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Dossier : L’oeuvre de François-Xavier Garneau

Entre Progrès et émulation : l’Histoire du Canada de François-Xavier Garneau (1845-1852)[*]

  • Maxime Raymond-Dufour[1]

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  • Maxime Raymond-Dufour[1]
    Professeur associé, UQTR

Cover of L’oeuvre de François-Xavier Garneau, Volume 27, Number 1, Fall 2018, pp. 7-207, Bulletin d'histoire politique

Article body

150 ans après sa mort, on peut dire que François-Xavier Garneau n’a pas été oublié. Personnage emblématique de l’historiographie québécoise du XIXe siècle, il incarne à la fois le libéralisme des réformistes et l’historiographie nationaliste naissante[2]. Son Histoire du Canada est aussi riche en enseignement pour l’historien du politique, que pour l’épistémologue ou l’historien du social. C’est donc tantôt comme le promoteur d’un programme politique et culturel dans le Canada de l’Union[3], tantôt comme historien soumis aux procédés narratifs de l’histoire-bataille[4] et tantôt comme représentant intellectuel de la bourgeoisie québécoise[5] que l’on aura traité de cet homme.

C’est un fait que, en accord avec la suggestion de Fernand Dumont[6], on a beaucoup étudié l’Histoire et son auteur en s’intéressant à ce qu’ils signifiaient à l’intérieur même du passé québécois. Qu’on le présente comme un penseur de la « survivance » québécoise ou comme le premier « historien national[7] », son parcours a surtout été interprété d’après des mécanismes internes à son univers culturel national. Certes, les influences extranationales de Garneau, de Voltaire à Thierry, n’ont pas été occultées : on doit à d’éminents chercheurs comme Marcel Trudel[8], Gilles Marcotte[9] et Patrice Groulx[10], d’importantes contributions à cet effet. Malgré cela, l’intérêt de l’entreprise garnélienne semble aujourd’hui davantage considéré pour ce qu’il nous dit sur l’évolution du monde intellectuel et sur l’univers culturel au Québec.

Or, on sait que l’histoire, comme champs de savoir et comme articulation narrative du passé, vit d’importantes mutations dès la fin du XVIIIe siècle. Michelet, Thierry, Hume, Macaulay et Ranke peuvent tous être étudiés à la lumière de ce qu’ils apportent à l’intérieur de leurs cultures nationales respectives, mais ils peuvent aussi être considérés comme des acteurs dans l’évolution de l’histoire comme discipline, c’est-à-dire comme champ d’expertise qui a lui aussi son histoire. De la même manière, Garneau peut être étudié comme l’un des historiens qui ont contribué à faire évoluer ce champ d’expertise, à le transformer pour l’ajuster à de nouvelles sensibilités culturelles et historiques.

Cet article propose une contribution en ce sens. Plus précisément, son objectif est de comprendre la relation qu’entretient Garneau avec l’idéologie du Progrès et avec la tradition historico-narrative de l’historia magistra vitae. Puisque cet historien a réfléchi sur le passage du temps, sur l’évolution des sociétés humaines – entendre pas seulement celle du Canada – et sur les mécanismes nécessaires à l’« avancement » de l’histoire, nous pouvons comprendre par sa philosophie et ses stratégies narratives où il se situe dans l’évolution de la représentation de l’histoire. J’argumenterai ainsi que Garneau fait l’apologie du Progrès dans l’Histoire – il rejette ainsi une certaine conception humaniste du temps qui prétend que le passé est garant de l’avenir –, ce qui ne l’empêche pas, par moments, de puiser dans les procédés narratifs de l’historia magistra vitae afin d’inviter le lecteur à « répéter l’histoire[11] » pour la faire progresser.

Le Progrès et la répétition de l’histoire

Il importe d’offrir quelques précisions conceptuelles et de résumer brièvement l’historiographie de l’histoire qui inspire la réflexion ici proposée. Qu’est-ce que l’historia magistra vitae ? En quoi diverge-t-elle de l’idéologie du Progrès ? Et comment a-t-on interprété le passage de l’une à l’autre ? Après avoir défini le concept d’historia magistra vitae, j’expliquerai dans les prochaines lignes que l’emploi du Progrès comme trame narrative principale de l’Histoire engendre épistémologiquement l’altérité temporelle. En cela, le Progrès s’oppose à l’historia magistra vitae.

L’Historia magistra et le temps répété

Cicéron, dans De Oratore, écrivait « historia est magistra vitae[12] », en français « l’histoire est maîtresse de vie ». Cette affirmation, reprise et interprétée par les Modernes dans l’Europe renaissante, engendra une certaine conception de l’écriture de l’histoire, dominante dans l’humanisme intellectuel. L’histoire, en effet, en tant que récit devait donner au lecteur un bagage d’exemples qui lui permettraient d’orienter l’avenir. Les historiens humanistes se considéraient d’abord et avant tout gardiens de la moralité grâce à leur connaissance intime de l’histoire humaine[13]. Ainsi puisaient-ils dans le passé et, plus particulièrement, dans l’histoire de la Grèce et de la Rome antiques, les sources de l’élévation morale collective : en imitant les Anciens, dont la supériorité était reconnue, on allait permettre aux Modernes de s’élever à leur niveau[14].

Ce faisant, les historiens humanistes proposaient une émulation de l’Antiquité en deux temps. Dans un premier temps, ils se faisaient eux-mêmes les émules des grands historiens antiques, tels Plutarque et Tite-Live, qu’ils considéraient comme des modèles en matière de narration historique[15]. Dans un second temps, l’histoire qu’ils racontaient multipliait les biographies de grands personnages, des héros et des antihéros, qu’on invitait les contemporains, respectivement, à « émuler[16] » et à honnir. S’exprimait ainsi une forme d’universalisme que l’on retrouve autant dans l’humanisme intellectuel que dans la théologie catholique et qui stipule que tous les humains ont une même nature[17]. En conséquence, une bonne moralité n’y souffre d’aucun relativisme culturel ou historique. À travers le temps, les sociétés humaines vivent les mêmes expériences et reproduisent les mêmes erreurs : le passé est garant de l’avenir et son exemple, si maîtrisé, peut permettre aux contemporains d’agir pour le mieux[18].

Le Progrès et l’altérité temporelle

À l’inverse, vient avec l’idéologie du Progrès qui s’impose au XIXe siècle une certaine forme de relativisme historique. C’est que l’idée qu’avec le temps les sociétés changent en mieux amène aussi celle que l’humain d’aujourd’hui ne peut pas comprendre le passé à moins de l’étudier de manière érudite pour retracer les différents paramètres qui le régulent[19]. Si, par exemple, un historien humaniste pouvait prétendre comprendre la rivalité entre la France et l’Angleterre en étudiant celle entre Rome et Carthage, ou celle entre Athènes et Sparte[20], l’historien positiviste du XIXe siècle[21] se garde de proposer des comparaisons transhistoriques qu’il considère comme boiteuses. Pour l’historien positiviste, on ne peut relater « ce qui est vraiment arrivé[22] » que si l’on se projette dans un univers passé et particulier, distinct des autres passés comme du présent. L’altérité temporelle, véritable pierre d’assise de la discipline historique, est née d’un besoin de comprendre un passé lointain et perdu par le passage du temps. Conséquemment, l’historia magistra vitae, comme philosophie de l’histoire invitant à la répétition du passé dans le présent, s’est trouvée mise à mal dans l’univers intellectuel du XIXe siècle, un univers où les exemples du passé antique semblaient aussi lointains que désuets[23].

Pourquoi et comment le Progrès s’est-il imposé comme trame narrative privilégiée de l’histoire ? Il serait trop ambitieux d’espérer ici l’établir. On mentionnera néanmoins les interprétations de Krzysztof Pomian[24], de Reinhardt Koselleck[25] et de François Hartog[26], qui situent tous aux environs de la Révolution française le moment où l’historia magistra vitae humaniste perd en signifiance. Le désir des révolutionnaires de créer une société à la fois meilleure et inédite – sorte de paradis sur terre où les humains pourraient vivre heureux – est à la fois le symptôme et le carburant de cette idée que l’avenir sera différent et meilleur que le passé.

Le passage de l’historia magistra vitae à l’histoire positiviste comme mode dominant d’expression de la pensée historique relève cependant pour beaucoup de la théorie. En pratique, les deux se sont côtoyées dans les premières décennies du XIXe siècle, autant parce que l’une et l’autre ont leurs amateurs[27], que parce que certains auteurs ont parfois employé les stratégies narratives de l’historia magistra vitae tout en reconnaissant le principe de l’altérité temporelle. François Hartog l’a d’ailleurs démontré en décortiquant la pensée historique de Chateaubriand[28]. Selon Hartog, Chateaubriand aurait en effet reconnu que le monde postrévolutionnaire avait en quelque sorte brisé la pertinence de l’histoire répétitive d’inspiration cicéronienne, mais il n’avait pas encore les outils pour penser l’histoire selon un mode approprié aux temps nouveaux qui émergeaient des cendres de l’Ancien Régime. De même, nous verrons que Garneau fut à la fois le promoteur du Progrès et le partisan d’une histoire exemplaire.

Garneau, cet agent du Progrès

Dès la publication de l’Histoire du Canada, entre 1845 et 1847, les commentateurs de l’époque y ont vu une ode au Progrès. Pour certains, dont Maximilien Bibaud, la portée idéologique de l’Histoire la rendait dangereuse pour une population que l’on devait former à défendre la tradition plutôt qu’à s’émanciper du passé[29]. Cette vision de l’oeuvre garnélienne comme outil de promotion du Progrès détonne avec ce que l’historiographie a pensé de l’Histoire du Canada. Notamment, Gérard Bouchard présente Garneau comme le maître d’oeuvre du paradigme de la survivance dans le Bas-Canada d’après l’Union[30]. Pourtant, comme nous le verrons, le Progrès est au coeur de l’argumentation garnélienne.

Quatre volumes, quatre étapes de progrès

Lorsqu’on étudie le plan de l’Histoire du Canada[31], la volonté de Garneau de raconter les progrès de la colonie et de la nation est apparente. Chacun des volumes a été composé avec l’intention d’exposer un pan que Garneau considère comme cohérent de l’histoire canadienne. Contrairement à ses prédécesseurs[32], la périodisation de son oeuvre a été minutieusement conçue pour offrir dans chaque volume une argumentation problématisée. Dans le premier volume, Garneau discute de la lutte contre la barbarie ; dans le second, il raconte le choc des empires ; dans le troisième, il présente la fin du drame de la Nouvelle-France et la tentation despotique britannique. Ensemble, ces trois volumes présentent une thèse plus générale : celle d’une constante progression[33].

Au premier volume, Garneau met en scène le courage des premiers arrivants à travers les exploits de Colomb, Cartier, Champlain et LaSalle, pour ne nommer qu’eux. Confrontés à la barbarie des Autochtones, ces acteurs repoussent les limites de la civilisation pour permettre le peuplement de ce qui deviendra le territoire national[34]. Ce volume est une histoire des origines qui reprend beaucoup Charlevoix et qui expose un univers historique exotique, parce que lointain du présent. La nation canadienne n’y a pas encore pris forme[35] et ce sont les héros oeuvrant dans un monde hostile qui lui permettront d’exister. On peut ainsi comprendre la propension de Garneau à livrer un portrait aux tonalités anthropologiques des « Sauvages[36] » puisque leur existence même permet de dresser un regard admiratif sur les intrépides personnages qui ont construit le pays : l’exotisme des « Sauvages » crée le climat historique nécessaire pour s’émerveiller du récit des exploits des bâtisseurs du Canada.

Le deuxième volume enchaîne, suivant en cela les propositions interprétatives du docteur Jacques Labrie[37], avec le choc des empires coloniaux qui suit le Massacre de Lachine. Les héros du premier volume ont réussi l’exploit de faire naître une nouvelle nation. La civilisation l’a emporté sur la barbarie et, même si on aurait dû mieux gérer les conflits avec les Amérindiens, le Canada existe, non seulement comme une entité géopolitique, mais comme espace national habité. Désormais, ce n’est plus la lutte avec les Autochtones qui mobilise l’attention de l’historien, mais plutôt celle entre Français et Anglais, entre Canadiens et Américains. En toile de fond, le second volume raconte également l’histoire du développement démographique et économique de la colonie. Interprétant pour la première fois l’époque de l’entre-deux-guerres du XVIIIe siècle, largement occultée par les amateurs de l’histoire-bataille qui l’avaient précédé[38], Garneau nous explique que

[…] l’on aurait tort de croire avec quelques auteurs que l’espace qui s’écoula de 1713 à la guerre de 1744 fut nul pour l’histoire. Aucune époque, comme nous l’avons déjà dit, ne fut plus remarquable par les progrès du commerce et de la population, malgré la décadence et les embarras financiers de la mère patrie, qui réagirent sur toutes ses colonies et retardèrent leur accroissement d’une manière fâcheuse[39].

Cette histoire raconte donc des progrès relatifs. D’un côté, la colonie croît sous l’impulsion de certains hommes éclairés, comme Raudot[40], Vaudreuil[41] et de la Galissonnière[42], et, surtout, par le caractère d’une population coloniale appelée à commercer du fait de sa situation géographique[43]. De l’autre, elle est gênée dans son évolution par des guerres dévastatrices, mais glorieuses[44], et par une métropole française qui n’a pas les moyens de convenablement supporter et encadrer ses colons[45]. Ce qui se trame, c’est le développement accéléré des Treizes colonies qui vouent l’aventure de la France en Amérique à l’échec : le Canada a progressé, mais pas suffisamment rapidement par rapport à ses rivaux du sud[46]. Le troisième volume s’étend de la Guerre de la Conquête à l’Acte constitutionnel, de 1755 à 1791. Abandonnés par leur mère patrie[47], les Canadiens changent d’Empire pour se retrouver sous l’autorité d’une nation qui les soumet à différentes formes de tyrannies, de 1760 à 1791 (III, p. 533-534). Il n’empêche, le plan que Garneau avait annoncé en introduction du premier volume s’achève avec la création d’une première Chambre d’Assemblée (I, p. 6-7). Le peuple peut enfin s’exprimer et il trouve dans ses représentants de nouveaux héros qui viennent prendre la relève des illustres fondateurs du Canada. Au premier chef, ce sont les députés Pierre-Stanislas Bédard et Joseph Papineau, le père de Louis-Joseph, qui prennent le relais des luttes canadiennes (III, p. 550). Derrière les épreuves et les échecs collectifs se meut une histoire des avancées. En choisissant 1791 plutôt que 1760 ou 1763 comme marqueur chronologique final de la première édition de son Histoire du Canada, Garneau achève son Histoire sur un horizon ouvert et modérément optimiste. Certes, les immigrants métropolitains dominent le commerce colonial et magouillent pour la destruction du Canada français (III, p. 544-547), mais la constitution anglaise s’étend maintenant aux Canadiens et, si l’on en respecte l’esprit (III, p. 548), elle constitue un outil formidable pour lutter contre les partisans du pouvoir arbitraire. Après tout, avec la Glorieuse Révolution :

[…] le peuple [anglais], ne se contentant pas de vaines théories, réclamait la mise en pratique de ces grands principes sociaux, que la marche de la civilisation et les doctrines chrétiennes commençaient à développer aux yeux de la multitude. Ce peuple fut le premier qui posséda, dans son parlement, l’arme nécessaire pour lutter avec avantage contre le despotisme

II, p. 5

Avec 1791, les Canadiens montrent que malgré les embûches, qu’au fil des batailles, ils trouvent encore et toujours le moyen d’avancer dans le temps. Loin d’être stagnants comme l’avait affirmé Durham[48], ils sont en mouvement dans une histoire du Progrès et l’Acte constitutionnel est là pour témoigner du perfectionnement progressif de leurs institutions.

Publié avec la seconde édition, en 1852, le quatrième volume vient clore cette histoire en racontant l’époque des luttes parlementaires. Encore là, l’optimisme politique de Garneau est réel, mais modéré : les Canadiens sont toujours inquiétés par des forces impériales visant l’« anglification » de leur culture et dont le Rapport Durham constitue l’exemple le plus éclatant. Or, si Garneau rejette les affirmations de Durham sur l’avenir de la société canadienne, il rejoint le Britannique sur la question des rapports de force entre la Chambre et le gouvernement (IV, p. 304).

La relation qu’entretient Garneau avec le Rapport est complexe. D’un côté, il réfute son argumentaire en faveur de l’Union, y voyant une mesure injuste, fondée sur l’assertion erronée que les Canadiens ne sont pas fidèles à l’Angleterre[49]. De l’autre, il souscrit généralement aux constats durhamiens et approuve sa proposition d’introduire le gouvernement responsable. Garneau, finalement, partage les idées réformistes de Durham qui amènent l’amélioration du système politique.

L’avenir sous l’Union des Canadas n’est malgré tout pas des plus enthousiasmants et ce n’est pas un hasard si l’historien canadien enchaîne tout de suite avec des motifs de réjouissances. Pour maintenir le progressisme de son oeuvre, il explique :

[À] l’époque où se consommait ce grand acte d’injustice à notre préjudice, la population, le commerce, l’agriculture, l’industrie avaient fait d’immenses progrès dans le pays. La population que nous avons estimée à 125,000 âmes à peu près lors de l’introduction de la constitution de 91, s’était redoublée cinq fois depuis. Les dissensions politiques n’avaient pas empêché chacun de remplir sa tâche avec son activité ordinaire. En Amérique le mouvement des choses entraîne toutes les théories avec lui, tous les systèmes des métropoles

IV, p. 313

S’ensuit un exposé sur la croissance démographique, le développement économique et celui des maisons d’enseignement. Qu’on se le tienne pour dit, les politiques impériales ne peuvent empêcher la marche de l’Histoire et le livre se referme sur cette impression que, sur le long terme, on ne peut pas réellement entraver l’évolution progressive du Canada et des Canadiens :

Que les Canadiens soient fidèles à eux-mêmes ; qu’ils soient sages et persévérans, qu’ils ne se laissent point emporter par le brillant des nouveautés sociales ou politiques. Ils ne sont pas assez forts pour se donner carrière sur ce point. C’est aux grands peuples à essayer les nouvelles théories. Ils peuvent se donner des libertés dans leurs orbites assez spacieuses. Pour nous, une partie de notre force vient de nos traditions ; ne nous en éloignons ou ne les changeons que graduellement

IV, 317

Autrement dit, les Canadiens doivent laisser d’autres essayer les nouveaux systèmes et bâtir sur leurs expériences pour, eux-mêmes, poursuivre la quête de la Modernité. On pourrait lire dans cet extrait une apologie des traditions culturelles, mais en fait, ce que Garneau propose, c’est de les changer graduellement pour s’ajuster continuellement à un monde en mouvement. À ce sujet, Éric Bédard résumait l’analyse de Serge Gagnon dans un article de 2002 : Garneau aurait ainsi « glissé » vers le conservatisme dans son troisième volume, suivant en cela l’évolution du discours politique dominant. C’est une question de perspective : si l’on aborde cette question du point de vue de la temporalité, Garneau est progressiste dans son premier comme dans son quatrième volume, mais n’entrevoit pas son parcours de la même manière. Autrement dit, Garneau est certes plus timide dans son discours moderniste en 1852, mais il ne l’a pas abandonné, si bien que le Progrès, porté par le libéralisme, est encore au coeur de sa représentation de l’histoire[50].

Émulation et horizon de l’avenir

Grâce à son ouvrage, l’historien offre aux Canadiens un mode d’emploi de la poursuite du Progrès empreint d’une bonne dose de prudence. C’est par l’émulation des autres, des peuples assez forts pour expérimenter les nouveautés historiques, que la société canadienne pourra trouver les modèles garants d’un avenir meilleur. Au premier chef, les Canadiens doivent puiser dans l’histoire de leur Métropole pour y tirer les enseignements nécessaires :

[N]ous trouverons dans l’histoire de notre métropole, dans l’histoire de l’Angleterre elle-même de bons exemples à suivre. Si l’Angleterre est grande aujourd’hui, elle a eu de terribles tempêtes à passer, la conquête étrangère à maîtriser, les guerres religieuses à apaiser et bien d’autres traverses

IV, p. 317-318

L’Angleterre, donc, avec sa Constitution et ses conquêtes, avec ses épreuves et ses échecs, est une source d’inspiration. Dans ce qu’elle a produit de meilleur, elle a donné aux autres nations un horizon historique en permettant aux peuples de s’exprimer politiquement grâce au parlementarisme et en leur montrant la voie qui mène à la puissance.

Toutefois, le destin du Canada ne se limite pas à une simple émulation de l’Angleterre. Garneau évoque à quelques reprises que le destin de la colonie est son émancipation : au fur et à mesure où elle vieillit et se développe, elle se rapproche d’une maturité suffisante pour voler de ses propres ailes (II, p. 398). Le temps qui passe est garant de l’âge adulte en devenir et amène avec lui la fin de la soumission aux métropoles. L’Amérique, un monde où règnent le commerce, l’industrie et la liberté, répond à sa propre logique et ne peut souffrir éternellement des aléas de la géopolitique européenne. Pour réaliser son potentiel, le Canada doit donc achever sa maturation et se faire l’émule d’un autre modèle que celui de sa Métropole : les États-Unis.

Frères ennemis, Canadiens et Américains sont partenaires dans l’aventure continentale américaine et l’histoire des seconds ne manque pas d’offrir aux premiers les enseignements nécessaires à l’achèvement de ses ambitions. Garneau explique que, pour les Treize colonies,

[…] le Canada, organisé militairement, pouvait devenir un voisin incommode et dangereux. Ils voulurent donc détruire, dès son enfance, cet ennemi qui les menaçait déjà, qu’ils ont combattu tant de fois depuis, et qui, semble interroger aujourd’hui secrètement sa pensée, partagée entre des idées d’indépendance future et absolue et de fraternisation avec ceux qui cherchaient ainsi à les expulser à jamais du continent

II, p. 42-43

C’est que l’esprit de la colonisation du continent a été incarné à merveille par ces colons industrieux et commerçants, dont les progrès ont été bien plus rapides que ceux des Canadiens. Autant du point de vue économique que politique, leur histoire mérite d’être émulée. Cette constatation amène l’historien canadien à partager les réflexions de Joseph Story[51] sur le Mayflower Compact, qu’il présente avantageusement comme un « contrat social d’une simplicité presque primitive » (II, p. 10-11). Véritable américanophile, Garneau voit souvent dans le passé américain soit l’essence de l’esprit de liberté des colons européens du Nouveau Monde, soit l’avenir du Canada qui marche inévitablement dans le chemin tracé par son voisin du sud.

Le Filigrane du Progrès

On peut tirer deux conclusions de ces réflexions sur les progrès dans l’Histoire du Canada. La première est que Garneau a tout fait pour rendre compte de la réalité canadienne, avec toutes ses sources de déceptions, en l’articulant de manière à suggérer aux lecteurs que celles-ci elle est en fait, malgré les apparences, une histoire de multiples progrès. Peut-être, comme l’affirme Fernand Dumont, l’Histoire du Canada est-elle le fruit de l’angoisse politique latente de son auteur[52], mais, si tel est le cas, elle s’en veut aussi l’antidote. Loin de chercher les sources d’un drame en devenir, soit celui de l’impuissance politique des Canadiens et de leur anéantissement éventuel, Garneau puise dans l’histoire tout ce qui peut témoigner de leurs réussites, parfois difficilement perceptibles, mais bien réelles.

La seconde conclusion relève du sens de l’Histoire qui se lit en filigrane de l’histoire canadienne. L’Histoire du Canada raconte une histoire des progrès, qui elle-même s’inscrit dans l’Histoire, une représentation philosophique du temps qui englobe toute l’humanité et qui, d’hier à aujourd’hui[53], la mène vers un avenir meilleur. Ce n’est pas le propos de Garneau de disserter sur l’Histoire, mais en lisant son Histoire, on peut en apprécier le souffle. Le commerce, les institutions politiques, la colonisation[54] et la croissance démographique sont autant de domaines dans lesquels on peut constater des progrès sectoriels. Agencés ensembles et mis en relation les uns avec les autres, ils forment un tout, multisectoriel et temporellement unidirectionnel, qui témoigne d’un mouvement plus général que Garneau évoque plus qu’il ne raconte.

Dans l’Histoire du Canada de Garneau, on doit distinguer l’histoire du Canada, cette histoire particulière avec ses soubresauts, ses déceptions, ses avancées et ses reculs, de l’Histoire au sens à la fois global et philosophique. C’est cette dernière qui, dans l’esprit de l’historien canadien, incarne le Progrès. C’est aussi elle qui contient et qui englobe l’histoire du Canada. En quelque sorte, les aléas du particulier (l’histoire du Canada) ne mettent pas en jeu les orientations globales (celles de l’Histoire).

Si le Progrès se lit généralement en filigrane de l’Histoire du Canada, Garneau s’en revendique cependant très explicitement dans son Discours préliminaire[55]. Garneau explique son projet en louangeant l’histoire comme discipline du savoir :

[L]’histoire est devenue, depuis un demi siècle, une science analytique rigoureuse ; non seulement les faits, mais leurs causes, veulent être indiqués avec discernement et précision, afin qu’on puisse juger des uns par les autres. La critique sévère rejette tout ce qui ne porte pas en soi le cachet de la vérité. Ce qui se présente sans avoir été accepté par elle, discuté et approuvé au tribunal de la saine raison, est traité de fable et relégué dans le monde des créations imaginaires. […] Cette révolution, car c’en est une, dans la manière d’apprécier les événemens, est le fruit incontestable des progrès de l’esprit humain et de la liberté politique. […] À venir jusqu’à il y a à peu près trois siècles une ignorance superstitieuse obscurcissait et paralysait l’intelligence des peuples

I, p. 9-11

On pourrait ici s’étendre longuement sur le caractère moderniste du vocabulaire employé par Garneau. L’histoire disciplinaire dont il fait ici l’apologie est le fruit d’un univers où la « saine raison » s’est imposée, le fruit, donc, des Lumières[56]. En s’imposant, le monde de la raison écarte celui de la « fable » et témoigne de la perfectibilité de l’être humain, elle-même source d’une révolution. Cette dernière prend le sens d’une rupture historique qui amène la Modernité, d’un mouvement vers l’avant du temps[57]. Garneau rejette également l’idée que les Anciens aient pu être plus grands que les Modernes : « une ignorance superstitieuse obscurcissait et paralysait l’intelligence des peuples » aux époques antiques, comme médiévales, sans distinction[58]. Le Discours préliminaire se présente ainsi comme le segment de l’Histoire du Canada où le projet moderne prend la forme la plus explicite et la plus décomplexée.

Ce projet s’exprime également dans deux champs pourtant bien distincts. D’une part, Garneau exprime sa conviction que l’histoire de l’Amérique et celle du Canada renvoient l’une à l’autre, démontrant tour à tour essentiellement la même chose :

L’intelligence et l’esprit de travail sont les seules armes des hardis pionniers qui vont prendre aujourd’hui possession de l’Amérique. Leurs succès rapides prouvèrent l’avantage de la paix et d’un travail libre sur la violence et le tumulte des armes pour fonder des empires riches et puissans. L’établissement du Canada date des commencemens [sic] de ce grand mouvement de population vers l’ouest, mouvement dont on a cherché à apprécier les causes générales dans les observations qui précèdent, et dont la connaissance intéresse le Canada comme le reste de l’Amérique. Nous ne devons pas en effet méconnaître le point de départ et la direction du courant sous-marin qui entraîne la civilisation américaine. Cette étude est nécessaire à tous les peuples de ce continent qui s’occupent de leur avenir

I, p. 17

Situer historiquement le Canada dans l’Amérique, c’est étudier la « direction du courant sous-marin » qui les emporte tous deux. Incidemment, c’est aussi réfléchir sur l’avenir, avec un regard tourné vers les générations futures : en découvrant le passé, on établit le sens de l’Histoire et on pronostique la suite[59].

D’autre part, autant l’histoire du Canada témoigne de ce sens de l’Histoire, autant l’Histoire du Canada en est le produit. Le projet de Garneau n’est pas seulement un discours en faveur du Progrès, il cherche également à s’élever lui-même au rang des ouvrages qui ont répandu la lumière dans le monde moderne. Garneau, héritier de la « science moderne », affirme sa propre modernité et se situe lui-même dans le temps, comme le réceptacle d’une réflexion en cours sur l’élévation de l’être humain par le savoir raisonné. Grâce aux Valla, Glaréan, Érasme, Louis de Beaufort et Vico, la science moderne se construit et s’affirme :

Cependant la voix de tous ces profonds penseurs fut peu à peu entendue des peuples, qui proclamèrent, comme nous venons de le dire, l’un après l’autre, le dogme de la liberté. De cette école de doute, de raisonnement et de progrès intellectuels, sortirent Bacon, la découverte du Nouveau-Monde, la métaphysique de Descartes, l’immortel ouvrage de l’esprit des lois, Guisot, et enfin Sismondi, dont chaque ligne est un plaidoyer éloquent en faveur du pauvre peuple tant foulé par cette féodalité d’acier jadis si puissante, mais dont il ne reste plus que quelques troncs décrépits et chancellans, comme ces arbres frappés de mort par le fer et par le feu qu’on rencontre quelquefois dans un champ nouvellement défriché

I, p. 14-15

Et donc, écrire l’histoire du peuple, c’est soi-même accepter d’entrer dans la Modernité à la suite de Sismondi tout en racontant la marche du Progrès par le récit de l’accession au pouvoir du peuple. Comme le dit Garneau :

[C]ette époque célèbre dans la science de l’histoire en Europe, est celle où paraissent les premiers essais des historiens américains de quelque réputation. On ne doit donc pas s’étonner si l’Amérique, habitée par une seule classe d’hommes, le peuple, dans le sens que l’entendent les vieilles races privilégiées de l’ancien monde, la canaille comme disait Napoléon, adopte dans son entier les principes de l’école historique moderne qui prend la nation pour source et pour but de tout pouvoir

I, p. 13

Historiciser la nation prend ici la forme d’un processus conscient[60], appuyé sur le socle de l’« école historique moderne », dont l’objectif est de contribuer à jeter à bas le monde ancien pour édifier le nouveau.

Il est vrai, cependant, que cette volonté d’édifier le « monde nouveau » semble avoir perdu de son lustre dans le quatrième volume de l’Histoire du Canada, publié en 1852 avec la seconde édition. Comme nous l’avons vu, les aléas du devenir politique canadien posent des questions qui invitent Garneau à la prudence : tout n’est pas encourageant dans le Canada de l’Union. Or, les inquiétudes de circonstances ne sont pas garantes d’une philosophie de l’histoire conservatrice. Garneau perçoit l’histoire de l’humanité comme un progrès perpétuel et il cherche à y rattacher l’histoire du Canada malgré ce qu’il conçoit en être la conjoncture présente.

Construire un avenir meilleur en émulant les personnages du passé

En homme moderne, Garneau pose un horizon dont il se prétend le produit, comme le véhicule. On verra dans cette section que Garneau, libéral et progressiste, invite ses lecteurs à émuler les grands personnages du passé pour mettre l’Histoire en marche. En cela, il est l’héritier de l’historia magistra vitae cicéronienne autant qu’il est le produit du « monde nouveau » du XIXe siècle.

La Liberté et l’esprit d’entreprendre, moteurs du Progrès

À la lumière des précédentes citations tirées de l’Histoire du Canada, on peut établir une série de valeurs, de traits caractéristiques ou de circonstances particulières qui peuvent soit élever un peuple, soit témoigner de son élévation. Au premier chef, l’esprit de liberté qui doit s’exprimer autant dans la société que dans les institutions politiques et qui constitue l’essence de la culture des peuples américains. Cette liberté prend différentes formes au fil du récit et constitue une métavaleur dont les multiples manifestations ont des effets positifs sur les populations. Elle peut être observée à travers des phénomènes politiques comme l’indépendance nationale[61] ou le républicanisme[62] – c’est-à-dire un parlementarisme dans lequel tous les garde-fous de l’Ancien Monde ont été éliminés[63] –, mais aussi à travers l’esprit d’initiative individuel[64] et la promotion du commerce. Ces libéralismes politique et économique sont garants du Progrès et s’opposent respectivement à la tyrannie et à la pauvreté, facteurs d’immobilisme[65].

La recherche et la promotion de la liberté engendrent une série de corollaires. C’est que l’exercice de la liberté suppose un contexte propice à son épanouissement. Politiquement, la paix produit l’environnement le plus favorable à l’enrichissement collectif. Selon Garneau, l’histoire de la Nouvelle-France le démontre : un peuple qui est trop affairé à se défendre militairement et à organiser sa survie n’a pas l’énergie qu’il faut pour constituer un empire commercial et accumuler des richesses.

Toutefois, au-delà du contexte général qui doit rendre possible le développement[66], c’est l’individu qui porte ses succès et, par extension, ceux de la nation. Grâce au travail acharné, à l’esprit d’entreprise – entendu ici au sens général d’esprit d’aventure qui excède largement la sphère économique – et à l’ingéniosité d’acteurs historiques individuels, la nation se meut dans le temps. Ces hommes – et quelques femmes aussi[67] – ont oeuvré pour la paix, pour l’enrichissement de la colonie ou pour la gloire – personnelle ou collective, ce qui, chez Garneau, revient d’ailleurs bien souvent au même –, ils sont héroïsés parce qu’ils ont contribué aux succès nationaux en incarnant les valeurs du libéralisme. Par ailleurs et comme nous le verrons dans les lignes suivantes, la réussite matérielle personnelle et la réussite collective marchent main dans la main chez Garneau : ses héros ont réussi leurs entreprises et en ont généralement tiré une amélioration de leur vie matérielle[68].

Des Héros, des schémas narratifs

En effet, le Progrès n’est pas pour Garneau une affaire de structures, mais bien le fait d’individus courageux qui ont participé à la progression de la nation et de la civilisation. Les Champlain, Frontenac, Raudot, Vaudreuil, Bédard, Marquette et Jolliet ont chacun contribué à leur manière à civiliser, développer, défendre et agrandir le territoire national pour le plus grand bénéfice de la collectivité. Ils arrivent à leurs fins par leur persévérance, leur volonté à toute épreuve, leur recherche de profits ou de gloire, leur « génie pratique ». La nation avance dans l’Histoire, mais, à travers le temps, le Progrès a été porté par des individus qui partagent les mêmes qualités essentielles.

La narration des exploits de certains héros a tendance à suivre des schémas, à épouser le même développement. Dans le premier volume, par exemple, Garneau raconte les exploits des quatre héros que sont Christophe Colomb, Jacques Cartier, Dominique de Gourgues et René-Robert Cavelier de La Salle selon un récit qui suit trois étapes essentielles.

Premièrement, Garneau explique en quoi ces héros étaient prédestinés ; à mener à bien leur aventure. Par leurs talents innés, leur force de caractère, leur capacité à surmonter les épreuves de la vie, ils apparaissent aptes à réaliser de grandes choses et c’est souvent par leurs aptitudes qu’ils se sont fait remarquer. Par exemple,

Colomb, dont le nom est à jamais lié à l’histoire du Nouveau-Monde, est né, suivant la supposition la plus vraisemblable, à Gênes, vers 1435 ou 36. Son père était réduit à vivre du travail de ses mains. II ne put faire donner à son fils qu’une éducation médiocre. Le jeune Colomb montra de bonne heure du penchant pour la science géographique ; et la mer eut pour lui un attrait irrésistible. […] Il prit part à plusieurs expéditions de guerre, soit contre les barbaresques, soit contre des princes d’Italie. […] Dans ces diverses coursées, il déploya de l’habileté et un grand courage

I, p. 41-42

Incarnation du self-made-man, Colomb est l’antithèse du miraculé biblique : c’est un personnage dont les aptitudes sont garantes de ses succès et qui manoeuvre pour affirmer son exceptionnalité dans un monde fait pour le rendre insignifiant[69].

De la même manière, Gourgues connu plusieurs « revers de fortune » et fut fait prisonnier par les Espagnols, puis par les Turcs, des mésaventures qui l’amenèrent à voyager une fois libéré : « il devint l’un des marins les plus habiles et les plus hardis de son siècle » (I, p. 86). La Salle, lui, était

[…] possédé de la double passion de faire une grande fortune et de parvenir à une réputation brillante. Ce personnage avait acquis dans la société des Jésuites, où il avait passé sa jeunesse, l’activité, l’enthousiasme, le courage d’esprit et de coeur. […] La Salle prêt à saisir toutes les occasions de se signaler, impatient de les faire naître, audacieux, entreprenant[70].

La persévérance, l’habileté et l’audace sont autant de qualités qui permettent de dresser le portrait de personnages entreprenants qui ont activement participé à lancer les projets extraordinaires qui les ont rendus célèbres[71].

Deuxièmement, les héros mettent en branle des entreprises auxquelles peu d’observateurs de l’époque ne croyaient. Ils persuadent les bonnes personnes, s’imposent par leurs convictions et affrontent des embûches dont ils triomphent bien souvent par leur énergie et leur détermination, malgré l’apathie de leurs collaborateurs ou l’ignorance populaire. L’aventure de Colomb en Amérique, par exemple, fut réalisée grâce à l’entêtement de son protagoniste :

C’est en vivant au milieu de ce monde, dont l’imagination s’exaltait au récit des découvertes journellement annoncées, qu’il conçut, en 1474, le dessein d’aller aux Indes en cinglant droit à l’ouest. [I]l passa par toutes les épreuves, et eut à lutter contre tous les obstacles que l’ignorance et l’incrédulité peuvent inventer ; son génie persévérant triompha. […] La traversée ne fut pas orageuse ; mais une crainte superstitieuse qui s’était emparée de l’esprit des matelots, leur faisait voir sans cesse mille dangers imaginaires

I, p. 43-44

Cartier, lui, doit plutôt affronter le scorbut :

[Cartier] s’occupa ensuite des moyens de conserver la santé de ses équipages pendant l’hiver qu’il avait à passer dans le pays. Mais malgré tous ses soins, le scorbut éclata parmi eux dès le mois de décembre avec une extrême violence, et l’on ne trouva d’abord aucun remède pour arrêter cette maladie qui était encore inconnue. La situation des Français devint déplorable. Dans cette calamité, la fermeté et le courage de Cartier ne se démentirent pas un instant. […] Sur 110 hommes, il n’y en eut que trois ou quatre pendant quelque temps qui fussent en santé ; et dans un des vaisseaux il ne resta personne capable de prendre soin des malades

I, p. 71

On notera au passage à quel point ces récits sont personnalisés : ce n’est pas l’équipage de Colomb ou celui de Cartier qui réalise l’expédition en surmontant les problèmes, mais bien le héros lui-même qui insuffle à ses collaborateurs le courage ou le savoir nécessaire à la réalisation de son entreprise. Puisque les masses souffrent souvent de découragement devant les obstacles des entreprises extraordinaires, ces grands hommes de l’Histoire doivent convaincre les autres de poursuivre l’aventure tout en trouvant des solutions aux soucis matériels inévitables. Nul n’illustre mieux cet entêtement dans la recherche de la gloire que La Salle, qui perd le Griffon, bateau censé ravitailler l’expédition :

Déjà les hommes de la Salle commençaient à murmurer, et disaient que puisqu’on ne recevait point de nouvelles du Griffon, c’est qu’il s’était perdu. Le découragement gagna ainsi une partie de sa troupe, et six hommes désertèrent dans une nuit. L’entreprise qui avait eu un commencement heureux, semblait maintenant tendre vers un dénouement contraire. Depuis quelque temps des obstacles naissaient chaque jour sous les pas de la Salle, et il fallait toute sa force d’âme pour les surmonter, et toute son éloquence pour rassurer sa petite colonie, à laquelle il fut enfin obligé de promettre la liberté de retourner en Canada au printemps, si les choses ne recevaient point de changement favorable

I, p. 475

Tout aussi déterminé, Gourgues vend ses biens pour financer son expédition militaire en Amérique contre les Espagnols et harangue ses troupes pour qu’elles soient portées par son courage :

Rendu à l’île de Cuba, il assembla toutes ses gens, et leur retraça sous les plus vives couleurs le tableau des cruautés inouïes que les Espagnols avaient exercées sur les Français de la Floride. « Voilà, ajouta-t-il, mes camarades le crime de nos ennemis. Et quel serait le nôtre, si nous différions plus longtemps à tirer justice de l’affront qui a été fait à la nation française ? C’est ce qui m’a engagé à vendre mon bien ; c’est ce qui m’a ouvert la bourse de mes amis ; j’ai compté sur vous, […] me suis-je trompé ? J’espère donner l’exemple, être partout à votre tête, prendre pour moi les plus grands périls ; refuserez-vous de me suivre ? »

I, p. 86-87

Le lecteur comprendra qu’il ne s’était pas trompé et que les siens l’ont effectivement suivi.

Troisièmement, fortes de ces harangues, de la fermeté et de la détermination de leurs protagonistes, les entreprises héroïques réussissent et, ce faisant, ceignent de gloire les héros. De toute évidence, Garneau aime ces personnages qui accomplissent leurs objectifs et qui, convenablement gratifiés, récoltent les fruits qu’ils ont semés. Colomb raconte la découverte de l’Amérique à Ferdinand et Isabelle et

[…] quand il eut fini, ils se jetèrent tous deux à genoux, et levèrent les mains vers le ciel, ils le remercièrent, en versant des larmes de joie et de reconnaissance, d’avoir couronné leur entreprise d’un succès aussi éclatant qu’il était inattendu. Tous ceux qui étaient présens [sic] les imitèrent, et un enthousiasme profond et solennel s’empara de cette auguste assemblée. Colomb fut anobli, lui et toute sa postérité

I, p. 48

Garneau croit que la réussite devrait entraîner la reconnaissance. Ainsi, Cartier, « pour récompense de ses découvertes […] fut anobli, dit-on, par le roi de France. Mais sa gloire la plus durable sera toujours celle d’avoir placé son nom à la tête de nos annales canadiennes et ouvert la première page d’un nouveau livre dans la grande histoire du monde (I, p. 79-80) ». Quant à Gourgues, victime de la politique peu éclairée de Catherine de Médicis, ce n’est pas de son monarque qu’il doit espérer la marque d’un triomphe public :

Trop faibles pour garder le pays [la Caroline], les Français rasèrent les forts et mirent à la voile pour la France, où le peuple accueillit avec satisfaction la nouvelle du succès de leur entreprise, qui fut regardée comme un acte de justes représailles. Mais la reine mère et la faction des Guises auraient sacrifié Gourgues au ressentiment du roi d’Espagne, sans des amis, et le président de Marigny qui le cacha à Rouen. Sa conduite reçut hautement l’approbation des autres nations, et la reine d’Angleterre, Elizabeth, alla jusqu’à lui offrir un poste avantageux dans sa marine. Il remercia cette princesse de ses offres généreuses, le roi lui ayant rendu ses bonnes grâces

I, p. 89

Garneau est tellement déterminé à assurer à ses héros un Happy End historiographique qu’il scinde l’histoire de La Salle en deux parties, la première dans le premier volume, la seconde dans le deuxième, pour laisser au lecteur l’occasion d’apprécier la gloire que l’explorateur a récoltée de son vivant avant de présenter sa mort déshonorante. À cause de son entêtement et du mauvais traitement qu’il fait subir à ses collaborateurs, il est assassiné par eux sur le territoire actuel du Texas[72]. Or, Garneau aime La Salle qu’il estime autant pour ses exploits en tant que découvreur que pour son caractère tenace. Il termine ainsi la première phase du récit des aventures de l’explorateur par la découverte de l’embouchure du Mississippi et de la Louisiane, son accomplissement le plus célèbre, et explique comment cet exploit a facilité ses relations avec le gouverneur de la Nouvelle-France (I, p. 487). La fin de la première partie du récit invite donc le lecteur à prendre acte du prestige qu’a acquis La Salle et ce n’est qu’au second volume qu’on apprendra les circonstances tragiques de sa mort[73].

La réitération de ce récit héroïque en trois temps parsème l’Histoire du Canada d’histoires dans l’histoire, qui ont chacune leur propre trame narrative, indépendante, et qui sont pourtant toutes liées thématiquement à celle de l’évolution de la colonie. Il faut ici mentionner deux choses. En premier lieu, les héros dont les exploits sont essentiels à la trame générale de l’Histoire du Canada, comme Champlain ou Frontenac – ceux, autrement dit, qui ont activement participé au développement de la colonie et dont l’histoire ne peut être traitée comme un aparté –, voient leurs exploits intégrés à la narration générale. Cela ne les empêche pas d’incarner les valeurs du libéralisme garnélien comme les Colomb et les Gourgues. L’intendant Jean Talon, par exemple, « dont tous les actes nous révèlent un homme à vues larges, à connaissances positives, avait l’oeil à tout, embrassait tout, donnait de la vie à tout (I, p. 394) » : un esprit entreprenant, donc, qui insuffle à l’apathie collective le sens de l’action. De même, Pierre Le Moyne d’Iberville, « réputé l’un des plus habiles manoeuvriers de la marine française », empêche l’équipage du Pélican de céder à la panique à cause d’une tempête de neige en donnant « ses ordres avec calme (II, p. 136) ». Plus tard, ce sera au tour de Joseph Papineau et de Pierre-Stanislas Bédard de se faire « apôtres de la liberté » et de s’imposer par l’éloquence de leurs discours (III, p. 550). Comme Dominique de Gourgues, qui haranguait ses troupes en les invitant à défendre la nation française au-delà des dissensions religieuses, les chefs du Parti canadien canalisent les forces du peuple dans une direction honorable.

En second lieu, Garneau hérite bien souvent d’autres historiens le ton de ces récits héroïques. Il est, par exemple, dépendant de Charlevoix dont il reprend parfois la structure narrative, tout en infusant son propos d’une bonne dose de libéralisme. Lorsqu’il raconte les exploits de Christophe Colomb et de Dominique de Gourgues, c’est sa dette envers les historiens romantiques qui ressort davantage. Le récit sur Colomb lui vient de l’oeuvre de Washington Irving, History of the Life and Voyages of Christopher Columbus[74], publiée en 1828, de laquelle il reprend la trame du self-made-man. Pour de Gourgues, Garneau s’est plutôt inspiré de l’History of the United States from the Discovery of the American Continent de George Bancroft[75]. À cet égard, Garneau, comme écrivain, se fait l’émule du courant historiographique romantique de son époque et en reproduit les traits narratifs[76].

Du Progrès à la répétition

Nous avons vu que, dans l’Histoire du Canada, le libéralisme porte le Progrès et qu’il est incarné non pas par le mouvement des structures politiques ou économiques, comme c’est le cas par exemple dans L’Ancien Régime et la Révolution de Tocqueville[77], mais plutôt par des individus, souvent érigés en héros. Ces personnages véhiculent des valeurs libérales qui à travers le temps – d’une certaine manière malgré le temps – ont permis à la collectivité d’évoluer. Le temps qui passe, le contexte qui change, ne modifie pas, chez Garneau, les qualités fondamentales qu’un individu destiné à de grands accomplissements doit posséder. Garneau fait du lien entre libéralisme et Progrès l’unique loi historique de son oeuvre, une loi qui transcende l’histoire des nations et qui engendre toute une série de corollaires, comme la séparation entre l’Église et l’État[78], la liberté de religion[79] et la nécessaire démocratisation du système politique.

Fruit de l’activité des êtres extraordinaires qui portent libéralisme et Progrès, l’Histoire avance. En cela, Garneau se rapproche épistémologiquement de Michelet. Rapportant un débat historiographique entre Thierry et Michelet, Marcel Gauchet explique que

[…] dans un cours de 1828-1829 à l’École normale, Michelet procédait à une critique révélatrice des idées de Thierry, une critique purement philosophique : « À côté du développement des races, il faut en placer un autre, je veux parler du développement des idées, où se manifeste la libre activité de l’homme […]. Nous tenons à la terre par la race, mais nous avons en nous un pouvoir de locomotion par lequel nous imprimons du mouvement à l’histoire. Voilà ce qu’a négligé M. Thierry[80].

Michelet fait ici référence à ce qu’il appelle le « “fatalisme des races”, le principe explicatif favori de Thierry »[81] : rejetant le déterminisme comme mode d’interprétation historique, il affirme à la fois la liberté des acteurs historiques et la nécessité pour l’historien d’en rendre compte. On peut certainement constater ce « pouvoir de locomotion » des individus chez les personnages historiques que Garneau met en scène. Exerçant leur liberté d’action, ils se distinguent des masses anonymes en agissant et en accomplissant. Encore ici, l’historien canadien apparaît comme l’héritier des débats historiographiques des historiens romantiques de son époque.

Or, à cette mise en marche du temps par les hommes et les femmes qui en influencent la direction, s’entremêle une forme de répétition du temps. Le ton moraliste de Garneau invite le lecteur à prendre conscience des attributs nécessaires au Progrès en lui montrant nombre d’exemples qui en témoignent. Ainsi le lecteur doit user des exemples que Garneau lui fournit pour porter l’esprit du libéralisme et amorcer la prochaine phase de l’histoire du Progrès. Comme le disait Denis-Benjamin Viger quelques décennies plus tôt, « les mêmes causes [produisent] les mêmes effets[82] » et c’est en répétant l’action des héros de l’Histoire que l’on réussira comme eux à la faire avancer.

Les principes véhiculés par l’historien canadien sont donc ceux de la modernité libérale et ils s’opposent à l’esprit très classique de la préservation des traditions. En cela, la philosophie du temps garnélienne détonne d’avec la représentation de l’histoire dominante chez les historiens humanistes tardifs[83], qui se réfère au passé antique afin de préserver les « bonnes » traditions. Cependant, cette idée d’employer l’Histoire comme guide de la vie, de faire de l’histoire une leçon, est un héritage ancien qui a été porté par les historiens humanistes, qui miment les grands maîtres de l’Antiquité. Comment, en effet, ne pas reconnaître chez Gourgues, qui prend la parole pour disserter sur sa responsabilité envers ses compatriotes déchus en Caroline, un procédé narratif employé par les historiens de l’Antiquité ? Le Othon de Tacite, par exemple, qui harangue ses troupes pour les calmer après que les sénateurs aient comploté contre l’Empereur ne défend certes pas le libéralisme en expliquant aux soldats qu’ils doivent aveuglément suivre les ordres, mais, comme Garneau, Tacite invite le lecteur à prendre acte d’un principe moral valide hier comme aujourd’hui[84]. De même, comment ne pas interpréter l’importance que donne Garneau à l’éloquence de ses héros[85] comme le signe que la culture classique et l’historia magistra vitae restent bien vivantes et bien présentes dans l’Histoire du Canada ?

L’Histoire du Canada commence ainsi : « les Grecs et les Romains, qui divinisaient tout ce qui porte un caractère de grandeur et de beauté, mettaient les fondateurs de leur patrie au rang des dieux. Chez eux, Colomb eût été placé à côté de Romulus (I, p. 33-34) ». Cette phrase introductive porte tout à la fois l’esprit du Progrès et celui de la répétition et de l’exemplarité. Comme Garneau le disait lui-même, avant que la science ne s’affirme, les peuples vivaient dans la superstition (I, p. 9-10) et, en ce sens, dire que les Romains auraient déifié Colomb, c’est les accuser de vivre dans l’obscurité et c’est montrer la supériorité des Modernes qui, eux, justement, n’ont pas ressenti ce besoin religieux.

Or, cette comparaison suggère aussi que l’histoire se répète, que Colomb est aux Américains ce que Romulus est aux Romains. Elle donne à entendre que, puisque l’Amérique a son Romulus, son histoire est aussi intéressante que celle des Romains. En hissant l’histoire de l’Amérique et, plus particulièrement, celle du Canada au rang de l’histoire romaine, Garneau admet à mots couverts que cette dernière constitue le prototype d’une histoire glorieuse[86].

Conclusion

À l’image des historiens romantiques de son époque, Garneau se prétend à bien des égards « nouveau ». Il se réclame des « sciences historiques » dans son Discours préliminaire et se donne une aura d’objectivité qui, si l’on suit le raisonnement du Discours, serait le propre des dernières générations. En cela, Garneau se présente comme un moderniste convaincu. Il est dans l’ordre des choses que son Histoire du Canada s’inscrive dans un mouvement progressiste de l’Histoire.

Dans l’oeuvre garnélienne, ce Progrès de l’Histoire s’exprime en deux temps. En premier lieu, il se déploie dans le temps long, de l’Antiquité jusqu’à nos jours, témoignant de manière très générale de la perfectibilité de l’être humain. En second lieu, il s’observe dans un temps plus court, celui de l’histoire du Canada des origines à la publication de son oeuvre. En effet, l’un des objectifs de Garneau est de démontrer la constante progression du Canada. Ce faisant, contrairement à ce que prétendait Durham, les Canadiens ont bel et bien suivi le chemin défriché par les nations modernes et ils peuvent s’enorgueillir d’une histoire glorieuse malgré les multiples obstacles auxquels ils ont dû faire face.

Ce discours moderniste de l’Histoire camoufle toutefois la résilience de certaines traditions narratives. L’histoire de l’humanité a beau être constamment en mouvement vers un horizon meilleur, la manière de parachever cette modernité semble statique à travers les Âges. C’est ainsi qu’en s’inspirant des paramètres de l’historia magistra vitae, en exprimant à travers ses schémas narratifs d’héroïsation sa conviction que l’histoire est maîtresse de vie, Garneau invite à la répétition de ce que le passé a offert de mieux en exemples pour poursuivre la marche du Progrès.

Appendices