturelle dans la région frontalière. Mais ces objets orientent aussi les participants à la séance au cours de leur voyage divinatoire, en servant de signaux matériels ou de balises[7]. De la même façon que l’on balise une piste, les objets divinatoires orientent et guident les participants à la séance le long de leur chemin. Outre qu’ils sont bien identifiés comme objets de connaissance, objets puissants et symboles archétypaux, ces objets de divination jouent également un rôle d’indicateurs sur le chemin.

Revenons à présent à la séance de Chinyama[8]. Suivant en cela une pratique répandue chez les devins par panier, Mutondo avait divisé sa séance en trois étapes : l’invocation (ou kukombela), la divination proprement dite (ou kutaha) et la prescription du traitement et autres mesures de rétablissement. Pour Mutondo, la première étape de la divination était d’identifier le motif qui avait amené les deux hommes à consulter l’oracle. Il commença par déterminer que le cas en question concernait une personne vivante, et que cette personne souffrait d’une maladie causée par un agent humain. Il poursuivit en déterminant l’âge et le sexe de l’individu malade : il s’agissait d’un jeune garçon. Il faut noter que Chuki n’était pas physiquement présent lors de cette séance, mais qu’il était représenté par son père et l’oncle de son père. Puisque les devins situent la cause des maladies de longue durée dans les relations sociales, la présence physique des personnes souffrantes (ou décédées) n’est pas requise. Ce fait rend d’autant plus importantes les assertions initiales du devin concernant le sujet de la divination. Non seulement ces énoncés témoignent de l’acuité de la vision du devin, mais encore ils identifient le cas dont il est question – dans le cas présent, un garçon malade.

L’étape suivante, pour Mutondo, était d’identifier la cause de la maladie de Chuki en emmenant les consultants en voyage dans le passé (kunyima, ou en arrière). Il secoua son panier et dit à ses clients : « Regardez bien. Les pleurs sont sortis. Le chemin est sorti. Le lieu est sorti. Et la tombe pour enterrer les morts. Que s’est-il passé ? » Mutondo évoqua l’accusation d’esclavage. « Ah, une langue bavarde. Une personne liée avec une corde. Ils l’ont appelé esclave. Ce mot est sorti ». À présent, Mutondo expliquait que l’accusation d’esclavage avait été prononcée dans un groupe des parents de Chuki qui assistaient à une veillée funéraire à Chitokoloki, et qu’un de leurs ancêtres, qui avait été un chasseur au cours de sa vie, s’était emparé du garçon pour les punir de leur comportement répréhensible. En outre, Mutondo divulgua que l’ancêtre en colère éprouvait du ressentiment envers ses descendants, car ceux-ci ne lui avaient jamais consacré d’arbre-sanctuaire muyombo pour honorer sa mémoire. « Ah, vous avez bien vu. Comment les choses sont sorties ensemble. Ils ont marché le long de ce chemin (vers la veillée funéraire). Ce fusil est le chasseur. Il a attrapé le garçon. C’est clair. Il tourmente le garçon ». Relevons que ces évènements du passé orientent directement vers le cas de divination en question.

Mutondo procéda ensuite à l’identification du mal dont souffrait Chuki, l’épilepsie. Il secoua son panier. « L’oracle dit que pour expliquer sa maladie, il faut entrer à l’intérieur de la personne ». Il secoua à nouveau son panier, puis conclut : « Ah, le garçon a eu une crise. Épilepsie ».

Mutondo abaissa son panier et demanda sa rémunération. Il savait que ses clients avaient hâte d’avancer dans le temps (kulutwe, ou de l’avant) et d’entendre son pronostic et son plan de traitement, aussi demandait-il à être payé avant de continuer. Chinyama obtempéra. À présent, Mutondo demandait : « Le garçon va-t-il mourir ? » « Non, il ne va pas mourir », répondit-il. « Le garçon va avoir un sursaut et vivre heureux ». Cependant, il fallait que les parents de Chuki fassent quelque chose. Menés par un guérisseur traditionnel, ils devraient se rendre au bout d’un cours d’eau, planter un bâton dans le sol près d’un arbre musalya et creuser un petit trou à côté. Le garçon devrait être arrosé d’une potion médicinale une fois à l’intérieur du trou. Plus tard, il faudrait lui faire un lavement. La famille de Chuki devrait également planter un jeune arbre muyombo pour apaiser leur ancêtre en colère. Contrairement au discours de la divination qui est plein de métaphores, de sous-entendus et d’allusions ésotériques, Mutondo décrivit les principales étapes du traitement de façon directe, sur le ton de la conversation. Chinyama prenait des notes. Mutondo nous assura que le garçon allait bientôt « jouer comme un jeune veau », pour autant que ses clients suivent bien les étapes prescrites.

Peu après, Chinyama, son oncle et moi-même nous apprêtions à partir. La séance était terminée et un long voyage nous attendait. En parcourant le chemin sablonneux menant à la route principale, je me disais que nous étions en train de faire nos premiers pas vers l’avenir immédiat qu’avait prédit Mutondo.

Comme Chinyama et son oncle, j’étais ravie du travail de Mutondo, en particulier de son aptitude à fournir une explication convaincante et à inciter ses clients à passer à l’action. Mutondo est un devin par panier talentueux et compétent. J’étais également impressionnée par son agilité d’esprit, ce par quoi je ne veux pas signifier seulement son aptitude à interpréter à une surprenante vitesse les configurations des signes matériels au moment où elles apparaissaient dans le panier, mais aussi, ce qui se rapproche davantage de l’objet de cet article, son habileté à intégrer les signes matériels qui lui apparaissaient en appréhendant l’ensemble du processus de divination qu’il considérait comme un voyage. En conjonction avec d’autres objets-oracles, saison avait donné à Mutondo la clé du voyage dans le temps. Le chemin nous avait tous emmenés dans un voyage en un lieu où quelque chose d’important s’était produit. Montrant du doigt le chemin, Mutondo dit : « Regardez, voici le chemin que vos parents ont pris pour se rendre aux funérailles ». Les participants à la séance « s’étaient mis en route », « avaient marché le long de chemins », « étaient entrés et descendus dans des problèmes », « s’étaient heurtés à des affaires peu importantes » et « étaient revenus à leur point de départ ». Durant toute la séance, Mutondo hésitait par moments, revenait au point précédent et prenait une nouvelle direction. En quelques points de notre voyage, Mutondo souleva la possibilité que l’oracle puisse se tromper, ou qu’un être malfaisant l’induise en erreur. Dans l’ensemble, cependant, la direction de notre voyage divinatoire était claire : alors que nous voyagions dans l’espace, guidés par les signes matériels de la divination, nous voyagions aussi dans le temps, revisitant le passé, revenant dans le présent puis nous tournant vers l’avenir.

Grâce à Turner, nous savons que la divination par panier miniaturise les structures et les relations sociales sous la forme des objets que contient le panier, sorte de microcosme de la vie sociale et culturelle. À présent, nous devons élargir cette perspective en prenant en compte le mouvement spatial et temporel qui se produit dans le contexte de la réalisation des séances particulières. Les devins par panier ne font pas que créer des microcosmes sociaux et culturels dans l’espace concave de leurs paniers torsadés ; ils compriment aussi le temps et l’espace, ramenant le segment spatio-temporel d’un unique drame social (un segment qui débute par la cause de la souffrance et se termine par des mesures de remédiation) à la dimension d’un modèle réduit que l’on peut manipuler. Dans Anthropology of Time…, Gell rappelait à ses lecteurs que « les modèles réduits peuvent se manipuler, ce que l’on ne peut faire avec la réalité » (Gell 1992 : 25). C’est précisément ce qui se passe dans la divination, comme le démontre si bien Van Binsbergen (1996) lorsqu’il compare les techniques de divination avec les jeux de société en Afrique. Dans le cas particulier de la divination par panier, ce procédé de manipulation consiste à identifier les voies particulières qui relient les évènements entre eux, en montrant ces chemins familiers sous un nouveau jour et en situant les infortunes du consultant sur le long chemin reliant le passé, le présent et le futur.

Cela dit, les devins sont conscients qu’ils ne tiennent pas l’avenir entre leurs mains. Le devin Mutondo avait prédit que Chuki vivrait. Il avait aussi prescrit la réalisation de deux rituels, même si l’on pouvait douter du fait que les gens apparentés à Chuki s’y présenteraient en tant que famille. Les devins ne peuvent assurer que leurs clients suivront leurs prescriptions thérapeutiques, pas plus qu’ils n’ont d’influence sur les innombrables facteurs qui peuvent compromettre le traitement qu’ils ont préconisé à leurs clients, depuis les problèmes familiaux jusqu’à la restriction des déplacements imposée par la guerre civile en Angola. Comme le disait feu le devin Sangombe, lui aussi de Chavuma, « celui qui a fabriqué ton filet n’est pas responsable de ta noyade dans le fleuve » (Ove unatungu lyoji, ami angwiza nakulanda, ami nanguya nangukafwa ponde halwiji). Les devins aident leurs clients en leur proposant un diagnostic et un pronostic. Ils les aident à trouver une nouvelle direction et leur procurent des conseils. Mais leur responsabilité ne va pas plus loin.

Les consultants, eux aussi, connaissent leurs limites. Ils accueillent volontiers le diagnostic du devin et son pronostic, et expriment souvent leur satisfaction devant les résultats de la divination, ainsi que l’avaient fait Chinyama et son oncle. Néanmoins, les consultants ne suivent pas nécessairement les étapes du traitement dans tous leurs détails pour reproduire dans leur vie quotidienne l’avenir proche qui leur a été présenté lors de la séance. Ils peuvent faire ce qu’on leur a dit de faire, ou omettre des étapes importantes pour un certain nombre de raisons, ce qui a parfois des conséquences funestes. Leur futur demeure indéterminé. Ils ne peuvent défaire ce qui est arrivé dans le passé et qui leur cause tant de souffrances dans le présent, mais ils peuvent tenter de donner forme à leur avenir et donc le font. Cette insistance sur l’indétermination et la flexibilité de l’avenir fait partie intégrante de la divination par panier, activité ancrée dans le présent.

Le long présent

L’idée qui guide cet article peut se formuler en quelques mots : la divination par panier est orientée vers l’avenir. Les approches processuelles de la divination en Afrique ont démontré que cette activité occupe une place primordiale dans des drames sociaux complexes, tout autant que la quête de guérison des acteurs. À partir de ces idées, mais en approchant la divination de l’intérieur, comme je l’ai fait, j’ai montré que les devins compriment effectivement l’entière durée des drames sociaux dans l’espace-temps d’une unique séance, traçant un chemin dans les méandres de l’espace et du temps. De cette façon, les consultants se voient offrir non seulement une explication et un diagnostic en fonction des occurrences passées, mais également un pronostic et un plan de traitement.

Au nord-ouest de la Zambie, la divination par panier est associée à l’image d’une fourche du chemin, ou makanyiko. En atteignant cette fourche, on s’arrête et on se demande quelle direction prendre. Doit-on choisir le chemin de droite ou celui de gauche ? Les devins aident leurs clients à faire ce choix, en les faisant passer d’un état d’indécision, d’inertie ou de véritable paralysie, en fonction du problème auquel ils sont confrontés, à une volonté résolue – ce qui est en soi une forme de guérison[9]. On dit que le seul fait de prendre la décision d’aller consulter un devin est une importante étape vers la guérison. Une autre étape consiste à suivre les voies de la divination, à apprendre où ont commencé les troubles, à quoi ils ont mené et vers quoi ils nous emmènent. Puisque les étapes menant à l’avenir sont au moins aussi essentielles que le diagnostic, les devins passent souvent en revue les détails du traitement après en avoir terminé avec le discours de l’oracle et avoir déposé leur panier sur une peau de chèvre. Le devin Mutondo avait fait montre d’une grande patience en détaillant les étapes du traitement, et Chinyama avait pris note de tous les détails sur un bout de papier.

Cependant, les consultants ne suivent pas aveuglément les préconisations du devin, jouant dans leur vie quotidienne l’avenir prédit par le devin. Bien qu’ils remercient le devin pour sa sagesse et ses conseils, ils ne se contentent pas de rester passifs à attendre que la prédiction se réalise, suivant en cela le raisonnement fallacieux et extrêmement hasardeux qu’une prédiction faite est une prédiction réalisée. Les consultants savent que la santé de leur parent est entre leurs mains. Ils doivent suivre les étapes du traitement dès que possible. Cependant, ils doivent également être sensibles, flexibles et pragmatiques. Pour cette raison, plutôt que de considérer les mots du devin comme des prédictions factuelles auxquelles ils ne peuvent échapper, ils les accueillent comme des avis précieux. La divination par panier génère un futur qui n’est jamais gravé dans la pierre.

Certains pourraient arguer que, bien que la divination fait effectivement partie d’un processus temporel qui s’étire du passé immédiat à l’avenir immédiat, la séance elle-même se situe hors du temps. En délaissant momentanément la séquence des actions et des activités qui constituent la vie quotidienne, les consultants sortent également du temps, se plaçant dans un entre-deux. Cependant, comme le remarque Gell, « le temps ne s’immobilise pas, dans le contexte du modèle réduit » (Gell 1992 : 25). Les devins compriment l’espace-temps, ils ne le désintègrent pas. Il serait absurde de persister à associer la divination à l’atemporalité en raison de sa nature liminaire. Même si le fait de décrire la divination comme un événement liminaire présente toujours un intérêt inestimable[10], la divination reste là où elle a toujours été : carrément dans le temps.

Nous pouvons désormais revenir à notre sujet de départ, soit la distinction artificielle entre la divination rétrospective et la divination prophétique. Si, comme je le soutiens ici, la divination par panier est orientée vers l’avenir, pourquoi l’archive-t-on le plus souvent dans le dossier réservé aux méthodes rétrospectives ? La réponse à cette question réside dans la restriction typologique du terme « à venir » par rapport au futur lointain. Cette restriction excessive conduit au paradoxe que la divination africaine ne concerne pas l’avenir alors qu’elle porte sur l’avenir, ce qui conduit à se demander si la divination africaine porte sur l’avenir ou non. Ou s’agit-il d’avenirs différents ?

J’espère avoir démontré que la divination africaine porte sur l’avenir, bien qu’il ne s’agisse pas d’un avenir lointain sans liens avec le présent. Dans la divination par panier et les méthodes apparentées, l’avenir qui importe est celui qui est lié au cas dont on se préoccupe. Il s’agit de « l’à-venir » immédiat, celui que Gell a emprunté à Bourdieu. Les méthodes soi-disant rétrospectives si répandues en Afrique ne sont pas indifférentes à l’avenir en tant que tel, mais à un avenir particulier : celui qui est lointain. La même bipolarité du raisonnement concernant les typologies de la divination justifie également que l’on inclue les méthodes prophétiques antiques dans le dossier réservé à la divination prophétique, en négligeant le fait que ces techniques, comme l’ont montré Koch (2013) et Beerden (2014), englobent de nombreuses questions qui exigeraient une investigation rétrospective. L’opposition entre la divination rétrospective et la divination prophétique néglige tant l’orientation vers l’avenir de la « divination rétrospective » que l’orientation vers le présent et le passé de la « divination prophétique ».

Cette typologie dualiste n’a aucune utilité dans le cas de la divination par panier, car cette méthode est relative en même temps au passé et à l’avenir. La divination par panier reconnaît une valeur similaire à l’avenir immédiat et au passé immédiat. Notons que, dans les deux cas, l’adjectif « immédiat » renvoie moins à la distance temporelle par rapport au présent qu’à son rapport avec le cas dont il est question. Ce fait m’est apparu lors d’une conversation avec l’oncle de Chinyama au sujet de l’esclavage et de la divination par panier. J’avais demandé à Sapasa s’il connaissait la raison pour laquelle l’esclavage atlantique n’était pas représenté dans le panier de divination malgré les ravages et la tragédie qu’il avait provoqués dans la région. Cette absence détonait d’autant plus que la forme précoloniale de mise en esclavage pour dettes, connue sous le nom de mise en gage, était représentée dans le panier sous la forme de l’esclave, figurine de bois sculpté portant un anneau de métal autour du cou. Sapasa prit un grand intérêt à ma question et me répondit que les deux formes d’esclavage étaient très anciennes, et que la mise en gage, historiquement, était antérieure à l’esclavage atlantique. Il disait que seule la mise en gage pouvait concerner le présent, puisqu’elle refaisait surface en de rares occasions sous la forme d’insultes. En ce sens, et Chuki l’avait appris à la dure, la mise en gage a une réalité dans le présent ; l’esclavage atlantique est lettre morte dans la divination par panier (mais pas dans les programmes scolaires et les conversations nationales en Zambie). Le passé est profond et plein de leçons ; mais seul le passé ayant un lien avec le cas dont on s’occupe présente un intérêt pour les devins et les consultants.

En résumé, la divination par panier concerne le passé et l’avenir dans une égale mesure, considérant ces temporalités comme des extensions du présent, lequel est ici compris comme le cas présentement en question. Le filet que jette le dualisme classique sur les méthodes rétrospectives et prophétiques passe à côté de cette temporalité. Il ne parvient tout simplement pas à saisir les manières créatives avec lesquelles la divination par panier aborde le passé, le présent et le futur.

Cependant, ce n’est pas la typologie qui m’intéresse ici. Plutôt que de décrire les systèmes divinatoires comme diagnostiques ou pronostiques, ce qui nous contraint à opérer une distinction pourtant impossible à réaliser, il vaut bien mieux considérer la place du diagnostic et du pronostic sous l’angle de méthodes de divination particulières, voire lors de séances. Il est également important d’étudier de quelle façon sont créées, et manipulées, différentes temporalités au cours de la divination. Les devins par panier revisitent le passé afin d’expliquer le présent et offrent un aperçu sur l’avenir, intervalle temporel qui prend forme dans l’encadrement métaphorique qui fait de chaque séance un long voyage. Ce sont les formes du temps telles que le voyage divinatoire et les signes matériels du panier, lesquels orientent les voyageurs sur leur parcours, qui définissent et structurent les séances. Par conséquent, non seulement le passé est-il interprété rétrospectivement, à la lumière des préoccupations présentes, mais encore la potentialité de l’avenir est-elle mise en lumière en tant qu’extension du présent. La divination par panier est définie par cette préoccupation pour le « présent-en-train-de-se-faire », le present-in-process, pour citer à nouveau Gell (1992 : 155), le long présent qui s’étend du passé immédiat à l’avenir immédiat.

Cet intérêt pour le long présent n’est pas le signe d’une forme de simplisme ou d’absence de vision, ni même l’indice d’un désintérêt pour les prédictions probabilistes des sociétés précapitalistes, comme le postulait le jeune Bourdieu dans ses premières études sur l’Algérie (Bourdieu 1966). Au contraire, l’intérêt pour le « présent-en-train-de-se-faire » est une force appréciable dans d’innombrables méthodes de divination dans presque toutes les formes de sociétés, et certainement une raison importante du caractère vital de la divination de nos jours, autant qu’elle l’était dans la Grèce ou la Mésopotamie antiques. C’est là que réside l’inestimable contribution de la divination à l’étude du temps. Les temporalités du futur proche et du passé proche ne sont pas moins significatives, au contraire, que les temporalités du passé et de l’avenir lointains.

Appendices